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Full text of "Sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal : Sa vie et ses oeuvres. 1, Mémoires sur la vie et les vertus de Sainte-Jeanne Françoise Frémyot de Chantal"

STE CHANTAL 



F. - M. DE CHAUGY 



MÉMOIRES 






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BIBLIOTHEQUE SAINTE • GENEVIEVE 

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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 








SAINTE JEAME-FRMÇOISE-FRÉMYOT 

DR CHAIVTAL 



SA VIE ET SES OEUVRES 



EDITION AUTHENTIQUE 

Pl/DLIÉE PAR LES 10011 
DES RELIGIEUSES DU PREMIER MONASTERE I)K U VISITATIOV BAUTO-IMUI t'iim 



TOME PREMIER 



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OENFVIEVE 



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de 
reproduction à l'étranger. 

Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la librairie) 
en octobre 1874. 



TARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C ic , 8, RUE GAItANClÈRE. 



' -; s 










èritable portrait tlt Saint l Jua 
v KA.\riiist. Fkèmyot d& CiiAMTAL d'après 
î/iservé <in Marias tère 







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ViMiaiL 



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SAINTE JEAME-FRANÇOISE FRÉMYOT 

DE CHANTAL 



SA VIE ET SES OEUVRES 



MÉMOIRES SUR LA VIE ET LES VERTUS 

DE SAIXTE JEAWE-FKAXCOISE flBIYOT DE CHANTAL 

3 

FOXDATIUCE DE L'ORDRE 1>E l.A VISITATION g A I N T E -M A H 1 R 



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Françoise-Madeleine DE CHAUGY 

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ET CINnflKMK SI l'HUKt RK DU Uu\ 1STUU. IMWF.CÏ 




PARIS 



E. PLON ki C ta , IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

H l K G A H A X C 1 k R K , 10 

1 S7i 
7ow« droits réservés 



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Lettre de Sainte Chantai, reproduite ci-contre 
en fac-similé \ 



Vive t Jésus! 

Monsieur, je ne vous fais ce billet que pour vous saluer de tout 
mon cœur, et par votre entremise les Révérends Pères Recteur et 
Prédicateur, comme aussi ceux que vous savez à l'affection desquels 
nous devons tant, et pour savoir si la maison est prête et s'il y a de 
l'apparence d'y pouvoir mener les Religieuses sans leur faire courir 
fortune de maladie à cause des blanchissages et de la rigueur du 
froid qui fait maintenant. Nous attendrons votre avis sur cela, 
lequel je m'assure vous consulterez avec les bons Pères et avec ces 
Messieurs qui nous font l'honneur d'affectionner notre établisse- 
ment. 

Cependant, je vous salue et me recommande à vos prières, étant 
pour jamais 

Votre servante plus humble en Notre-Seigneur, 

S' J. F. FRÉMYOT, 



Dernier de l'an. 



ni! la Visitation Sainte-Marie. 



Dieu soit béni! 



1 Dans ce billet, adressé à M. Pioton, avocat au souverain Sénat de Savoie, à 
Chambéry, et daté de 1623, il s'agit de la fondation du monastère de la Visitation 
de Chambéry. 

La Sainte signe toujours avec le nom de Frémyot. 






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APPROBATION 



S. G. M " C. MARIE MAGNIN, EVEQUE D'ANNECY 



Il est des Saints dont les vrrtus et la gloire sont comme un secret 
que Dieu semble avoir voulu se réserver : ils ont vécu , ils sont 
înorts ignores; seule l'Eglise a inscrit leurs noms , et garde leur 
souvenir dans ses diptyques sacres. 

Il en est d'autres dont, au contraire, Dieu veut faire connaître 
au monde entier les vertus et les travaux,' Sainte Jeanne-Françoise 
de Chantai est de ce nombre. Sa vie devait être le patrimoine et 
l'honneur d'une nombreuse famille de Saintes. Dieu a voulu que 
cette famille iùl contempler dans sa Mire un modèle accompli de 
la perfection religieuse. 

Saint François de Saiet le tout //rentier avait ébauche te por- 
trait de cette femme héroïque, i/ans les conseils qu'il lui adressait, 
et dont elle était V application vivante ; et quand il fut parti pour 

le ciel, la Providence eut soin de placer près de la Sainte une jeune 
religieuse dont le nom restera immortel, Françoise-Madeleine de 
Chaugg. Merveilleusement douée par la nature, son esprit élevé, 
son caractère plein de fermeté et de grandeur se développèrent 
admirablement dans l'éducation première qu'elle reçut au sein de 
sa famille. Devenue plus tard , dans la vie religieuse, secrétaire 
de la sainte Fondatrice de la Visitation, elle s'éleva sous sa 
direction aux plus hautes vertus; elle acquit dans la pratique des 
affaires ce tact, ce discernement , qui la rendirent propre aux plus 
grandes choses et lui en facilitèrent le succès. 

Dans cette position, elle comprit ce qu'elle devait à la mémoire 
de Sainte Jeanne-Françoise de Chantai; elle écrivit sa vie, et elle 



1 



m 



VI 



APPROBATION. 



mit à ce travail tout son cœur de fille d'une telle Mère, toute son 
âme de religieuse exemplaire , tout son talent d'écrivain distingué. 

C'est cette Vie que le premier monastère de la Visitation d'An- 
necy est en voie de publier. Ce précieux ouvrage venant du grand 
siècle avec l'empreinte de l'esprit de cette époque, à la fois reli- 
gieux et littéraire, apparaît avec une autorité que personne ne 
saurait lui donner de nos jours; il apparaît comme une grande 
lumière à une société penchant vers sa ruine et s' agitant dans la 
confusion et le conflit des doctrines les plus contradictoires . Puisse- 
t-il rendre à tous ceux qui cherchent sincèrement les doctrines de 
vérité et de vie, le sentiment de ce qui manque généralement à notre 
époque : l'énergie et l'empire sur soi; énergie et empire que notre 
siècle sensuel et énervé s'attache à détruire dans les âmes ! 

La Vie de Sainte Jeanne-Françoise, par la Mère de Chaugy, ne 
s'adresse pas seulement aux âmes qui, dans la vie cachée du cloître, 
n'aspirent qu'à se transformer sous l'œil et la main de Dieu pour 
les récompenses et les sjjlendeurs du ciel, elle s'adresse encore à 
toutes les personnes du monde qui veulent chercher les traces qu'y 
a laissées la Sainte, et à toutes celles qui se sentent élevées par la 
puissante influence et par l'action qu'exercent sur elles les grandes 
âmes et le spectacle des grandes vertus. 

La Vie de Sainte Jeanne-Françoise de Chantai est suivie de ses 
OEuvres, qui comprennent ses Entretiens à ses filles, et ses Lettres, 
au nombre de j)lus de deux mille. On y voit Tâme de la Sainte 
comme dans son sanctuaire; on l'y voit montrant à la fois, comme 
saint François de Sales, son guide et son modèle, aux uns les voies 
de la jjerfection chrétienne , et aux autres celles qui conduisent à 
Dieu les fidèles appelés à vivre dans le monde. 

Tout promet à cette publication un véritable succès et desfruits 
que nous prions Dieu de rendre abondants et permanents. 



t C. MARIE, Èvcque d'Annecy, 



Annecy, fête de l'Assomption , 1874. 



LETTRE 



S. G. M c » MERMILLOD, EVEQUE D'HEBRON, 

VICAIRE APOSTOLIQUE DE GENEVE 

A LA SUPÉRIEURE DE LA VISITATION D'ANNECY 

Fernex , 12 août 1814, file de sainte Claire. 



Ma TnKS-HOXonÉE Soevr, 

La publication des douze volumes de /'Armée sainte vous a valu 
les bénédictions du Souverain Pontife et les suffrages des plus 
illustres membres de l'Episcopal. 

En mettant en lumière ces archives de votre famille de la Visi- 
tation , cette histoire des grandes âmes qui se sont formées dans 
vos monastères , vous avez,, à votre insu, fait une admirable apo- 
logie de la vie religieuse et élevé un monument littéraire. 

Vous avez compris que cette œuvre devait se compléter. Ni les 
orages qui désolent l'Eglise , ni les ruines qui se font au sein des 
sociétés ne vous ont découragée : dans la paix et dans la lumière 
du cloître, vous avez fait rechercher , vous avez fait étudier, et 
vous allez mettre au jour les Mémoires de la Mère Françoise- 
Madeleine de Chaugg sur Sainte Jeanne-Françoise de Chantai. 

La Mère de Chaugg fut , en plein dix-septième siècle, une reli- 
gieuse consommée dans la perfection spirituelle et un écrivain 
supérieur. Elle mena de front le travail de sa sanctification , la 
Canonisation de saint François de Sales , dont elle fut l'infati- 
gable promotrice , et les Annales de votre Ordre , quoique son 
existence fût livrée à de cruelles épreuves. On la dit : Nièce et fille 
spirituelle de Sainte Jeanne-Françoise de Chantai; elle a, dans la 



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vin LETTRE DE Ms' MERMILLOD. 

grâce et dans la naïveté de son style, quelque affinité d'esprit avec 
sa cousine , madame de Sévigné. Ce ne sont pourtant pas les beau- 
tés littéraires qu'elle recherchait, elle les cueillait naturellement; 
elle n'avait d'autre but que de peindre la femme forte qui fut la 
coopératrice de saint François de Sales : ses Mémoires sont un 
chef-d'œuvre. On peut leur appliquer le mot de saint Thomas sur 
saint Donaventure écrivant l'histoire du pauvre d'Assise : C'est une 
Saintequi raconte l'histoire d'une Sainte. Aucun récitnepeut rempla- 
cer ces pages élevées et attachantes, qui nous font pénétrer dans 
cette âme où Dieu s'est complu à répandre l'abondance de ses tré- 
sors. Sainte Jeanne-Françoise de Chantai ne peut être connue et 
appréciée, dans sa vie et dans son œuvre, que par ces Mémoires, où 
s'unit toute l'impartialité d'un témoin contemporain aux ardeurs 
de la piété filiale. Tour à tour , la jeune fille , la femme, la veuve 
et la religieuse s'y montre avec le sens surnaturel qui la distingue 
et la force héroïque qui fut son caractère principal. En les lisant, 
on assiste à ces luttes sublimes où cette âme vigoureuse se laisse 
dompter et transformer sous la main de Dieu qui multiplie ses souf- 
frances; on contemple l'humble énergie avec laquelle elle se laisse 
tailler sous la direction ferme et douce du grand Saint que le Sei- 
gneur lui donna pour guide etpourpère. LaMère de Chaugy ne saisit 
les faits extérieurs que comme des bijoux dont elle se sert pour en- 
châsser l'âme de la Sainte. Là est son vrai mérite chrétien et litté- 
raire; c'est plus qu'une biographie, c'est la peinture dune âme 
rendue visible, c'est l'étude du saint amour du Sauveur « qui l' a 
fait persévérer jusqu'à la fin avec une fidélité toujours croissante au 
service de Dieu; fidélité admirable et qui ne se pourra connaître 
que dans le ciel, parce que cette fidélité amoureuse a subsisté non- 
seulement dans la douceur de la paix intérieure, mais dans l'effroi, 
dans l'horreur, dans la violence et dans la longueur de la guerre 
spirituelle. » 

Les volumes que vous publierez successivement compléteront 
l étude de la Mère de Chaugy. La Sainte se révèle par ses enseigne- 
ments; la doctrine de la sainteté religieuse, que saint François de 
Sales lui a appris à puiser dans le Cœur du Maître, jaillit en flots de 



LETTRE DE Mu' MERMILLOD. ne 

lumière, de correction et de consolation; elle habite les sommets 
de la vie parfaite , et elle en parle comme d'un spectacle qui lui est 
familier. 

Sous votre inspiration, ma très-honorëe Sœur, les Lettres de 
Sainte Jeanne-Françoise ont été recueillies, classées avec un soin 
délicat et fidèle. Grâce à vos volumes, il sera facile de suivre, les 
combats, les joies , les aridités spirituelles de la Sainte, et cela , 
mois par mois , presque jour par jour , depuis 1615 jusqu'à sa 
mort. 

Les hâtes des cloîtres, les membres du clergé , les fidèles vivant 
dans le monde, se nourriront de ces volumes substantiels dont 
plus que jamais les âmes ont besoin pour ne pas se laisser affadir 
et énerver. Les hommes avides de curiosités littéraires y trouve- 
ront des plaisirs intellectuels , et un parfum de cette époque qui a 
été le berceau des gloires du dix-septième siècle. 

Ces volumes formeront un contraste avec une partie des livres 

modernes de piété : il circule dans les écrits de la Mère de Chaugy 

une puissante sève théologique; la foi fut sa vie et la science de la 

foi était son atmosphère habituelle; ils nous transportent dans 

des régions lumineuses et vivantes. 

Les Saintes Écritures nous ont tracé le portrait de la femme 
forte; vos volumes en offrent un des types les plus accomplis qui 
aient paru dans l'histoire de l'Eglise. 

Il appartenait au premier monastère de la Visitation, à celui qui 
est si bien nommé la sainte Source , de verser ses trésors ci notre 
époque desséchée et appauvrie. Vous avez par hï rempli un devoir 
sacré, rendu gloire à Dieu, honoré l'Eglise et servi les âmes. 

Recevez, ma très-honorce Mère , l'assurance de mon respectueux 
et tendre dévouement en Notre-Seigneur. 



t GASPARD, Evéque d'Hébron, Vicaire apostolique 
de Genève. 



VIVE f JÉSUS 



De notre 1" monastère d'Annecy, 16 juillet 1874. 

A nos très-honorc'es et très-chères Sœurs 
les Religieuses de l'Ordre de la Visitation Sainte-Marie. 

NOS TRÈS-HONORÉES ET TRÈS-CHÈRES SOEURS , 

Nous savons combien la mémoire de notre sainte Fondatrice vous 
est chère, quel prix votre piété filiale attache à tout ce qui émane 
de cette glorieuse Mère. Vous offrir, au moyen de la présente publi- 
cation, la vie de cette Sainte incomparable; vous présenter les 
Ecrits qu'elle nous a laissés, les Exhortations qu'elle adressait à nos 
premières Mères ; vous faire parvenir ses Lettres comme si elles 
avaient été destinées à chacune de vous en particulier, c'est donc 
répondre au désir de votre cœur, c'est en même temps combler une 
lacune dans les bibliothèques de nos monastères. 

Il est vrai, les Mémoires sur la vie de Sainte Jeanne-Françoise 
de Chantai, ainsi que ses Écrits, ont été édités plusieurs fois, ma* 
ces éditions nous ont paru si défectueuses que nous n'avons pas cru 
devoir nous y tenir. Osons môme le dire en toute simplicité, nous 
n'avons pas pu voir, sans en être peinées , la facilité avec laquelle 
on s'est permis d'ajouter, de retrancher aux textes originaux, de les 
rajeunir, de leur enlever leur couleur native. Le respect que nous 
devons à notre Bienheureuse Fondatrice, ainsi qu'à toutes les parties 
de son précieux héritage, d'une part, et, de l'autre, la sérieuse 
exactitude qui doit présider à des publications de ce genre, nous 
imposaient l'obligation de faire disparaître de sa Vie et de ses 
Œuvres ces remaniements qui les déparent dans les précédentes 
éditions, de les ramener à leur beauté, à leur physionomie première 
Pour accomplir cette tâche importante, les pièces authentiques ne 



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XII 



LETTRE DU MONASTERE. 



nous manquaient pas; oulre de nombreux manuscrits qui nous ont 
été communiqués par nos monastères, nous avions sous la main les 
autographes et les copies que nous conservons précieusement dans 
nos archives. A l'aide de ces ressources, il nous a été facile de dé- 
gager les textes des éléments étrangers, de les rétablir dans leur 
sincérité, de les restituer dans leur intégrité primitive. Et mainte- 
nant, nos très-honorées et très-chères Sœurs, nous sommes heu- 
reuses de pouvoir vous offrir, dans leur pureté , la Vie et les OEuvres 
de notre grande Sainte. Dans cette publication vous verrez un mo- 
nument élevé à sa gloire, monument d'autant plus digne de cette 
héroïque Sainte, qu'elle en a fourni et taillé elle-même toutes les 
pierres. 

Qu'il nous soit permis d'exposer en quelques mots, à Vos Charités, 
sous quelle inspiration nous avons commencé et poursuivi notre 
travail. 

Nous avons le bonheur, assurément digne d'envie, de posséder, 
dans notre église d'Annecy, le Corps à peu près entier de notre 
glorieuse Mère. Mais elle nous a laissé, dans sa Vie et dans ses Ecrits, 
d'autres restes d'elle-même auxquels notre foi attache la plus haute 
valeur. En effet, les nobles pensées, les sentiments sublimes qui 
animaient sa grande âme, la générosité qu'elle déployait dans ses 
moindres actions, les prodiges de vertu qui éclataient parfois dans 
sa conduite, tous ces souvenirs revêtent pour nous le caractère de 
reliques spirituelles. Ces reliques, d'une nature différente des 
autres, il nous est donné à toutes de les posséder en commun, de 
les enchâsser dans notre mémoire , de les conserver au sanctuaire 
de notre cœur. 

Le Seigneur qui avait appelé Sainte Jeanne-Françoise de Chantai 
à établir, sous la direction de saint François de Sales, l'Ordre de la 
Visitation, personnifia dans notre Bienheureuse Mère l'esprit propre 
à notre Institut; il la posa comme le type sur lequel toutes ses filles 
spirituelles auraient à se modeler : sublime exemplaire qui nous est 
montré sur la montagne de la perfection, resplendissant des vertus 
caractéristiques de notre état, couronné de ces fleurs indigènes que 
nous devons cultiver dans les jardins de l'Époux. Or, dans la réalité, 



LETTRE DU MONASTERE. xin 

ce modèle parfait, cette image de notre Mère, où la rencontrer, 
sinon dans ses Écrits, qui reflètent sa grande âme; sinon dans ces 
Mémoires de la Mère Françoise-Madeleine de Chaugy, où la vie 
de la Sainte est reproduite comme dans un miroir? 

La Vie et les Écrits de notre sainte Fondatrice seront pour nous 
des ouvrages classiques de perfection religieuse; c'est là que nous 
trouverons, dans sa puissante énergie, l'esprit qui doit nous ani- 
mer; laque nous pourrons étudier, pour les faire passer en nous, 
ces airs de, famille, ces traits de race qui doivent nous distinguer: 
l'amour des croix, des humiliations, des souffrances, l'union amour 
reuse avec Jésus caché, anéanti, crucifié. A lire ces magnifiques 
Écrits de notre héroïque Mère, à la contempler sur les sommets 
qu'elle habite, nous nous sentirons soulevées de terre, merveilleu- 
sement animées à la suivre dans la voie qu'elle nous a ouverte, à 
nous élever à la hauteur de notre sublime vocation. Suivant la com- 
paraison de l'Écriture, sainte Jeanne-Françoise de Chantai sera pour 
nous l'aigle qui, par ses cris et la hardiesse de son vol, provoque 
ses aiglons à voler, à s'élancer vers le soleil. Par la force de ses 
paroles et la vertu de ses exemples , ne semble-t-elle pas nous dire à 
toutes : Montez plus haut! plus haut sur la montagne de la perfec- 
tion! plus haut sur le Calvaire ! Approchez-vous de Jésus! plus 
près du Cœur de Jésus ! plus avant dans le Cœur du très-humble et 
très-doux Sauveur! 

C'est dans ce Cœur tout amour que nous nous disons, avec le plus 
humble et cordial respect. 

Nos très-honorées et bien-aimées Sœurs , 

Vos très-humbles et indignes Sœurs 
et servantes en Notre-Seigneur, 

Les Soeurs de la Visitation Saute-Marie 
d'Annecy. 

dieu soit béni ! 



I 



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MEMOIRES 

SUR LA VIE ET LES VERTUS 

DE 

SAINTE JEMNE-FRANÇOISE FRÉMYOT 

DE CHANTAL 

FONDATRICE DE L'ORDRE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE 



P A II LA MURE 



Françoise-Madeleine DE CHAUGY 

SECRÉTAIRE DE LA SAINTE 
ET CINQUIÈME SUPÉRIEURE DU MONASTERE D'ANNECY 






PREFACE 



Les Mémoires de la Mère de Chaugy sur sainte Chantai 
sont placés en tête de cette publication, comme le portique 
naturel du monument qu'élève le premier monastère de la 
Visitation d'Annecy à la gloire de son illustre Fondatrice. 
Ces Mémoires introduiront le lecteur aux Ecrits de celle dont 
ils retracent si bien le grand caractère et les héroïques 
vertus. 

Les merveilles opérées par le Seigneur dans sa fidèle Ser- 
vante devaient être fidèlement conservées, autant pour 
l'édification de l'Ordre de la Visitation que pour celle de 

F 

l'Eglise entière. Dieu lui-même sembla tailler la plume de 
celle qu'il destinait à réaliser cette œuvre. 11 disposa les évé- 
nements de telle sorte, qu'à un chef-d'œuvre de sa grâce 
correspondît un chef-d'œuvre de biographie religieuse. Sainte 
Chantai donna la main, sans le savoir , à ce dessein du ciel , 
en prenant pour secrétaire celle-là même qui devait nous 
transmettre le récit fidèle de sa sainte vie. 

La Mère de Chaugy se trouva placée dans des conditions 



1 Inutile de faire remarquer que cette préface n'est pas l'ouvrage des 
humbles filles de Sainte Chantai. Elle est due à une plume habile qui bientôt 
se fera connaître par la publication de la Vie de la Mère de Chaugy elle-même. 



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■ 

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xvm PRÉFACE. 

uniques de caractère et de position pour connaître à fond 
Sainte Chantai et la faire revivre dans une biographie. Ad- 
m irablement douée du côté de l'esprit et du cœur, elle avait 
reçu une éducation très-soignée. Sous cette heureuse in- 
fluence, se développa bientôt en elle un talent d'écrivain fort 
remarquable. L'auteur des Mémoires avait vu le jour en 
Bourgogne, comme la Sainte; issue de parents nobles comme 
celle-ci, elle appartenait à la même société, fréquentait le 
même inonde. Bien plus, une alliance entre leurs deuxfamilles 
avait établi entre la baronne de Chantai et mademoiselle de 
Chaugy les rapports de grand'tante à petite-nièce. Aux liens 
du sang vinrent bientôt s'ajouter les nœuds sacrés de la re- 
ligion; la sainte tante et sa petite-nièce vécurent plusieurs 
années ensemble dans le premier monastère d'Annecy, sou- 
mises à la même règle, suivant les mêmes exercices. 

Ce n'est pas tout : la jeune religieuse dut à son jugement , 
à sa discrétion, et à sa merveilleuse facilité de rédaction, 
d'approcher aussi près que possible, de celle dont elle devait 
écrire la vie. Sainte Chantai, qui n'avait pas été la dernière à 
remarquer les aptitudes de sa nièce, voulut en tirer parti 
dans l'intérêt de son Ordre; elle l'attacha donc à sa personne 
en qualité de secrétaire. Par le fait même de sa nouvelle 
charge, la Sœur Françoise-Madeleine se trouvait admise 
dans l'intimité de la Sainte ; en dépit de son humilité, celle- 
ci était obligée de penser tout haut, d'agir au grand jour de- 
vant son heureuse secrétaire. 

De la sorte, la Mère de Chaugy assistait à la vie intérieure 
aussi bien qu'à la vie extérieure de cette femme incompa- 
rable. L'attention tenue en éveil par une sainte curiosité, le 



PRÉFACE. 



XIX 



regard aiguisé par une admiration toujours croissante, ce 
témoin si perspicace, si clairvoyant, saisissait tout, compre- 
nait tout avec ce sens religieux, avec cette exquise sensibi- 
lité que développe la vie du cloître. 

Pour suppléer à ce qu'elle n'avait pas pu voir par elle- 
même, la Mère de Chaugy avait, d'une part, les témoignages 
des premières Supérieures de l'Institut, qui avaient été, elles 
aussi, des témoins attentifs aux moindres actions de leur sainte 
Mère; et, de l'autre, les renseignements que pouvaient lui 
fournir les familles Frémyot, de Chantai et de ïoulonjon. 

Grâceàcescirconstancesexceptionnelles, SœurFrancoise- 
Madeleine était merveilleusement préparée à rédiger ses 
Mémoires sur la vie et les vertus de Sainte Chantai, Le mo- 
ment vint trop tôt pour elle, et pour ses Sœurs, de quitter 
son rôle de secrétaire, pour remplir celui de biographe de la 
vénérée Servante de Dieu. 

Sainte Chantai venait de mourir, à Moulins, au grand re- 
gret des personnages les plus éminents que possédaient alors 
la Savoie, la France et l'Italie. 

La Mère de Blonay, supérieure, à cette époque, du pre- 
mier monastère d'Annecy, chargea Sœur Françoise-Made- 
leine d'écrire la vie de la sainte Fondatrice. La nièce de l'il- 
lustre défunte se mit à l'œuvre avec amour; elle retraça d'une 
plume pieuse ce qu'il lui avait été donné de voir et d'entendre, 
et aussi tout ce qu'elle avait puisé aux meilleures sources sur 
la femme forte, sur la religieuse, modèle incomparable que 
le ciel venait d'enlever à la terre. 

La Mère de Chaugy rédigea les Mémoires pour ses Sœurs 
de la Visitation; dans sa modestie, elle ne regardait pas 



HHHH 



xx PRÉFACE. 

plus loin, elle ne visait nullement à la grande publicité. Ce 
trésor littéraire demeura donc, à l'état de manuscrit, dans 
le demi-jour des monastères de l'Institut. La nièce de Sainte 
Chantai entrait dans sa trente-deuxième année lorsqu'elle 
commença son œuvre. C'était en 1642 , Louis XIII n'avait 
plus qu'un an à vivre; le grand siècle, déjà à son aurore, 
allait s'ouvrir avec le règne de Louis XIV. Les Mémoires 
sur la vie et les vertus de Sainte Chantai accusent bien cette 
date; par leurs qualités comme par leurs défauts, ils appar- 
tiennent à celte heure, littérairement si intéressante, qui 
marque la transition entre la première et la seconde moitié 
du dix-septième siècle. La langue de l'auteur des Mémoires 
n'est pas en retard sur celle de ses contemporains. Il reste 
encore à ce langage une légère couche d'archaïsme, une 
teinte caractéristique qu'il faut bien se garder d'effacer : nous 
insistons sur ce point parce que la Mère de Chaugy peut et 
doit figurer parmi les meilleurs biographes de son temps. 

Comme écrivain, celte fille de saint François de Sales 
possède les qualités maîtresses : avec une touche originale, 
elle a les grâces du naturel, une noble simplicité, une ima- 
gination fertile, un goût exquis. Chez elle , rien qui sente 
l'art ou l'effort, tout jaillit de source. Sa plume facile se hâte, 
elle se précipite; dans sa course, elle sème, comme en se 
jouant, les mots et les tours heureux, les pensées saillantes, 
les souriantes images, et, il faut bien le dire aussi, des 
incorrections que l'on distingue à peine, effacées qu'elles sont 
par les beautés qui les entourent. On sent que , pressée par 
le temps et les devoirs multiples de la vie religieuse, elle se 
préoccupe assez peu de la forme pour s'attacher scrupuleu- 



XXI 



PREFACE. 

sèment à l'exactitude des faits et à la vérité des peintures. 
De là une franchise d'allures, une vivacité de style, un 
aimable abandon qui charment, entraînent le lecteur, et ne lui 
permettent même pas de remarquer les quelques négligences 
échappées à l'écrivain. La Mère de Chaugy narre avec inté- 
rêt; elle excelle à choisir et à grouper les faits saillants, les 
circonstances qui captivent et édifient. Et cependant, sans 
sortir du ton de la narration , elle ne se défend pas d'une 
chaleur pénétrante, d'une admiration communicative pour 
sa Mère glorieuse et bien-aimée. 

L'étude et la méditation l'avaient rendue très-familière 
avec l'Ecriture sainte. Elle s'en était nourrie, pénétrée de 
telle sorte, que son style se teignait, à son insu, des cou- 
leurs employées parles auteurs sacrés. Les passages tirés de 
cette source, les allusions, les applications abondent sous sa 
plume, et, cela, avec un admirable à-propos. Souvent, un 
mot de l'Ecriture, jeté en passant, lui suffit; quelquefois 
il lui arrive de s'arrêter à un texte ou à un fait, de le com- 
menter et de s'y complaire, comme il sied à une religieuse 
qui écrit dans une cellule et pour les habitants du cloître. 

La Mère de Chaugy s'est appliquée à mettre en relief les 
traits caractéristiques de Sainte Chantai, surtout à dévoiler 
les splendeurs intimes de sa grande àme, à les faire rayonner 
au dehors. Pour atteindre ce but, le talent ne suffisait pas; 
il fallait y ajouter l'élévation, la sûreté, la finesse du coup 
d'oeil que donne seule une haute vertu. Pour nous révéler la 
grande Sainte, il ne fallait rien moins qu'une parfaite reli- 
gieuse; l'auteur des Mémoires était à la hauteur de cette tâche. 
Fortement trempée dans les eaux de la grâce, coutumière 



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xxh PRÉFACE. 

des plus héroïques sacrifices, elle excellait à discerner les 
opérations divines, les mystérieuses transformations par 
lesquelles l'Esprit-Saint fait passer les âmes privilégiées. 
Aussi c'est merveille comme la Mère de Chaugy nous intro- 
duit dans le cœur de Sainte Chantai; elle nous en montre 
les ressorts les plus secrets, les élans les plus sublimes, avec 
autant de facilité qu'elle déroule la série de ses actions exté- 
rieures. Si le grand mérite d'une biographie religieuse con- 
siste à nous révéler l'âme d'un Saint, à nous dévoiler ses 
sentiments intimes et ses vertus secrètes, pour l'édification 
de tous, et spécialement pour l'usage pratique de quiconque 
aspire à la vie parfaite, les Mémoires de la Mère de Chaugy 
peuvent être cités comme un modèle du genre. 

La vie de Sainte Chantai a été écrite, d'une manière plus 
ou moins développée, par plus de dix auteurs. Ceux qui 
ont le mieux réussi ont puisé à larges mains dans les Mé- 
moires de la Mère de Chaugy. Plusieurs, à commencer par 
le P. Fichet et Mgr de Maupas, et à continuer par Marsol- 
lier et autres, n'ont pas suffisamment compris la grande âme 
de Sainte Chantai ; ils ont altéré la figure de cette vraie imi- 
tatrice de saint François de Sales, et cela, pour n'avoir pas 
assez consulté son biographe le plus autorisé. 
^ En 1842, M. l'abbé Boulangé publia, pour la première fois, 
d'après une copie de l'original, les Mémoires de la Mère dé 
Chaugy. Cette publication fut parfaitement accueillie, corn me 
le prouvent les éditions qui se succédèrent assez rapide- 
ment. Mais la copie communiquée à M. l'abbé Boulangé 
était fautive en quelques endroits, incomplète en d'autres; 
de plus, le texte original y avait été retouché et rajeuni. 



#1 



PRÉFACE. xxin 

L'édition que donne aujourd'hui au public le premier mo- 
nastère de la Visitation d'Annecy a été faite sur l'autographe 
de la Mère de Chaugy, autographe conservé dans les archives 
de cette communauté. C'est la première fois que le texte 
original des Mémoires sur la vie et les vertus de Sainte Chantai 
est reproduit dans son intégrité et toute sa pureté. 

Il convenait que la Sainte Source d'Annecy répandît, dans 
leur fraîcheur native , ces précieux effluves sur le jardin de 
l'Eglise. Puissent-ils y faire germer et fleurir, avec un éclat 
toujours nouveau, les nobles et fortes vertus dont la Mère 
de Chaugy nous montre en Sainte Chantai un si parfait 
modèle ! 

A. G. 






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AVANT-PROPOS 



DES MEMOIRES DE LA MÈRE DE CHAIJGY. 



C'est en la présence de Jésus, Marie et Joseph, de la sainte 
bonté desquels f implore le secours, que je proleste ne vouloir 
mettre en ces cahiers que la très-pure vérité, selon que je 
l'ai apprise tant de la propre bouche de notre Bienheureuse 
Mère Jeanne-Françoise de Chantai, que de plusieurs autres 
personnes, et notamment de nos premières Mères Marie-Jacque- 
line Favre, Jeanne-Charlotte de Bréchard et Péronne-Maric de 
Chàlel, qui me firent faire des mémoires sur leurs relations, 
l'année 1G3G. 

C'est de ces mémoires que je vais tirer la plus grande partie 
de ce que je dirai, y ajoutant ce que j'ai appris depuis, tant 
par la toute particulière fréquentation que j'ai eue de notre 
Bienheureuse Mère, ayant eu la grâce d'être sa secrétaire depuis 
l'an 1632, cjue de ce que j'apprends de notre frès-honorée 
Mère Aimée de Blonay , qui est une des premières f 'lies , et la 
dernière Mère supérieure de cette Bienheureuse. Ainsi je com- 
mence, ce jour de la sainte Purification de Notre-Dame. 
2 février 1642, dans notre premier monastère d'Annecy. 



filiiu SOIT BÉNI! 



VIE 



DE LA BIENHEUREUSE MÈRE 






JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT 



PREMIERE PARTIE. 



SES ANNÉES PASSÉES AU MONDE. 



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CHAPITRE PREMIER. 

DE LA VERTU DES AÏEUX ET DU PÈRE DE KOTRE RIENHEUREUSE MÈRE. 

Ce n'est pas pour faire parade des choses desquelles le monde 
fait gloire, que nous voulons parler de la très-noble et véné- 
rable race de notre Bienheureuse Mère Jeanne-Françoise Fré- 
myot de Chantai ; mais c'est qu'il nous semble raisonnable de 
chercher, un peu avant, la racine de l'arbre dont nous avons 
goûté le doux fruit. 

Cette très-heureuse Mère était issue de la noble race des 
Frémyot, et, du côté maternel, de l'illustre maison de Berbisey, 
laquelle, depuis trois cents ans, est l'honneur de sa province, 
tenant les premières charges de la robe et de l'épée, et ayant 
une alliance quasi-universelle dans toutes les bonnes maisons 
du duché. Les ancêtres paternels de cette Bienheureuse Mère 



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3 






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4 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

furent des premiers fondateurs de l'auguste parlement de Dijon, 
ville très-ancienne, capitale de la Bourgogne, et une des pre- 
mières illustrée des sacrés rayons de la foi catholique, par le 
glorieux saint Bénigne. C'est dans cette belle ville où les pré- 
décesseurs de notre Bienheureuse Mère ont été bénis de géné- 
ration en génération. Mais, pour ne nous engager pas dans un 
trop long discours, nous ne ferons que dire un mot de ses aïeul 
et bisaïeul, qui se nommaient Jean et René Frémyot, tous deux 
tenant les premières charges au parlement de Dijon. 

Son bisaïeul fut nommé un exemplaire de toute justice et 
vertu, le père des pauvres et le refuge des affligés; il alla jus- 
qu'en la soixante-treizième année de son âge, et laissa, après 
une sainte mort, pour héritier de sa maison et de ses vertus, 
René Frémyot, aïeul de notre Bienheureuse. Celui-ci fut comme 
cet ancien juste, faisant ce qui est agréable devant le Seigneur, 
et ne se détournant point de la bonne voie de son père. L'une 
des grandes bénédictions que Dieu lui donna fut d'être père de 
Bénigne et Claude Frémyot, père et oncle de notre Bienheu- 
reuse Mère. Ce sage politique mit son principal soin à la bonne 
et dévote éducation de ses dignes enfants, et, comme de son 
temps, Calvin et Luther, ainsi que de funestes lamies, tâchaient 
de faire sucer aux Français le lait empesté de leur pernicieuse 
doctrine, ce bon père de famille, sans y jamais manquer, tous 
les jours deux fois, le malin et le soir, faisait un petit discours 
à ses enfants et domestiques, pour leur servir d'antidote et de 
préservatif contre le venin des erreurs qui faisait mourir spiri- 
tuellement tant d'càmes. Non content de cela, il allait par les 
compagnies et faisait des assemblées de ses amis pour parler 
avec un zèle et une ferveur admirables de la vérité que l'Église 
romaine enseigne , et Dieu lui fit la grâce d'empêcher plu- 
sieurs de tomber au précipice de l'hérésie. 

Ce fidèle enfant de la sainte Église vécut saintement et vigou- 
reusement jusqu'en l'âge d'environ septante-cinq ou six ans. 



CHAPITRE I". 5 

Il eut révélation du jour et de l'heure de son décès. La veille 
d'icelui il alla dire adieu à ses amis et parents, leur disant, 
avec une sainte simplicité , qu'il était sur son départ pour aller 
au voyage éternel. Ce même jour, il arriva une chose vérita- 
blement merveilleuse : c'est que ce bon vieillard, voulant mon- 
ter sur sa petite mule pour aller prendre congé de ses amis, 
il ne le pouvait à cause de sa débilité. Celte bête, comme si 
elle eût connu la nécessité de son maître , étend ses quatre 
jambes , s'abaisse jusque quasi à loucher la terre avec son 
ventre, et demeure dans celle posture jusqu'à ce que ce bon 
vieillard fut bien agencé sur sa selle , que tout doucement elle 
se releva tirant ses pieds l'un après l'autre, et au relour de ce 
petit voyage, elle se mit en la même poslure pour laisser des- 
cendre commodément son bon maître. Ce qui fut remarqué de 
tous les assistants comme une merveille, et comme une petite 
récompense que Dieu donnait au bon vieillard de sa parfaite 
soumission à l'Eglise romaine; car les créatures irraisonnables, 
dit un saint, se rendent soumises à l'homme à mesure que 
l'homme raisonnable se rend soumis à Dieu. 

Notre pieux et vénérable vieillard étant de retour de faire ses 
adieux, se mit au lit et mit ordre que, le lendemain, il y eût 
un ecclésiastique prêt pour dire messe en une petite chapelle 
de laquelle il la pouvait ouïr de son lit, et dit ouvertement 
qu'avant que le Prêtre* eût pris la dernière ablution , sa vie 
devait finir. Il passa la nuit très -dévotement, quoiqu'avec 
douleur; et le matin venu, se confessa derechef, communia, 
reçut l' extrême-onction, pria que l'on lui dit sa messe, ajou- 
tant ces belles paroles : «D'autant, dit-il, qu'avant que la der- 
» nière ablution soit prise je dois aller boire le nectar éternel 
» au royaume de mon Dieu. » 11 ouït celte messe avec une 
admirable dévotion, et, à même temps que le prêtre élevait 
le calice, ce saint vieillard, avec une grande ardeur de dévo- 
tion et un visage angélique, éleva ses yeux vers les moulagnes 












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6 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

éternelles, disant, en latin, ce verset de David : Quando conso- 
laberis me? a Dieul quand me consolerez-vous? » A même 
temps, il expira devant toute l'assistance, laquelle n'eût pu se 
consoler en la perte d'un si digne homme, qu'en le voyant 
revivre en la personne de ses dignes enfants, et notamment en 
celle de Bénigne Frémyot, père de notre Bienheureuse Mère, 
lequel augmenta infiniment la gloire de son illustre maison. 
L'on vit en lui , dès ses jeunes ans , les fruits des saintes 
semences que son bon père avait jetées en son âme. 

Nous n'en dirons ici que ce seul trait : Il était jeune écolier 
à Bourges, lorsque les Calvinistes prêchaient avec une fureur 
d'enfer leurs mensonges. Ce jeune homme ne voulait point aller 
à ce prêche; mais enfin, une fois, contraint par l'importunité 
de ses compagnons, il y entra, et au sortir d'icelui, il dit à 
ceux qui l'avaient mené là : « Nous sommes venus entendre un 
» discours de médisance, et non pas une prédication. Sachez 
» que l'Esprit de Dieu n'est point en cet homme; au lieu d'en- 
» seigner à observer la loi de Dieu , il déclame contre la Mère 
» Eglise. Jamais il n'empoisonnera mon cœur ni mes oreilles.» 
En effet, quelque instance que l'on lui fît par après, l'on n'eut 
jamais le crédit de lui faire entendre un discours d'hérétique, 
et il empêchait ses compagnons d'y aller, leur disant qu'aller 
au prêche, c'était courir à l'école d'enfer, et que Lucifer en 
était précepteur '. Il s'en retourna à Dijon, et, après avoir fini 
ses études, fut reçu avocat général, charge qu'il exerça si 
judicieusement et avec tant de bonheur, que l'on a remarqué 
qu'il n'a jamais pris conclusion que ses juges n'aient suivie; et 
son mérite le fit parvenir à l'honorable charge de second prési- 
dent en ce parlement très-auguste de Dijon. 

1 Quand ces misérables huguenots vinrent à Dijon, comme il était en charge 
au Conseil, il fut le premier qui tint bon pour leur résister et les chasser de 
la ville. (Dépositions des contemporaines de la Sainte.) 



CHAPITRE II. 

DE LA NAISSANCE DE NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE, ET DE LA FIDÉLITÉ 
DU PRÉSIDENT FRÉMYOT, SON PÈRE, A l'ÉGLISE ET AU ROI. 



Étant lié au monde par les liens de si honorables charges, il 
s'y lia encore par celui du saint mariage avec mademoiselle 
.Marguerite de Berbisey ', digne compagne de sa vertu. Dieu les 
bénit de trois enfants, à savoir : Marguerite, depuis baronne 
des Francs , laquelle donna au monde deux très-généreux sei- 
gneurs, qui ont consumé leur vie au service du Roi, et Monsei- 
gneur de Chàlons, qui vit encore aujourd'hui en réputation 
d'un bon et très-vertueux prélat; la seconde fut Jeanne -Fran- 
çoise Frémyot, depuis baronne de Chantai, et notre bienheu- 
reuse Fondatrice; le dernier fut André Frémyot, archevêque 
de Bourges, et patriarche d'Aquitaine. Quant à notre Bienheu- 
reuse Mère, saint Jean L'Aumônier, encore plus charitable au 
Ciel qu'il n'était sur la terre, voyant que le monde avait besoin 
d'une femme forte, obtint de Dieu de faire celte charité à la 
terre, et que notre Bienheureuse Mère naquit le jour que l'Église 
fait la fête de ce grand aumônier, le 23 janvier. Ce fut dans la 
ville de Dijon, entre les sept et huit heures du matin, un mardi, 
1 an 1572, que cette Bienheureuse vint au monde, pour en 
être un ornement glorieux. Grégoire XIII , Boulonnais, tenait 

1 Marguerite de Berbisey était d'une maison des plus nobles et des plus 
anciennes de la Bourgogne, alliée à la famille de saint Bernard par Perrenot 
de Berbisey, qui avait épousé en 1378 Oudette de Normand, de la maison de 
ce saint. 



8 VIE DE SAINTE CHANTAI,, 

alors le Saint-Siège apostolique, et la couronne de France était 
portée par Charles (IX) Maximilien. Notre chère petite fut sou- 
dain régénérée par les eaux sacrées du baptême , et nommée 
Jeanne, et à la confirmation, Françoise. Elle n'avait que dix- 
huit mois quand Dieu la rendit orpheline de mère; la sienne 
mourant en couche , après avoir mis au monde Mgr André 
Frémyot , archevêque de Bourges. La petite orpheline ne 
laissa pas d'être élevée avec un très -grand soin et non guère 
moins que si elle eût été au sein de sa défunte mère. Dès son 
jeune âge, l'on remarqua en elle des indices particuliers de la 
grâce divine, et entre autres une modestie fort majestueuse et 
une aversion si incomparable aux hérétiques, que si quelqu'un 
d'eux la voulait loucher ou porter entre ses bras, elle ne cessait 
de crier qu'il ne l'eût posée. Elle apprenait avec une grande 
souplesse et vivacité d'esprit tout ce qu'on lui enseignait, et on 
l'instruisait de tout ce qui est convenable à une demoiselle de 
sa condition et de son bon esprit : à lire, écrire, danser, sonner 
des instruments, chanter en musique, faire des ouvrages, etc. 
Et tandis qu'elle passera ses premières années d'adolescence 
dans ces exercices, arrêtons-nous à considérer les généreuses 
actions èsquelles M. le président Frémyot, son père, s'occupera. 
A peine Charles IX avait atteint le vingt-cinquième de son 
âge, que la mort, avec sa faux hardie qui ne respecte personne, 
lui abattit le sceptre de la main et la couronne de la tête; et, 
par la révolution des années, Henri III fut sacré Roi de France,' 
lequel, dans quelque temps vit son royaume presque tout ré- 
volté contre lui, par les menées de quelques princes et princi- 
paux seigneurs de sa Cour, qui voulaient s'emparer de sa cou- 
ronne , et lui donner pour palais un cloître et pour collier un 
froc de moine. La Bourgogne, entre toutes les provinces de la 
monarchie, fut la plus contraire au Roi, à cause de son gouver- 
neur qui était propre frère de celui qui prétendait à la couronne. 
Sous ce mauvais chef, la ville de Dijon, comme autrefois celle 



CHAPITRE II. 9 

de Jérusalem sous Hérode, fut troublée et quasi renversée par 
le vent de cette tempête. Le gouverneur, qui avait tiré à sa cor- 
delle la plupart des officiers du parlement, n'oublia rien pour 
attirera son parti le président Frémyof, mais ce fut en vain; 
au contraire, voyant qu'il ne pouvait faire mieux, celui-ci 
gagna une douzaine, tant des conseillers, avocats et greffiers 
du parlement, et abandonnant son bien, sa maison et ses pro- 
pres enfants, les mena et maintint à Flavigny et à Semur, « afin, 
dit-il, qu'il y ait un lieu en celle province de Bourgogne qui ' 
fasse justice sous l'obéissance de son Roi. » Non content de 
cela, il gagna encore la noblesse des environs, et, à ses pro- 
pres dépens, leva des gens de guerre pour maintenir la cam- 
pagne dans le parti du Roi. Ce qu'il ne fit pas seulement pour 
quelques mois, mais pour quelques années que ces guerres ci- 
viles durèrent, ne se souciant point de s'appauvrir, inculquant 
à ceux qui s'étaient rangés à lui, que la grande richesse d'un 
politique et d'un homme d'épée est la gloire de s'appauvrir 
pour garder fidélité, et servir sa patrie et son Prince légitime. 
Durant le temps de ces ligues, notre fidèle président eut de 
grandes attaques; la principale desquelles fut que l'on fit pri- 
sonnier son fils unique, et l'on lui écrivit audacieusement que, 
s'il ne se rangeait du parti révolté, on lui enverrait pour paye- 
ment de ses peines la tête de son fils. Ce grand courage, sans 
s'étonner en façon quelconque, fit réponse qu'il s'estimerait 
heureux d'immoler à Dieu un si cher fils pour une si bonne 
cause; qu'il valait mieux que le fils mourût innocent, que le 
père se rendît coupable par une perfidie, péchant contre Dieu 
et contre son Roi. Ses ennemis, voyant cela, aimèrent mieux 
engraisser leurs mains de pistoles, que de les souiller du sang 
innocent de ce jeune seigneur, lequej son bon père racheta par 
une très-grosse rançon. 

Parmi tous ces troubles, le Roi Henri III fut tué, ce qui fit 
faire des feux de joie dans le cœur de ses ennemis; mais celui 






10 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

du fidèle président fut atteint d'une si vive douleur, qu'en une 
nuit il devint tout blanc du côté sur lequel il était couché. Tou- 
tefois, sans se laisser emporter aux troubles et inquiétudes cou- 
tumières à ceux qui n'ont pas leur volonté ajustée à celle de 
Dieu, d'un esprit tranquille quoique affligé, il fit incontinent 
des dépêches à toute la noblesse des environs, fit dresser de 
nouvelles troupes pour garder ces deux petites places de Fla- 
vigny et de Semur, afin que dès que Henri IV, auquel la cou- 
ronne tombait légitimement, aurait embrassé la pureté de la 
foi orthodoxe et serait sacré Roi, il trouvât en ce petit coin de 
la Bourgogne une troupe fidèle. Après le sacre de ce grand 
Roi, et que les troubles furent pacifiés, le président Frémyot 
revint victorieux dans Dijon, sans se soucier ni se plaindre des 
pertes et des dégâts que l'on avait faits à ses biens et à sa 
maison. Il ne pensait qu'à faire du bien à la république par le 
rétablissement du bon ordre. 

Peu de temps après, le Roi Henri IV alla à Dijon faire la visite 
de ses Etats, et départit ses caresses royales avec profusion au 
fidèle président Frémyot, confirma et donna autorité à tout ce 
qui s'était fait en son petit parlement de Flavigny et Semur, et 
en même temps déclara nul, invalide et sans effet tout ce qui 
s'était passé en son absence au parlement de Dijon , et dit : 
«Monsieur Frémyot, vous avez si heureusement été le premier 
" P rési dent à Flavigny, que je désire que vous soyez ici le pre- 
» mier. » Ce bon président lui répondit : « Sire, à Dieu ne plaise 
" que je m'ingère jamais à la place d'un homme vivant; M. le 
» premier président est bon catholique , 'il servira bien Votre 
» Majesté. >, Le Roi admira cette grande vertu, et ordonna pour- 
tant que les postes vinssent descendre chez M. Frémyot, et que 
toutes les dépêches royales lui fussent remises. Il usa si modes- 
tement de cette faveur, que jamais il n'ouvrit les paquets sans 
le premier président, auquel il les portait dès qu'il les avait 
reçus. Le Roi ne borna pas à cela ses faveurs, car sachant que 



CHAPITRE II. 11 

ce bon président avait dessein, après avoir fait tant de géné- 
reuses actions pour son Prince terrestre, de se dédier unique- 
ment, le reste de ses jours, au service du Prince du ciel, en 
l'état ecclésiastique, Sa Majesté lui donna l'archevêché de 
Bourges, la grande abbaye de Saint-Etienne de Dijon, et des 
provisions pour le prieuré de Nantua. 

Il arriva une chose qui fit plus admirer la vertu de M. Fré- 
myot que tout ce que nous avons dit. Un certain du parle- 
ment avait été son principal persécuteur durant la Ligue, 
(même ce fut lui qui fit mettre son fils à rançon); icelui fut 
accusé vers le Roi de quantité de perfidies. Le Roi dit soudain 
qu'il lui fallait faire trancher la tête; et appelant M. le pré- 
sident Frémyot, qui était en une autre chambre, lui en demanda 
son avis; ce fut avec étonnement de toute la compagnie de voir 
que ce bon président se rendit l'avocat de son ennemi, et demanda 
sa grâce au Roi avec tant de solides raisons et de zèle, que ce 
grand Roi, qui savait ce que l'accusé avait fait contre M. Fré- 
myot, plia les épaules et dit : « Président, je vois bien qu'il 
y> faut que ma clémence se joigne à votre douceur; vous voulez 
» la vie de votre ennemi, je vous la donne. » 

Il arriva encore une chose fort agréable, c'est que le Roi se 
récréant une fois avec plusieurs seigneurs , et parlant des affaires 
passées, le président Frémyot lui dit : « Sire, je vous confesse 
» que si Votre Majesté n'eût crié de bon cœur : Vive l'Eglise 
» romaine ! je n'aurais jamais crié : Vive le Roi Henri IV! » 
Ce grand monarque aima si fort cette chrétienne franchise , 
qu'il s'en prit à rire de bon cœur, et dit à un maréchal de France, 
son favori : « Si vous voulez faire quelques fourbes, cherchez 
» pour vous aider quelque autre que notre président Frémyot. » 
Sa Majesté lui présenta de grandes charges à Paris, mais il était 
si affectionné au bien de sa patrie, qu'il ne voulut pas quitter le 
parlement de Dijon. Or, il ne se put pas faire prêtre, d'autant 
qu'il avait eu deux femmes, et la dernière était veuve quand il 






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12 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

l'épousa ; et ne voulant pas garder les biens de l'Église, il remit 
tous ses bénéfices à son fils, lequel Dieu appela à l'état ecclé- 
siastique- et le bon président demeura exerçant sa charge avec 
toute justice et sincérité de conscience. 



CHAPITRE III. 



COMME ELLE SE COMPORTA EN SON ETAT DE FILLE, ET SON MARIAGE 
AVEC LE RARON DE CHANTAL. 



■ 



Durant tous ces troubles, notre Bienheureuse Mère avait 
beaucoup crû en toutes façons, et bien que M. le président 
son père souhaitât fort de la garder auprès de soi, il s'en dé- 
pouilla néanmoins pour le contentement de sa fille aînée, 
Marguerite Frémyot, qu'il avait mariée à M. de Neufchèze, 
baron des Francs, laquelle désira passionnément de la mener 
en Poitou avec elle, et Dieu le permit pour faire voir la force et 
la vertu de celle jeune demoiselle; car ce fut ici où son inno- 
cence fut puissamment attaquée , et où sa vertu eût fait naufrage, 
si ce bon Dieu, qui se l'était choisie, ne l'eût assistée d'une 
grâce toute particulière. Elle trouva une vieille demoiselle qui 
servait chez le baron des Francs, laquelle n'oublia rien pour 
flétrir par ses artifices cette belle fleur croissante. Elle lui vou- 
lait apprendre des fards et des choses encore bien plus perni- 
cieuses ; car on la soupçonnait d'user d'enchantement, et l'on a 
eu de grands indices de le croire. Comme elle vit que cette 
jeune demoiselle ne voulait point adhérer aux choses qu'elle 
lui proposait, et que d'ailleurs elle connaissait en elle un cou- 
rage fort haut et généreux, elle dressa sa batterie d'un autre 
côté, et lui promit, si elle la voulait croire, qu'elle viendrait à 
bout de lui faire épouser un Irès-grand seigneur et des premiers 
du Poitou. 

Ce fut ici véritablement que notre Bienheureuse eut un be- 



Il 



14 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

soin particulier de la grâce céleste. Elle avait souvent recours à 
la très-sainte Vierge, qu'elle avait prise pour sa Mère dès son 
enfance, et elle a cru toute sa vie que c'était par l'aide de cette 
divine Mère des orphelins qu'elle avait échappé des filets de 
cette mauvaise créature, laquelle elle avait en très-grande aver- 
sion ; aussi fit-elle tout son possible pour faire que Madame la 
baronne des Francs, sa sœur, la congédiât; mais elle avait plus 
d'artifices pour se maintenir là dedans, que la jeune fille de 
force pour l'en faire sortir, quoiqu'à la fin l'on se repentit de 
ne pas l'avoir crue. Celte créature fit une fin très-malheureuse, 
après avoir mené une vie artificieuse et méchante et grande- 
ment nuisible à plusieurs filles qui, n'ayant pas été si sages que 
notre Bienheureuse, se laissèrent enchanter par cette mauvaise 
sirène. 

Il lui arriva une autre chose chez Monsieur son beau-frère, 
cfîr elle fit paraître son grand amour à l'Église. Ce fut la re- 
cherche importune d'un jeune seigneur huguenot, lequel était 
ami juré du baron des Francs, et croyait par sa faveur épouser 
cette aimable fille; et comme il la voyait fort pieuse et zélée 
pour la foi, il feignit d'être catholique pour venir à bout de son 
dessein. Mais la sacrée Vierge n'abandonna pas sa chère fille, 
et lui obtint de Dieu une telle lumière, qu'il lui semblait lire 
au cœur de ce jeune gentilhomme, qu'il n'avait pas la vraie foi 
romaine; et, quoiqu'il fût bien fait en toutes les grâces et per- 
fections extérieures qui rendent un homme de condition ac- 
compli, elle ne put jamais avoir que de l'aversion à sa recherche, 
aversion causée par la vue que Dieu lui donnait, que le cœur 
de ce poursuivant était dans l'erreur. Celte même aversion 
s'augmentait toujours, voyant par le Poitou tant de monastères, 
d'églises et de chapelles ruinées , profanées et brûlées par les 
huguenots. Celte Bienheureuse nous a dit souvent, avec une 
grande simplicité, « qu'elle avait un tel regret de voir ces 
» églises en ce pileux état, qu'elle ne pouvait s'empêcher de 



CHAPITRE III. l.~> 

» pleurer en les voyant, et que parfois elle n'osait ôter son 
» masque, parce que l'on connaissait qu'elle avait pleuré; et 
» l'on faisait des enquêtes, quel mécontentement elle pouvait 
» avoir chez Monsieur son beau-frère » , auquel elle n'en 
donna jamais autre que le refus absolu d'épouser ce jeune sei- 
gneur, disant ingénument à M. des Franes, « qu'elle élirait plu- 
» tôt une prison perpétuelle que le logis d'un huguenot pour 
« son séjour, et plutôt mille morts l'une après l'autre, que de 
v se voir liée par le mariage à un ennemi de l'Eglise. » Fermeté 
qui la faisait beaucoup souffrir; mais elle le faisait toujours 
avec beaucoup de sagesse et de retenue. Enfin, ce jeune 
seigneur n'ayant plus d'espérance de pouvoir ébranler la con- 
stance de cette aimable fille, leva le masque de son hypo- 
crisie, et déclara ouvertement qu'il était hérétique et des plus 
obstinés. 

Il tardait à notre Bienheureuse Mère de retourner à Dijon, à 
cause des importunités et recherches que l'on faisait d'elle, qui 
étaient agréées de Monsieur le baron, son beau-frère, et qu'elle 
voyait bien ne devoir pas l'être de Monsieur le président son 
père, lequel, par une heureuse rencontre, la fit revenir chez 
lui lorsqu'elle s'y attendait le moins. Elles se séparèrent, ma- 
dame la baronne des Francs et elle, avec de grands ressenti- 
ments, ayant vécu ensemble dans une si grande union et bonne 
intelligence, qu'elles n'avaient jamais eu une parole de travers 
ni de conteste; aussi, notre Bienheureuse Mère la regardant 
comme sa sœur aînée, lui obéissait ainsi qu'elle eût fait à sa 
propre mère. Étant de retour à Dijon, dans toutes les hon- 
nêtes libertés et divertissements permis aux demoiselles de 
sa condition, elle fut beaucoup recherchée en mariage, et se 
comporta avec tant de sagesse et de modestie envers ses pour- 
suivants, qu'elle parut sans volonté que celle de Monsieur son 
père, dans l'esprit duquel le baron de Chantai s'était insi- 
nué, et avait gagné sa bienveillance et son estime, du temps 




wmam 



1(5 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

de la Ligue, par son extraordinaire vaillance el fidélité au 
Roi '. 

Ce fut à ce brave seigneur que notre Bienheureuse Mère fut 
donnée en mariage, étant âgée d'environ vingt ans , et le baron 
de Chantai de vingt-sept à vingt-huit, et ce fut l'un des plus ac- 
complis mariages qui aient été vus, l'un et l'autre partis étant 
parfaitement doués de corps et d'esprit, des plus aimables qua- 
lités, recommandable en la noblesse ». Quant à notre Bienheu- 
reuse Mère, elle était de riche taille, d'un port généreux et 
majestueux, sa face ornée de grâces, et d'une beauté naturelle 
fort attrayante, sans artifice et sans mollesse ; son humeur vive 
et gaie, son esprit clair, prompt et net, son jugement solide; il 
n'y avait rien en elle de changeant ni de léger. Bref, elle était 
telle qu'on la surnomma la dame parfaite ; et ce fut avec regret 
universel qu'on la vit sortir de Dijon pour aller demeurer à 
Bourbilly 3 , qui est le château où résidait d'ordinaire le baron 
de Chantai. 



1 Le père du. baron de Chantai, nommé Guy, était fils de Christophe de 
Rabutin, né vers le commencement du seizième siècle, en 1500 ou 1501 et 
mort en 1569; ce Christophe était fondateur de la ciapelle de Bourbilly,' et 
père de cinq enfants. Guy de Rabutin, son troisième fils, né en 1532 et 
beau-père de sainte Chantai, fut le premier de sa race qui porta le titre' de 
baron de Chantai. C'était un homme d'un caractère singulièrement hardi, et 
remarquablement sévère. 

2 Christophe de Rabntin-Chantal avait une valeur calme et modeste. Sa dou- 
ceur était inaltérable. Sons les yeux de Henri IV, il se couvrit de gloire à la 
rencontre de Fontaine-Française (1595), où il reçut plusieurs blessures. Son 
dévouement à la cause du Roi légitime l'avait mis en relation avec Bénigne 
Fremyot, président au parlement de Dijon. 

3 Le vieux château de Bourbilly était dans la paroisse de Vic-Chassenay 
entre le bourg d'Epoisses et Semur, capitale de l'Auxois. La terre de Bour- 
b.lly, renommée pour son aspect riant et pittoresque et pour l'abondance de 
ses récoltes, était affectée aux enfants mâles de la branche aînée des Babutin. 
Cette terre relevait de celle d'Epoisses, dont les comtes de Guitaut étaient 
propriétaires. Bourbilly est dans un vallou tapissé de prairies, et de toutes 
parts environné de coteaux, que couvrent des bois et des vignes. Du sommet 



CHAPITRE IV. 



DE SA DEMEURE A LA CAMPAGNE , OU ELLE PREND LE SOIN 
DE SON MÉNAGE. 



Après toutes les bienvenues et réjouissances, le baron de 
Chantai , qui avait donné son cœur à sa chère épouse, voulut 
aussi lui donner tout le soin de sa maison, où il n'y avait pas 
peu de besogne. Elle y eut une extrême répugnance, car elle 
n'avait jamais su ce que c'était que soucis, sinon par ouï-dire ; 
et il lui fâchait extrêmement de sacrifier sa liberté innocente 
aux tracas embarrassants du soin d'un ménage. Le baron de 
Chantai, qui avait l'esprit fort sage, lui dit un jour fort sérieu- 
sement, « qu'il fallait qu'elle se résolût à porter ce fardeau, 
» que la femme sage édifie sa maison, et que celles qui mépri- 
» sent ce soin détruisent les plus riches. » Pour l'engager à se 
résoudre au soin de la maison, il lui donna l'exemple de feu 
la baronne de Chantai, sa mère, femme d'incomparable vertu 

d'un rocher, une petite rivière (le Senain) se précipite en cascade dans le 
vallon, le traverse , s'y divise , y répand la fraîcheur, et de ses eaux limpides 
alimente un ancien moulin. Le château, composé de tours et de murailles 
gothiques, formait un carré, dont le centre était une grande cour. Dans des 
salles immenses, on voit encore d'antiques cheminées, chargées de sculptures, 
ainsi que des plafonds remplis de peintures à demi effacées, qui représentent 
l'écusson des Rabutin. Un bon portrait à l'huile de la pieuse madame de Chantai 
a résisté seul aux ravages du temps. L'entrée du château était fermée par un 
pont-levis que dominait une tour. (M. de Saint-Surin.) 

Depuis quelques années, ce château vient d'être restauré avec soin par 
M. le comte de Franqueville. 

2 













18 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

et constance, et ce serait faire tort à la générosité de ses actions 
de les laisser ensevelies avec elle. C'était une demoiselle de 
très-bon lieu, qui avait été élevée à la suite d'une des premières 
princesses de France, et, par conséquent, dans des exercices 
bien éloignés des soins domestiques; néanmoins, quand elle 
eut épousé M. de Chantai , père du mari de notre Bienheureuse, 
voyant qu'elle entrait dans une maison fort embrouillée d'af- 
faires, elle en prit le soin avec tant de vigilance, que dans peu 
de temps elle y mit un bon ordre. Cette dame était un modèle 
de vertu qui n'avait retenu de la cour que l'honneur et la civi- 
lité. Dieu la voulant rendre un exemplaire de patience, permit 
qu'il lui vînt un cancer au sein, mais si malin qu'il lui mangea 
toute la poitrine, et même descendit le bras jusqu'au défaut des 
côtes. Le respect qu'elle portait à son mari fit que jamais elle 
ne dit mot de son mal, et trouva invention, sous prétexte de 
quelque mal d'estomac, de porter toujours la nuit des brassières 
bien jointes et lassées devant. Tous les matins, sa demoiselle lui 
donnait de petits linges blancs, sans qu'elle retirât jamais les 
sales, car cette vertueuse dame passait seule en son cabinet, et 
se pansait elle-même, mettant d'ordinaire de petites tranches 
de viande fraîche sur son cancer, afin que ce mal impiteux dé- 
vorât cette chair étrangère au lieu de la sienne; ainsi elle entre- 
tint son mal plusieurs années avec tant de soumission à la vo- 
lonté de Dieu, de courage et d'adresse, que créature du monde 
ne s'en aperçut. Il est vrai que souvent l'on connaissait qu'elle 
avait pleuré, sans que l'on en sût la cause; ce qui fit un jour 
hasarder le baron de Chantai, son fils, de lui dire : « Madame, 
» jusqu'à quand serai-je si malheureux que de vous voir affligée 
» sans savoir le sujet de vos douleurs? » Elle lui répondit : « Ha! 
» mon fils , que voulez-vous que je vous dise ? je suis une cha- 
» rogne vivante, mais Dieu le veut. » Jamais depuis il n'osa 
l'interroger du sujet de sa tristesse. 

Or, enfin voyant que ce mal dévorait jusqu'aux flancs, un jour 



CHAPITRE IV. 19 

que AI. de Chantai, son mari, était parti pour aller en voyage, 
elle fit venir les médecins et chirurgiens , et leur décou- 
vrit le mal qu'elle ne pouvait plus celer, les priant que, s'ils 
y pouvaient apporter du remède, ils expédiassent. Ils furent 
émerveillés de la patience de cette dame, quand ils virent cet 
effroyable mal, la cure duquel ils ne voulurent point entre- 
prendre sans le consentement de M. de Chantai, lequel on 
envoya quérir. Quand il fut arrivé, jamais homme ne fut 
plus étonné ni femme plus assurée : « Monsieur, lui dit-elle , je 
» vous demande pardon de vous avoir celé mon mal; j'ai cru 
» jusqu'ici bien faire, pratiquant la patience chrétienne, souf- 
» frant entre Dieu et moi; mais j'ai eu crainte enfin d'être homi- 
i) cide de moi-même si je n'y faisais apporter quelque remède. » 
M. de Chantai, blâmant avec larmes son silence, la voulait 
mener à Paris pour la mettre entre les mains des médecins 
du Roi. «Non, Monsieur, dit-elle, il faut seulement que vous 
» permettiez aux médecins d'ici qu'ils fassent ce qu'ils pour- 
» ront; après, Notre-Seigneur fera ce qu'il voudra. » 

On la voulait lier en son lit pour lui appliquer le feu et le 
fer; mais elle ne voulut point, disant que «la raison et la 
« crainte de Dieu sont les plus fortes ligatures qu'une femme 
» chrétienne puisse avoir ; que Tonne craignit rien, qu'elle était 
» tout accoutumée à la souffrance par le regard du crucifix. » 
Le chirurgien commença donc à faire son office , coupa toute 
la chair corrompue et gâtée, allant jusqu'à la chair vive; puis 
on appliqua le feu partout. Tandis qu'on faisait cette doulou- 
reuse opération, cette généreuse dame, tenant ses yeux au 
ciel, ne se recula jamais, ni ne dit un seul mot qui témoignât 
qu'elle ressentît ces cuisantes douleurs. Après cette cure , la chair 
revint, et elle crut d'être entièrement guérie. Mais, comme les 
chirurgiens avaient laissé du cancer aussi gros qu'une demi- 
noisette au bout d'une côte qu'ils n'avaient osé couper, crainte 
d'offenser les parties intérieures; quand tout le reste du mal 

2. 






20 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

fut guéri, ce bout de côte commença à pulluler, et, en un an, 
emmena cette dévote dame en l'autre vie, plusieurs années 
avant que son cher fils fût marié. Notre Bienheureuse fut si tou- 
chée du récit de la vertu de cette belle-mère, que, dans le re- 
gret de n'avoir pas joui de sa conduite et de sa douce présence, 
elle se résolut, dès ce jour-là même, de se rendre son imita- 
trice , et , sans plus disputer, se chargea des affaires et des soins 
de la maison. 



CHAPITRE V. 



COMME ELLE SE COMPORTAIT EN SON MENAGE, ET LE BON ORDRE 
qu'elle MIT EN SA MAISON. 






Elle ceignit ses reins de force et fortifia son bras pour entre- 
prendre la charge de cette maison, où, comme dans un ménage 
de garçon, elle trouva toutes choses fort mal réglées ; car il est 
à noter que M. de Chantai, le père, faisait ménage à part, à 
Montelon, et son fils à Bourbilly, et brûlait ainsi la chandelle 
par les deux bouts. Celte femme diligente fut une couronne à 
son mari, le cœur duquel se fiant en elle, elle entreprit avec 
joie et générosité de régler sa maison. 

La première chose qu'elle ordonna, fut que la messe de fon- 
dation qui est en la chapelle du château, et laquelle par négli- 
gence ne se disait presque plus, se dirait tous les jours. Après, 
elle mit ordre à l'ordinaire et aux gages des serviteurs et ser- 
vantes, le tout avec un esprit si raisonnable que chacun était 
content. Elle ordonna que tous les grangers, sujets, receveurs 
et autres, avec lesquels on aurait à traiter, s'adresseraient immé- 
diatement à elle pour toutes les affaires '. 

Si elle régla sa famille, ainsi fit-elle de sa personne; car se 
voyant aux champs, et dans une maison de grandes affaires et 
dépens, elle ne voulut pas, comme les dames mondaines, cher- 
cher nouvelle parade d'or et de soie, ains comme la femme 

* Elle travailla incessamment à payer les créanciers , à rappeler les domes- 
tiques à la crainte de Dieu , leur faisant elle-même des instructions et les 
obligeant d'assister à la prière du soir et matin. (Dépositions de la Mère Fr., 
Madeleine Favre de Charmctte.) 






22 VIE DE SAIi\TE CHANTAL. 

forte, elle se contenta du lin et de la laine, ne faisant plus faire 
d'habits de soie; les fêtes, quand il fallait paraître, elle se ser- 
vait des siens de fille et de ceux de ses noces. Hors de là, elle 
ne portait que du camelot et de l'étamine, et cela avec tant de 
propreté, de grâce et de bienséance, qu'elle paraissait cent fois 
plus que plusieurs autres qui ruinent leurs maisons pour porter 
des affiquets ; aussi n'avait-elle point de nécessité de mendier 
son lustre des curiosités du vêtement. Dès le jour qu'elle prit le 
soin de sa maison, elle s'accoutuma à se lever de grand matin, 
et avait déjà mis ordre au ménage, et envoyé ses gens au labeur, 
quand son mari se levait. Tous les jours, elle et la plupart de 
ceux de sa famille entendaient messe en la chapelle du château; 
mais les fêtes et dimanches, à cause de l'édification du voisi- 
nage, elle allait à la paroisse, bien qu'elle fût éloignée de demi- 
lieue. Quelquefois son mari la voulait retenir, lui disant «qu'elle 
satisfaisait aussi bien au commandement de l'Église, oyant messe 
en sa chapelle, que d'aller si loin » ; mais elle lui répliquait « que 
la noblesse doit donner exemple aux paysans, de fréquenter les 
églises et assister au divin service, outre qu'elle disait avoir une 
particulière satisfaction 'd'adorer Dien avec tout le peuple. » 
Ainsi non-seulement elle ne se laissait pas divertir, mais elle 
engageait insensiblement et M. de Chantai et les compagnies 
qui étaient d'ordinaire chez elle, d'aller à la paroisse. Quand 
M. de Chantai voulait aller à la chasse de grand matin l'été, 
les jours de fête, elle avait une vigilance non pareille de 
lui faire ouïr messe avant de partir, et de même à tous 
ceux de sa suite, ayant toujours été singulière en cette inclina- 
tion de veiller que personne, tant qui se pouvait, ne perdît la 
sainte messe, non pas même les jours d'œuvre. A partir de là, 
elle ne paraissait pas des plus dévotes, et nous a quelquefois dit 
en se plaignant de son indévotion, qu'elle ne pensait qu'à 
observer les Commandements de Dieu et de l'Église, à contenter 
son mari, et aux affaires de sa maison. Sa lecture ordinaire 



I 



CHAPITRE V. 23 

était la Vie des Saints, quelquefois et d'ordinaire les Annales de 
France, ou quelque autre histoire moralement bonne; car, quant 
aux mauvais livres, elles ne les a jamais lus, ni voulu souffrir 
dans sa maison, en ayant brûlé plusieurs qu'elle y trouva. 

L'œuvre de piété où elle parut la plus attentive durant le temps 
de son mariage, fut la miséricorde envers les pauvres; et a dit 
en confiance, « qu'elle demandait d'ordinaire ses nécessités 
avec plus de liberté à Notre-Seigneur, quand, pour l'amour de 
lui, elle avait donné l'aumône à un pauvre. « L'année de la 
grande famine, sa charité éclata tout à fait, donnant tous les 
jours une aumône générale de potage et de pain à tous ceux qui 
se présentaient, qui étaient en très-grand nombre ; les pauvres 
venant de six et sept lieues à la ronde chercher leur pain quo- 
tidien vers cette soigneuse ménagère, qui voulait faire tous les 
jours cette distribution elle-même. Et afin que cela se fît avec 
plus d'ordre, elle ordonna que dans sa basse-cour l'on fit une 
seconde porte, faisant entrer les pauvres par l'une et sortir par 
l'autre, quand ils avaient reçu l'aumône. Quelques-uns, après 
avoir pris leur prébende et après être sortis, faisaient prompte- 
ment le tour du château, et retournaient à la porte de l'entrée, 
prenant par ce moyen jusqu'à deux et trois fois l'aumône, con- 
sécutivement; leur bienfaitrice connaissait fort clairement cette 
tromperie, mais elle n'avait jamais le courage de leur en faire 
confusion ni de les éconduire, et disait par après qu'elle pensait 
en elle-même : « Mon Dieu, à tout moment je mendie à la porte 
» de votre miséricorde; voudrais-je bien à la seconde ou troi- 
» sième fois être rechassée 1 Mille et mille fois vous souffrez bé- 
» nignement mon importunité; n'endurerais-je pas celle de 
» votre créature? » Elle prenait elle-même les écuelles des 
pauvres, et les remplissait de potage, leur donnant à même temps 
le pain qui était coupé dans des corbeilles, à l'avantage. Outre 
cette charité commune et publique, elle pourvut à la nécessité 
de plusieurs familles honorables qui avaient honte d'aller aux 






24 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

portes, leur envoyant tous les jours en secret un pain entier 
d'une certaine grosseur, ou un demi-pain, selon le nombre de 
ceux qui étaient là dedans. 

Quand cette pieuse nourrice des pauvres eut longuement 
froissé son pain aux faméliques, et donné nourriture aux petits, 
d'autant qu'elle n'avait que la provision ordinaire de blé, elle 
voulut visiter ses greniers, pour voir si elle pourrait continuer 
sa charité (car l'on faisait quatre fois la semaine au four pour 
les pauvres). Elle trouva qu'il ne restait plus qu'un seul tonneau 
de farine de froment et fort peu de seigle, qui est très-bon en 
l'Auxois. Elle ne s'étonna point, mais fut inspirée de se confier 
en Dieu, lequel pourvut à son besoin, et la farine de froment 
et le peu de seigle furent multipliés six mois, durant que la 
famine continua, et que l'on persévéra à faire l'aumône. Et 
quand Dieu eut ramené le bon temps, les domestiques allaient 
voir, par merveille, ce petit monceau de blé auquel il ne semblait 
pas qu'on eût touché depuis la visite que leur bonne maîtresse 
en avait faite. Nous l'avons ouï raconter, comme un vrai mi- 
racle, à quelques-uns d'entre eux- et ayant conjuré notre Bien- 
heureuse Mère de nous dire comme cela s'était passé , elle nous 
le raconta tout comme nous le venons de déduire, ajoutant par 
son humilité qu'elle avait toujours attribué celte grâce à la 
grande vertu et dévotion d'une sienne servante, nommée dame 
Jeanne, aux prières de laquelle elle se confiait grandement '... 



1 Le miracle suivant paraît être arrivé une autre année : « Après avoir fait 
distribuer tout son grain, jusque-là même qu'une domestique avait balayé le 
grenier pour donner le reste aux pauvres, par ordre de la servante de Dieu, 
qui ne laissa pas de lui ordonner de nouveau de faire l'aumône à deux ou 
trois pauvres qui se présentèrent au château , et comme cette domestique lui 
dit qu'elle était sûre qu'il n'y avait plus rien au grenier, elle lui répliqua : 
« Allez-y pour l'amour de Dieu , » et aussitôt elle y alla pour lui obéir. Mais 
elle fut extrêmement surprise , lorsque, voulant ouvrir la porte du grenier, elle 
le trouva si plein de grains, qu'elle eut peine d'y entrer. « (Dépositions de la 
Mère Fr., Madeleine Favre de Charmette.) 



CHAPITRE V. 25 

Elle était sévère à bannir le vice de sa maison, mais extrême- 
ment bénigne pour ceux desquels les fautes n'étaient pas mali- 
cieuses, et avait des adresses toutes particulières pour adoucir 
l'esprit de son mari, quand elle voyait qu'il se fâchait contre 
quelqu'un, ou voulait faire quelque châtiment par promptitude, 
ce qui faisait que M. de Chantai lui disait souvent : « Si je 
suis trop prompt, vous êtes trop charitable. » Quelquefois 
il faisait mettre des paysans dans la prison du château, qui était 
malsaine, à cause de son humidité ; quand c'était pour des su- 
jets qu'elle jugeait trop minces, après que tous ceux du logis 
étaient retirés, elle faisait sortir le prisonnier et coucher dans 
un lit, et le lendemain, de grand matin, pour ne pas déplaire à 
son mari, elle remettait le prisonnier dans la prison, et en allant 
donner le bonjour à M. de Chantai, elle lui demandait si 
aimablement congé d'ouvrir à ces pauvres gens, et les mettre 
en liberté, que quasi toujours elle l'obtenait. 

C'est une grande marque de sa prudence et douce conduite, 
qu'en huit ans qu'elle a demeuré mariée, et neuf ans au monde 
après son veuvage, elle n'a presque point changé de serviteurs 
ni de servantes, excepté deux qu'elle congédia pour ne les pou- 
voir faire amender de quelques vices auxquels ils étaient adon- 
nés. Elle n'était point crieuse, ni maussade parmi ses domes- 
tiques ; sa vertu la faisait également craindre et aimer. Bref, sa 
maison était le logis de la paix, de l'honneur, de la civilité et 
piété chrétienne, et d'une joie vraiment noble et innocente. 



■;1 









CHAPITRE VI. 



COMBIEN VERTUEUSEMENT ELLE SE COMPORTAIT EN l' ABSENCE 
DE SON MARI. 



Il est vrai que la joie de notre Bienheurense Mère était sou- 
vent interrompue par les longs séjours que le baron de Chantai 
faisait à la cour, et parmi les armées '. Quand il s'en allait, 
notre sage Léodamie lui laissait emporter tous ses plaisirs, et 
n'en pouvait quasi prendre aucun hors de sa conversation, Dieu 
ayant rendu leurs chastes amitiés si sincères, si véritables et si 
réciproques, qu'il n'y eut jamais entre eux deux, non-seulement 
aucun débat, mais pas même de volontés contraires, ainsi que 
l'ont assuré les domestiques et noire Bienheureuse elle-même. 
Quand ce cher mari était absent, notre Bienheureuse Mère ne 
sortait point de son logis pour aller en aucune visite, sinon de 
quelque proche voisine. Elle ne prenait plus de soin de s'ha- 
biller, coiffer et agencer comme elle faisait d'ordinaire, parce 
que son mari le voulait ; et quand on lui en faisait la guerre : 

1 Ce furent les derniers combats contre la Ligue et les triomphes d'Henri IV 
qui arrachèrent le baron de Chantai au foyer domestique. « Il se signala par- 
ticulièrement au combat de Fontaine-Française, où il fut fort blessé à la vue 
du roi Henri IV, et, au témoignage de ce prince, il ne contribua pas peu à la 
victoire. La manière dont le Roi parla de Chantai, au sortir du combat, lui 
fit plus d'honneur dans l'esprit des justes estimateurs de la gloire que les 
bâtons des maréchaux de France n'en firent pendant ce règne à quelques par- 
ticuliers. En ce temps-là, comme en celui-ci, ces récompenses d'honneur 
n'étaient pas toujours pour les plus digues, mais seulement pour les plus 
heureux - (Bussy-Rabutjn.) 



CHAPITRE VI. 27 

« Ne me parlez pas de cela, disait-elle ; les yeux à qui je dois 
» plaire sont à cent lieues d'ici; ce serait inutilement que je 
» m'agencerais. » 

Bourbilly était un château de toutes sortes d'honnêtes passe- 
temps, de jeux, de chasses, de promenades, si bien que c'était 
le rendez-vous de toute la nohlesse des environs et des 
meilleures compagnies de la ville de Semur. Quand M. de 
Chantai était absent, il ne se parlait plus chez lui ni de jeux, 
ni de chasses, ni de compagnies superflues; si quelque hono- 
rable visite arrivait, on était reçu de notre Bienheureuse avec 
toute civilité, mais avec tant de modestie et de réserve, surtout 
envers les jeunes gens, que cela seul leur faisait connaître qu'il 
n'était pas temps d'aller chercher là dedans des passe-temps et 
divertissements. Elle était sagement et saintement incivile en cet 
endroit; en voici un exemple : Il y avait un jeune seigneur, 
grand ami de M. de Chantai, mais que le démon rendait pas- 
sionné de notre Bienheureuse, et avait entrepris de la pour- 
suivre jusqu'au non plus, quoique la rare modestie de cette 
jeune dame le tînt en telle captivité, qu'il n'osait déclarer son 
infâme passion que par des subtilités ; quand AI. de Chantai 
était chez lui, ce jeune seigneur n'en bougeait, sous prétexte 
de la chasse. Une fois qu'il était parti pour aller en voyage, ce 
pauvre passionné voulut tenter fortune, et alla visiter notre 
Bienheureuse, laquelle le reçut en qualité d'ami du baron de 
Chantai; le soir s'approchant, et voyant qu'il se jetait sur des 
discours à sa louange, par une sainte Gnesse, sans lui faire seu- 
lement connaître qu'elle connaissait la passion qui le poussait, 
elle lui dit qu'elle était marrie que le baron de Cbanlal ne fut 
chez lui pour l'entretenir et divertir ; que pour elle, comme 
femme absente de son mari, elle n'avait aucune joie; c'est pour- 
quoi il ne perdrait que de l'importunilé si elle s'absentait; 
qu'il fallait qu'elle allât pour quelque affaire chez une demoi- 
selle sa voisine ; qu'elle laissait des gens au logis pour le servir 










28 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

ce soir-Jà, et là-dessus monte à cheval pour aller coucher 
ailleurs. Le pauvre gentilhomme, d'autre côté, monta à cheval 
si confus et si étourdi en son esprit de l'éclat de cette grande 
vertu, que jamais depuis il n'osa aborder cette vertueuse dame 
en l'absence de son mari. 

Cette Bienheureuse Mère a dit elle-même en confiance, 
« qu'aussitôt que M. de Chantai s'absentait, son cœur et toutes 
« ses affections se tournaient vers Notre-Seigneur » ; aussi en ce 
temps-là, elle paraissait fort dévote : « Dès que je ne voyais pas 
» M. de Chantai , dit-elle , je sentais en mon cœur de grands 
» attraits d'être toute à Dieu; mais, hélas! je n'en savais pas 
» profiter, ni reconnaître la grâce que Dieu me présentait, et je 
» faisais quasi aboutir toutes mes pensées et mes prières pour la 
» conservation et retour de M. de Chantai. » Quand ce cher 
mari était de retour, la parfaite complaisance que notre Bien- 
heureuse avait pour lui faisait qu'elle oubliait ses dévotions 
précédentes, ne prenant plus tant de temps pour prier Dieu ; 
tout le train et les compagnies revenaient, et parmi ses distrac- 
tions elle se trouvait comme auparavant, et alla ainsi roulant 
jusques en l'année 1601, qu'en l'absence de" ce cher mari, elle 
fit de grandes promesses à Dieu, qu'à son retour elle se tiendrait 
ferme à sa dévotion, comme il arriva ainsi que nous dirons ci- 
après. 

M. de Chantai, au commencement de l'année susdite 1601, 
se retira de la cour, pour n'être pas contraint d'obéir en une 
chose, laquelle il croyait injuste. En partant, ce brave seigneur, 
qui avait une veine excellente à la poésie, fit une chanson d'a- 
dieu aux dames de la cour; nous l'avons vue : il protestait au 
dernier couplet que la seule pensée des vertus de sa chère moi- 
tié gravait dans son âme le mépris des vanités et grandeurs de 
la cour. En effet, s'il eût voulu demeurer, l'on était prêt à le 
faire maréchal de France, étant dans la haute faveur, tant pour 
son propre mérite qu'à la considération de M. le président 



CHAPITRE VI. 29 

Frémyot, son beau-père; mais Dieu avait d'autres desseins. Ce 
brave baron revint chez lui malade d'une dyssenteric ; celle qui 
l'aimait si sincèrement en santé, témoigna combien elle le ché- 
rissait fortement en cette maladie, qui fut grande. Toute sa pro- 
menade était de sa chapelle au chevet du lit de son malade. 
Presque tous les jours, ces deux âmes colombines s'entrete- 
naient longuement du mépris de celte vie et du grand bonheur 
de servir Dieu hors du tracas du monde. Le malade, comme 
plus proche de sa fin, quoiqu'il ne le crût pas et qu'il n'y prît 
pas garde, avait des sentiments plus pressants de l'éternité, et 
voulait qu'ils se fissent une promesse réciproque, que le pre- 
mier libre par la mort de l'autre consacrerait le reste de ses 
jours au service de Dieu. Le cœur de notre Bienheureuse ne 
pouvait ouïr parler de division, et détournait ce propos de la 
mort, dès qu'il était entamé. Cependant le malade, après avoir 
tenu chambre cinq ou six mois, reprit sa pristine santé ; l'ap- 
pétit et le sommeil lui étaient revenus, quand voici qu'une nuit, 
prenant un paisible repos, il songea que, par certaine rencontre 
inopinée, l'on teignait son habit en pourpre, et se voyait vêtu 
comme un cardinal ; le matin, il raconta son songe à notre 
Bienheureuse Mère, ajoutant, selon son esprit martial, « que 
cela voulait dire qu'il serait blessé en quelque bataille, et que 
son sang teindrait ses habits. » Elle, qui avait l'esprit généreux 
et au-dessus des fantaisies vulgaires qui s'amusent aux songes, 
ne fil que s'en rire, a Vraiment, dit-elle, et moi j'ai songé que 
» j'étais affublée d'un grand crêpe noir, comme une veuve ; 
» mais je vois bien que cela m'est provenu des longues 
» appréhensions que j'ai eues de l'issue de votre mal; c'est 
» pourquoi je n'y fais point de fondement. » Le baron, que Dieu 
disposait à son prochain départ de cette vie, ne lui répondit que 
par une dévole œillade vers le ciel. De jour en jour il se portait 
mieux, si bien qu'on le croyait à cent lieues du tombeau, et il le 
touchait du bout du doigt, sans le savoir lui-même. 






CHAPITRE VII. 

COMME LE BARON DE CHANTAL FUT BLESSÉ A LA CHASSE 
ET DE SON HEUREUSE MORT. • 



Nous pouvons quasi dire que la bonne santé du baron de 
Chantai fut cause de sa mort, car un sien allié, son parfait et 
intime ami l'étant allé féliciter de sa convalescence, lui per- 
suada très-innocemment d'aller un peu à la chasse, dans un 
petit bois voisin, pour se récréer et prendre l'air. Le bon sei- 
gneur, qui aimait passionnément cet exercice, s'y accorda volon- 
tiers. Ils allèrent à pied à une petite chasse qui s'appelle, en 
France, le traquet; comme ils étaient prêts à se poser pour 
attendre au détroit la bêle fauve, ils portaient leurs arquebuses 
bandées, amorcées, et le chien abattu. Le baron de Chantai dit à 
l'autre qu'il prit garde qu'une branche des broussailles lui 
pourrait bien faire quelque mauvais coup. Or, l'on ne sait pas 
si, à cause d'une casaque de chasse, de couleur de biche, que 
le baron de Chantai portait, l'autre le coucha en joue par mé- 
prise, le voyant passer à travers d'un hallier, ou si en effet une 
branche, le trahissant, fit lâcher son arquebuse; mais voilà un 
coup fatal qui blesse à mort le pauvre baron de Chantai, lequel 
se vit par cet accident vêtu de la pourpre de son sang. Ce fu- 
neste coup lui rompit la cuisse, et lui enfonça des balles et des 
dragées dans les hanches : « Je suis mort/dit-il, mon cousin, 
» mon ami. Je te pardonne de tout mon cœur, tu as fais ce mau- 
» vais coup par imprudence. » Après ce pardon si généreux et si 
tranquille, il envoya quatre de ses serviteurs en quatre diverses 



CHAPITRE VII. 31 

paroisses, afin que, s'ils ne trouvaient pas Je curé en l'une, ils le 
trouvassent en l'autre pour le venir confesser et lui administrer 
les derniers sacrements ; il en envoya un cinquième vers sa chère 
femme, mais «hélas! dit-il, ne lui faites pas savoir que je suis 
» blessé à mort, dites seulement que je suis frappé à la cuisse. » 
Ce messager trouva la pauvre baronne qui était au lit, n'étant 
accouchée de sa dernière fille que depuis quinze jours. Dès 
qu'en lui eut fait ce douloureux message : « Ha! dit-elle, on 
« me dore la pilule, » et se levant promptement, court vers le 
cher blessé, lequel on avait porté en une maison du village 
voisin, et mis au lit. Dès qu'il la vit : «Ma mie, lui dit-il, l'arrêt 
« du ciel est juste ; il le faut aimer, il faut mourir... — Non, 
« non, dit-elle, il faut chercher guérison. — Ce sera en vain» , 
dit le malade. Elle voulut dire quelques paroles sur l'im- 
prudence de celui qui avait fait ce.funeste coup : « Ha ! lui dit 
« le malade, honorons la céleste Providence, regardons ce coup 
« de plus haut !... » Ce généreux seigneur, d'un esprit tran- 
quille et résigné, s'enquit si le prêtre n'était point encore venu; 
il en arriva un qui le confessa. C'est chose admirable de la 
constance de ces grands cœurs!... Ce malade parlait de sa 
blessure et de son prochain trépas, comme si cela eût touché 
un autre que lui. Il vit de loin celui qui l'avait blessé, lequel 
allait d'un côté et d'autre comme désespéré; il haussa la voix et 
lui cria : « Cousin, mon cher ami, ce coup m'est lâché du ciel, 
» premier que de ta main; je te prie, ne pèche point en te dé- 
» testant pour une action où tu n'as point péché ; souviens-toi 
» de Dieu, et que tu es chrétien !... » L'on a assuré que, sans 
cet encouragement, cet infortuné gentilhomme allait plonger 
son épée dans son propre sein, pour venger lui-même sur lui- 
même, par sa tragique mort, celle de son ami. Les médecins que 
l'on avait envoyés quérir arrivèrent assez promptement; la pauvre 
baronne affligée leur dit sans glose : « Messieurs, absolument il 
» faut guérir M. de Chantai. » Le patient entendit cela de son lit 



32 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

et répliqua en souriant : « S'il ne plaît au médecin du ciel, ceux- 
» ci ne feront rien. » On le porta chez lui, où l'on n'épargna rien 
pour sa guérison. Notre Bienheureuse, l'affligeant par trop, pres- 
sait avec tant d'instance les médecins pour sa guérison, qu'ils 
entrèrent en appréhension de sa mort, et n'osèrent, crainte de 
quelque accident, lui faire une incision aux flancs pour arracher 
les balles, lesquelles s'enfoncèrent et infectèrent les parties 
nobles ; après quoi il n'y eut plus d'espoir de guérison. Le ma- 
lade était tout résigné entre les mains de Dieu, et exhortait sa 
chère épouse à la même résignation, lui disant souvent que la 
volonté de Dieu est le seul bien de l'homme chrétien, et 
si elle ne voulait pas recevoir avec paix et soumission le coup de 
sa mort, La douleur de cette femme affligée était si grande, 
qu'elle ne put jamais faire venir son cœur jusqu'à prononcer le 
oui de cette résignation , mais se dérobait de la chambre du ma- 
lade, et allait crier tout haut en certain lieu écarté : «Seigneur, 
» prenez tout ce que j'ai au monde, parents, biens et enfants, 
» mais laissez-moi ce cher époux que vous m'avez donné. » 
Elle offrait à Dieu l'accessoire, et gardait le principal, mais la 
céleste Providence avait conclu de faire autrement le partage. 
Ce brave et vertueux cavalier mourut à la plus belle fleur de 
son âge, et neuf jours après sa blessure, après avoir fait tous les 
actes de piété que l'on saurait désirer d'un religieux, étant 
muni de tous ses sacrements ; il pria par diverses fois que l'on 
ne fît jamais aucune poursuite contre celui qui l'avait blessé, et 
dit cette belle parole : « C'est sans répugnance quelconque que 
» je lui pardonne, à lui, dis-je, qui a fait ce coup par impru- 
» dence, et moi, parla malice de mes péchés, j'ai frappé Jésus- 
» Christ à mort. » Il exhorta derechef sa chère épouse à modé- 
rer ses regrets, et à pardonner à son innocent meurtrier 1 ; et 



1 II ordonna que son pardon fût écrit sur les registres de la paroisse. (Dépo- 
sitions de la Mère Fr., Madeleine Faire de Cbarmctte.) 



CHAPITRE VII. 33 

mit dans son testament qu'il déshériterait celui de ses enfants 
qui voudrait venger sa mort ' . 

A même temps que ce brave seigneur expira, son père, qui 
était malade à douze lieues de Bourbilly, vit passer dans sa 
chambre une grande troupe de jeunes jouvenceaux fort gra- 
cieux et vêtus à l'angélique, qui menaient en certaine contrée 
fort éloignée le baron de Chantai, lequel s'approchant de lui, 
lui donna un petit coup sur l'épaule, comme lui disant adieu ; le 
bon vieillard s'éveilla en pleurant et dit : « Mon fds de Chantai 
est mort. » L'on fit promplement partir un homme, lequel en 
trouva un autre en chemin qui venait annoncer celte nouvelle, 
et ayant diligemment supputé l'heure du décès, l'on trouva que 
c'était justement alors que le père avait eu cette vision. 

Nous n'entreprenons pas ici de servir d'écho, et répéter les 
regrets et soupirs de celle qui demeurait veuve, âgée seulement 
de vingt-huit ans, n'ayant gardé ce digne seigneur que huit ans ; 
elle en avait eu six enfants, dont quatre lui restaient petits sur 
les bras. Elle rendit les devoirs funèhres à son cher défunt avec 
beaucoup d'honneur et de courage, mais avec des déluges de 
larmes incomparables 2 . Elle porta le deuil austèrement, et 

1 Dans les différentes Vies que l'on a publiées de sainte de Chantai, on 
assure que la mort de son mari fut l'effet d'une méprise causée par la cou- 
leur ventre-de-biche de son habit; mais voici comment le comte de Bussy- 
Rabutin, son proche parent, la raconte dans sa Généalogie manuscrite Je la 
maison de Rabutin : « Etant revenu chez lui malade d'un flux hépatique, il 
» en guérit avec assez de peine; et, commençant à se bien porter, il allait assez 
H souvent à la chasse. Un jour qu'il y était avec d'Anzely, sieur de Chaselle, 
» son voisin, son parent et son bon ami, chacun une arquebuse sur l'épaule 
» (car on se servait encore alors fort rarement de fusils) , la détente de celle 
» de Chaselle s'en alla et blessa Christophe au ventre, ce dont il mourut huit 
h jours après, avec une fermeté et une résignation aux volontés de Dieu 
» dignes du mari d'une sainte. » (M. de Saint- Surin.) 

3 Depuis cette funeste mort, la baronne de Chantai nomma, sur les fonts 
baptismaux, un enfant de celui que le meurtre de son mari devait lui rendre 
odieui. 



34 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

connut bien en se vêtant du grand crêpe, que ce n'avait point 
été un simple songe, mais un avertissement céleste pour prépa- 
rer son cœur à cette croix, je dis croix; cardes lors elle fut cru- 
cifiée au monde, et le monde lui fut crucifié. 



CHAPITRE VIII. 



DE LA GRANDEUR DE SON AFFLICTION , ET COMME ELLE SE COMPORTAIT 

EN SON VEUVAGE. 



Toutes les actions de cette veuve affligée criaient à haute 
voix : Appelez-moi Mata, car le Tout-Puissant a rempli mon 
cœur d'amertume. Les larmes qui coulaient le long de ses 
joues ne tombaient pas à terre, mais montaient et étaient reçues 
au ciel, et Dieu s'empara tellement de son cœur, qu'au mo- 
ment même de sa viduité, ce cœur se tourna puissamment à 
Dieu et lui consacra toutes ses affections ; elle reçut une lu- 
mière quasi imperceptible en la suprême pointe de son esprit, 
qui lui montrait que ce bon Dieu ne l'avait blessée que pour la 
guérir, et elle avait souvent au cœur et en la bouche cette pa- 
role : « Dieu fait tout en sa miséricorde. » Ainsi son esprit 
supérieur était fort accoisé en la volonté de Dieu, et, quoique 
son arrière amertume fût accompagnée de paix, elle lui était 
néanmoins très-amère ; si elle avait quelque contentement, 
c'était de s'aller promener seule dans un petit bois, proche de 
son séjour, pour répandre à souhait son cœur et ses larmes 
devant Dieu, qui, l'ayant destinée comme une autre Judith, 
pour couper la tête à l'Holopherne du monde, lui inspira des 
mêmes affections, car soudain elle fit vœu de chasteté, et se 
tenait au plus qu'elle pouvait en un cabinet secret pour faire 
prière au Seigneur. 

Nos premières Mères et Sœurs ayant beaucoup prié cette Bien- 
heureuse de leur découvrir par quelle manière Dieu l'avait attirée 






I 



36 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

à lui et détachée du monde, après plusieurs instances elle satis- 
fit à leurs désirs et l'écrivit en ces propres paroles : « Quand il 
» plut à la souveraine providence de Dieu, dit-elle, de rompre 
» le lien qui me tenait attachée, à même temps elle me départit 
» beaucoup de lumières du néant de cette vie, et de grands dé- 
» sirs de me consacrer toute à Dieu; dès lors, je fis vœu de 
» chasteté; voire même quelque temps auparavant ma viduité, 
» Dieu m'attirait fort à le servir, tant par de bonnes affections 
» que par diverses tentations et tribulations qui me faisaient 
» retourner à lui. Or, néanmoins tout cela ne me portait à ce 
» commencement qu'à vivre chrétiennement dans ma viduité, 
» élevant vertueusement mes enfants; mais, quelques mois 
» après, outre l'affliction très-grande que je souffrais pour ma 
» viduité, il plut à Dieu de permettre que mon esprit fût agité 
» de tant de diverses et violentes tentations, que, si sa bonté 
» n'eût eu pitié de moi, je fusse sans doute périe dans la fureur 
» de celte tempête, qui ne me donnait quasi aucun relâche, et 
v me dessécha de telle sorte, que je n'étais presque plus con- 
» naissable. Parmi ces travaux, Noire-Seigneur augmenta en 
» moi le désir de le servir; les attraits que je recevais de Dieu 
» étaient si grands, que j'eusse voulu quitter tout et m'en aller 
» dans un désert pour le faire plus entièrement et parfaitement, 
» et hors de tous les obstacles extérieurs, et je crois que si le 
« lien de mes quatre petits enfants ne m'eût retenue par obli- 
o gation de conscience, je m'en fusse enfuie, inconnue, dans 
•> la Terre sainte, pour*y finir mes jours. Je sentais des affec- 
» lions inexplicables de connaître la volonté de Dieu et de la 
» suivre, quoiqu'il en dût arriver, et me semble que ce désir 
» était si grand, qu'il me consumait et dévorait au dedans. Mon 
» cœur, par une certaine clameur intérieure, requérait à tous 
» moments (d'une manière que je ne sais pas exprimer) la vo- 
» lonté de Dieu de se manifester à moi. Tout cela ne m'allégeait 
» point dans mes tentations; au contraire, ces attraits intérieurs 






V 



CHAPITRE VIII. 37 

» me les rendaient plus intolérables, m'étant avis qu'elles 
» m'empêchaient d'aimer et de servir Dieu selon les pressants 
» et continuels désirs qu'il m'en donnait. « 

Jusqu'ici sont les propres paroles de notre Bienheureuse. 

Ceux qui étaient autour d'elle, en la voyant amaigrir, toujours 
plongée dans une perpétuelle solitude, silence et larmes, ne 
sachant pas ce qui se passait en son intérieur, croyaient que ce 
fut toujours le regret de sa perte qui la tenait en cet état; et, 
bien que les douleurs de sa viduité fussent grandes, ce n'était 
plus que la moindre partie de son tourment, qui, n'étant connu 
que de Dieu, les créatures lui apportaient des remèdes tous con- 
traires à son mal ; on tâchait de ne la point laisser seule , de lui 
parler et de la divertir, ce qui l'importunait extrêmement. 
Toutes les dames ses voisines, qui l'aimaient parfaitement, se 
rendaient soigneuses de la visiter; ses tantes et cousines de 
Dijon venaient tour à tour demeurer avec elle, à Bourbilly, 
pensant faire grande charité de la divertir, et elles en auraient 
beaucoup fait de la laisser avec Notre-Seigneur. Le soir, quand 
celte chaste tourterelle était retirée en sa chambre: « Hélas! 
» disait-elle quelquefois à ses filles, que ne me laisse-t-on 
» pleurer à mon aise! on croit me soulager et l'on me marty- 
» rise... )i Elle se mettait en prière dans son oratoire, versait 
des déluges de larmes devant Dieu, et s'attachait tellement à 
l'oraison, qu'elle oubliait de se coucher, si ses filles ne l'en 
eussent souvenue; même quelquefois, quand toutes étaient re- 
tirées, elle se levait et passait partie de la nuit en prière; de 
quoi celles qui la servaient s'étant aperçues, elles veillaient 
tour à tour, pour faire recoucher leur bonne maîtresse, qui ne 
trouvait plaisir sur la terre que de crier à Dieu , comme une 
hirondelle affamée de la perfection, et méditer en sa présence 
comme une paisible colombe. 



':*& £fcfim'--~?&( ! ~ 



M 



CHAPITRE IX. 



DU VÉHÉMENT DÉSIR QU'ELLE AVAIT D'ÊTRE DIRIGÉE A LA PERFECTION 
DEMANDANT UN CONDUCTEUR A DIEU. 



Quelques mois après le décès de M. de Chantai, sa dévote 
veuve distribua aux paroisses voisines tous ses habits et les 
siens, pour l'ornement des autels, ne voulant plus de robes 
nuptiales que celle qui est requise pour entrer au festin évàn- 
gélique et aux noces de l'Agneau. Elle congédia aussi avec 
d'honnêtes récompenses les serviteurs de son mari, ne réser- 
vant, pour elle et ses quatre enfants, qu'un petit train modes- 
tement vidual et conforme à la vie qu'elle voulait mener. Elle 
destina aussi l'occupation de ses journées ; elles temps et heures 
qu'elle avait accoutumé , pour complaire à son mari, de donner 
à là chasse, au jeu et compagnies, elle les employait à la prière, 
à la lecture et aux bonnes œuvres. 

Un jour, comme elle était en oraison, Dieu lui donna un si 
pressant désir d'avoir un conducteur qui lui enseignât la perfec- 
tion et la volonté de Dieu, qu'elle le demandait incessamment. 
« Hélas! dit-elle, écrivant à nos premières Mères, je désirais 
» un directeur, et demandais ce que je ne savais pas; car en- 
» core que j'eusse été élevée par des personnes vertueuses, et 
» que mes conversations ne fussent qu'honnêtes, néanmoins je 
» n'avais jamais ouï parler de directeur, de maître spirituel, ni 
» de rien qui approchât de cela; néanmoins, Dieu mit ce désir 
» si avant dans mon cœur, et l'inspiration de lui demander ce 
1» directeur était si forte, que je faisais cette pétition avec une 



-*! 



CHAPITRE IX. 39 

» contention et force non pareilles ; je parlais à Dieu comme si 
» je l'eusse vu de mes yeux corporels, tant la foi et mon désir 
» véhément me donnaient d'espérance que j'étais ouïe : je re- 
» présentais à Dieu la fidélité de ses paroles , qui promettent de 
» ne point donner une pierre à qui lui demanderait du pain , et 
» d'ouvrir à ceux qui heurteraient à la porte de sa miséricorde, 
» et semblables paroles que je ne savais d'où elles me venaient; 
» mais je sentais bien par après que Dieu lui-même m'ensei- 
» gnait les paroles par lesquelles il voulait que je lui deman- 
» dasse ce que sa bonté désirait de me donner. Je m'allais pro- 
» mener toute seule, et, comme transportée , je disais tout haut 
» à Notre-Seigneur ces mêmes paroles , ce me semble : « Mon 
» Dieu, je vous conjure, par la vérité et fidélité de vos pro- 
» messes, de me donner un homme pour me guider spirituelle- 
» ment, qui soit vraiment saint et voire serviteur, qui m'en- 
» seigne voire volonté, et tout ce que vous désirez dé moi, et 
» je vous promets et jure en votre face que je ferai tout ce qu'il 
» me dira de votre part. Enfin, tout ce qu'un cœur outré 
« de douleur et pressé d'ardenls désirs peut inventer, je le 
» disais à Notre-Seigneur pour l'incliner à m'octroyer ma re- 
» quête, lui répétant toujours la promesse que je lui faisais de 
» hien obéir à ce saint homme que je lui demandais avec tant de 
« larmes et d'instances. » Jusqu'ici sont les propres paroles de 
notre Bienheureuse Mère, laquelle non-seulement priait et jeû- 
nait de son côté ' ; mais faisait prier plusieurs pauvres, veuves 
et orphelins auxquels elle faisait des aumônes à cette intention. 



1 Prenait des disciplines et se couvrait même d'un cilice. (Dépositions de 
la Mère Fr., Madeleine Favre de Charmetle.) 



CHAPITRE X. 

DE DIVERSES VIS.ONS SACRÉES QUELLE EUT, TANT DE NOTRE BIENHEUREUX 
PÈRE, QUE DES DESSEINS QUE DIEU AVAIT SUR ELLE. 






Durant le temps de ses plus ardentes prières, notre Bienheu- 
reuse Mère allant un jour aux champs, à cheval, priant tou- 
jours Noire-Seigneur au fond de son cœur de lui montrer ce 
guide fidèle qui la devait conduire à lui, passant par un grand 
chemin au-dessous d'un pré, dans une belle et grande plaine, 
elle vit, tout à coup, au bas d'une petite colline, non guère 
loin d'elle, un homme de la vraie taille et ressemblance de 
notre Bienheureux Père François de Sales, éveque de Genève, 
vêtu d'une soutane noire, du rochet et le bonnet en tête, tout 
comme il était la première fois qu'elle le vit dans Dijon, comme 
nous dirons ci-après. 

Cette vision répandit dans son àme une grande consolation 
et certitude que Dieu l'avait exaucée ; à même temps qu'elle 
regardait à loisir ce prélat admirable , elle ouït une voix qui lui 
dit : Voilà l'homme bien-aimé de Dieu et des hommes, entre les 
mains duquel tu dois reposer ta conscience. Ce qu'étant dit, la 
vision disparut aux yeux du corps, mais demeura si empreinte 
dans cette sainte âme, qu'environ trente-cinq ans après, elle 
dit en confiance à une personne , qu'elle lui était aussi récente 
dans l'esprit que le jour qu'elle reçut cette faveur céleste, qui 
fut suivie de plusieurs autres. Voici celles qui sont venues à 
- connaissance : Un matin, étant au lit. un ne., assm 



pei 



ipie. 



CHAPITRE X. 41 

elle se vit dans un chariot avec une troupe de gens qui allaient 
en voyage, et lui semblait que le chariot passait devant une 
église où elle vit quantité de personnes qui louaient Dieu avec 
grande jubilation et gravité : « Je voulus, dit-elle, parlant de 
» cela, ni'élancer pour m'aller joindre à cette bénite troupe, et 
» entrer par la grande porte de l'église qui m'était ouverte; 
» mais je fus repoussée et j'ouïs distinctement une voix qui me 
» dit : Il faut passer outre, et aller plus loin; jamais tu n'en- 
» treras au savré repos des enfants de Dieu que par la porte de 
» Saint-Claude. J'étais si peu dé vole, ajouta-t-elle, que je 
» n'avais jamais fait attention à ce bénit saint, duquel la dévo- 
» lion me fut alors imprimée au cœur, et celte vue me donna 
» derechef un grand allégement. En sorte que quand mes désirs 
» et travaux me violentaient plus rudement, je disais à mon 
» âme pour la consoler : Patiente, mon àme , Dieu t'a promis 
» que tu entrerais au sacré repos de ses enfants parla porte de 
» Saint-Claude. 

» Quelques mois après celte vue ici, il m'arrh'a un jour 
m d'être surprise d'un grand attrait du ciel qui attirait à lui tout 
» mon être; je fus un long temps dans ce saisissement , toute 
» arrêtée, et me semblait au retour d'icelui que je revenais d'un 
» autre monde, où je n'avais appris que cette seule parole que 
H Dieu avait dite à mon àme : Comme mon fils Jésus a été obéis- 
» sont , je vous destine à être obéissante. 

» Une autre fois, dans le pelit bois proche du château de 
» mon beau-père, àMontelon, je fus fortement saisie de l'attrait 
» intérieur et arrêtée en oraison, sans que j'y pusse résister, 
» car j'avais envie de me retirer à l'église qui était tout proche. 
» Là, il me fut montré que l'amour céleste voulait consumer 
» en moi tout ce qui m'était propre, et que j'aurais des travaux 
«intérieurs et extérieurs en grand nombre; tout mon corps 
» frémissait et tremblait quand je fus revenue à moi; mais mon 
» cœur demeura dans une grande joie avec Dieu , parce que le 







42 VIE DE SAINTE CHANTAL, 

» pâtir pour Dieu me semblait la nourriture de l'amour en la 

» terre, comme le jouir de Dieu l'est au ciel. 

» Une autre fois, dans la chapelle de Bourbilly, Dieu me 
» montra une troupe innombrable de filles et de veuves qui 
» venaient à moi et m'environnaient, et il me fut dit : Mon vrai 
» serviteur et vous, aurez cette génération; ce me sera une 
» troupe élue, mais je veux Qu elle soit sainte. Je ne savais ce que 
» cela me signifiait, car depuis que Dieu m'eut dit qu'il me des- 
» tinait à être obéissante, je n'eusse pas voulu souffrir en mon 
» âme le désir de faire aucun cboix moi-même , et attendais tou- 
» jours que Dieu m'envoyât le saint homme qu'il m'avait fait 
» voir, résolue de faire tout ce qu'il ordonnerait de moi. » Ces 
faveurs divines passaient, quant à la suavité; mais les tentations 
continuaient à traverser cette Bienheureuse Mère, laquelle 
s'avançait au désir de la perfection , sans autre guide que de 
Dieu, étant en lieu champêtre, et ne pouvant conférer avec 
personne ni de ses biens ni de ses maux intérieurs. 

II faut remarquer que presque à même temps que Notre- 
Seigneur, par ses sacrées visions, montrait à sa fidèle servante 
celui qu'il lui avait destiné pour conducteur, d'autre côté sa 
divine Majesté découvrait à notre Bienheureux Père , en un ravisse- 
ment , dans la chapelle du château de Sales , les principes de 
notre Congrégation, et lui fit voir en esprit celle qu'il avait 
choisie pour première pierre fondamentale d'icelle ; en sorte 
que ces deux saintes âmes se voyant à Dijon pour la première 
fois deleur vie, se reconnurent l'une et l'autre, comme nous 
dirons ci-après. 



CHAPITRE XI. 

COMME ELLE SE MIT SOUS LA DIRECTION D'UN PERSONNAGE QUI N'ÉTAIT 
PAS CELUI QUE DIEU LUI AVAIT CHOISI. 

M. le président Frémyot pensant donner du divertissement à 
sa chère fille, dès que l'année de son premier deuil fut expirée, 
l'envoya quérir pour la tenir à Dijon, proche de lui. Cette ver- 
tueuse veuve versa derechef des ruisseaux de larmes sur les 
genoux de ce bon père, auquel elle n'osait découvrir la princi- 
pale cause de ses pleurs , qui était ces puissantes aversions du 
monde , et ce cuisant désir de Dieu et de l'ohéissance , par 
laquelle elle souhaitait de diriger sa vie. 

Le principal divertissement qu'elle chercha dans Dijon fut 
de visiter les lieux de dévotion, qui sont en grand nombre, tant 
dans la ville qu'aux environs; partout elle demandait à Dieu ce 
saint homme pour la conduite de son âme. Un jour, entre 
autres, étant allée à Notre-Dame-de-l'Élang, qui est une église 
de grande dévotion, distante de deux petites lieues de Dijon, 
elle y trouva un bon religieux et quelques âmes dévotes ; elle 
s'accosta d'eux avec témoignage de contentement singulier, 
d'autant qu'elle était déjà en réputation de grande vertu. Ces 
personnes, qui étaient des enfants spirituels de ce bon père, la 
pressèrent fort de communiquer de son âme avec lui, à quoi 
elle se soumit pour leur condescendre, et fut tout étonnée 
qu'il l'engageât à le prendre pour directeur. « Je voyais claire- 
" ment, dit-elle, que ce n'était pas celui qui m'avait été mon- 
» tré; néanmoins, pressée de^la nécessité de quelque secours à 










■UH 



** VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» cause de mes tentations, et fort persuadée de part et d'autre, 
« je me laissai engager, même qu'il me vînt de grandes craintes 
» d'être trompée, et que ma vision ne fût qu'une imagination. » 
Ainsi, cette Bienheureuse Mère, comme une humble brebis, 
croyant que c'était la volonté'du souverain Maître, se laissa lier 
par ce berger, lequel étant bien aise d'avoir cette sainte brebis 
entre ses mains, l'attacha à sa direction par quatre vœux : le 
premier, qu'elle lui obéirait; le second, qu'elle ne le chan- 
gerait jamais ; le troisième , de lui garder la fidélité du secret en 
ce qu'il lui dirait; le quatrième , de ne conférer de son intérieur 
qu'avec lui. Par ces liens, cette bénite âme n'était pas attachée 
au joug doux et léger de Noire-Seigneur, ains c'étaient des filets 
importuns qui tenaient son âme comme empigée, contrainte et 
sans liberté; elle trouvait de grandes difficultés à la conduite 
de ce bon père, et une traverse intérieure qui ne la quittait 
point et lui était causée par la pensée continuelle que ce n'était 
pas celui que Dieu lui avait montré. Son esprit qui avait reçu, 
par un effet divin, l'impression de la vérité, ne pouvait se sou- 
mettre à cette déception; mais poussée du grand désir qu'elle 
avait d'être dirigée, elle se persuadait que ce dégoût provenait 
de son peu de vertu. Son âme était plutôt inquiétée que dirigée 
par la voix de ce pasteur; car, quoiqu'il fût docte et vertueux, 
il ne connut pas les voies de Dieu sur cette grande âme; si bien 
que, la voulant mener par ses voies propres, il la tenait en une 
anxiété perpétuelle , et lui faisait boire l'eau de Mara avec sa 
naturelle amertume, sans avoir la lumière d'y jeter le bois 
adoucissant de la cordiale et intime dévotion, et la faisait mar- 
cher par un âpre désert, sans lui donner moyen d'y cueillir la 
manne intérieure. 

Chose admirable! cette vraie obéissante était comme une 
statue entre les mains de ce conducteur, sans résistance et sans 
propre volonté. Elle ne se départait d'aucun de ses conseils , 
bien qu'elle les sentit contraires aux attraits et dispositions de 






CHAPITRE XI. 45 

son cœur. Il chargea son esprit de quantité de prières , médita- 
tions, spéculations, actions, méthodes, pratiques et obser- 
vances diverses, de considérations et ratiocinations extrême- 
ment laborieuses. Il lui ordonna aussi des prières au milieu de 
la nuit, des jeûnes, disciplines et autres macérations en quan- 
tité. Elle était si soumise et respectueuse envers ce bon père, 
qu'elle n'eût pas voulu manquer à un iota de tout ce qu'il lui 
ordonnait, et vécut dans ce martyre deux ans et quelques mois, 
toujours languissante dans ce cuisant désir de Dieu, qu'elle ne 
trouvait point, ne tenant pas le chemin par lequel il se voulait 
communiquer à son âme. D'où elle apprit, comme elle a dit 
depuis, combien il est nécessaire que ceux qui servent et con- 
duisent les âmes, les mènent dans les voies de Dieu, et non 
dans celles de l'homme , selon la lumière de l'esprit de Dieu , et 
non selon l'obscure clarté de l'entendement humain ; et qu'enfin 
les voies de Notre-Seigneur sont aussi différentes sur les âmes 
que ses desseins divers sur chaque créature. 









CHAPITRE XII. 



DE L'ADMIRABLE PATIENCE QU'ELLE PRATIQUAIT CHEZ SON BEAU -PÈRE. 



Le séjour de notre Bienheureuse Mère à Dijon ne put pas 
être d'aussi longue durée qu'elle aurait souhaité; car, étant 
chargée de la tutelle de ses enfants, il fallait penser à leurs 
affaires. Elle retourna donc à Bourbilly, où, dès qu'elle fut 
arrivée, M. de Chantai, son beau-père, homme sévère et cha- 
grin, âgé de près de soixante-quinze ans, lui écrivit qu'il 
voulait qu'elle allât demeurer avec lui , qu'autrement il se rema- 
rierait et déshériterait ses enfants. La vertueuse veuve reçut par 
manière d'obéissance ce commandement de son beau-père, et 
joignant son cœur à cette croix, alla demeurer chez lui avec ses 
quatre enfants, pour y faire un purgatoire d'environ sept ans 
et demi '. Elle, qui avait un si grand et rare esprit pour la con- 
duite d'une maison et toutes sortes d'affaires, n'eut là dedans 
la connaissance ni le maniement d'aucune chose; elle n'en 

1 Avant que de quitter Bourbilly, où elle ne vint plus qu'en passage, 
« la servante de Dieu fit distribuer aux pauvres tous les grains et autres effets 
qui étaient au château. Dans ledit temps, trois filles orphelines du village de 
Corcelles, appelées les Fondardes, étant venues trouver ladite dame pour avoir 
quelques aumônes , elles demeurèrent en chemin à cause de la rigueur et des 
injures du temps. Ladite dame l'ayant appris, elle envoya au-devant d'elles, 
et les ayant fait venir, eut soin, avant son départ, d'en placer deux et emmena 
la troisième dans son carrosse. 

» Or, lors de la sortie de celte dame, il y avait un grand nombre de pauvres, 
tant veuves, orphelins qu'autres, qui pleuraient et gémissaient d'une manière 
pitoyable, suivant son carrosse, et disant qu'ils perdaient leur bonne Mère, a 
(Déposition de Jeanne Poutiot.) 



■ 



CHAPITRE XFI. 



47 



tirait que sa nourriture et son petit train ; le reste de l'entretien 
se prenait sur les revenus de Bourbilly. 

Le bon vieillard avait une servante qui ne bougeait d'auprès 
de lui pour le service de sa personne, et à laquelle il avait 
entièrement remis le maniement de sa maison et de ses biens. 
Et certes, comme rien n'est plus insupportable qu'une servante 
qui devient maîtresse, cette femme ici était haute à la main, et 
faisait si bien valoir sa surintendance, que l'bumble belle-fille 
n'eût osé faire donner un verre de vin à un messager sans son 
ordonnance. Il fallait que notre Bienheureuse Mère endurât que 
cetteservante tînt là dedans à pot et à feu cinq de ses enfants, 
qui allaient de pair avec ceux de cette Bienheureuse. Souvent 
la servante excitait l'esprit du bon vieillard contre sa belle-fille. 
Elle en est venue quelquefois jusques aux reproches et injures; 
de quoi cette fidèle servante de Dieu, pour vaincre le mal par 
le bien, ne se plaignait jamais ' ; et pour se venger à la façon 
évangélique, elle prenait occasion de rendre de bons offices à 
celle qui lui en rendait de si mauvais ; même celte Bienheu- 
reuse se rendait la maîtresse d'école et la servante des enfants 
de cette femme, leur apprenant à lire, les peignant et les 
habillant quelquefois de ses propres mains. C'était une chose 
bien dure à notre Bienheureuse, de voir que cette femme dissi- 
pait le bien de la maison, faisant des libéralités indiscrètes, et 
agissait comme maîtresse absolue. Elle essaya d'y apporter du 
remède; mais elle vit que c'était exciter de nouveaux troubles, 
et fâcher son beau-père, qui voulait toujours avoir grand train 
et que le tout fût conduit par la servante. Elle se résolut à une 



■ 



Cependant la servante de Dieu, quoique naturellement vive et impérieuse, 
reçut tous ces traitements avec une patience inaltérable, soit envers le baron 
son beau-père, qui écoutait trop les mauvais rapports et médisances de cette 
servante au préjudice de sa belle-fille, soit envers cette domestique même, à 
qui elle faisait d'autant plus de bien qu'elle en recevait de mal. (Déposition de 
la sœur F. B. d'Orlyer de Saint-Innocent.) 



1 



48 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

profonde patience dans laquelle elle possédait son âme, et ne se 

réserva aucune autorité dans cette maison-là que celle de servir 

les pauvres, ayant à cet effet une petite chambre écartée, où, 

en forme de boutique, elle tenait des eaux, onguents et remèdes 

pour les pauvres et malades, qui avaient recours à elle de toutes 

parts. 

Après avoir rendu à son beau-père tous les respects et 
devoirs filiaux, elle se relirait le plus qu'elle pouvait des com- 
pagnies et du tracas, et vaquait en son particulier aux affaires 
de ses enfants, à les instruire elle-même, et à travailler pour 
l'église ou pour les pauvres, ayant fait vœu que tout son travail 
serait employé à ces deux usages; ce qu'elle observait avec 
tant de rigueur, que si c'était nécessité de faire quelque petite 
chose pour elle ou pour ses enfants, elle faisait, durant ce 
temps-là, travailler sa femme de chambre, à son ouvrage, 
regardant tous les moments de sa vie, tant pour l'intérieur que 
pour l'extérieur, consacrés à Dieu et hors de sa propre puis- 
sance. Dès son veuvage , jamais on ne la trouvait désoccupée ; 
même entretenant les compagnies qui arrivaient fréquemment 
chez son beau-père , c'était toujours avec l'ouvrage, en main. Sa 
femme de chambre la priant une fois de relâcher cette grande 
assiduité à l'ouvrage, elle lui répondit: « Si je perdais du temps 
» inutilement, je croirais faire un larcin à l'église et aux 
» pauvres à qui je l'ai destiné. » Par sa prudence et douceur, 
elle obtint de son beau-père , que, tant qui se pourrait, elle eût 
tous les jours messe , transférant pour cela la fondation de celle 
de Bourbilly (où il ne demeurait plus que des receveurs) à 
Monlelon. 

Depuis son veuvage, les années qu'elle n'allait pas passer le 
carême à Dijon, pour ouïr les sermons, elle se levait de bon 
matin, montait à cheval pour l'aller ouïr à Aulun, qui est à 
trois petites lieues de Alontelon; et, soudain après le sermon, 
remontait à cheval et s'en allait à jeun au grand trot, pour arri- 









CHAPITRE XII. 49 

ver à l'heure que son beau-père avait accoutumé de se mettre 
à table, tâchant en tout de ne pas donner l'ombre d'un sujet de 
fâcherie : elle avait trouvé moyen de passer par certaines petites 
rues secrètes pour n'être point vue ni arrêtée, et s'en retour- 
nait souvent de la ville sans avoir parlé à personne, se conten- 
tant d'ouïr la parole de Dieu et la cacher en son cœur , pour la 
réduire en pratique '. 



! Or la vertu de la Servante de Dieu jeta en ce temps-là un tel éclat que 
les révérends Pères Capucins tinrent à honneur de l'affilier à leur ordre , 
comme il appert par l'acte d'affiliation, datée de Lyon du 6 avril 1603. 

Quelques historiens se sont trompés en croyant que, par cet acte, la sainte 
devint membre du tiers-ordre de saint François. Ce ne fut qu'un simple acte 
d'agrégation qui rendait madame de Chantai participante aux bonnes œuvres 
de l'Ordre séraphique. Tous les ordres religieux délivrent des lettres sem- 
blables comme gage de reconnaissance ou d'estime aux personnes de singulière 
piété qui ont obligé le monastère. 















CHAPITRE XIII. 



DES PREMIERES CONFERENCES QU ELLE EUT AVEC NOTRE RIENHEUREUX 
PÈRE, ET COMME CES DEUX SAINTES AMES SE CONNURENT SANS s'ÈTRE 
JAMAIS VUES. 



Cette bénite âme attendait en silence le secours de Dieu, 
pour ses travaux intérieurs, quand la divine bonté commença 
à faire paraître l'astre qui la devait éclairer parmi tant 
d'obscurités. 

L'année 1604, messieurs les échevins de Dijon supplièrent 
notre Bienheureux Père de faire l'honneur à leur ville d'y prê- 
cher le carême : ce débonnaire Prélat s'y accorda, bien qu'il 
semblait que le monde et l'enfer s'étaient bandés pour l'empê- 
cher par des raisons d'état; et ce Bienheureux écrivit que son 
âme était secrètement forcée à pénétrer un si grand succès de 
ce voyage, qu'il ne put jamais regarder les choses en leur face 
naturelle. M. Frémyot avertit sa chère fille de venir passer le 
carême chez lui, pour ouïr les sermons de ce saint Prélat; elle 
ne manqua pas, avec l'agrément de son beau-père, de se ren- 
dre à Dijon , où elle n'arriva que le premier vendredi du ca- 
rême ', jour auquel elle vit en chaire ce saint homme, et con- 



1 Sainte de Chantai n'oublia jamais celte heureuse journée (5 mars 160i), 
et chaque année, assure la Mère de Chaugy, elle faisait une dévote com- 
mémoraison de cette première vue, repassant devant Dieu, avec beaucoup 
de reconnaissance, tous les bienfaits qu'elle avait reçus de Lui par le minis- 
tère de son Bienheureux Directeur, (année Sainte, troisième volume). 



CHAPITRE XIII. 51 

nul, au premier regard qu'elle jeta sur lui, que c'était celui-là 
même que Dieu lui avait montré pour directeur. Tous les jours 
elle faisait mettre son siège à l'opposite de la chaire du prédi- 
cateur, pour le voir et ouïr plus à souhait. Le saint Prélat, de 
son côté, bien qu'attentif à son discours, remarquait cette 
veuve par-dessus toutes les autres dames , et avait un doux 
souvenir de sa vision au château de Sales. 11 est vrai que l'ac- 
tion et l'attention du sermon le lui rendaient presque insen- 
sible; néanmoins, comme il avait fort bien reconnu celle que 
Dieu lui avait autrefois montrée, il eut une sainte curiosité de 
savoir qui elle était, et, par une agréable rencontre, s'adressa 
à Monseigneur de Bourges pour le savoir, lui disant : « Dites- 
« moi, je vous supplie, quelle est cette jeune dame, elaire- 
» brune, vêtue en veuve, qui se met à mon opposite au sermon, 
» et qui écoute si attentivement la parole de vérité?» Monsei- 
gneur de Bourges, se souriant , sut bien répondre qui elle était; 
et notre Bienheureux Père fut extrêmement aise de savoir qu'elle 
était sa sœur, ces deux grands Prélats ayant déjà commencé 
de contracter ensemble une grande et sainte amitié. 

Notre Bienheureux Père allait fort souvent manger chez 
M. le président Frémyot , ou chez Monseigneur de Bourges. 
Notre chère Mère le suivait partout, tant qu'elle pouvait, et 
concevait une si grande estime de ce saint homme, qu'elle dit 
elle-même : « J'admirais tout ce qu'il faisait et disait, et le re- 
» gardais comme un Ange du Seigneur; mais je m'étais si scru- 
>' puleusement attachée à la conduite de mon premier directeur, 
» que je ne communiquais à personne d'aucune chose un peu 
» particulière, qu'en grande crainte, bien que la sainte débon- 
» naireté du Bienheureux m'invitât quelquefois à ce faire, et 
» que d'ailleurs j'en mourais d'envie. » Quoique par trop de 
contrainte elle n'osât d'abord lui découvrir son âme, elle était 
tellement sollicitée de lui obéir, qu'elle en eût voulu chercher 
toutes les occasions possibles. Dieu lui en fournit quelques- 

4. 



I 



■ 

■ 










52 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

unes qui ne sont pas, ce semble, de grande considération, 
mais elles sont bien à notre avis de particulière édification. 

Une fois le saint Prélat lui demanda si elle avait dessein de 
se remarier, elle lui dit que non. « Hé bien, lui répliqua-t-il, 
» il faudrait mettre à bas l'enseigne. » Elle entendit bien ce 
qu'il voulait dire, c'est qu'elle portait encore certaines parures 
et gentillesses permises aux dames de qualité, après leur se- 
cond deuil; dès le lendemain, elle ôta tout cela : souplesse qui 
plut extrêmement à notre Bienheureux Père, lequel, en dînant, 
remarqua encore des petites dentelles de soie à son attifet de 
crêpe; il lui dit : « Madame, si ces dentelles n'étaient pas là, 
» laisseriez-vous d'être propre? » Ce fut assez dit; le soir même, 
en se déshabillant, elle les décousit elle-même. Une autre fois, 
voyant des glands au cordon de son collet, il lui dit, toujours 
dans sa sainte suavité : « Madame, votre collet lairrait-il d'être 
i) bien attaché, si cette invention n'était pas au bout du cor- 
» don? » Au même temps, elle prit ses ciseaux et coupa ces 
glands. 

Son conducteur avait si grande crainte que quelque autre lui 
ravît la conduite de cette belle âme, qu'étant allé pour quelques 
affaires hors de Dijon, il lui donna une de ses filles spirituelles 
pour surveillante, à laquelle il avait commandé, par obéis- 
sance, de ne point la quitter, ce qui eût tenu notre Bienheu- 
reuse Mère en grande contrainte, si la crainte de faillir ne l'eût 
plus gênée que tout le reste. Notre-Seigneur, qui voulait 
mettre cette digne âme en la liberté de ses enfants, le mercredi 
saint, lui envoya une si furieuse attaque de tentation, que son 
conducteur étant absent, elle fut absolument nécessitée de cher- 
cher quelque calme vers notre Bienh'eureux Père, et pour cela 
trouva une invention de faire absenter sa surveillante ; et Mon- 
seigneur de Bourges gardait la porte de la salle, afin que per- 
sonne n'entrât, tandis que sa chère sœur découvrait son âme 
au saint Prélat, d'auprès duquel elle sortit tellement rassérénée 






CHAPITRE XIII. 53 

qu'il lui semblait qu'un Ange lui avait parlé; «et si, néanmoins, 
» dit-elle, le scrupule de mon vœu, de ne parler de mon inté- 
« rieur qu'à mon premier directeur, me serrait de si près que 
» je ne parlais qu'à moitié à ce Bienheureux Prélat. » Le lende- 
main, qui était le jeudi saint, notre Bienheureux Père, qui avait 
assisté Monseigneur de Bourges à sa première messe, dîna chez 
lui; notre chère Mère était assise à table proche de lui, en sorte 
qu'il entendit qu'elle disait à une dame proche d'elle qu'elle 
voulait aller à Saint-Claude : le Bienheureux se tourna et lui 
dit que, si elle l'avertissait du temps, qu'il ferait en sorte de 
s'y trouver avec madame sa mère, qui y devait aller rendre un 
vœu. Notre Bienheureuse Mère sentit une grande joie de celle 
espérance. 

La semaine d'après Pâques, elle dit à notre Bienheureux 
Père qu'elle désirait grandement de recevoir les saints Sacre- 
ments par lui. Ce Bienheureux y fit un peu de résistance, quant 
à la confession, pour l'éprouver, lui disant que les femmes 
avaient souvent des curiosités inutiles; néanmoins il le lui ac- 
corda, et Dieu lui donna dans celte confession de si grands 
sentiments et lumières pour le bien et la conduite de sa péni- 
tente, et sentit loger cette àmc si intimement dans la sienne, 
que lui-même en entrait en profonde considération , ainsi qu'il 
dit par après. Elle, de son côté, resta grandement calmée et 
désireuse de suivre les avis de ce saint Prélat, « sans toutefois, 
» dit-elle, que j'osasse penser à me dégager de mon premier 
» conducteur, sous la conduite duquel ce Bienheureux sembla 
« m'affermir, me disant, par un trait de son incomparable pru- 
» dence, qu'ils s'accommoderaient bien eux deux pour une 
» chose si importante que la disposition de ma vie et la direc- 
» tion de mon âme. En cela, je trouvais mon compte de pouvoir 
» prendre et suivre les conseils de ce saint homme, sans scru- 
» pule de ma part, ni fâcherie de celle de mon directeur, qui 
» m'avait attachée par tant de vœux. » 



CHAPITRE XIV. 

COMME CETTE BIENHEUREUSE FUT CONSOLÉE PAR DEUX GRANDS SERVITEURS 
DE DIEU, SUR LA PEINE QUELLE AVAIT DE CHANGER DE DIRECTEUR. 

Le lendemain de Quasimodo, notre Bienheureux Père fit ses 
adieux pour partir de Dijon; après plusieurs saintes et cor- 
diales paroles dites à notre vertueuse veuve, il ajouta celles-ci : 
« Madame, Dieu me force de vous parler en confiance; sa bonté 
» m'a fait cette grâce , que, dès que j'ai le visage tourné du côté 
» de l'autel pour célébrer la sainte messe, je n'ai plus de pen- 
» sées de distraction; mais depuis quelque temps vous me venez 
j) toujours autour de l'esprit, non pas pour me distraire, ains 
» pour me plus attacher à Dieu ; je ne sais ce qu'il me veut 
» faire entendre par là. » Il lui dit plusieurs autres choses d'une 
façon profondément attentive à Dien, et fort sérieuse; et à la 
première dînée qu'il fit au partir de Dijon , il lui écrivit un petit 
billet de cette teneur : « Dieu , ce me semble , m'a donné à 
» vous, je m'en assure toutes les heures plus fort; c'est tout ce 
» que je vous puis dire. Recommandez-moi à votre bon Ange. » 
Elle reçut chèrement ce billet, et gardait, ruminait et conférait 
toutes ces choses eu son cœur avec une grande paix et désir de 
s'abandonner totalement à Dieu , entre les mains duquel elle se 
livrait incessamment pour faire sa sainte volonté. 

La veille de la Pentecôte, quarante jours après le départ de 
notre Bienheureux Père, elle se trouva tout à coup saisie d'une 
nouvelle tempête et affliction d'esprit, par le combat qui se fai- 



CHAPITRE XIV. 55 

sait 'en son âme, enlre un puissant désir de se ranger totale- 
ment sous la conduite du saint Évéqne, et une puissante crainte 
de quitter son premier conducteur. Elle s'est déclarée de cette 
peine en ces propres termes : « Je craignais effroyablement, 
» dit-elle, de manquer de fidélité à la divine volonté que je 
» voulais suivre au péril de toutes choses, et ne sachant de 
» quel côté elle était plus, je souffrais, ce me semble, un mar- 
» tyre qui dura environ trente-six heures , durant lesquelles je 
» ne pris ni sommeil ni nourriture, et dans le susdit temps, je 
m fus délivrée de toutes mes autres tentations , et avais une 
» grande clarté aux choses de la sainte foi ; je m'en émerveil- 
» lais, car c'était ma plus grande peine. Or, pressée de cette 
» angoisse, je ne faisais que prier Noire-Seigneur, qu'il lui 
» plùl me faire connaître clairement sa sainte volonté , protes- 
« tant que je ne voulais que la suivre et lui obéir fidèlement. Je 
)> sentais que mon âme ne voulait que cela, et n'avait autre 
» attache qu'à ce divin vouloir. » 

Le saint jour de la Pentecôte, sur le soir, elle envoya prier 
le révérend Père de Villars , recteur des Jésuites et sou con- 
fesseur, de venir jusques en son logis, car elle n'en pouvait 
plus, tant son esprit était agité. Elle lui raconta toute sa peine, 
et que son désir de connaître la volonté de Dieu et la. suivre 
était si pressant, que dès qu'elle prononçait ce mot voloxté de 
Dieu, c'était comme un brandon qui enflammait son âme, et 
que ne sachant où était cette volonté pour elle, elle entrait dans 
un tourment inexplicable. « Ce bon Père, dit-elle, qui était un 
» homme profond en science, et d'une éminenle piété et reli- 
» gion, ayant ouï le récit que je lui fis des convulsions de mon 
» esprit, me répondit sérieusement et fortement, avec des sen- 
« timents de Dieu extraordinaires : C'est la volonté de Dieu 
» que vous vous rangiez sous la conduite de Monseigneur de 
«Genève; elle vous est convenable, et non celle que vous 
» suivez maintenant: il a l'esprit de Dieu et de l'Eglise, et la 



56 VIE DE SAINTE CHANTAI,. 

» divine Providence veut quelque chose de grand de vous, vous 

» donnant ce Séraphin terrestre pour votre conduite. » 

Chose admirable des effets qu'opèrent les avis des bonnes 
âmes , qui , sans intérêt propre , ne cherchent qu'à faire con- 
naître la volonté du Maître ! A l'instant que le révérend Père de 
Villars eut tenu ce discours à notre Bienheureuse Mère , elle 
sentit son àme tout accoisée. «II me semblait, dit-elle, que 
» l'on m'ôtait une montagne de dessus le cœur, qui l'oppres- 
)> sait et l'opprimait , et je demeurai en une grande paix , clarté 
» et assurance, que ce qu'il me disait était la volonté de Dieu, 
» ce qui redoublait mon courage et mes désirs. » D'autre part, 
Dieu faisait si clairement connaître au révérend Père de Villars 
que sa bonté voulait que cette grande âme fût sous la conduite 
de notre Bienheureux Père, qu'il lui en écrivit, après notre 
établissement, les paroles suivantes (ainsi que l'on pourra plus 
amplement voir en sa lettre fidèlement rapportée en la fonda- 
tion de ce Monastère) : « Sachez , Monseigneur , dit-il , que Dieu 
» me donnait des mouvements si vifs d'assurer madame de 
» Chantai, que sa divine bonté lui voulait donner l'eau de la 
» Samaritaine, par le canal de vos lèvres, que, si les Anges, 
» troupes à troupes, fussent venus pour m'en dissuader, je ne 
» pense pas qu'ils l'eussent pu faire, parce que l'impression 
» était faite en mon âme par le Boi des Anges. » 

Parmi toutes ces entrefaites, le premier conducteur de notre 
Bienheureuse Mère, qui avait été absent jusques alors, retourna, 
et ne manqua pas de savoir que sa vertueuse disciple avait con- 
féré avec notre Bienheureux Père, car elle en eut du scrupule, 
à cause de son vœu, et le lui dit tout candidement. Il lui en 
donna de grands remords de conscience, ce qui la mit dans de 
nouvelles afflictions intérieures, et bien qu'elle se fit d'extrêmes 
violences à elle-même, pour se soumettre aux avis de ce direc- 
teur, son esprit n'y trouvait assurance ni correspondance inté- 
rieure aucune, ce qui la tenait en une perplexité étrange. Le 



CHAPITRE XIV. 57 

bon Père de Villars l'assurait toujours de la volonté de Dieu , 
qu'elle se mît du tout sous la conduite de notre Bienheureux 
Père; mais les prétendus devoirs et obligations à ce Père spiri- 
tuel la tenaient toujours dans la gêne intérieure. Ne sachant 
plus que faire, elle se résolut d'écrire à notre Bienheureux Père 
tout ce qui se passait entre son directeur et elle, les agitatious 
de sa conscience , et le calme qu'y apportait le révérend Père 
recteur. Et c'est ici où nous commençons à regretter la perle 
que nous avons faite de toutes les lettres que celte digne Mère 
avait écrites à noire Bienheureux Père, lequel les avait toutes 
cotées de sa sainte main, pour servir un jour à sa vie, où elles 
feront un éternel besoin. Mais , après le décès de ce Bienheu- 
reux, celte âme vraiment humble, ayant retiré toutes ses lettres 
des mains de feu Monseigneur de Genève, successeur de notre 
Bienheureux Père , elle les jeta au feu ; il est vrai qu'il nous 
reste cette consolation que , par la date des lettres que ce Bien- 
heureux lui écrivait en réponse des siennes, nous voyons la 
suite de son état intérieur, et pouvons juger du mal par la 
médecine, et de la cause par l'effet. 

En la première lettre que ce saint Prélat écrivit à sa chère 
fille spirituelle en réponse des siennes , il lui disait qu'il fallait 
prendre temps pour prier Dieu, et connaître si c'était sa sainte 
volonté qu'il se chargeât du soin de son âme ; qu'il ne voulait 
point chose aucune, sinon que le divin bon plaisir eût part en 
cette résolution. Il se fit grand nombre de prières à cette inten- 
tion : la vertueuse veuve employait toutes les personnes qu'elle 
croyait qui avaient du crédit vers Notre-Seigneur; entre autres, 
elle eut recours à un Père Capucin, que l'on estimait un saint 
homme. Un jour, comme il offrait à Dieu le saint sacrifice de la 
messe à celte intention, il eut une vision, dans laquelle Dieu 
montra les desseins qu'il avait sur notre Bienheureuse Mère, à 
laquelle , après sa messe, il dit ces mêmes mois : « Madame , ne 
» dilayez plus, rangez-vous sous la conduite de Monseigneur de 









HH 



ÏSÊÊ 



58 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» Genève ; si Dieu vous envoyait par une façon miraculeuse son 
» propre esprit pour vous guider, il ne le ferait pas plus sûre- 
» ment que par ce digne Prélat. Il a la plénitude de l'esprit de 
» Dieu par une participation et communication admirable que 
» Dieu lui fait de soi-même. » 

Une autre fois, ce même Père Capucin lui dit encore : 
«Madame, depuis que Dieu m'a fait connaître le bonheur 
» auquel il vous destine, sous la conduite de Monseigneur de 
» Genève, je vous honore et chéris tout extraordinairement. » 

Ces assurances mettaient notre Bienheureuse en grande paix; 
mais elle y demeurait peu par les imporlunités du premier direc- 
teur, lequel, s'apercevant bien que cette grande âme sortirait de 
son domaine, en voulait éviter le coup, et lui commanda de 
renouveler le vœu qu'elle avait fait de demeurer sous sa con- 
duite, ce qu'elle fit pour obéir, et en donna soudain avis à 
notre Bienheureux Père, qui lui fit réponse, le 24 juin de la 
susdite année 1604, par où il lui dit qu'il est bien d'accord 
qu'il ne faut avoir qu'un directeur; mais que l'unité d'un père 
spirituel ne forclôt pas la confiance à un autre : « Ne vous met- 
» tez point en peine, dit-il, en quel rang vous me pouvez tenir, 
» pourvu que vous sachiez quelle est mon âme en votre en- 
» droit, et que je sache quelle est la vôtre au mien; je sais que 
» vous avez une entière et parfaite confiance en mon affection; 
» sachez aussi que j'ai une vive et extraordinaire volonté de 
» servir votre esprit de toute l'étendue de mes forces. Je ne 
» vous saurais pas exprimer ni la candeur ni la qualité de cette 
» affection que j'ai à votre service spirituel , mais je vous dirai 
» bien que je pense qu'elle est de Dieu; que pour cela je la 
» nourrirai chèrement, et que tous les jours je la vois croître et 
» s'augmenter notablement. Maintenant, Madame, vous voyez 
» clairement la mesure avec laquelle vous me pouvez employer; 
» usez de tout ce que Dieu m'a donné pour le service de votre 
» esprit, sans autre liaison qui porte obligation que celle de la 




CHAPITRE XIV. 



51) 



» vraie charité et amitié chrétienne. Obéissez à votre premier 

> directeur filialement et librement, et servez-vous de moi cha- 
) ritablement et franchement. Vous avez eu, me dites-vous, 

> du scrupule et crainte de tomber en quelque duplicité, disant 
■ que vous m'avez communiqué votre esprit et demandé quel- 
' ques avis; je suis consolé que vous ayez en horreur la finesse 
i et duplicité ; il n'y a guère de vices qui soient plus con- 
i traires à l'embonpoint de l'esprit, mais si est-ce que ce n'eût 
i pas été duplicité, puisque si en cela vous aviez fait quelque 

faute, à cause du scrupule que vous aviez, m'ouvrant votre 
cœur, vous l'aviez suffisamment effacée par après, pour n'être 
plus obligée de le dire à personne; néanmoins, je loue votre 
candeur, mais une autre fois tenez pour non dit, et totale- 
ment tu, ce qui est couvert du voile sacramental. Or, Dieu 
soit béni! j'aime mieux que vous excédiez en naïveté que si 
vous y manquiez. J'ai repris la plume plus de douze fois 
pour vous écrire ceci, et semblait que l'ennemi me procurait 
des distractions pour m'empêcher de le faire. Je loue la 
divine bonté du respect religieux que vous portez à votre 
conducteur ; s'il vous donne licence, écrivez-moi quelquefois. » 
Je me suis un peu- étendue à rapporter les propres paroles 
de notre Bienheureux Père, parce qu'elles font voir combien 
ce saint Prélat procédait sagement, el s'il faut ainsi dire, 
lentement, pour mieux connaître la volonté de Dieu, avant 
que de se charger de la conduite de celte grande àme, qui se 
trouvant derechef dans de grands troubles intérieurs, elle s'en 
déclara, pour la seconde fois, au révérend Père de Villars, 
lequel, dit-elle, me répondit alors avec une grande autorité et 
fermeté : « Je ne vous dis pas seulement que vous vous dépre- 
» niez de cette première conduite, et que vous vous rangiez 
» totalement sous celle de Monseigneur de Genève; mais je 
» vous dis de la part de Dieu que si vous ne le faites, vous 
" résistez au Saint-Esprit. » Elle reçut ces paroles de son confes- 







60 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

seur comme un commandement du ciel, et derechef, elles 
accoisèrent son esprit et soulagèrent ses travaux intérieurs. 
Ce qu'elle écrivit à notre Bienheureux Père, qui lui fit réponse 
qu'il faisait faire plusieurs prières, et qu'absolument il fallait 
qu'ils se vissent, avant de résoudre s'il prendrait sa conduite, 
et il lui assigna Thonon ou Gex '; mais Dieu en disposa autre- 
ment, comme nous allons voir. 

' Thonon, première conquête de saint François de Sales sur l'hérésie, 
petite ville de la Savoie et capitale du Chablais. Le monastère de la Visi- 
tation d'Évian, fondé en 1625 par les soins de sainte Jeanne-Françoise Fré- 
myot de Chantai, y fut transféré en 1627. Depuis la révolution française, il 
avait cessé d'exister jusqu'en 1837, qu'il a été rétabli dans le même local. 

Gex, autrefois capitale du bailliage de ce nom , fut cédée à Henri IV par le 
duc de Savoie, en l'an 1600. C'est aujourd'hui une des sous-préfectures du 
déparlement de l'Ain; il s'y trouve un monastère de la Visitation. 



CHAPITRE XV. 



DU VOYAGE DE SAINT-CLAUDE , OU KOTRE BIENHEUREUX PÈRE ACCEPTA 
LA CHARGE SPIRITUELLE DE CETTE BIENHEUREUSE. 



Quand elle fut toute prèle à partir pour se rendre à Thonon , 
elle reçut un billet de notre Bienheureux Père qui lui donnait 
assignation à Saint-Claude '. Comme c'était la veille de son dé- 
part, elle alla à Saint-Bernard, auquel elle avait une dévotion 
singulière, pour lui recommander le succès de son voyage. 
Quand elle fut dans cette église, sa vision de la porte de Saint- 
Claude lui revint en l'esprit avec une certaine clarté et consola- 
tion fort particulière et extraordinaire et partit avec une grande 
allégresse intérieure. 

Le jour desaint Barthélémy, 1604, ilarrivaà Saint-Claude uue 
noble compagnie, tant de Savoie que de Dijon 2 , quasi après le 
premier salut, notre Bienheureux Père laissa madame de Boisy, 
sa mère, avec madame la première présidente Bruslarl, et quant 

1 Saint-Claude, petite ville de l'ancienne Franche-Comté, et aujourd'hui 
l'une des sous-préfectures du département du Jura, était célèbre depuis 1243 
par un pèlerinage au tombeau de saint Claude, évéque de Besançon, qu'on 
croit avoir vécu en 481. Cette ville n'était autrefois qu'une abbaye nommée 
Saint-Ouen , fondée par saint Romain; saint Claude en fut abbé, et parla 
suite la ville prit son nom, s'etant formée par le concours du peuple qui 
accourait au tombeau du saint. 

* Saint François de Sales était accompagné de madame de Boisy, sa res- 
pectable mère, et de sa jeune sœur Jeanne de Sales. Xotre Bienheureuse 
Mère avait pour compagnes madame la présidente Bruslart et l'abbesse du Puy 
d'Orbe. (Les Epîtres du Saint le prouvent.) 









WÊÊM 




62 VIIC DE SAINTE CHANTAI,, 

à lui, il prit. sa chère fille spirituelle, et lui fit raconter tout ce 
qui s'était passé en elle ; ce qu'elle fit avec une si grande clarté, 
simplicité et candeur, qu'elle n'oublia rien. Le saint Prélat Pé- 
couta attentivement, sans lui répondre un seul mot là-dessus, 
et se séparèrent ainsi. Le lendemain , assez malin, il l'alla trou- 
ver; il paraissait tout las et abattu : «Asseyons-nous, lui dit-il, 
» je suis tout las et n'ai point dormi , j'ai travaillé toute la nuit 
» à votre affaire. Il est fort vrai que c'est la volonté de Dieu que 
» je me charge de votre conduite spirituelle, et que vous sui- 
» viez mes avis. » Après cela, ce saint homme demeura un peu 
en silence , puis dit , jetant les yeux au ciel : « Madame , vous 
» le dirai-je ? il le faut dire, puisque c'est la volonté de Dieu ; 
» tous ces quatre vœux précédents ne valent rien qu'à détruire 
» la paix d'une conscience ; ne vons étonnez pas si j'ai tant 
» retardé à vous donner une résolution, je voulais bien connaître 
» la volonté de Dieu , et qu'il n'y eût rien de fait en cette affaire 
» que ce que sa main ferait. J'écoutais, dit notre Bienhen- 
» reuse Mère, le saint Prélat, comme si une voix du ciel m'eût 
» parlé ; il semblait être dans un ravissement, tant il était re- 
» cueilli, et allait quérir ses paroles l'une après l'autre, comme 
» ayant peine à parler. » Le même matin, elle fit sa confession 
générale vers notre Bienheureux Père, lequel après icelle lui 
donna un billet signé de sa main, portant ces mots : » J'accepte 
» au nom de Dieu, la charge de votre conduite spirituelle, pour 
» m'y employer avec tout le soin et fidélité qui me sera possible, 
» et autant que ma qualité et mes devoirs précédents me le 
» peuvent permettre. « 

Chacun sait avec quelle fidélité et utilité ce Bienheureux a 
accompli sa promesse, et avec quelle obéissance, soumission et 
persévérance cette digne Mère a suivi sa direction '. Elle fit 

L estime et la vénération que notre sainte. Mère avait déjà conçue à 
Dijon pour son angélique Conducteur, allaient toujours croissantes, « Je puis 
n assurer, déposa-t-elle plus tard, que, dès que j'eus l'honneur de connaître 



CHAPITRE XV. 63 

alors vœu de lui obéir, et Je lui envoya par écrit, comme nous 
dirons ci-après, Notre Bienheureux Père lui écrivit de sa main 
une méthode nouvelle pour passer dévotement la journée , 
laquelle est un crayon du Directoire spirituel que ce Bienheu- 
reux Père a dressé puis après pour notre Congrégation. Il lui 
donna encore une méthode pour entrer chaque jour de la 
semaine dans une des plaies sacrées de Noire-Seigneur. Il lui 
changea sa manière d'oraison qui était contrainte et gênée, et 
la mit en liberté de suivre l'attrait de Dieu. 

» Dieu ! dit notre Bienheureuse Mère, que ce jour me fut 
» heureux ! il me sembla que mon âme changeait de face et 
» sortait de la captivité intérieure, où les avis de mon premier 
» directeur m'avaient tenue jusques alors. « Dès ce jour-là , qui 

» ce Bienheureux, environ dix-huit mois après son sacre, je conçus une si 
h haute estime de sa vertu et piété, que je disais souvent : Cet homme-ci ne 
» tientrien de l'homme. Je ne lepouvais regarder qu'avec admiration, surtout 
» son maintien et la sagesse de ses paroles, qui étaient saintes et brèves, mais 
» si moelleuses et résolutives , qu'il satisfaisait et arrêtait court les esprits les 
» plus pénétrants; certes, dès ce temps-là, je recevais avec un respect non- 
» pareil les paroles qu'il me disait; je ne pouvais retirer mes yeux de dessus 
» lui, tant ses paroles et ses actions saintes me tiraient à l'admiration, etn'esti- 
» mais aucun bonheur comparable à celui d'être auprès de lui pour voir ses 
i! actions et ouïr les paroles de sapience qui sortaient de sa bouche. Si ma con- 
» dition me l'eût permis, je me fusse estimée trop heureuse d'être la moindre 
» de ses domestiques, pourvu que j'eusse pu ouïr ses paroles saintes. Cette estime 
» crût toujours, en sorte que je ne pouvais m' empêcher de le nommer Saint, 
» ce qu'il me défendit. Quand je recevais de ses lettres, je les baisais par grand 
» respect, et je les lisais souvent à genoux, et recevais ce qu'il me disait 
» comme procédant de l'esprit de Dieu ; je n'ai jamais laissé perdre la moindre 
n lettre qu'il eut formée. Cette estime m'a continué invariablement, et je 
» l'avais en tel degré en mon esprit, que tout ce que j'en dis ou pourrais dire 
» à la louange de ce Bienheureux et des excellentes vertus dont Dieu avait 
» enrichi sa chère âme, ne me peut contenter, car ce que j'en ai connu, ce que 
• j'en vois et sens, est tout à fait au-dessus de ce que j'en puis dire, et ne 
» crois pas que nulle créature de ce monde en puisse parler approchant de ce 
» que Dieu avait. mis en lui. » (Paroles de la Sainte citées par la Mère de 
Marigny.) 



I 



64 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

fut le jour de saint Louis, elle commença à entrer au repos inté- 
rieur des enfants de Dieu, dans une grande liberté intérieure, 
et fut attirée à une sorte d'oraison toute cordiale et intime , qui 
porte une sainte et respectueuse familiarité de l'âme avec 
l'Epoux céleste, et pouvait bien dire : » J'ai trouvé celui que 
» mon âme a tant désiré; je m'assois en repos à son ombre, et 
» son fruit est doux à ma bouche. » 

Par certaine rencontre de récréation, notre Bienheureux 
Père entendit que la femme de chambre de notre Bienheureuse 
Mère racontait qu'à quelque heure de la nuit qu'elle s'éveillât, 
elle s'habillait, afin que quand sa maîtresse, qui se levait de 
grand matin pour faire son oraison , l'appellerait, elle pût être 
à elle plus promptement. Ce Bienheureux l'en reprit fort, Ini 
donna plusieurs petites pratiques intérieures de mortification, 
et lui dit : « Il nous faut avoir une dévotion si douce envers 
» Dieu, et si débonnaire envers le prochain, que personne n'en 
» soit importuné ni incommodé ; il est raisonnable que, puisque 
» vous voulez aller chercher Dieu en l'oraison, vous vous leviez 
» seule pour le mieux trouver, sans donner de la peine super- 
» flue à ceux qui vous servent. « Elle observa fidèlement cet 
avis, et dès lors tous les matins se levait seule, allumait sa 
chandelle , quand c'était l'hiver, pour lire son point de médita- 
tion, après laquelle elle éveillait ses filles. 

Cette fidèle Servante de Notre-Seigneur ayant écrit par amour, 
es tablettes de son cœur, les avis de ce saint et nouveau Direc- 
teur, et les ayant attachés à ses doigts pour les pratiquer inces- 
samment, le 28 du mois d'août elle s'en retourna à Dijon, et 
le saint Prélat en Savoie. 



CHAPITRE XVI. 

COMME ELLE FIT VOEU d'obÉISSAXCE A XOTRE BIENHEUREUX PÈRE, 
ET DE SES TEXTATIOXS. 



Jamais une chaste et innocente abeille ne retourna si contente 
en sa ruche, après avoir cueilli la rosée du ciel sur les fleurs, 
que cette vraie veuve revint de son bénit voyage. Le lendemain 
de son arrivée, elle en alla rendre grâce à la sainte Vierge, 
dans l'église de Notre-Dame-de-1'Étang. Là, elle écrivit et signa 
de sa main ses vœux en cette sorte : «Seigneur tout-puissant et 
» éternel, je, Jeanne-Françoise Frémyot, combien quetrès-in- 
» digne de votre divine présence, me confiant toutefois en votre 
» bonté et miséricorde infinie , fais vœu à votre Divine Majesté, 
» en présence de la glorieuse Vierge Marie, et de toute votre 
» cour céleste et triomphante, de perpétuelle chasteté, et d'o- 
» béissance à Monseigneur l'évêque de Genève, sauf l'autorité 
» de tous légitimes supérieurs. Suppliant très-humblement 
» votre immense bonté et clémence, par le précieux sang de 
» Jésus-Cbrist, qu'il vous plaise recevoir cet holocauste en 
» odeur de suavité , et comme il vous a plu me donner la grâce 
» pour le désirer et offrir, il vous plaise aussi me la donner 
» abondante pour l'accomplir. Amen. Écrit à Notre-Dame-de- 
» l'Etang, ce 2 de septembre 1604. » 

Après avoir rendu la très- sainte Vierge protectrice et gar- 
dienne de ce sien vœu , elle l'envoya à notre Bienheureux Père , 
et l'avertissait comment ce lion rugissant qui va toujours tour- 
noyant autour de nous, pour nous surprendre, lui livrait de 
nouveaux assauts, tant sur le choix de son directeur que contre 

5 



•'.: 



■■ 



11 






66 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

noire sainte foi. A quoi notre Bienheureux Père fit réponse, le 
14 octobre de cette même année 1604 : « Le choix , dit-il , que 
« vous avez fait de moi , a toutes les marques d'une bonne et 
t> légitime élection ; de cela , n'en doutez plus. Ce grand mou- 
» vement d'esprit qui vous a portée presque par force et avec 
y> consolation, la considération que j'y ai apportée avant que d'y 
» consentir, ce que ni vous ni moi ne nous en sommes pas fiés 
» à nous-mêmes, mais y avons appliqué le jugement de votre 
» confesseur, bon , docte et pieux ; ce que nous avons donné le 
y> loisir aux premières agitations de votre conscience de se 
» refroidir si elle eût été mal fondée; ce que les prières, non 
v d'un jour, mais de plusieurs mois, ont précédé, sont des 
» marques infaillibles que c'était là la volonté de Dieu. » Et 
plus bas, il ajoute : « Arrêtez là, je vous supplie, et ne dis- 
j> putez point avec l'ennemi sur ce sujet; dites-lui hardiment 
» que c'est Dieu qui l'a voulu et qui l'a fait. Vous me demandez 
v des remèdes contre les tentations de la foi qui vous travaillent ; 
» ne disputez point, faites comme les enfants d'Israël qui ne 
» s'essayaient nullement de rompre les os de l'agneau pascal, 
» ains les jetaient au feu. » Avec cet avis et plusieurs autres que 
ce saint Évèque lui donna, quoiqu'elle fut violemment tra- 
vaillée de ses tentations, elle ne faisait pas semblant de voir son 
ennemi, et par un absolu dédain de ses suggestions, elle n'y ré- 
pondait pas un mot, non plus que si elle ne l'eût pas ouï. La 
tentation de la foi allait incessamment attaquer son entende- 
ment, pour l'attirer à la dispute; mais comme bien apprise en 
cette guerre spirituelle par son saint Directeur, tandis que son 
adversaire s'amusait à vouloir escalader l'intellect, elle sortait 
par la porte de la volonté , et faisait une bonne charge sur lui; 
puis elle se jetait aux pieds de Notre-Seigneur sans pouvoir dire 
une seule parole , mais bien assurée que sa bonté entendait 
seulement par son humble contenance qu'elle réclamait son 
divin secours. « Oh! (lui écrivit notre Bienheureux Père), ma 






CHAPITRE XVF. 67 

» chère sœur, que c'est bon signe que l'ennemi crie tant au 
» dehors ! c'est signe qu'il n'est pas au dedans. » 

Outre les exercices spirituels que ce Bienheureux lui avait 
tracés à Saint-Claude, elle désira encore qu'il lui marquât l'em- 
ploi de toutes les heures du jour, et il ajouta au bas de la lettre : 
« Voici la règle générale de notre obéissance : il faut tout faire 
i) par amour, et rien par force ; il faut plus aimer l'obéissance 
» que craindre la désobéissance. Je vous laisse la liberté 
» d'esprit, et veux que s'il vous advient quelque occasion 
» juste et charitable de laisser vos exercices, ce vous soit une 
» espèce d'obéissance et que ce manquement soit suppléé par 
>;l'amour. Souvenez-vous du jour du glorieux saint Louis, 
» jour auquel, à Saint-Claude, vous ôtâtes derechef et de nou- 
» veau la couronne à votre propre cœur, pour la mettre aux 
» pieds du Roi Jésus ; jour auquel vous renouvelâtes votre jeu- 
» nesse comme l'aigle , vous plongeant en la mer de la péni- 
» tence; jour fourrier du jour éternel pour votre âme. Ressou- 
» venez-vous que sur ces grandes résolutions que vous fîtes 
» d'être toute à Dieu, de cœur, d'âme et d'esprit, je dis, 
» Amen, de la part de l'Eglise, notre Mère; et à même temps 
» la sainte Vierge et tous les anges firent retentir au ciel leur 
» grand Alléluia. » Plus bas, ce Bienheureux dit encore : « Je 
» vous prie de bénir Dieu avec moi des effets du voyage de Saint- 
)> Claude ; je ne vous les puis dire, mais ils sont grands. » 

L'année 1G04 finit; mais notre Bienheureuse Mère ne 
vit pas finir avec elle ses peines et tentations. Au contraire , 
il semblait qu'elles recommençassent avec l'année 1605, sur- 
tout celle de la foi, suivie de celle-ci, que son âme, voyant la 
beauté de la vie parfaite, avait une multitude de désirs qui fai- 
saient des obstructions en son esprit. Cette âme généreuse 
voyant la beauté, la clarté et l'excellence des résolutions qu'elle 
avait faites pour la perfection, courait à la proie avec trop d'ar- 
deur et multiplication de désirs; le voisinage du bien lui excitait 

5. 









68 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

l'appétit, et l'appétit, l'empressement à s'y lancer, mais pour 
néant ; car le maître la tenait comme attachée sur la perche, et ne 
lui voulait donner sitôt l'usage de ses ailes spirituelles. Cependant 
elle amaigrissait et perdait ses forces corporelles par un continuel 
mouvement et pantèlement de cœur, sur quoi notre Bienheu- 
reux Père lui donna d'admirables avis , qu'il conclut ainsi : 
« Vous me faites ressouvenir du saint homme Moïse, qui vit et 
» n'entra jamais dans la Terre promise. Or sus, s'il fallait mou- 
» rir sans boire de l'eau de la Samaritaine, qu'en serait-ce pour 
» cela, pourvu que votre âme fût reçue à boire de l'éternelle 
» source de vie ? » 

Cette Bienheureuse Mère, parlant de la peine qu'elle souffrait 
alors, l'exprime ainsi : « Lorsque je croyais être un peu en 
» paix , tout à coup je me trouvais dans une nouvelle bataille et 
» pressée d'afflictions intérieures ; mes puissances et facultés 
» étaient privées de tout ce qui me pouvait alléger, et accablées 
» de la représentation vive de tout ce qui pouvait accroître mon 
» travail , lequel était tel que je disais sans difficulté: Mon âme 
» est triste jusques à la mort. Je prononçais quelquefois ces pa- 
» rôles : Mon Père, que ce calice passe, mais sitôt que je l'avais 
» dit, je sentais une avidité ardente de le boire jusques à la der- 
» nière goutte, et retournais dire à Notre-Seigneur : Mon Dieu, 
» faites-moi cette miséricorde que ce calice ne passe point que 
» je ne l'aie bu. » Après plusieurs et diverses lettres que notre 
Bienheureux Père et elle s'écrivirent sur le commencement 
de cette année 1605, il fut conclu qu'elle suivrait l'inspira- 
tion que Dieu lui donnait de faire un voyage en Savoie , pour 
s'aboucher avec son Bienheureux Conducteur, qui lui assigna 
de se trouver à Sales 1 , les fêtes de Pentecôte. Elle en obtint 



1 Le château de Sales était situé à trois lieues d'Annecy; c'était une espèce 
de forteresse composée de trois corps de bâtiment, flanqués de six hautes tours 
et de trois tourelles. On ne connaît pas l'époque à laquelle le château de 
Sales fut bâti; mais toujours est-il qu'il existait en l'an 1000, sous Gérard, 



CHAPITRE XVI. 69 

les permissions de ses père el beau-père assez difficilement , 
et avant de partir, alla prendre la bénédiction de Mgr févêque 
d'Aulun, et la permission de se prévaloir des indulgences 
en Savoie. 

seigneur de Sales. Aujourd'hui, il ne reste de ce château que la chambre où 
est né saint François de Sales. 














CHAPITRE XVII. 



COMME EN SON PREMIER VOYAGE EN SAVOIE ELLE FIT SA CONFESSION 
GÉNÉRALE A NOTRE BIENHEUREUX PÈRE. 



Elle arriva à Sales le 21 de mai, et y trouva notre Bienheu- 
reux Père. Ce fut ici où ces deux grandes âmes conférèrent 
tout à loisir ensemble des choses qui pouvaient avancer le 
royaume de Dieu en eux. 

Notre très-digne Mère refit une confession générale , et fit 
une reddition de compte très-exacte de toute sa vie , avec tant 
de lumières et d'extraordinaires sentiments de Dieu, que le 
saint Prélat en était tout ravi de joie; et une fois, dans un de 
leurs entretiens, ce Bienheureux voyant des yeux de l'esprit que 
cette belle âme était non-seulement lavée d'hysope, et rendue 
plus blanche que neige, mais que le fleuve impétueusement 
doux de la grâce d'en haut réjouissait celte cité de Dieu, il lui 
dit : « ma fille, ma fille, il tombe bien de l'eau ; » entendant 
parler de celle de la grâce. Notre Bienheureuse Mère, qui était 
saintement enivrée au cellier à vin de l'Époux céleste, ne pre- 
nant pas garde que le temps était clair et serein, crut qu'il était 
pluvieux, et répondit: « Laissons pleuvoir, mon Père , laissons 
» pleuvoir. » Le Bienheureux se mit à sourire , sans qu'elle s'en 
prît garde, poursuivant son discours avec une ardeur admirable; 
et pour conclusion , elle renouvela ses vœux , et notre Bienheu- 
reux Père et elle firent ce petit colloque, que nous avons appris 
de sa propre bouche : » C'est donc tout de bon, dit notre Bien- 
» heureux Père , que vous voulez servir à Jésus-Christ ? — 



CHAPITRK XVII. 71 

» Tout de bon, dit-elle. — Donc, vous vous dédiez toute au 
» pur amour. — Toute, répliqua-t-elle , afin qu'il me consume 
» et qu'il me transforme en soi. — Est-ce sans réserve que vous 
» vous y consacrez? — Oui, sans réserve, je m'y consacre. — 
n Méprisez-vous donc, lui dit le saint Prélat, tout le monde 
» comme fiente et ordure, pour avoir Jésus-Christ et sa bonne 
» grâce ? — Je le méprise, dit-elle, de toute mon âme; et il 
» m'est en horreur. — Po"ur conclusion, ma fille, vous ne voulez 
» donc que Dieu? — Non, répliqua-t-elle, je ne veux que lui, 
» pour le temps et l'éternité. 

La voix de cette chaste tourterelle fut sans doute fort 
agréable aux oreilles du divin Epoux, qui, dès lors, la fit entrer 
toujours plus avant es pertuis de la pierre , et au trou de la ca- 
verne de la vie parfaite et intérieure. Notre Bienheureux Père lui 
dit qu'il avait eu de hautes pensées sur sa venue, en l'espace 
de trois heures qu'il demeura seul dans une grange où il se re- 
tira, lui étant allé au-devant, pour l'attendre au passage. Ce 
Bienheureux lui dit encore une autre fois : « Il y a quelques 
» années que Dieu m'a communiqué quelque chose pour une 
m manière de vie ; mais je ne vous le veux dire d'un an. » Elle 
demeura soumise et ne demanda jamais que cela voulait dire. 
Seulement, un jour, parlant à ce saint Prélat des véhéments 
désirs qu'elle avait de servir Dieu sans obstacles , elle lui dit : 
« mon Dieu ! mon Père, hé! ne m'arracherez-vous point au 
» monde et à moi-même? » Il lui fit une réponse tardive, grave 
et sérieuse : « Oui, dit-il, un jour vous quitterez toutes choses, 
» vous viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total dépouil- 
» lement et nudité de tout pour Dieu. » 

Notre Bienheureuse Mère, parlant de ce voyage, dit un jour 
les paroles suivantes : « Le peu de jours que je demeurai avec 
» cet homme de Dieu me furent de grandes bénédictions; il me 
» renvoya avec celle recommandation, de ne penser qu'à de- 
» meurer dans ma condition viduale , parce que j'avais souvent 






72 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» des désirs d'être religieuse ; mais toutefois mon âme en son 
» intime ne sentait point de désir qui lui fût volontaire que 
» celui d'obéir à la volonté de Dieu , que je voulais uniquement 
» apprendre par la voix du saint homme qu'il m'avait donné 
» pour ma conduite. Parmi toutes mes tentations, Dieu me Iais- 
» sait souvent une petite satisfaction intérieure de sentir mon 
» cœur si attaché aux avis de mon saint Directeur, et lorsqu'il 
» me semblait que notre bon Dieu me punissait et m'abandon- 
» nait, je lui disais promptement : Mon Souverain, je ne mérite 
» pas que vous me parliez, mais je crois fermement qu'en écou- 
» tant votre Serviteur, je vous écoute, et que c'est vous qui me 
» parlez par ce saint organe. » 

Une autre fois, parlant de l'estime que Dieu lui imprimait au 
cœur, de notre Bienheureux Père, elle dit les paroles suivantes : 
« Je voyais Dieu habiter en ce saint Pasteur, avec une telle plé- 
» nitude, que je ne le regardais jamais, que je sache, sans 
» quelques mouvements de la divine présence, et eusse tenu à 
» félicité d'abandonner toutes les choses de ce monde, pour 
» être quelque petite personne de service en sa maison, afin de 
» rassassier mon âme des paroles de vie qu'il proférait à toutes 
» heures. » De celle grande estime naissait une très-grande 
obéissance à tout ce que notre Bienheureux Père lui ordonnait, 
et pour ne s'en point oublier, ou elle l'écrivait elle-même, ou 
elle lui faisait écrire en un petit livret de papier blanc, qu'elle 
avait fait relier tout exprès '. 



1 Je lui ai ouï dire, assura la Mère de Marigny, qu'étant encore séculière, 
notre Bienheureux Père la mortifiait bien sensiblement sur de petites occasions 
en apparence, mais qui lui coûtaient beaucoup..,. Une fois , étant à la table 
de ce Bienheureux, il savait qu'elle avait une naturelle aversion à manger des 
olives; c'est pourquoi il lui en servit avec la signification de sa volonté qu'elle 
en mangeât, ce qu'elle fit avec un extrême répugnance. Il lui fit de même une 
autre fois pour des limaces fricassées, de quoi son estomac se souleva. 
« Lorsque j'avais l'honneur de manger à sa table, nous disait-elle encore, lui 
(le Bienheureux) qui savait mes répugnances et aversions en de certaines 



CHAPITRE XVII. 73 

Après avoir séjourné dix jours à Sales , et conféré tout à loisir 
avec ce Bienheureux, elle s'en retourna à Montelon , en Bour- 
gogne, où, parmi le tracas des affaires qui lui survinrent à la 
foule, pour les biens de ses enfants, on vit reluire en elle une 
sainte liberté d'esprit toute nouvelle, accompagnée de grandes 
suavités; ses dévotions n'étaient plus ennuyeuses à personne , 
ce qui faisait donner de grandes bénédictions à notre Bienheu- 
reux Père, reconnaissant que Dieu avait suscité ce saint homme 
en ce temps pour rendre la dévotion amiable, facile et accos- 
table à tout le monde. Les domestiques de cette sainte veuve 
disaient par proverbe entre eux, ainsi que nous l'avons ap- 
pris de leur propre bouche : « Le premier Conducteur de 
» Madame , disaient-ils , ne la faisait prier que trois fois le jour, 
» et nous en étions tous ennuyés; mais Monseigneur de Genève 
« la fait prier à toutes les heures du jour, et cela n'incommode 
» personne. » Ce qu'ils disaient, parce que l'on voyait qu'elle 
avait en usage continuel les aspirations, retours à Dieu, et saint 
recueillement intérieur. 

Deux jours après l'arrivée de cette sainte veuve chez son 
beau-père , elle commença à régler ses exercices, selon que son 
saint Conducteur lui avait ordonné. Premièrement, elle se levait 
à cinq heures , et l'été un peu plus matin , et était aussi prompte 
au son de son réveil qu'une religieuse au signe de l'obéissance; 
elle se levait seule, aliumait sa chandelle, quand elle en avait 
besoin, entrait en son oratoire, faisait une heure d'oraison 
mentale et ses prières quotidiennes, après lesquelles elle allait 
se peigner et habiller seule et sans feu, quelque hiver qu'il fit. 
Quand ses enfants étaient levés, elle leur apprenait à prier Dieu, 
leur faisait faire l'exercice du matin, que le Bienheureux lui 

viandes, quand il y en avait, me demandait tout doucement si je mangeais 
bien de cela, comme s'il eût ignoré ma répugnance. Je lui répondis : Mon- 
seigneur, je n'en ai jamais mangé. » Et il m'en servait sur-le-champ. (Dépo- 
sition de la Mère L. D. de Marigny.) 












74 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

avait enseigné, lequel elle faisait même pratiquer par ses ser- 
vantes. Elle allait donner le bonjour à son beau-père, et le ser- 
vir, l'aidant à s'habiller quand il le voulait souffrir, car il n'en 
était pas toujours d'humeur. Tous les jours elle oyait messe, et 
tous les samedis elle en faisait dire une particulière qu'elle 
avait vouée à la très-sainte Vierge. Durant le repas, elle procu- 
rait que l'on ne parlât que de choses bonnes et de vertus ; quel- 
que compagnie qu'il y eût, on lui apportait toujours son 
ouvrage avec le tapis . Tous les jours elle em ployait qu elque temps 
à apprendre à lire à ses enfants , et même à ceux de la servante 
dont nous avons déjà parlé. A l'heure du jour qui lui était la plus 
commode, elle faisait le catéchisme à ses enfants , à ceux de la ser- 
vante, et aux domestiques de la maison qui s'y pouvaient trou- 
ver. Elle lisait, en son particulier, environ demi-heure par jour. 
Avant le souper, elle faisait une petite collation spirituelle , 
rentrant plus spécialement dans une des plaies de Notre-Seigneur 
où elle faisait chaque jour sa retraite, puis elle disait son cha- 
pelet, lequel elle a dit toute sa vie , en ayant fait vœu. Le soir, 
après souper, quand il n'y avait pas compagnie, et que son beau- 
père l'agréait, elle faisait assembler toute la famille, et lisait 
quelque bonne instruction pour l'observance des Commande- 
ments de Dieu et de l'Eglise, et pour la pratique des bonnes 
mœurs et de la piété chrétienne. Quand elle était retirée en sa 
chambre , elle disait avec ses enfants et sa petite suite , les Lita- 
nies de Notre-Dame et un De profundis, pour feu le baron son 
mari; puis, chacun faisait l'examen , prenait la bénédiction du 
bon -Ange, disait tout haut, et tous ensemble, Vin manus 
tuas, etc., puis elle donnait de l'eau bénite, et sa bénédiction 
à ses enfants, et les faisait coucher chacun à part dans un petit 
lit, et non jamais ensemble; elle demeurait encore demi-heure 
en prière , et toujours avant que se mettre au lit, elle lisait 
quelques points des avis que son saint Conducteur lui écrivait , 
et son point de méditation pour le lendemain. 






CHAPITRE XVII. 75 

Son occupation intérieure , pour lors , était la méditation de 
Dieu humanisé , et à force de demeurer auprès de ce divin 
Sauveur, elle apprit, comme dit notre Bienheureux Père, l'imi- 
tation de ses divines vertus; elle ne se présentait devant le Père 
Eternel, qu'appuyée sur les mérites infinis de son bien-aimé 
Fils, avec lequel elle commençait, acheminait et finissait toutes 
ses prières. Tous les matins, elle faisait une prière particulière 
pour visiter en esprit toute la sainte Église, Épouse de Jésus- 
Christ, dont l'une des parties triomphe au ciel, et celle-là, elle 
la saluait avec congratulation et conjouissance de son heureuse 
félicité; l'autre milite en la terre, et elle suppliait l'Époux de 
la rendre victorieuse de ses ennemis, d'accroître le nombre des 
fidèles, et de lui faire la grâce de mourir bonne fille d'une si 
sainte Mère. La troisième partie est au Purgatoire; ici elle ap- 
pliquait les suffrages, prières et indulgences. Elle avait pour 
cabinet de retraite, ainsi que nous avons déjà dit, une des 
plaies du Sauveur : le dimanche, elle se retirait dans la plaie du 
côté; le lundi, dans celle du pied gauche; le mardi, dans celle 
du pied droit; le mercredi, dans celle de la main gauche; le 
jeudi dans celle de la main droite; le vendredi, dans les cica- 
trices de son adorable chef ; le samedi, elle rentrait dans celle du 
côté , pour finir la semaine par où elle l'avait commencée 1 . Ce 
fut dans cet exercice des plaies du Sauveur, ainsi qu'elle a dit 
par après, qu'il lui fut donné une présence de Dieu qu'elle a 
gardée toute sa vie , qui était une vue spirituelle de Dieu en 
toutes choses, qui tenait son âme dans une sainte indifférence, 
l'àme trouvant son bien unique dans toute la diversité des 
créatures, des affaires et des événements. 

Pour mieux concevoir les maximes du saint Évangile, sa lec- 
ture quotidienne était pour lors l'exposition des Evangiles, par 

1 C'est bien l'aurore de la dévotion au Cœur de Jésus qui semble vouloir 
jeter ses premières clartés. 









H 



76 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

le Père Ludolphe, autrement nommée le Grand Vita Christi 1 . 
Sa plus chère récréation était de chanter des chansons spiri- 
tuelles : surtout elle aimait les Psaumes de David, mis en vers 
par M. Philippe Desportes, abbé de Tiron 2 . Elle avait toujours 
ce livre avec elle, même quand elle allait par les champs ; elle 
le faisait pendre dans un petit sac à l'arçon de sa selle, afin de 
chanter et louer Dieu le long du chemin. 



1 Dans la suite , saint François de Sales fit présent de cet ouvrage au pre- 
mier monastère de la Visitation , où il est encore précieusement conservé. 

s Ce volume se conserve encore comme une grande relique au premier mo- 
nastère de la Visitation d'Annecy. 



CHAPITRE XVIII. 



DU REGLEMENT QUELLE OBSERVAIT EN SA PERSONNE, ET DE SES EMPLOIS 

DE CHARITÉ. 



Cette fidèle amante ne se contentait pas de suivre son Bien- 
aimé dans la douceur des encens de la vie spirituelle de ses 
exercices, si elle ne moissonnait avec lui la myrrhe élue de la 
mortification dont elle avait tellement parfumé ses mains que 
tout ressentait en elle la mortification. 

Elle avait une grande austérité sur elle-même, et ne donnait 
à son corps que ce que la discrétion lui défendait de retrancher ; 
elle se servait absolument elle-même pour tout ce qui était 
requis à sa personne, et ses femmes de chambre ne purent 
point gagner sur elle qu'elle leur permît au moins de faire son 
lit et de lui mettre une toilette ; même elle balayait elle-même 
son cabinet; elle réduisit son habit dans la plus grande simpli- 
cité qu'elle put, pour montrer qu'elle ne prétendait plus rien 
au monde, et que, comme la fille jadis étrangère , elle voulait 
épouser le vrai Israélite; elle se coupa les cheveux qu'elle avait 
fort beaux, et parce qu'elle les avait autrefois frisés et poudrés, 
et y avait de l'attache, pour se venger de sa vanité, elle les jeta 
au feu. Elle prit une coiffure sans façon, des nages noires; un 
bandeau de crêpe et une coiffe de taffetas noir; son collet fort 
petit, joignant au cou, de toile épaisse sans empois, et des man- 
chettes basses, larges de deux doigts; sa robe d'étamine si 
simple, qu'elle ne voulut pas seulement y souffrir un galon; sa 
jupe de sergette noire, et ne voulut jamais user de bas de soie. 



78 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

La mortification de son vêtement était accompagnée de celle, 
de son vivre; comme elle avait été nourrie fort délicatement, 
elle ne s'était pas accoutumée à l'usage de plusieurs viandes; 
mais pour pratiquer une totale indifférence au choix d'icelles , 
voyant que l'on ne lui permettait pas , à cause de sa délicate 
complexion, de faire des grands jeûnes, comme sa ferveur lui 
faisait désirer, elle commanda à une très-honnête femme, qui 
avait le soin de ses enfants , de la servir à table : cette bonne 
femme servait à son propre appétit sa vertueuse maîtresse, et Dieu 
permettait que ce fût des choses dont elle avait plus d'aversion 
naturelle, sans qu'elle lui en dît mot, ni qu'elle manquât de 
manger ce qu'elle lui avait mis devant elle , pratiquant ainsi le 
plus haut point de la sainte abstinence que Notre-Seigneur a 
recommandée à ses disciples, tournant son goût à toutes mains; 
ce qu'elle observait avec une si simple dissimulation , que ceux 
qui mangeaient à la table de son beau-père avec elle ne s'en 
apercevaient pas, ayant une de ses femmes de chambre, affidée 
à sa dévotion, qui de temps en temps venait lui changer son 
assiette , et serrait pour les pauvres la venaison et la volaille 
que la compagnie servait à sa dévote maîtresse. Elle jeûnait 
d'ordinaire le vendredi et le samedi ; la discipline et la ceinture 
lui étaient en fréquent usage, surtout quand elle était pressée de 
ses tentations. Ses autres mortifications des sens ne semblent 
comme rien auprès de ce grand domaine que cette Bienheu- 
reuse Mère prit sur ses passions, étant dans la journalière pra- 
tique de vaincre le mal par le bien , n'opposant que douceurs 
aux aigreurs de la servante de laquelle nous avons parlé ci-des- 
sus, qui lui faisait mille niches, selon l'incivilité naturelle de 
sa rustique naissance. Il y eut quelques personnes qui dirent 
une fois, que dès que M. de Chantai, beau-père de notre Bien- 
heureuse, serait mort, elles couperaient le nez à cette servante, 
et la traîneraient aux fossés. Cette vraie patiente répondit forte- 
ment : « Non, je me rendrai sa sauvegarde ; si Dieu se sert 



CHAPITRE XVIII. 79 

» d'elle pour m'imposer une croix , pourquoi lui en voudrais-je 
» du mal?» Elle ne permettait point à ses enfants, ni à celles 
qui étaient à son service, de lui faire aucun rapport de tout ce 
que la servante faisait et disait contre elle , et lorsqu'on lui vou- 
lait faire trouver mauvais que cette femme eût toute la conduite 
des affaires de la maison de son beau-père , elle répondait : 
« Dieu l'ordonne ainsi pour mon mieux, afin que j'aie du temps 
» pour vaquer à quelque œuvre de piété. » C'était à quoi elle 
occupait tout son loisir. Et cette sainte veuve n'eut pas plutôt 
donné tout son cœur à Dieu pour l'aimer ardemment, qu'elle se 
donna toute au prochain pour le servir charitablement. Dès la 
seconde année de son veuvage, jusqu'à ce que notre Congréga- 
tion eût la clôture, elle fut véritablement la servante des pauvres, 
et l'on ne saurait dépeindre la millième partie de ce qu'elle a 
pratiqué en cet exercice. 

La dextre du Souverain Maître fit une telle mutation au cœur 
de cette jeune et délicate veuve par la douce violence de ses di- 
vins attraits, que d'abord elle eut en horreur ce que le monde 
prise, et ne prisait rien tant que ce que le monde hait et répu- 
die. Divorce admirable , mais très-véritable : toutes les délices 
extérieures de cette vertueuse dame étaient le service des pau- 
vres chancreux, ladres et autres affligés de semblables misères. 
Ses muscs et civettes étaient des pots d'onguents qu'elle faisait 
elle-même avec un soin égal à la vue intérieure qu'elle avait , 
que, servant les pauvres, elle servait Jésus-Chrisl, et ruminait 
souvent cette parole : « J'ai été malade, et vous m'avez 
» secouru, etc. » Elle avait, comme nous avons dit, une petite 
chambre où elle tenait tout ce qui lui servait pour le soulage- 
ment et service des pauvres. Tout cela était si net et si bien 
rangé, que l'on prit au pays par proverbe, lorsqu'on voulait 
louer la propreté de quelque maison : « Cela, disait-on, est 
» propre et bien rangé comme la boutique de madame de Chan- 
» tal. » Tous ceux qui avaient quelques plaies ou autre mal, 






': 



80 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

de gale, chancre et autres semblables, venaient de bien loin à 
elle, et étaient reçus cordialement et servis bien soigneusement, 
et comme elle confessa une fois : le jour qui lui était le plus long 
et ennuyeux, était celui auquel elle trouvait moins d'occasion 
d'exercer la charité envers les pauvres. Elle lavait toujours les 
plaies de ses propres mains, ôtait le pus et la chair pourrie, et 
l'accommodait avec soin et dévotion , faisant quelquefois cette 
charité à genoux. Des personnes qui étaient alors à son service, 
nous ont assuré qu'elles lui avaient vu souvent baiser les plaies 
des pauvres , et appliquer ses bénites lèvres sur des plaies si hor- 
ribles , qu'elles frémissaient d'y appliquer leurs regards. Tous 
les jours, elle allait faire le lit et nettoyer les immondices des 
malades du village plus voisin du lieu de sa demeure. Le 
monde, dont les yeux chassieux s'éblouissent des plus vives 
lumières, se mit à blâmer hautement ce procédé, disant 
qu'elle eût mieux fait de demeurer vers son beau-père; mais elle 
répondait humblement qu'elle n'ôlait point du temps que 
légitimement elle devait à son beau-père, « et outre cela, 
» disait-elle , il a des serviteurs et servantes pour le servir ; 
» mais ce pauvre de Jésus-Christ n'aura personne, si je le 
n quitte » ; après cela, méprisant humblement les mépris et 
censures du monde, elle poursuivait généreusement son des- 
sein. Tous les dimanches et fêtes, un peu après le dîner, elle 
prenait congé de son beau-père, et allait, à pied, avec deux 
de ses servantes, par les maisons de la paroisse, visiter les 
malades, non certes sans grande mortification, lassitude et 
incommodité; car, soit dans les excessives chaleurs de l'été, ou 
dans les extrêmes froideurs de l'hiver , cela allait toujours son 
train; cette fidèle Servante de Notre-Seigneur ayant toujours été 
admirable en la persévérance, en quoi que ce soit qu'elle ait 
entrepris. 

Allant ainsi visiter les malades, elle disait en partant à ses 
suivantes : «Nous allons faire un petit pèlerinage, nous allons 



CHAPITRE XVIII. 8! 

». visiter Noire-Seigneur sur le Mont du Calvaire, au Jardin des 
« Olives, ou au Sépulcre » ; diversifiant ainsi les stations et su- 
jets de s'entretenir spirituellement ; pour l'ordinaire , elle y 
allait en silence , ou pour le moins en lisant et chantant quelques 
Psaumes de David , selon la version de l'abbé de Tiron , Philippe 
Desportes. Quand elle était arrivée chez ces bons villageois , 
elle consolait leurs esprits de saintes paroles , et soulageait leurs 
corps des remèdes et petites douceurs qu'elle leur apportait. 
Avant de partir, elle les essuyait, si c'était des fébricitants qui 
fussent en l'ardeur de la fièvre, ou elle faisait leurs lits. Dès 
qu'il tombait quelqu'un malade es environs de son séjour, on 
la venait avertir selon l'ordonnance qu'elle en avait faite, si bien 
qu'elle savait tous les alités et les qualités du mal de chacun, où 
elle lâchait d'apporter les remèdes convenables. Le courage 
charitable du saint homme Tobie avait, ce semble, repris une 
nouvelle naissance en cette généreuse dame; car de ses propres 
mains elle lavait et ensevelissait les corps morts de tous ceux qui 
décédaient en sa paroisse; elle demeurait autant qu'elle pouvait 
auprès des moribonds; mais quand ils décédaient en son 
absence, on fallait promptement quérir; aucun de la maison 
n'eût osé ensevelir la personne défunte, et disait, par respect : 
c'est le droit de Madame la sainte baronne, leur ayant demandé 
cette grâce , en échange du soin qu'elle prenait des malades du- 
rant leurs maladies. 

Pour finir le discours des offices généraux et quotidiens que 
celte vraie veuve rendait aux pauvres, il faut encore dire ce 
mot : elle avait des habits de réserve pour les pauvres, et quand 
il en venait à elle de tout misérables., dnlleux et pleins de ver- 
mine, elle leur faisait mettre des habits qu'elle tenait tout faits, 
et prenant les haillons que les pauvres posaient, elle les fai- 
sait bouillir dans de l'eau pour en ôter la vermine, et de ses 
propres mains elle les recousait et rapiéçait. Quand les habits 
des pauvres n'avaient point de vermine, mais que seulement 

6 



82 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

ils étaient déchirés, ou l'a vue souvent, avec dés fausses 
manches et un tablier blanc devant elle, étendre ces habits sur 
sa table et les vergefer , faisant encore de même 'après les avoir 
raccommodés pour les rendre plus propres aux pauvres. 



CHAPITRE XIX. 



DEUX EXEMPLES NOTABLES DE SON INCOMPARABLE CHARITÉ A SERVIR 

LES MALADES. 



Non-seulement cette Thabila de nos jours avait donné com- 
mission qu'on l'avertît de ceux qui tombaient malades dans les 
maisons, mais avait donné charge expresse qu'on lui amenât 
les pauvres que l'on trouverait par les champs et le long des 
buissons, ayant une compassion toute particulière pour ces 
créatures délaissées qui servent de jouet à la misère. Les paysans 
étaient fort fidèles à lui obéir en cela, et, trouvant quelque 
pauvre misérable, ils le lui amenaient aussi franchement qu'on 
amènerait un fils chez son père, et elle le recevait avec plus de 
joie véritable qu'un avaricieux ne recevrait son trésor; aussi 
était-ce celui de son cœur de servir Dieu es choses les plus 
répugnantes à la nature. 

Une fois, entre autres, un bon paysan, revenant du marché 
d'Aulun, trouva auprès d'un buisson un pauvre garçon tout 
ladre, et lequel, ayant la haute radie, était abandonné de tous; 
le bonhomme met pied à terre et le charge sur sa mouture pour 
en faire un présent à la fervente baronne, laquelle, avec une 
joie extraordinaire, mit ce pauvre garçon dans un lit qu'elle 
avait toujours prêt pour les pauvres au lieu où elle les servait; 
et, ayant fait un paquet de ses haillons pour les nettoyer de la 
vermine, prit des ciseaux, et, de ses propres mains, tondit et 
huila celte tète radieuse, lui mit un bonnet bien blanc, et alla 
elle-même brûler ses cheveux, sans vouloir permettre qu'au- 

c. 






84 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

cime de ses servantes les touchât. Le long temps que ce pauvre 
garçon avait demeuré sans manger était cause qu'il lui en fallait 
donner peu et souvent; celle charitable nourrice des pauvres 
s'y assujettissait , et le paissait de sa propre main ; d'ordinaire, 
elle allait le visiter trois ou quatre fois le jour, engraissant au 
moins deux fois le jour, sans y manquer, sa tête racheuse, et 
nettoyant sa ladrerie. 

Quand il arrivait que des justes devoirs la retenaient proche 
de son beau-père, ou dans l'entretien de quelque compagnie si 
honorable et digne de respect qu'elle ne se pût dégager sans 
incivilité, elle envoyait une de ses servantes porter le repas à ce 
pauvre garçon; la fille, qui n'était pas duite à la mortification 
comme sa maîtresse, posait promptement vers le malade ce 
qu'elle lui portait, et se retirait sur-le-champ, se bouchant le 
nez ; nous l'avons appris , de la propre bouche de cette fille, qui 
nous disait que ce pauvre se mettait à pleurer et disait : « Quand 
« Madame vient, elle ne se bouche jamais le nez, elle s'assied 
» proche de moi et m'instruit pour mon salut; mais, quand elle 
» ne peut venir, tous les autres m'abandonnent. » Après qu'elle 
eut rendu ses fidèles services à ce pauvre, plusieurs mois durant, 
il plut à Dieu de l'appeler pour être un ami de réception à sa 
bienfaitrice dans les Tabernacles éternels, Elle le veilla les nuits 
entières, lui fit recevoir les derniers sacrements. Quand il vou- 
lut expirer, il se tourna contre elle, les mains jointes, lui 
demandant sa bénédiction ; elle la lui donna, et l'embrassant, 
lui dit ces propres paroles : «Va, mon enfant, avec conGance 
» en Dieu : tu seras porté, avec plus d'avantage que le Lazare, 
» par les mains des anges, au lieu du repos. » Non contente de 
l'avoir servi vivant, elle se mit en devoir de le laver et ense- 
velir; ce que voyant, un cousin de M. de Chantai l'en voulut 
empêcher, et lui dit, entre autres choses, qu'en l'ancienne Loi, 
celui qui touchait un ladre était immonde, et que véritable- 
ment celle loi-là n'était point abolie enlre les personnes sages, 



CHAPITRE XIX. 85 

ajoutant plusieurs paroles de colère et de mépris de lui voir 
faire cette action. Elle fit semblant de n'ouïr point ce qui la 
lançait si àprcment, et, reprenant simplement ce qu'il avait dit 
de l'ancienne Loi, elle l'assura que depuis qu'elle avait su que 
l'Ecriture dit de Notre-Seigneur, qu'il avait été vu en sa Pas- 
sion comme un lépreux, elle n'avait plus eu d'horreur d'autre 
lèpre que de celle du péché, lequel n'a point d'autre remède que 
l'application du sang du Sauveur. Après cette sage réponse, elle 
continua, sans se laisser divertir, de laver ce pauvre corps, l'en- 
sevelit, assista à son enterrement et fit faire des prières pour le 
repos de son âme. En telle rencontre, elle était profondément 
arrêtée à ruminer ce verset de David : Que Dieu élève le pauvre 
de la fiente, et le fait asseoir parmi les princes de son peuple au 
royaume céleste. 

A peine notre sainte veuve avait rendu les derniers devoirs 
chrétiens à ce pauvre ladre, que Dieu lui fournit une autre 
occasion d'exercer sa longanime charité. Il y avait, proche de 
Montelon, une honnête et fort jolie femme, laquelle, pour 
complaire à son mari, coupa une verrue qu'elle avait sur le nez; 
mais la coupa si mal à propos que soudain il lui vint un cancer, 
lequel, en peu de temps, lui mangea le bout du nez, et la ren- 
dit si laide, que son mari, infidèle aux promesses conjugales, 
fit divorce avec elle. Quand celte pauvre femme se vit délaissée, 
elle eut recours à l'asile ordinaire où tous les misérables trou- 
vaient un refuge charitable. Soudain la dévote baronne se mit à 
panser ce cancer qui mangeait avec une grande activité ce 
pauvre visage, allant, sans y manquer, trois fois le jour dans 
la petite chambre de cette femme; mais, comme le cancer était 
malin, elle ne put empêcher que, se jetant aux joues et au 
front, il ne décharnàt tellement ce visage que c'était une chose 
effroyable à voir et. insupportable à sentir; aussi la pauvre femme 
était séquestrée dans une méchante petite chambre où personne 
ne voulait entrer que la charitable baronne, qui lui continua 






86 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

son service journalier près de trois ans et demi , durant lesquels 
le cancer, ayant tout à fait décharné les joues, les dents, les 
mâchoires, monta jusqu'aux oreilles et descendit jusqu'au-des- 
sous du menton, lui mangeant tout au long du cou; en sorte 
que le visage de cette femme n'avait non plus de forme humaine 
qu'une tête de mort, excepté les yeux, qui lui roulaient dans 
la tête et qui la rendaient plus effroyable. 

Il n'est pas croyable les inventions que les parents de feu le 
baron de Chantai trouvèrent pour détourner celte sainte veuve 
du service de celte femme, sans en pouvoir venir à bout; ils 
en avertirent M. le président Frémyot, son père, la taxant d'une 
grande imprudence. Ce bon père qui, en tout autre sujet, 
n'avait jamais eu que débonnairelé pour sa chère fille, cette fois 
ici lui écrivit une lettre de correction fort pressante, lui disant 
que sa dévotion était non-seulement indiscrète, mais déshono- 
rable à ses parents et préjudiciable à ses enfants, et finissait sa 
lettre par ces mots : « En vertu de toute l'autorité et le pouvoir 
» qu'un père a sur sa fille, je vous défends de ne plus toucher 
» cette femme chancreuse ; que si vous ne vous souciez pas de 
» vous-même, ayez pitié de ces quatre beaux enfants que Dieu 
» vous a laissés et desquels il vous fera rendre compte. » Ce 
commandement toucha fort la vertueuse veuve, laquelle, comme 
elle avait commencé et persévéré si longtemps à servir cette 
pauvre créature par dévotion véritable et non opiniâtre , elle 
discontinua par abnégation et obéissance filiale, bien qu'elle ne 
laissâtpas de préparer toujours, trois fois le jour, ce qu'il fallait 
pour panser sa malade, et le lui portait en sa chambre, s'abste- 
nant seulement de la toucher, Monsieur son père ne lui ayant 
spécifié que cela en sa défense. 

Cette pauvre femme, depuis que la sainte veuve ne lui appli- 
qua plus les remèdes de sa propre main, ne vécut qu'environ 
trois semaines; il est vrai qu'elle ne pouvait naturellement aller 
guère plus loin. Sa misère était parvenue jusqu'à ce point que 



CHAPITRE XIX. 87 

le chancre lui délachait les mâchoires, et lui avait fait un trou 
au gosier par lequel elle prenait un peu d'aliment que la ver- 
tueuse dame lui distillait par là, dans l'estomac, avec un bibe- 
ron. Elle ne pouvait plus former ses paroles, parce que son 
souffle lui sortait par ce trou du gosier avec un bruit pitoyable; 
par où l'on voit s'il ne fallait pas une force plus qu'humaine 
pour persévérer si longtemps à servir cette pauvre créature, 
laquelle, se voyant mourir, avait un extrême regret que ce fût 
sans communier ; mais la charitable mère de son corps le fut 
encore de son âme, trouvant invention et obtenant du curé qu'il 
lui portât, par ce trou du gosier, une petite particule de la sainte 
hostie, avec des pincettes d'argent qu'elle fit faire exprès. Ce 
qui étant fait, la bonne femme décéda doucement et chrétien- 
nement, environ demi-quart d'heure après cette heureuse com- 
munion. A peine cette bonne femme fut-elle ensevelie, que l'on 
amena à notre Bienheureuse Mère un pauvre vieux homme tout 
couvert de gale et de furoncles, qu'elle garda et pansa pendant 
dix mois, et enfin, l'ensevelit de ses propres mains. 

Il est à noter qu'elle a été huit ans entiers , c'est-à-dire depuis 
la fin de sa première année de veuvage, jusqu'à son entrée 
pour commencer notre Congrégation, que, outre les pauvres 
qui la venaient trouver pour être pansés, et ceux qu'elle allait 
chercher dans leurs maisons, elle en avait toujours un en son 
petit déparlement, chez son beau-père, pour l'exercice conti- 
nuel de sa charité. Et ne se peut dire le tendre amour qu'elle 
témoignait pour les pauvres, depuis le jour de la fête de la très- 
sainte Trinité, 1604 , que, se promenant sur le soir proche du 
château, il vint à elle trois grands jeunes hommes de fort bonne 
mine lui demander l'aumône pour l'amour de Dieu; ne se trou- 
vant rien sur elle propre à leur donner, qu'une petite bague 
qu'elle avait ôtée du petit doigt de M. le baron de Chantai, son 
mari, après sa mort, et qu'elle aimait fort pour l'amour du 
défunt, elle s'en dépouilla et la bailla au premier de ces pauvres, 



88 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

le priant que ce fût pour tous trois; ils lui dirent fort courtoi- 
sement qu'oui, qu'ils étaient bons amis, qu'il suffisait qu'elle 
eût donné l'aumône à l'un pour tous. A même temps qu'ils par- 
laient, elle fut saisie d'un grand mouvement de la divine pré- 
sence, et se jetant à leurs pieds, elle les leur baisa à tous trois; 
ils la laissèrent faire. S'étant relevée , ils prirent congé d'elle', 
qui ne sut jamais discerner de quel coté ils avaient tiré, mais 
demeura tellement amoureuse des pauvres, que, sur-le-champ, 
elle fit vœu à Dieu de ne jamais refuser l'aumône quand on la 
lui demanderait pour l'amour de Dieu, duquel l'infinie bonté, 
n'a point sa main libérale raccourcie, et pourrait bien avoir fait 
à sa dévote servante, en la personne de ces trois pauvres, la 
même faveur qu'il fil à Abraham en la personne de ces trois 
pèlerins en la bonne vallée de Mambré. 



CHAPITRE XX. 



COMME ELLE VOULUT, PAR REVERENCE , FILER LES HABITS DE NOTRE 
BIENHEUREUX PERE, ET COMME ELLE FUT GUÉRIE D'UNE MALADIE. 



Non-seulement celte grande servante de Dieu s'occupait aux 
choses hautes et fortes, mais ses doigts tournaient le fuseau; 
car, outre le travail qu'elle prenait autour des pauvres et pour 
l'ornement des autels des églises de son voisinage, elle fut inspi- 
rée de filer une pièce de serge pour faire un habit à notre Bien- 
heureux Père, espérant qu'à l'avenir elle lui filerait tous ceux 
qu'il userait. L'année 1G06, elle lui envoya pour étrennes une 
pièce de serge qu'elle avait filée et fait teindre en violet, avec 
prière instante à ce saint Prélat de donner aux pauvres la valeur 
de son ouvrage. Sur quoi le Bienheureux lui fit réponse : « Oui, 
» ma très-chère fille, j'approuve que vous fassiez des ouvrages 
" de vos mains, quand rien de plus grand ne vous occupe, et 
» que votre travail soit destiné aux autels ou aux pauvres, mais 
» non pas que ce soit avec si grande rigueur que, s'il vous 
» advient de faire quelque chose pour vous ou les vôtres, vous 
» vouliez pour cela vous conlraindre de donner aux pauvres la 
» valeur; il faut partout que la sainte liberté d'esprit règne. Or 
» sus, j'ai ri, mais de bon cœur, voyant votre dessein que votre 
» serge serve à mon usage et que je donne sa valeur aux pau- 
» vres; mais, qui me l'estimera en sa juste valeur? car si je 
» voulais donner aux pauvres son prix, selon ce que je l'esti- 
» merais, je n'aurais pas cela vaillant, je vous en assure; jamais 
« vêlement ne me tint si chaud que celui-là, dont la chaleur 



tam 



90 VIE DE SAINTE CHANTAI,. 

» passera jusqu'au cœur, et ne penserai pas qu'il soit violet, 
»mais pourprin et écarlatin, puisqu'il sera, ce me semble,' 
» teint en charité. Or sus donc, soit fait pour une fois; car^ 
» sachez que je ne fais pas tous les ans des habits, ains seule- 
»• ment selon la nécessité ; pour les autres années, nous trouve- 
» rons moyen d'employer vos travaux selon votre désir. » 

Après cela, ce Bienheureux Prélat enseigne à cette sainte ou- 
vrière à travailler à une quenouille mystique, lui faisant mettre, 
comme à la sacrée bergère du Cantique, la croix de Notre-Sei- 
gneur à son côté gauche, et considérer que la laine de l'inno- 
cent Agneau Jésus y est précieusement liée; c'est-à-dire ses 
mérites, ses exemples et les mystères de sa sainte croix. Elle 
filait continuellement à cette sainte quenouille, par considéra- 
tions, aspirations et bons exercices, et par une imitation soi- 
gneuse du Fils de Dieu, elle tirait dans le fuseau de son cœur 
toute celte blanche et délicate laine; et, comme lui avait pré- 
dit le Bienheureux, elle s'en est fait un drap qui l'a couverte, 
et l'a gardée du froid des neiges et des frimas, de mille tenta- 
tions durant sa vie et de confusion au jour de son décès. « Filez, 
» filez votre quenouille, lui écrivait le saint Prélat, non point 
» avec ces grands et gros fuseaux, car vos doigts ne les sau- 
» raient manier, mais seulement selon votre portée , la patience, 
» l'abjection, la douceur de cœur, la résignation, la simplicité, 
» la charité des pauvres malades, le support des fâcheux. » 
Commençant tout de nouveau à filer la laine du divin Agneau , 
notre Bienheureux Père lui permit aussi de manger plus sou- 
vent sa divine chair, la faisant communier, dès cette année 
susdite, 1606, tous les jeudis, outre les dimanches et fêles 
commandées. 

Les vendanges de cette année-là étant venues, notre sainte 
ménagère se retira en son château de Bourbilly pour les faire 
faire. La dyssenterie se mit presque par toutes les maisons de 
ce lieu-là. Noire brave vendangeuse remit le soin de ses ven- 



CHAPITRE XX. 91 

danges à ses gens, ne se réservant quasi pour elle que celui de 
cueillir le raisin cyprin, allant chercher ce cher Epoux chez les 
pauvres malades, étant la plus contente du monde, se voyant 
en liberté avec son petit train de veuve. Jamais sœur de l'hôpital 
ne fut plus saintement embesognée. Tous les malins, devant le 
lever de l'aurore, et après avoir fait son heure d'oraison men- 
tale, elle s'en allait porter par les maisons du village ce qui 
était requis aux malades et nettoyer leurs immondices; avant 
que cela fût fait, il était temps d'ouïr messe, et de prendre un 
peu de réfection, après laquelle elle allait servir et consoler les 
malades des maisons plus écartées. Le soir venu, elle faisait de- 
rechef une visite des malades du village, d'où étant revenue, 
elle oyait le récit que l'homme qui avait charge de ses affaires 
lui faisait, ayant l'œil à tout; et jamais ses dévotions ne la ren- 
dirent moins vigilante à conserver et accroître les biens de ses 
enfants. Il lui est arrivé souvent, en ce temps-là, qu'étant 
retirée le soir en son oratoire, on la venait appeler pour assister 
des moribonds, et elle passait une partie de la nuit à genoux 
proche de leurs lits, soit à dire des prières pour eux, soit à 
les exhorter et servir. En sept semaines qu'elle demeura à 
Bourbilly, ceux qui étaient avec elle ont assuré qu'il ne se pas- 
sait jour qu'elle ne lavât et ensevelit deux et quelquefois trois 
ou quatre corps morts; celte maladie les emportant fort promp- 
lement et en grand nombre. 

L'esprit de cette sainte veuve était prompt, mais la chair 
faible et infirme, et, succombant enfin sous le faix , après avoir 
bien servi les autres, elle fut elle-même atteinte de la dyssen- 
terie et d'une fièvre continue, et malade en telle extrémité 
qu'elle crut de mourir de celte maladie ; dans celte pensée, elle 
se força d'écrire à son beau-père, pour lui demander pardon, 
et lui recommander ses orphelins. Le bon vieillard s'affligea si 
extrêmement de celte nouvelle, et toute la famille fut si fort 
troublée de l'appréhension de cette perte, que personne n'était 



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92 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

capable de consoler son compagnon ou sa compagne ; car, bien 
que notre Bienheureuse Mère souffrît beaucoup en la maison 
de son beau-père, ce n'était que par les menées et audaces d'une 
seule personne ; tout le reste la regardait comme une sainte ; 
mais la divine Providence est admirable de permettre qu'il y ait 
toujours quelque Sémeï pour persécuter ceux qui sont selon 
son cœur. 

Comme notre malade était une nuit dans la dernière extré- 
mité de sa maladie, il lui semblait qu'elle fût inspirée de faire 
un vœu à la sainte Vierge, ce qu'elle fit; et le matin se trouva 
saine et si parfaitement guérie, que, mettant promptement 
ordre aux affaires qui lui restaient, elle monta à cheval et s'en 
alla au grand pas à Montelon, pour ôter son beau-père de 
peine, et consoler ses enfants qui n'avaient fait que pleurer 
depuis cette triste nouvelle. Elle fut reçue avec une grande jubi- 
lation et comme une personne ressuscitée. 

En venant de Bourbilly à Montelon, elle avait trouvé une 
pauvre demoiselle, laquelle, avec son fils déjà grandelet, allait 
demandant l'aumône par le malheur de quelque désastre; elle 
les emmena avec elle , et demanda congé à son beau-père de les 
garder au logis, ce qu'il lui accordait quasi toujours en semblable 
rencontre, bien que parfois ce fût avec des paroles fâcheuses, 
selon l'assiette où la servante avait mis son esprit. Elle logea 
celle pauvre demoiselle qui était sur le penchant du précipice 
de l'hérésie, d'où elle la retira, et obtint encore de son beau- 
père de garder l'enfant à la maison. 



CHAPITRE XXI, 



DE SON SECOND VOYAGE EN SAVOIE , OU NOTRE BIENHEUREUX PÈRE 
LUI DONNA RÉSOLUTION A QUEL GENRE DE VIE DIEU LA DESTINAIT. 






Quoique cette fidèle servante de Noire-Seigneur ne cessât de 
faire des choses signalées pour le service de Dieu et du pro- 
chain , tout cela ne lui semhlait rien , si elle ne se donnait elle- 
même à Dieu, dans une vie toute retirée et hors du monde; et, 
parce que notre Bienheureux Père lui avait commandé de ne 
penser qu'à vivre saintement dans sa condition viduale, elle eut 
du scrupule de voir cette pensée et ce désir de la vie religieuse 
continuellement en son esprit; elle l'écrivit à notre Bienheu- 
reux Père, ajoutant ces mots : « Mais, mon Père, pensez-vous 
» pas que je quitte un jour, tout à fait et tout à plat , toutes les 
» choses de ce monde , pour suivre notre hon Dieu : hé ! ne me 
» le celez pas; mais, au moins, laissez-moi celte chère espé- 
» rauce. » Le Bienheureux lui fit réponse en ces termes : « Vous 
» trouvant plongée dans l'espérance d'entrer en religion, vous 
" avez eu peur d'avoir contrevenu à l'ohéissance; mais non, je 
" ne vous avais pas dit que vous n'en eussiez nulle espérance, 
» ni nulle pensée, mais que vous ne vous y amusassiez pas, n'y 
» ayant rien qui nous empêche tant de nous perfectionner en 
» notre vocation que d'aspirer à une autre; les enfants d'Israël 
» ne purent chanter en Bahylone, parce qu'ils pensaient en leur 
" pays. Mais moi, je voudrais que nous chantassions partout; 
» je vois votre désir d'être religieuse toujours plus grand. 
" doux Jésus! que vous dirai-je, ma très-chère fille ? Sa honte 



94 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» sait que j'ai souvent imploré sa grâce au saint sacrifice et ail— 
» leurs, et, non-seulement cela, mais j'y ai employé la dévo- 
» tion et les prières des autres meilleurs que moi; et qu'ai-je 
» appris, jusqu'à présent? qu'un jour, ma fille, vous devez tout 
» quitter; c'est-à-dire, afin que vous n'entendiez pas autrement 
» que moi, j'ai appris que je vous dois conseiller un jour de 
« tout quitter; je dit tout, mais que ce soit pour entrer dans 
» une religion, c'est grand cas; il ne m'est point encore 
» arrivé d'en être d'avis, et ne vois rien devant mes yeux qui 
» me convie à le désirer ; et sachez qu'en celte enquête , je me 
» suis tellement mis en indifférence de ma propre inclination, 
» pour chercher la volonté de Dieu, que jamais je ne le fis si 
» fort; néanmoins, jamais le oui ne s'est pu arrêter en mon 
» cœur, et le non s'y trouve avec beaucoup de fermeté; néan- 
» moins, la chose étant fort importante, donnez-moi du loisir 
» pour prier et faire prier, et encore faudra-l-il, avant que se 
» résoudre, nous parlera souhait. » 

Notre Bienheureuse Mère, parlant en confiance sur le sujet 
de ces paroles de notre saint Fondateur, dit : « L'espérance que 
» ce Bienheureux me donna, qu'un jour je quitterais le monde, 
. » me consola fort, et je m'essayais de disposer mon cœur selon 
« ses sacrés avis, au mieux qu'il m'était possible, quoique mes 
» tentations ne passassent point ; je demeurais comme mon 
» saint Conducteur m'avait enseigné, résignée es mains de 
» Dieu, lui offrant souvent le reste de mes jours, et le sup- 
" pliais qu'il les employât au genre de vie qui lui serait plus 
» agréable, ne laissant plus occuper mon esprit des vaines pro- 
» messes de tranquillité , de goût et de mérite de la vie reli- 
» gieuse; mais je tâchais de lui offrir mon cœur tout vide de 
» toute autre affection, que de son pur et chaste amour et 
» d'obéir. » 

Comme notre Bienheureux lui avait écrit qu'il fallait encore 
se voir, avant que prendre une résolution finale , environ les 



CHAPITRE XXI. 95 

fêtes de Pentecôte, de l'année 1607, elle se rendit à Annecy ', 
pour recevoir Je Saint-Esprit par les mains de ce grand et apo- 
stolique Pasteur, le Bienheureux François de Sales. Parlant de 
ce voyage à une personne de confiance, elle dit : « J'allai trou- 
» ver ce Bienheureux Prélat avec la plus grande indifférence qui 
» me fut possible, sans aucun désir que d'embrasser fidèlement 
» ce que Dieu m'ordonnerait par son entremise, avec une ferme 
» confiance que ce serait selon la divine volonté , à laquelle seule 
» j'avais toujours mon affection. J'arrivai vers ce saint Père de 
» mon àme quatre ou cinq jours avant la Pentecôte, pendant 
» lequel temps il me parla beaucoup, me fit rendre compte de 
» tout ce qui s'était passé et se passait en mon àme, sans 
» rien me déclarer de ses desseins, mais seulement me disait 
» de bien prier Dieu, et me remettre entièrement entre ses bé- 
» nites mains; ce que je tâchais de faire incessamment. » 

Ce Bienheureux Père la laissa en cet état jusqu'au lendemain 
de la Pentecôte, que voyant le vaisseau du cœur de cette vraie 
veuve vide dès si longtemps de toutes autres affections que de 
celle d'être toute à Dieu, il le voulut remplir de l'huile salu- 
taire d'une douce consolation, et, l'ayant retirée après la sainte 
messe, avec un visage grave et sérieux, et une façon de per- 
sonne tout engloutie en Dieu, il lui dit : « Hé bien! ma fille, 
"je suis résolu de ce que je veux faire de vous. — Et moi, 
» dit-elle, Monseigneur et mon Père, je suis résolue d'obéir. » 
Sur cela, elle se mit à genoux. Le Bienheureux l'y laissa, et se 
tint debout à deux pas d'elle : « Oui-dà, lui répondit-il ; or sus, 
" il faut entrer à Sainte-Claire. — Mon Père, dit-elle, je suis 

Annecy, ville de Savoie (département de la Haute-Savoie), à sept lieues 
de Genève, huit de Chambéry, au bas d'un lac qui a trois lieues de long sur 
une et demie de large. Lapopulation (en 1874), 12,000 âmes. Les hérétiques 
s' étant rendus maîtres de Genève, au seizième siècle, et en ayant cliassé leur 
evèque, le siège épiscopal fut transporté à Annecy. Saint François de Sales 
est le second évéquede Genève qui y ait réside. 






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96 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» toute prête; — - Non , dit-il, vous n'êtes pas assez robuste, il 
» faut être sœur de l'hôpital de Beaune. — Tout ce qu'il vous 
ii plaira. — Ce n'est pas encore ce que je veux, dit-il, il faut 
«être Carmélite. — Je suis prête d'obéir « , répondit -elle. 
Ensuite il lui proposa diverses autres conditions pour l'éprou- 
ver, et il trouva que c'était une cire amollie par la chaleur 
divine, et disposée à recevoir toutes les formes d'une vie reli- 
gieuse telle qu'il lui plairait de lui imposer. Enfin, il lui dit 
que ce n'était point en toutes ces manières de vie, dont il lui 
avait parlé, que Dieu la voulait, et là-dessus lui déclara fort 
amplement le dessein qu'il avait de notre cher Institut, ce A cette 
» proposition, dit notre Bienheureuse Mère, je sentis soudain 
» une grande correspondance intérieure, avec une douce satis- 
» faction et lumière, qui m'assurait que cela était la volonté de 
» Dieu, ce que je n'avais point senti aux autres propositions, 
» quoique mon âme y fût entièrement soumise. » 

Or, notre Bienheureux Père était si ferme en ce dessein du 
commencement de notre petite Congrégation, que sa résolution 
en était inébranlable , par la certitude que Dieu lui avait don- 
née, que c'était le dessein et l'œuvre de sa seule Majesté , et 
disait à notre Bienheureuse Mère et Fondatrice : « Ma fille, cou- 
» rage! toutes choses concourent à affermir ce projet en mon 
» âme; j'y vois de grandes difficultés pour l'exécution, et n'y 
» vois goutte pour les démêler; mais je m'assure que la divine 
» Providence le fera par des moyens inconnus aux créatures.» 

Deux choses semblaient difficiles à ce saint Prélat par-dessus 
toutes les autres; l'une de déprendre notre Bienheureuse Mère 
de tant de mains qui la tenaient arrêtée au monde, auprès d'un 
père et d'un beau-père, tous deux fort âgés, et à la tutelle de 
quatre enfants fort jeunes; l'autre, de faire la première maison 
de l'Institut en celte ville d'Annecy, où Dieu lui avait fait voir 
la source d'une fontaine d'eau douce , petite en son commence- 
ment, mais qui produisit plusieurs beaux et grands ruisseaux. 



CHAPITRE XXI. 07 

«Certes, dit notre Bienheureuse Mère, j'étais bien du senti- 
» ment de notre saint Fondateur, qu'il y aurait de Ja difficulté 
» de m'arracher d'entre mes proches, mais je voyais une totale 
» nécessité que cette nouvelle vigne, étant plantée au terroir de 
» l'Eglise, fût proche de son bienheureux plantateur, afin que 
» sa soigneuse main pût venir tous les jours en icelle planter et 
» arracher ce que le divin Père de famille lui ferait connaître 
» pour le mieux, et ce Bienheureux me dit un jour, en nous 
«promenant ensemble dans sa salle: Ma fille, pins je pense, 
» et plus je suis ferme en cette résolution; il faut planter dans 
» notre petit Annecy le germe de notre Congrégation, car ce 
» sera un arbre qui étendra ses branches par tout le monde; il 
» sera très-bon que sa racine soit plantée bien bas entre nos 
» montagnes. » 

Ce saint Prélat avait des grands desseins pour cette œuvre, 
mais il en laissait le soin à la céleste Providence, se tenant en 
paix et sans empressement, attendant l'ordre que sa divine 
sagesse ordonnerait que l'on tînt pour cela; aussi y pourvut-elle 
par un expédient bien éloigné de la prévoyance humaine, ainsi 
que nous allons voir au chapitre suivant. 



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CHAPITRE XXII. 



PROPOSITION DU MARIAGE DE MADEMOISELLE DE CHANTAL AVEC M. LE 
BARON DE THORENS, ET DE LA MORT DE LA JEUNE SOEUR DE NOTRE 
BIENHEUREUX PÈRE. 



Nos saints Fondateur et Fondatrice ne pensaient pas exécuter 
le dessein de notre Institut au moins de six ou sept ans, à cause 
du bas âge des trois filles de notre Bienheureuse Mère ; mais il 
arriva que le jour de la Fête-Dieu, cette sainte veuve revenant 
de la procession du Très-Saint-Sacrement, et se trouvant fort 
lasse , elle voulut monter en la chambre où elle couchait, pour 
reprendre un peu d'haleine, attendant que notre Bienheureux 
Père , qui avait porté le Saint-Sacrement par la ville , fût prêt 
pour dîner: comme l'on vit qu'elle montait l'escalier, plusieurs 
gentilshommes qui étaient là s'avancèrent pour lui aider ; elle 
les remercia; mais voyant que M. le baron de Thorens, frère 
de notre Bienheureux Père, ne laissait pas de la suivre : « Vrai- 
» ment, dit-elle en souriant, je veux bien celui-ci pour mon 
» partage. » Ce qu'elle dit tout simplement sans aucune pensée 
ni dessein que l'agrément universel qu'elle avait pour tous ceux 
qui appartenaient à notre Bienheureux Père. Néanmoins ces pa- 
roles furent recueillies et rapportées à madame de Boisy, mère 
de notre Bienheureux Père, laquelle pria instamment son saint 
fils de faire expliquer notre Bienheureuse Mère, et entra dans 
une telle passion que le baron de Thorens, son fils, épousât 
mademoiselle de Chantai, fille aînée de notre Bienheureuse 
Mère, qu'elle ne donna cesse à notre Bienheureux Père qu'il 



CHAPITRE XXII. 99 

ne lui en eût porté les paroles , et mit ordre qu'après le repas 
ils fussent laissés eux trois tous seuls pour mettre le discours 
sur le tapis. 

Notre Bienheureux Père avait de la répugnance de parler de 
telles affaires; mais d'éconduire sa bonne mère, c'eût été la 
mettre en inquiétude ; il commença donc à dire sur quoi cette 
bonne dame avait bâti ce puissant désir : « Jamais, dit notre 
» Bienheureuse Mère , je ne me trouvai en un tel élonnement 
» qu'à cette proposition , se présentant d'abord à mon esprit des 
» difficultés impossibles à vaincre pour ce mariage. » Néan- 
moins, elle ne fit point paraître son étonnement; au contraire, 
témoigna toute sorte de gratitude et de reconnaissance à la 
bonne dame de Boisy, qui la voulut d'abord engager de paroles ; 
mais elle se tenait fort humblement sur ses gardes, prévoyant 
combien il fâcherait aux deux grands-pères de cette petite de la 
voir sortir de France. 

Durant le séjour que notre sainte veuve faisait chez notre 
Bienheureux Père, quantité de dames, filles spirituelles de ce 
Bienheureux, la venaient visiter, et s'en retournaient pleines 
d'édification. D'autres y venaient par curiosité, sachant que c'é- 
tait une dame de qualité. Envers celles qui étaient mondaines, 
elle se tenait avec plus de réserve , et parlait avec tant d'efficace 
du malheur où conduit la mondanité, que plusieurs, au sortir 
de son entretien, allaient se vêtir avec plus de décence et mo- 
destie , ce qu'elles ont toujours fait depuis. D'autres ôtèrent 
leurs pendants d'oreilles, et depuis, non-seulement n'en portè- 
rent plus, mais nous savons qu'il y en eut qui ne permirent pas 
même depuis à leurs filles d'en porter, ni de se poudrer les 
cheveux, ni même d'aller au bal, tant le discours de celle sainte 
veuve les avait solidement et efficacement touchées. 

Ce voyage ici fut plus long que les autres, et aussi plus utile 
et de plus grande consolation, laquelle il fallait interrompre; 
après l'octave du Saint-Sacrement, notre Bienheureuse Mère 

7. 



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100 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

s'en retourna toute contente de savoir à quelle vocation le ciel 
la destinait. Elle s'en était retournée avec dessein de prendre 
au Puy d'Orbe la plus jeune sœur de notre Bienheureux Père, 
qui y était ; mais il fallut attendre encore quelques mois , ne la 
pouvant sitôt dégager; ce qui fâchait bien madame de Boisy, 
laquelle avait ardent désir que sa fille fût avec notre Bienheu- 
reuse Mère, où enfin elle alla, et, après quelques mois de séjour, 
mourut. Cette jeune demoiselle était grandement accomplie de 
corps et d'esprit ; c'était la première créature que notre Bien- 
heureux Père eût baptisée ; il était son père spirituel, et l'ai- 
mait uniquement, disant qu'il espérait d'en faire quelque chose 
de bien bon pour le service de Dieu, tout cela la rendait infini- 
ment chère à notre Bienheureuse Mère; elle l'honorait comme 
sa sœur, et la chérissait comme son propre enfant. Dieu, qui 
se plaît à mortifier pour vivifier, frappa la jeune demoiselle 
d'une fièvre et d'une dyssenterie ; il serait superflu de dire 
avec quel soin notre Bienheureuse Mère la fit servir, et la servit 
elle-même, étant sa principale infirmière; tous ses soins ne 
purent reculer la jeune demoiselle du tombeau. Elle décéda le 
8 octobre 1607, âgée d'environ quinze ans. 

Au même moment de ce décès , qui affligeait plus qu'il ne se 
peut dire notre Bienheureuse Mère, Dieu lui inspira de faire 
vœu de donner une de ses filles à la maison de Sales, à la place 
de la défunte, devant le corps de laquelle se mettant à genoux, 
elle fit son vœu. « Pendant que je le prononçai, dit-elle, la di- 
» vine Bonté me consola, et m'y fit voir que de donner une de 
» mes filles à la maison de Sales, c'était le moyen que la 
» Providence avait choisi pour faciliter ma retraite en Sa- 
» voie , et m'y servir de planche et de prétexte. » Elle lava le 
corps innocent de celle jeune trépassée, autant de l'eau de 
ses larmes que d'autres % et après lui avoir rendu les derniers 
devoirs, elle avertit notre Bienheureux Père de ce décès; et il 
lui écrivit une très-belle lettre sur icelui; entre autres choses, il 



CHAPITRE XXII. 101 

la reprend de ce qu'elle avait offert à Dieu sa vie, et celle de 
quelqu'un de ses enfants en échange de celle de la défunte : 
«Ma fdle, lui dit-il, il ne faut pas seulement agréer que Dieu 
» nous frappe, mais il faut acquiescer que ce soit sur l'endroit 
» qu'il lui plaira. David offrait sa vie pour celle de son Absalon; 
» mais c'est parce qu'il mourait perdu ; je vous vois avec votre 
» cœur vigoureux qui aime et qui veut puissamment, et je lui 
» en sais bon gré, car ces cœurs à demi morts, à quoi sont-ils 
') bons? Il faut que vous fassiez toutes les semaines, une fois, 
« un exercice particulier d'aimer la volonté de Dieu plus que 
« nulle autre chose, et cela, non-seulement aux occasions sup- 
» portables , mais aux plus insupportables. » 

Dès que notre Bienheureuse Mère eut reçu cet avis, elle en- 
treprit l'exercice de l'amour à la volonté de Dieu, et avait écrit 
les paroles suivantes sur son livret, pour les lire tous les jours, 
soir et matin : « Seigneur Jésus ! je ne veux plus de choix, 
» touchez quelle corde de mon luth qu'il vous plaira, à jamais 
» et pour jamais il ne sonnera que celte seule harmonie. Oui, 
«Seigneur Jésus! sans si, sans mais, sans exception, votre 
» volonté soit faite sur père, sur enfants, sur toutes choses et 
» sur moi-même. » Or, comme elle avait connu que c'était la 
volonté de Dieu qu'elle donnât une de ses filles à la maison de 
Sales , elle ne différa guère à en donner ouverture à Messieurs 
ses parents, et alla elle-même à Dijon pour dire filialement à 
Monsieur le président son père, comme dans la douleur extrême 
qu'elle avait eue de la mort de mademoiselle de Sales, elle avait 
fait vœu de donner une de ses filles à cette maison-là. « Mon 
» bon père, dit-elle, fut fort surpris de cette nouvelle, et m'ap- 
» porta beaucoup de raisons pour anéantir ma proposition ; 
» néanmoins, Dieu me fit la grâce de tenir si ferme sur le point 
» de ma conscience qui était engagée , qu'il s'y accorda, et pesa 
» avec grand respect l'honneur et bonheur que c'était à nos 
» maisons, d'être alliées à notre Bienheureux Père, qu'il hono- 



■ 



102 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» rait comme un vrai homme de Dieu. » Cette prudente femme, 
pour mieux nouer son affaire, fit tant qu'elle tira une lettre du 
président son père au saint Prélat, par laquelle il lui témoignait 
combien il était content du vœu qu'avait fait notre Bienheureuse 
Mère, ajoutant au bas de sa lettre ces paroles : «Mais il faut 
» que je confesse, Monseigneur, que jamais d'autres forces que 
» celles que Dieu a données à la baronne de Chantai , ma fille, 
» n'eussent su tirer cette petite de dessus mes genoux , d'entre 
» mes bras, ni de devant mes yeux. » 

Quand M. le président Frémyot fut gagné, tout ne fut pas 
fait. Les parents du côté paternel furent d'autant plus diffi- 
ciles qu'ils n'avaient pas si particulière connaissance de notre 
Bienheureux Père, et refusaient tout à fait de mettre cette chère 
fille en Savoie, et de faire une alliance si loin. Néanmoins, Dieu 
donna tant d'efficace aux paroles de sa fidèle servante, que petit 
à petit avec une longue patience elle les gagna tous. Je dis avec 
une longue patience, d'autant qu'il s'écoula près de deux ans à 
traiter ce mariage ; il est vrai qu'elle attendait aussi que sa fille 
eût onze ans, pour la faire épouser. Ce retardement était si pé- 
nible à madame de Boisy, que notre Bienheureux Père écrivait 
une fois à notre Bienheureuse Mère : « Je vous assure que ma 
» mère est dans une telle impatience d'être mère d'une fille que 
» vous lui avez donnée, que les continuelles presses qu'elle m'en 
» fait, me bailleraient avec elle de l'inquiétude, si je ne me 
» souvenais de l'édifice auquel je travaille, qui est de bien éta- 
» blir mon âme dans une constante paix ; Dieu m'est à témoin 
» combien je désire cette belle-sœur, et comme elle me sera 
» chère; non, je ne penserai point que ce soit ma belle-sœur, 
» elle me sera plus que sœur et plus que fille, mais pour cela se 
» faut-il empresser?" 

Au mois d'octobre 1608, notre Bienheureux Père et M. de 
Thorens allèrent en Bourgogne pour voir mademoiselle deChantal, 
et être vus des parents qui, tous, furent ravis de joie de cette 



CHAPITRE XXII. lo:{ 

alliance, et le mois de février d'après, le contrat de mariage fut 
passé, ce qui donnait une grande joie à notre Bienheureuse 
Mère; mais Dieu qui voulait que toutes ces douceurs fussent 
entremêlées de quelque amertume, permit qu'après ce bon 
succès l'ennemi l'attaquàtde violentes tentations, contre lechoix 
que notre Bienheureux l'ère avait fait de sa vocation. «O Dieu , 
s dit-elle une fois, que cette secousse me fut rude ! je n'y ap- 
» pliquais aucun remède que de prendre la croix de Xotre-Sei- 
» gneur, et me disais à moi-même : Fille de peu de foi, que 
» crains-tu? qu'appréhendes-tu? Je marche sur les vents et les 
b flots, mais c'est avec Jésus-Christ. •• Elle écrivit sa peine et 
son remède à notre Bienheureux Père, qui lui fit réponse qu'elle 
ne craignit point, que tandis qu'elle aurait ainsi la croix entre 
ses bras, l'ennemi était sous ses pieds. 







I 



CHAPITRE XXIII. 

DE SON TROISIÈME VOYAGE EX SAVOIE, ET DE SES RÉSISTANCES 
A S'ENGAGER AU MONDE. 



II arrive souvent que , par la malice des méchants , la bonté des 
justes est plus clairement reconnue. La servante qui tenait le 
dessus chez le beau-père de notre Bienheureuse, envenimée de 
ce qu'elle mariait sa fille aînée si jeune, parce qu'elle n'avait pu 
tenir la promesse qu'elle avait faite à un gentilhomme du pays, 
de le favoriser auprès du grand-père , et que le contrat était passé 
avec M. de Thorens, pour se venger, renversa tellement l'esprit 
du bon vieillard contre sa sainte belle-fille, par des faux rapports, 
qu'il envoya un homme exprès à Dijon, pour faire ses plaintes à 
.Monsieur le président , son père , lequel ayant écrit à cette chère 
fille les plaintes que l'on faisait d'elle, elle crut être obligée de 
lui découvrir quelque chose de ce qu'elle souffrait là dedans de- 
puis environ sept ans. Le bon président en fut tellement touché, 
et ravi de la vertu de sa fille qui ne lui avait jamais donné le 
moindre signe de sa longue souffrance, qu'il en passa la nuit sans 
dormir, et dès l'aube du jour lui envoya un homme exprès avec 
une lettre la plus amoureusement paternelle qu'il était possible , 
tant pour la blâmer de lui avoir celé ses douleurs, que pour lui 
dire qu'absolument il voulait la retirer de là, dont elle s'excusa 
modestement, mais prit toutefois cette occasion favorable pour 
obtenir ses permissions, tant de ce bon père que de son beau- 
père, pour venir passer à Annecy le carême qui était tout proche, 
prenant pour prétexte l'ardent désir que madame de Boisy avait 



CHAPITRE XXIII. 105 

de voir sa fille promise au baron de Thorens ; mais il est vrai 
que sa principale intention était de venir conclure le temps de 
notre établissement, et ouïr les sermons de notre Bienheureux 
Père, qui prêchait le carême à son cher peuple d'Annecy. 

Elle arriva donc en cette ville, la première semaine de carême 
1609, amenant avec elle sa fille aînée promise au baron de 
Thorens, et sa seconde; on les trouvait si aimahles, si bien 
nourries et si modestes, que l'on se pressait dans les églises et 
dans les maisons pour les voir. Surtout la bonne dame de Boisy 
était si embesognéede sa belle-fille prétendue, qu'elle eût voulu 
la garder dès lors, mais il n'était pas expédient. Le séjour du 
carême que notre Bienheureuse Mère fit dans cette ville d'An- 
necy, la mit en grande réputation, et fut très-utile aux dames, 
filles spirituelles de notre Bienheureux Père. Elle assistait assi- 
dûment à tous les offices de la cathédrale, et eût voulu, comme 
une autre sainte Monique , être toujours dans l'église de ce grand 
et doux Ambroise de ce siècle. De dire qu'elle ne perdait point 
de ses sermons publics, ni des exhortations particulières, ce se- 
rait chose superflue; de même, elle était assidue aux exercices, 
stations et autres dévotions de foutes les confréries de la ville, 
qui sont en fort grand nombre. Le Jeudi saint, elle se vêtit de 
blanc, et le visage voilé comme les autres sœurs pénitentes de la 
Sainte-Croix, et assista à la procession générale qui se fait par 
toutes les églises de la ville, pour visiter le Saint-Sacrement qui 
y est exposé. Elle se commence sur les dix heures du soir, après 
un sermon. La sainte veuve, poursuivre le Sauveur en celte nuit 
douloureuse, avec peine aussi bien qu'avec dévotion, en met- 
tant son habit de pénitence , se mit secrètement nu-pieds , et alla 
comme cela par toute la ville. Le lendemain, elle reconfirma ses 
vœux entre les mains de notre Bienheureux Père, et écrivit sa 
reconfirmation en cette sorte : « Ce jour de la mort de mon Sau- 
" veur, 1609, je renouvelle mes vœux avec une nouvelle et toute 
" incomparable affection, voulant pour jamais mourir à moi- 



I 



I 









106 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» même et à toutes choses , pour vivre en l'obéissance de la di- 
» vine volonté, à laquelle je me consacre absolument et sans 
» réserve, pour lui obéir en la personne de Monseigneur de 
» Genève, mon très-bon Père spirituel; ainsi mon Sauveur m'aide 
» de sa grâce, et me reçoive, comme de tout mon cœur je me 
» donne à lui. Amen. Jeanne-Françoise Frémyot. » 

Les fêtes étant passées , et le saint Pasteur ayant donné à son 
peuple le bouquet de dévotion, la sainte veuve le mit au vase 
de son cœur, et toutes les résolutions finales étant prises, tant 
pour le mariage de mademoiselle de Chantai, que pour notre 
établissement, il fallut reprendre le chemin de Bourgogne, et 
dire le dernier adieu à la bonne dame de Boisy, laquelle mourut 
quelque temps après, avant que le mariage qu'elle avait tant 
souhaité fût fait. 

Notre Bienheureuse Mère arrivant à Dijon, fut reçue avec 
une joie nonpareilledu président son bon père, lequel, honorant 
notre saint Fondateur comme un saint, ne se pouvait lasser d'en 
ouïr parler et lui écrivait ces mots : « C'est ma délicieuse sua- 
» vite de m'entretenir avec ma fille de Chantai, car elle ne 
)> nourrit mon âme que du miel céleste qu'elle a cueilli auprès de 
» vous. » Elle séjourna quelques mois à Dijon avec un tel éclat 
de vertu, que sa conversation en attirait plusieurs à la vie dévote; 
elle ne se mêlait d'aucune affaire temporelle que de celles de ses 
enfants et de celles des pauvres gens du village, desquels elle 
était la solliciteuse ; et avait d'ordinaire avec elle quelques sacs de 
papiers de ces bons villageois, pour faire consulter au bon prési- 
dent son père, ce qu'il faisait avec grande bénignité. Elle ne jouit 
pas longtemps de la tranquillité auprès de ce bon père, car tous 
les parents et d'elle et de feu son mari commencèrent derechef à 
la solliciter importunément d'épouser un gentilhomme, auquel 
elle avait donné cent et cent fois congé, et qui, appuyé de l'au- 
torité des parents, faisait ses recherches avec une nouvelle con- 
tention. Il était grand seigneur, extrêmement riche, et était veuf, 



CHAPITRE XXIII. 107 

l'on proposait de faire des mariages entre ses enfants et ceux 
de notre Bienheureuse Mère , qui eussent mis sa maison dans 
une opulente richesse. 

Ceux auxquels l'or et la pompe mondaine éblouissaient les 
yeux, voyant que cette chaste veuve refusait tout à fait ces pro- 
positions, et qu'elle les assurait qu'elle avait juré un divorce 
éternel avec le monde, la blâmaient hautement comme indis- 
crète et sans naturel pour ses enfants , ajoutant d'autres calom- 
nies si malicieuses, que je n'en ose noircir ce papier, et que 
notre généreuse veuve méprisa avec humilité. Elle écrivit à 
notre Bienheureux Père la persécution qu'elle supportait, et il 
lui fit réponse : « ma fille, qui sont ces téméraires qui veu- 
» lent rompre et briser cette blanche colonne, l'amour à la 
» viduité? ne craignent-ils point les Chérubins qui la tiennent 
» deçà et delà, comme sous l'ombre de leurs ailes? Hélas ! l'on 
» me tourmente, me dites-vous, pour donner du contentement 
» à mon bon Père. Or sus, laissez faire, et vous verrez que 
» Dieu gardera bien le père sans perdre la fille ; vraiment, c'est 
«bien dit; sainte Agathe, sainte Thècle, sainte Agnès, ont 
» souffert la mort plutôt que de perdre le lis de leur chasteté ; 
» et l'on nous veut étonner avec des fantômes, mais tout cela 
» n'est rien à votre ferme courage. » 

Cette Bienheureuse Mère, parlant de ce temps-là, dit les 
paroles suivantes : ce Voyant ce bon seigneur si opiniâtre en ses 
» désirs, je souffrais un martyre, parce qu'il était grand ami de 
» mon père qui s'offensait du moindre rebut que je lui faisais ; 
» j'eusse bien voulu être chez mon beau-père; toutes les petites 
" persécutions que j'y avais souffertes me semblaient des roses 
» auprès de ces épines. Tant que je pouvais, je me tenais ser- 
» rée à l'arbre de la sainte Croix, crainte que tant de voix char- 
" meresses ne fissent endormir mon cœur en quelques complai- 
» sances mondaines. » 

11 y avait près de huit ans que l'ennemi était, avec mille ma- 






'-'.1 






108 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

licieuses tentations, à tenir le siège devant cette ferme tour de 
David. Mais en ce rencontre, se sentant fortifié par les ennemis 
domestiques, les parents, qu'il semblait avoir attirés à son 
secours, il redoubla tellement ses assauts et ses furieuses ten- 
tations, qu'il semblait au pauvre cœur de cette sainte veuve 
qu'elle allait être déconfite en cette rude guerre; mais comme 
une généreuse Sulamite, voulant donner la fuite à son ennemi 
et le dernier choc au monde, elle éleva un merveilleux signe 
au donjon de sa forteresse. Ce fut que, de sa propre main, elle 
grava le saint nom de Jésus sur son cœur '. Nous ne savons pas 
avec quel instrument, mais la couture y est demeurée toute sa 
vie, de l'épaisseur d'un teston, et cela si profondément, qu'elle 
ne pouvait étancher le sang qui sortait de cette heureuse plaie, 
plaie d'un amour vraiment solide et fidèle s'il en fut jaureis ; du 
sang qui sortait de cette amoureuse plaie , elle en écrivit des 
nouveaux vœux et promesses à Dieu , se consacrant uniquement 
à l'unique amour de sa Majesté 2 . 

Cet ancien affligé et tenté demandait que ses paroles fussent 
sur une lame de plomb; mais cette généreuse veuve, au fort 
de ses plus âpres tentations, écrivit sur sa propre chair le nom 
de son unique amour, Jésus, et son cœur, cacheté de ce divin 
sceau, se trouva avec des forces toutes nouvelles pour résister 
aux furies du monde et de l'enfer. 



1 Ce saint nom était grave à l'endroit du cœur, de la hauteur d'un pouce, 
bien formé, excepté la lettre S, qui n'était pas bien achevée. La croix était du 
côté d'en bas. (Lettre de la Mère de Musy, écrite du monastère de Moulins, 
le 10 janvier 1642.) 

2 La sainte grava le nom de Jésus sur son cœur devant un grand crucifix 
qu elle apporta ensuite à la Visitation. Là, il était exposé sur l'autel du no- 
viciat. Vers 1614, la vénérable Sœur Anne-Marie Rosset , collant ses lèvres 
sur cette sainte image , y fut gratifiée de la première vision sur le Sacre-Cœur 
de Jésus. D'après les indications de l'ancien inventaire des meubles du premier 
monastère d'Annecy, ce crucifix paraît être le même qui se conserve encore 
sur l'autel du Chapitre de ce même monastère. 



CHAPITRE XXIII. 109 

Notre Bienheureux Père lui écrivait souvent, et lui disait, 
entre autres choses, sur l'occasion des importunités du monde : 
« ma fille ! la petite sorte de vie que nous avons choisie 
« me semble tous les jours plus désirable, et que Notre-Sei- 
» gneur en sera grandement servi! Je vois bien toujours de 
» grandes difficultés, mais, croyant que Dieu le veut, cela ne 
» me donne aucune crainte. Non, que le monde fasse toutes ses 
« recherches et ses efforts tant qu'il lui plaira , je ne suis plus 
» en peine de vous, je vous ai une bonne fois enfantée, comme 
» Bala sur les genoux de la belle Rachel notre Dame; elle vous 
» a prise à soi : pour moi, je n'en ai plus le soin principal. » 







CHAPITRE XXIV. 



COMME ELLE DECLARA SA RESOLUTION DE QUITTER LE MONDE 
AU PRÉSIDENT SON PÈRE. 



Cette fidèle Israélite n'aspirait qu'à sortir hors de l'Egypte du 
monde qui la tyrannisait sans cesse ; elle allait tous les jours , 
épiant l'heure commode de pouvoir parler seule à monsieur le 
président son père , pour lui déclarer son dessein. Le glorieux 
saint Jean lui en fournit l'occasion le jour de sa fête, chacun 
étant aller voir les fanfares et feux de joie qui se font ce jour-là : 
« Quand je vis mon bon père seul, dit-elle, il me semblait d'en- 
» trer dans la torture que d'entrer dans sa chambre, sachant 
» bien dans quelle douleur le mettrait la chose que j'avais à lui 
» proposer; je me mis à genoux, et invoquai de grand cœur le 
» secours divin. » 

Elle alla, préparant de loin en loin, disposant l'esprit de ce 
bon père, lui disant premièrement : «Qu'il lui fâchait fort 
3> d'élever ses filles chez son beau-père , parce que cette mai- 
n son n'était pas conduite comme elle eût désiré. » Le sage 
président prit promptement la parole, lui disant : « Que cela 
» ne la devait point mettre en peine; que son aînée, dès qu'elle 
» serait épousée au baron de Thorens , on ne pouvait dénier de 
» la donner à madame de Boisy, qui la désirait si fortement; les 
» deux cadettes , qu'il était temps de les mettre chez les Ursu- 
» lines, et préparer un cloître pour leurs cœurs, si Dieu dispo- 
» sait leurs cœurs pour un cloître; que quant au baron de 
» Chantai son fils, il s'en était déjà chargé. » « La céleste Provi- 



CHAPITRE XXIV. 111 

» dence, dit notre Bienheurense Mère , ayant fait ainsi parler mon 
» bon père, je lui dis avec grand battement de cœur : « Mon- 
» sieur, mon très-bon père, ne trouvez pas mauvais si je vous 
» dis que par cette bonne disposition je me vois libre poursuivre 
» la divine vocation de Dieu qui m'appelle, il y a longtemps, à 
» me retirer du monde, et à me consacrer entièrement au divin 
» service. » 

Le vénérable vieillard, qui excédait l'âge de soixante et onze 
ans , n'eut pas sitôt ouï cette nouvelle, qu'il se mit à pleurer si 
chaudement, et à faire des remontrances si paternellement 
tendres à sa chère fille, que si Dieu n'eût affermi son courage, 
il l'eût sans doute amolli, et, comme elle dit elle-même, la 
douleur de ce cher père lui était un martyre, et, pour apaiser 
sa douleur, elle lui dit « que c'était une inspiration qu'elle lui 
communiquait, comme à son bon père, en parfaite confiance ; 
qu'il n'y avait encore rien de fait, mais qu'elle avait cru être 
obligée en conscience de manifester, à ceux qui la pouvaient 
mieux conseiller, les choses esquelles elle se sentait inspirée. » 
Cela satisfit et accoisa un peu ce cher père ; ce que voyant, elle 
ajouta qu'elle avait déjà conféré avec Monseigneur de Genève 
de cette inspiration, et qu'il lui avait dit qu'elle était d'en haut, 
et qu'il fallait, en fait de véritable inspiration, prendre garde 
à la conscience. A cela, ce bon père se ramassa un peu auprès 
de Notre-Seigneur, puis il dit à sa chère fille : « Il faut confes- 
ser que Monseigneur de Genève a l'esprit de Dieu; d'une 
» chose je vous prie, que vous ne résolviez rien avec lui que je 
» ne lui aie parlé. » Elle le lui promit, et de plus, qu'elle avait 
telle confiance en Dieu que, dès que sa volonté leur serait con- 
nue, qu'elle s'arrêterait plus à ce que Monseigneur de Genève et 
lui en ordonneraient, qu'à ses propres sentiments auxquels elle 
n'avait point d'attache; cette démission ravit d'aise ce bon père, 
et ils demeurèrent aussi satisfaits que devant. La sainte veuve 
était toutefois bien joyeuse d'avoir donné ce premier coup, 






112 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

après lequel elle disposa de son retour à Montelon, vers son 
beau-père, où, dès qu'elle fut arrivée, sans faire semblant de 
rien, elle se mit à gagner, par une sainte et charitable pru- 
dence, ceux qu'elle prévoyait qui s'opposeraient le plus à sa 
retraite, et à mettre ordre à toutes ses affaires; et l'on ne pour- 
rait bonnement s'imaginer le soin et le travail qu'elle prit en ces 
neuf ans qu'elle fut au monde, depuis son veuvage, à calmer 
les procès, payer les dettes, et éclaircir le bien de ses enfants. 
Elle avait souvent avec elle des prétendantes des carmélites, 
et singulièrement depuis l'année 1607, notre très-honorée Sœur 
et Mère, Jeanne-Charlotte de Bréchard , demeurait assez sou- 
vent avec elle. Depuis son retour de ce dernier voyage de 
Savoie, toutes ses fdles dévotes et elle s'accoutumaient ensem- 
ble aux exercices religieux, comme silence, psalmodie et sem- 
blables. Elle faisait prier de toutes parts, afin qu'il plût à Notre- 
Seigneur de disposer messieurs ses parents d'agréer sa retraite, 
et, sachant que Monsieur le président son père et Monseigneur 
l'archevêque de Bourges, son frère, allaient passer les vacances 
à Totes, qui est une de leurs seigneuries en l'Auxois, elle les 
y alla trouver. Monseigneur de Bourges, qui l'aimait unique- 
ment, lui dit sans préface, que jamais au grand jamais, elle ne 
devait penser à se retirer d'avec eux ; Monsieur le Président son 
père l'entretint plus à loisir, et avec des tendresses paternelles 
incomparables, lui dit « qu'il avait beaucoup ruminé la pro- 
position qu'elle lui avait faite; que, pour conclusion, il lui disait 
qu'elle ne devait point penser à d'autre vie plus retirée que celle 
qu'elle faisait, et qu'elle était obligée de se contenter de la liberté 
qu'on lui laissait de vivre tant dévotement qu'il lui plairait dans 
sa condition viduale. » Elle écouta toutes ces raisons sans faire 
de l'étonnée ni de la pressante, disant seulement à ce cher père, 
avec une humble soumission, qu'elle ne cherchait en tout cela 
qu'à obéir ; qu'elle ne pouvait moins faire que d'exposer ses 
inspirations à ceux qui en devaient juger et lui aider à les suivre. 



CHAHTRE XXIV. 113 

Cette Bienheureuse Mère, parlant un jour de ceci, dit les 
paroles suivantes : « L'amour que mon si bon père me portait, 
me livrait de grands assauts, et le soin où je le voyais de 
m'éprouver par des raisons de l'Ecriture qu'il ajustait à son 
désir, me travaillait fort, et cela fut cause que de plus grande 
> affection je priais Notre-Seigneur, et, un matin, il plut à sa 
» bonté de me faire connaître, par une lumière surnaturelle, 
que la malice du diable se servait beaucoup de la bonté pater- 
nelle, et se mêlait bien avant dans ce jeu, donnant à mon 
père des tendresses sensibles et des paroles affectives pour 
moi, plus qu'il n'en avait jamais eu ; et à moi de même, de 
grandes tendretés d'amour pour mon père et pour mes enfants. 
En même temps, ce bon Dieu me donna pour armes défen- 
sives ces paroles : Si je plaisais aux hommes, je ne serais 
pas servante de Jésus-Christ; or, plutôt que de ne pas servir 
Jésus-Christ, j'eusse voulu perdre le ciel, la terre, les hommes, 
les Anges, moi-même et toutes choses, tant je voulais ardem- 
ment Dieu, en ma partie supérieure, et ce désir de Dieu et 
de sa volonté tenait mon âme de si près, que je ne pouvais 
plus dissimuler. Mon père, s'en apercevant bien, commanda 
à Monseigneur de Bourges de me divertir de mes desseins, ce 
qu'il entreprit de bon cœur- mais, comme j'osais lui parler 
en sœur et non en fille, je lui dis nettement que je ne pou- 
vais pas trahir mon àme, lui faisant accroire que c'était 
imagination, ce que je sentais bien venir vraiment de Dieu; 
que je ne pouvais pas prendre la voix du Pasteur pour celle 
du mercenaire; qu'enfin, je ne cherchais que la volonté 
de Dieu; que, quoique je désirasse ma retraite, si Mon- 
seigneur de Genève m'ordonnait de demeurer au monde 
dans ma condition viduale, je le ferais; voire même, s'il me 
commandait de me planter sur une colonne, pour le reste de 
mes jours, comme saint Siméon Stylite, je serais contente ; 
que je ne cherchais ni condition, ni genre de vie, mais l'obéis- 

s 



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114 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» sance à la volonté de Dieu. » Cette manière de parler toucha 

fort le bon Monseigneur de Bourges; il en fit le récit à mon 

père, qui en entra aussi en considération, et ne me parlèrent 

plus sur ce sujet-là, ni l'un ni l'autre, ni moi à eux; chacun, 

de son côté, attendait notre Bienheureux Père qui devait bientôt 

arriver. 



CHAPITRE XXV. 



COMME NOTRE BIENHEUREUX PÈRE BÉNIT LE MARIAGE DE M. LE BARON 
DE THORENS ET DE MADEMOISELLE DE CHANTAL, ET TIRA LE CONSEN- 
TEMENT DES PARENTS DE NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE, POUR SA 
RETRAITE. 



Le 13 octobre 1G09, l'assemblée des parents s'étant faite à 
Montelon, où notre Bienheureux Père était venu, il bénit le 
lien conjugal de M. le baron de Thorens, sou frère, avec made- 
moiselle de Chaulai, laquelle n'était âgée que de onze à douze 
ans. Sa bonne mère, qui brûlait de désir de prendre un époux qui 
fût de condition immortelle, procura que, le surlendemain des 
noces, notre Bienheureux Père, M. Frémyot et Monseigneur de 
Bourges fussent laissés seuls, afin qu'ils conférassent sur le 
sujet de sa retraite; ce qu'ils tirent fort longuement et durant 
tout ce temps-là, elle était en oraison, priant Dieu à chaudes 
larmes, qu'il lui plût rendre les cœurs de son père et de son 
frère susceptibles des saintes raisons que notre Bienheureux 
Père leur dirait, et sa prière fut exaucée. Après leur longue 
conférence, ils la firent appeler; elle alla avec un courage très- 
grand comparaître devant ses juges, qui devaient donner la sen- 
tence définitive de l'emploi du reste de ses jours. MM. Frémyot 
et de Bourges lui firent quantité d'iiiterrogats et remontrances, 
à quoi elle répondit et les satisfit avec une si sainte résolu- 
tion, qu'ils virent bien que cette juste ne pouvait être ébranlée 
éternellement, et que sa bouche parlait la sapience; elle leur 
dit, entre autres choses : «Que lorsque, comme elle, ils ne 

8. 



i 



110 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

regarderaient que Dieu seul, ils trouveraient des abîmes de 
raisons pour approuver son dessein, » et leur fit ensuite un 
récit fort ample des attraits que Dieu lui avait donnés pour ce 
sujet, et comme elle s'y était gouvernée depuis le premier jour 
de sa viduilé. Durant tout ce discours, notre Bienheureux Père 
ne dit pas une parole , mais admirait la sagesse et générosité de 
cette sainte femme, laquelle après avoir satisfait à tout ce que 
l'on lui objecta, fit un narré de l'étal auquel elle avait mis le 
bien de ses enfants, et comme elle les laisserait sans procès, 
sans brouilleries et sans dettes, et que de plus sa fille était mariée 
depuis deux jours. Monsieur le président son père, oyantcela, ne 
se put tenir de dire : «Celte femme a considéré tous les sentiers 
» de sa maison, et n'a point mangé son pain en oisiveté. » Mon- 
seigneur de Bourges ne savait que répliquer ; tous deux conclu- 
rent que c'était une œuvre de Dieu, et ne dirent plus aucune 
parole de résistance. Notre Bienheureux Père, qui était bien aise 
de voir les effets de la grâce dans les cœurs de ce bon père et 
de ce bon frère, qui se rangeaient aux volontés de Dieu, ne son- 
nait mot, se tenant fort recueilli en soi-même, tandis qu'ils par- 
laient entre eux. 

Il restait une difficulté que l'on n'avait point encore mise sur 
le tapis, et qui n'était pas des moindres, à savoir en quel lieu 
et en quelle ville cette sainte veuve commencerait sa Congré- 
gation. M. Frémyot voulait que ce fût à Dijon, Monseigneur 
de Bourges souhaitait que ce fût à Autun, pour être plus proche 
du bien de ses enfants, ou en sa ville de Bourges ; et certes, 
ce fut ici où Notre-Seigneur assista sa servante ; car, prenant 
la parole, elle leur dit : a Que voyant sa petite baronne si jeu- 
nette, elle pensait être obligée de faire sa retraite auprès d'elle, 
c'est-à-dire, à Annecy; que sa présence lui était nécessaire 
pour l'acheminer à la conduite qu'elle devait tenir en sa con- 
dition et en son ménage; qu'au reste, la sorte de vie qu'elle 
embrassait, lui lairrait pour quelque temps assez de liberté pour 






CHAPITRE X\l. 117 

avoir un soin général du bien de ses enfants, et qu'outre cela, 
elle élèverait ses deux jeunes filles proche d'elle. » M. Frémyot 
et Monseigneur de Bourges témoignèrent d'agréer fort cette pro- 
position. Notre Bienheureux Père, se voyant en si beau chemin, 
leur fit un petit récit de tout le projet de notre Congrégation, 
leur promettant que, pour quelques années, celle qu'il offrait 
à Dieu , pour être la première .Mère de cette petite Congrégation, 
pourrait faire quelques voyages en Bourgogne, s'il était néces- 
saire, pour le bien de ses enfants. Cela les ravit d'aise, et voyant 
que le saint Prélat suivait les. traces de Notre-Seigneur et dis- 
posait toutes choses, non-seulement avec une généreuse force, 
mais aussi avec une débonnaire suavité, ils donnèrent un absolu 
consentement à ses propositions, et se séparèrent bénissant 
Dieu d'une si sainte entreprise. 

Le lendemain de celte heureuse conclusion, notre Bienheu- 
reuse Mère voulant battre le fer tandis qu'il était chaud, supplia 
qu'on lui préfigeàt le temps de l'exécution de ses désirs ; il fut 
jugé que de là à six semaines ou deux mois, elle pourrait se re- 
tirer, tant ses affaires étaient toutes en bon ordre ; ce qui la con- 
sola plus qu'il ne se peut dire. Elle pria Monsieur le président son 
père d'en porter la parole à M. de Chantai son beau-père ; ce qu'il 
fit. Ce bon vieillard, qui excédait l'âge de quatre-vingt et tant 
d'années, se mit à faire des cris et des lamentations accompa- 
gnées d'une si grande abondance de larmes, que M. Frémyot en 
fut touché, et alla dire à sa fille qu'absolument il fallait retarder 
sa retraite pour un an ou deux ; qu'il ne pouvait souffrir qu'elle 
affligeât de la sorte ce vénérable gentilhomme. File lui répon- 
dit : «Mon cher père, les résolutions prises pour le service de 
» la gloire de Dieu ne peuvent souffrir du dilayment; je pren- 
» drai soin de gagner mon beau-père, » ce qu'elle fit fort sage- 
ment et heureusement. Le dimanche étant venu, elle mit ordre 
que tous ceux de la maison, et une partie des sujets, se confessas- 
sent vers notre Bienheureux Père, et communiassent de sa main 






* 



118 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

procurant qu'il dît la messe paroissiale, à la fin de laquelle elle 
le pria de faire une exhortation à tout ce bon peuple ; ce qu'il 
fit, et il en réussit la conversion véritable d'un jeune débauché 
que l'on tenait pour athée, lequel depuis se fit capucin. Ce 
même jour, notre très-honorée Sœur et Mère Jeanne-Charlotte 
deBréchard, voisine de notre Bienheureuse Mère, et marraine 
de sa dernière fille, conféra avec notre Bienheureux Père, des 
grands désirs qu'elle avait d'être religieuse, comme elle n'a- 
vait pu entrer aux carmélites; lui disant ensuite deux songes 
fort mystérieux qu'elle avait faits , dès lesquels le saint Pasteur 
connut que Dieu lui avait montré une idée de la Congrégation 
qu'il voulait ériger; c'est pourquoi il lui dit, après l'avoir con- 
fessée : «Ma fille, serez-vous contente de courir même fortune 
» que madame de Chantai?» Elle lui répondit, toute ravie de 
joie, u que c'était son plus grand désir » ; dès lors, le Bienheu- 
reux la prit pour sa fille, lui donna sa place , et notre chère Fon- 
datrice ne la regarda plus que comme la compagne de son 
bonheur. 

Notre Bienheureux Père, partant de Montelon pour s'en re- 
tourner en Savoie , ne recommanda rien à notre Bienheureuse 
Mère, sinon la parfaite humilité ; lui disant que, comme la pre- 
mière pierre fondamentale de ce nouvel édifice, il voulait qu'elle 
fût si profondément basse et humble, que par ce moyen d'hu- 
milité tout l'édifice s'élevât en une très-sainte grandeur et dans 
une fermeté plus durable que les siècles ; lui répétant plusieurs 
fois qu'il voulait qu'elle s'offrît à Dieu pour laplus petite de toutes 
les conditions de l'Église, sans prétention que de glorifier Dieu 
par l'humilité. 



CHAPITRE XXVI. 

COMME DIEU APPELA NOS PREMIÈRES MÈRES ET SOEURS POUR COMMENCER 
L'iNSTITUT, ET DE QUELQUES AUTRES POINTS NOTABLES SUR CE SUJET. 



Il semble que Notre-Seigneur voulut faire en quelque façon, 
pour le commencement de notre petit Institut, comme pour le 
commencement delà très-illustre et sainte Compagnie de Jésus, 
choisissant des sujets en diverses contrées pour les unir en 
même prétention et manière de vie, et pour n'avoir qu'une àme 
et un cœur en Dieu. 

La première fille que Dieu destina pour notre Congrégation, 
après notre Bienheureuse Mère Fondatrice, fut notre honorée 
Sœur et Mère Marie -Jacqueline Favre , laquelle dansant à 
Chambéry, au milieu d'un grand bal, où toute l'assistance avait 
les yeux sur elle, Dieu la regarda si favorablement, qu'il lui 
fit voir efficacement la vanité de son action, et la confusion 
qu'elle en aurait à l'heure de la mort. Elle eut prou peine à 
tenir contenance le reste du bal , et détournant ses yeux de cette 
vanité , son cœur fit de cette salle de bal un lieu d'oraison, et 
retirée en son intérieur, détesta le monde, et fit vœu à Dieu de 
s'en retirer, et étant de retour à Annecy, se mit sous la con- 
duite de notre Bienheureux Père, lui laissant faire le choix de 
la manière de vie à laquelle elle devait servir Notre-Seigneur 
le reste de ses jours. 

Tandis que la céleste Providence disposait celle-ci en Savoie, 
elle en appelait une autre en France pour lui être compagne, 
ce fut notre très-honorée Sœur et Mère Jeanne-Charlotte de Bré- 






120 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

chard , demoiselle de bon lieu, à laquelle Dieu montra, ainsi 
que nous avons dit au petit recueil de sa vie, un crayon de 
l'Institut; entre autres, elle vit au coin de l'autel d'une petite 
chapelle notre Bienheureuse Fondatrice, chantant les louanges 
de Dieu , sur un air et avec des cérémonies extraordinaires ; 
car il lui semblait qu'elle sonnait d'une trompette, ou cornet 
de chasse, pour assembler des filles de toutes parts, et que se 
tournant vers elle , elle lui dit : « En voulez vous être ? » elle lui 
dit que oui; sur quoi elle lui mit en main une branche de fleur 
bleue, qui fut la parole fidèle qu'elle l'acceptait, pour être de la 
Congrégation. 

Notre chère Mère Jeanne-Charlotte était en Bourgogne, et 
notre très-honoréc Mère Péronne-Marie de Chàtel , demoiselle 
savoisienne était en Allemagne, où elle reçut une vocation du ciel 
toute particulière, ainsi qu'il est dit au recueil de sa vie, et où 
elle donna à la Sainte Vierge, dans la célèbre chapelle de Nolre- 
Dame-des-Ermites, une bague qui lui était fort chère, afin 
qu'elle l'épousât avec son divin Fils , en quelque Congrégation 
qui fût toute dédiée à cette sainte Mère de Dieu. Après celle-ci , 
notre très-chère Sœur Marie-Adrienne Fichet, demoiselle du Fau- 
cigny (Savoie), fut disposée de Dieu à notre manière de vie, 
aussi par un appel tout particulier. Dieu lui fit voir trois étoiles, 
dont celle qui faisait le dessus du triangle était beaucoup plus 
grosse et éclatante que les deux autres, et toutes trois étaient 
arrêtées sur la ville d'Annecy, d'où il lui semblait de voir un 
chemin tout étoile qui venait jusqu'à elle, pour la convier de 
se joindre à celles qui étaient arrêtées sur la ville d'Annecy. 
Dès qu'elle ouït parler du commencement de notre Congréga- 
tion, elle connut que c'était ce que Dieu lui avait fait voir et 
où il voulait être servi d'elle. 

Notre très-honorée Mère Marie-Aimée de Blonay était au Cha- 
blais, où plus de deux ans avant le commencement de notre 
Congrégation, elle découvrit à notre Bienheureux Père que Dieu 



^1 



CHAPITRE XXVI. 121 

l'attirait à être religieuse, et comme elle ne connaissait point 
d'autre religion réformée que Sainte-Claire, elle y aspirait; mais 
notre Bienheureux Père lui défendit d'en parler à personne du 
monde, à quoi elle obéit. Et ce Bienheureux écrivit, de là à 
quelque temps, à notre Bienheureuse Mère, « que mademoi- 
>> selle Faure était toute prèle pour son dessein, et qu'étant au 
» Chablais, mademoiselle de Blonay lui avait dit qu'elle aspirait 
» à Sainte-Claire, mais que Dieu l'avait marquée pour être de 
» la Congrégation. Je lui ai dit de me laisser gouverner son 
» secret, et je me veux rendre bien soigneux de servir cette àme 
«en son inspiration; Dieu m'a donné quelques mouvements 
« particuliers là-dessus. Je tiens déjà cette lille pour vôtre et 
«pour mienne.» En un autre billet, il disait: «Il est tout 
» vrai que Dieu nous a donné la fille de AL de Blonay; vous 
» verrez que vous l'aimerez quand vous la verrez; je serais le 
» plus trompé du monde, ou Dieu la dispose à quelque chose 
» de bien grand, et de bien bon selon notre dessein. » 

Au commencement de l'année 1610, ce Bienheureux sachant 
que la Congrégation se devait commencer, il en avertit notre 
très-honorée Mère de Blonay, lui promettant et assurant sa 
place, mais elle fut retardée par le décès de Monsieur son 
frère. La Providence céleste eut soin, jusqu'à disposer à l'avan- 
tage une lourière pour ce commencement. Ce fut notre très- 
bonne Sœur Anne-Jacqueline Coste, sainte paysanne qui servait 
en cette ville, et comme notre Bienheureux Père était également 
à toutes ses brebis, il était le confesseur de celle dévote ser- 
vante, laquelle lui découvrit que depuis plusieurs années elle 
était inspirée de servir à quelque maison religieuse ; notre Bien- 
heureux Père en fut extrêmement aise, et l'écrivit tout joyeux 
à notre Bienheureuse Mère que Dieu leur envoyait une Sœur ser- 
vante qui était une vraie sainte, et ce débonnaire Pasteur pre- 
nait un soin extraordinaire de l'instruction de celte bonne fille. 

Ce fut une providence de Noire-Seigneur qui permit que le 






122 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

temps que l'on avait destiné pour le commencement de la Con- 
grégation fût retardé, car l'on croyait commencer à Noël de 
l'année 1609, et M. Frémyot obtint que ce fût seulement au 
printemps de l'année suivante 1610. Ce retardement fut cause 
que le dessein de la Congrégation se divulgua extrêmement en 
France et en Savoie , chacun en parlait selon sa fantaisie ; les 
bons le louaient et approuvaient, et Dieu en donna des connais- 
sances surnaturelles à quelques bons serviteurs de sa Majesté, 
entre autres, au révérend Père Jacques de Bonivard, jésuite, 
homme de sainte vie, lequel avait la grâce de voir son bon 
Ange, .et celle d'être lié d'un étroit lien de sainte amitié avec 
noire Bienheureux Père, lequel lui disant qu'il avait quelques 
bonnes âmes entre les mains pour les employer au service de 
Dieu, ce bon Père lui répondit, comme si déjà il eût su tout ce 
que le saint Prélat devait faire. Les révérends Pères de Villars 
et Fournier, tous deux de la sainte Compagnie de Jésus, avaient 
aussi de grands sentiments de cette œuvre. De même , une 
carmélite (la Mère de la Trinité), que l'on tient maintenant 
pour sainte, eut des vues particulières de Dieu, du commence- 
ment de notre Congrégation, plus de quatre ans avant notre 
établissement. Notre Bienheureuse Mère lui ayant dit qu'il lui 
venait souvent des envies d'être carmélite , elle lui répondit : 
«Madame, quand vous aurez satisfait à ce que Dieu désire de 
» vous, par l'entremise de Mgr de Genève, nous penserons à ce 
» que nous aurons à vous répondre sur vos désirs. » Une autre 
fois, lui parlant sur le même sujet, elle lui dit : « Non, non, 
» Madame, sainte Thérèse ne vous aura pas pour fille: Dieu 
» vous veut Mère de tant de filles , que vous serez compagne. » 
Un révérend Père Jésuite nous a prêché que le saint abbé 
Joachim ' , qui a prophétisé tous les Ordres qui sont en l'Église 

1 Joachim était natif du bourg de Celico, près de Cosenza en Calabre. Il 
prit l'habit de Cîteaux, au monastère de Corazzo, dans la même île, et en fut 
prieur et abbé. Il quitta son abbaye avec la permission du pape Luce III, 



CHAPITRE XXVI. 123 

de Dieu, a parlé de noire petite Compagnie en ces termes : « Il 
« s'élèvera, dit-il, un homme qui sera grand et fidèle serviteur 
» de Dieu ; il assemblera un peuple qui ne sera point de sa 
» gente, ains du second sexe faible et infirme, mais il le rendra 
» fort en Dieu; il sera, ce peuple, plein de lumière, et aura une 
» dévotion entière et très-grande à la très-adorable Trinité, 
» Père, Fils et Saint-Esprit. Au Père, par une révérence et con- 
» fiance filiale; au Fils, par une sainte imitation de ses vertus 
» sacrées, comme de l'humilité, douceur, débonnaireté, cha- 
» rite et dilection; au Saint-Esprit, par une ample possession 
» de ses dons. Ce peuple tournera son cœur entièrement vers la 
» Sainte Vierge, Mère de Dieu , sous la protection de laquelle il 
» marchera, vivra et obtiendra le royaume des Cieux. Ce 
» peuple servira Dieu d'un cœur loyal et fidèle; il pratiquera 
» une obéissance entière ; une pauvreté mystique , mais parfaite ; 
» une pureté angélique; une simplicité de colombe; une dou- 
» ceur cordiale; une humilité très-profonde, fondée sur la con- 
» naissance de sa faiblesse; une force d'esprit admirable; une 
» très-haute charité, tant envers Dieu qu'envers le prochain. 
' Ce peuple cheminera en la présence de Dieu, et sa prétention 
» sera de se crucifier soi-même, et monter sur le mont de Cal- 
» vaire, où il acquerra une très-haute perfection et union avec 
» Dieu et le prochain. Ce peuple sera conduit par la voie d'amour 
" et de supporlation, par la raison et discrétion. Ce peuple ne 
» rejetera point de parmi soi les faibles et infirmes; tout sera 
« accueilli d'icelui. Tel sera son commencement et sa fin , 



vers 1183, et alla demeurer à Flore, où il fonda une célèbre abbaye, dont il 
fut le premier abbé. Il eut sous sa dépendance un grand nombre de monas- 
tères qu'il gouverna avec sagesse , fit fleurir dans son ordre la piété et la régu- 
larité, et mourut, en 1202, à l'âge de soixante-douze ans, laissant un grand 
nombre d'ouvrages. On a encore de lui des prophéties qui firent beaucoup de 
bruit, et que dom Gervaise , dans Y Histoire de l'abbé Joachim , 1745, 2 vol. 
in-12, dit avoir été accomplies. 



124 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

m nonobstant toute prudence humaine ; et ce grand homme 
» fera plus qu'il n'avait pensé. » Voilà la prophétie que le révé- 
rend Père Petit rapporta en un sermon, laquelle je me suis 
un peu étendue à la rapporter au long, parce que c'est un 
tableau raccourci de ce que nous devons être, et de ce qu'était 
celle que Dieu avait choisie pour première Mère et conduc- 
trice de ce nouveau peuple. 

Quelques années avant que noire Institut commençât, il y 
avait un saint abbé, à Grenoble, nommé de Saint-Antoine; il 
était aveugle, et, néanmoins, on eût dit qu'il voyait les légè- 
retés et vanités de chacun en particulier, si bien il disait le fait 
à tous, en prêchant surtout contre les nouveautés et curiosités 
des modes d'habits des dames. Il disait souvent aux demoiselles : 
« Je ne vous presse pas de quitter le monde, vous auriez des 
» excuses; mais le temps s'approche que Dieu donnera à son 
» Eglise une vie médiocre et parfaite. » Il faisait beaucoup prier 
Dieu à ses enfants spirituels , afin que Dieu fît naître une Religion 
où les filles de petite complexion fussent reçues. 



CHAPITRE XXVII 



COMME L U.ME DES PLUS JEUNES FILLES DE NOTRE BIENHEUREUSE MOURUT, 
ET COMME ELLE SORTIT DE CHEZ SON PÈRE. 



Le commencement de l'année IG10 renouvela toutes les 
ardeurs de notre Bienheureuse Mère, de se retirer du monde le 
plus tôt qu'elle pourrait. Or, il y avait en Savoie un gentil- 
homme fort vertueux, lequel ayant ouï parler du dessein de 
notre Congrégation , désirant se faire capucin , et Madame sa 
femme religieuse, voulait qu'elle établit quelque maison de 
piété à Annecy. Il pria notre Bienheureux Père qu'il fit joindre 
le dessein de notre Bienheureuse Mère à celui de sa femme ; le 
Bienheureux s'y accorda avec un peu de peine; néanmoins, 
croyant que c'était possible un secours temporel à quoi il 
n'avait point pensé , il laissa acheter une maison à ce bon gen- 
tilhomme et faire des préparatifs; mais Dieu fit voir, comme 
nous avons amplement décrit en notre fondation de ce monas- 
tère, que tous ces projets-là n'étaient pas siens, aussi se dis- 
sipèrent-ils. Cependant notre Bienheureux Père préparait le 
spirituel de son dessein, lequel, comme il dit, n'était autre 
chose que de dresser une petite Congrégation de femmes et de 
filles, vivant ensemble par manière d'essai, sous des petites 
constitutions pieuses, afin que cet Institut fût un doux et gra- 
cieux refuge aux infirmes, et que, sans beaucoup d'austérités 
corporelles, l'on y pratiquât toutes les vertus essentielles de la 
dévotion. L'on pourra voir la belle épître que ce Bienheureux 
écrivit à un révérend Père de la sainte Compagnie de Jésus 






126 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

sur ce sujet-là, et à la fin de laquelle il ajoute : « Comme le 
» révérend Père Recteur vous a dit, la pierre fondamentale que 
» Dieu nous donne pour cet édifice, est une âme d'excellente 
» vertu et piété, ce qui me fait tant plus croire que la chose 
» réussira heureusement. » 

Sur la fin du mois de janvier, Notre-Seigneur retira à soi la 
plus jeune des filles de notre Bienheureuse Mère, nommée Char- 
lotte ; elle la pleura en vraie mère, l'aimant d'une singulière 
affection, car c'était une enfant qui était douée de rares qualités 
et d'un riche naturel pour la piété, en sorte que sa bonne mère 
espérait que ce serait son Eustochium. A peine avait-elle essuyé 
ses larmes maternelles, que madame de Boisy, mère de notre 
Bienheureux Père, était décédée. Ce coup ici la toucha bien 
vivement, voyant sa petite et jeune baronne de Thorens, privée 
de la bonne conduite d'une si vertueuse belle-mère; mais, 
d'autre part, ce fut une ordonnance favorable de la divine Pro- 
vidence, qui fit un peu taire les enfants du monde, qui médi- 
saient hautement de la retraite de notre Bienheureuse Mère; car 
alors ils virent que cette jeune dame étant privée de belle- 
mère, il était raisonnable que sa mère fût proche d'elle. 

Le jour de son départ de Montelon fut arrêté au jour des 
Brandons. M. le baron de Thorens, son beau-fils, l'était venu 
quérir; tout le voisinage et les sujets s'assemblèrent pour 
faire cet adieu, et avaient investi cette généreuse femme. Les 
pauvres, d'autre part, faisaient un escadron si lamentable, 
qu'ils arrachaient des larmes des plus assurées, criant à haute 
voix; aussi, certes, chacun d'eux perdait sa bonne et charitable 
mère; ceux du logis faisaient des cris si haut, que des capu- 
cins, qui étaient présents, avaient prou à faire aller de part et 
d'autre , tâcher à les faire taire , afin que l'on se puisse ouïr. Il 
vint, en ces entrefaites, un enfant d'un pauvre, qui dit de son 
propre mouvement, et en pleurant bien fort, s'adressant à ceux 
qui avaient été contraires à cette digne Mère : « La Lumière vous 






CHAPITRE XXVII. 127 

» est ôtée, parce que vous avez voulu l'éteindre; faites péni- 
» tence. » Cela pensa faire fondre de pleurs toute l'assistance - 
mais, ce qui toucha nonpareillement de pitié, ce fut le pauvre 
beau-père, qui vint faire son adieu, avec tant de larmes qu'il 
pâmait presque. Sa vertueuse belle-fille se jeta à genoux à ses 
pieds, et lui demanda pardon des mécontentements qu'elle 
pouvait lui avoir donnés, et, d'un visage constant et allègre, 
lui recommanda le jeune baron son fils, avec une contenance 
tellement rabaissée que chacun l'admirait. Le bon vieillard 
âgé de plus de quatre-vingts ans, ne lui pouvait répondre que 
par des cris si pitoyables, qu'ils faisaient renouveler les san- 
glots de toute l'assistance. Cette généreuse femme les caressa 
tous les uns après les autres, leur recommandant la crainte de 
Dieu; spécialement elle embrassa les pauvres, les conjurant 
fort de bien prier Notre-Seigneur pour elle ; puis monta en car- 
rosse, et alla dîner à Autun , où elle fut suivie d'une grande 
foule de peuple, et entre autres d'un religieux du tiers ordre 
de saint François, lequel elle renvoya à son beau-père, suppliant 
ce bon religieux de ne le point abandonner jusqu'à la mort, et 
de l'aider au salut de son âme ; ce qu'il fit soigneusement. 

Avant de partir d'Autun, elle alla visiter tous les lieux de dé- 
votion, qui sont en très-grand nombre, cette ville ayant eu la 
grâce d'être arrosée du sang de quantité de martyrs. Après cela 
elle alla prendre congé des révérends Pères capucins, faire des 
aumônes et services à l'hôpital, où elle alla aussi faire ses adieux, 
puis en deux jours se rendit à Dijon. 






CHAPITRE XXVIII. 



AVEC QUELLE GENEROSITE NOTRE BIENHEUREUSE MERE QUITTA SON PAYS 
ET SES PARENTS POUR ALLER OU DIEU L'APPELAIT. 



Cçtte Bienheureuse femme, ayant si vaillamment mis la main 
à la charrue, n'avait garde de retourner en arrière. Etant arrivée 
au lieu de sa naissance pour dire ses derniers adieux, la pre- 
mière chose qu'elle fit fut de manger le Pain de vie, afin qu'avec 
la force d'icelui, elle pût parvenir jusques en ces heureuses 
montagnes de Savoie; car véritablement, il lui restait un grand 
chemin à faire, à cause du grand et réciproque amour qui était 
entre elle et ses proches. Elle demeura plusieurs jours avec eux, 
les consolant tous de sa présence. Elle n'oublia aucun lieu de 
dévotion autour de Dijon qu'elle ne visitât; offrit des vœux à 
saint Bernard et à Notre-Dame-de-Létang, qui étaient les deux 
églises où elle avait accoutumé de faire ses plus ardentes dévo- 
tions. 

Le 29 de mars, jour assigné pour son départ, tous ses plus 
proches s'assemblèrent chez Monsieur le président son père ; 
celte noble et vénérable assemblée fondait en larmes, quoique 
les douleurs de tous ensemble n'eussent su accroître celle que 
M. Frémyot ressentait. Il se retira en son cabinet, crainte que ses 
larmes, qu'il ne pouvait retenir, ne donnassent licence aux autres 
de faire des lamentations immodérées, car tous pleuraient amè- 
rement, hormis cette vraie Paule de nos jours, qui les embrassa 
tous l'un après l'autre, avec une constance digne de sa géné- 
reuse vertu, sans témoigner aucune mollesse, quoique l'on vît 



CHAPITRE XXVIII. 129 

ses yeux nager dans l'eau par le ressentiment de com- 
passion qu'elle avait de la douleur de tant de bons et chers 
parents. - 

Après tous les autres, le jeune baron son fils, âgé d'environ 
quinze ans, qu'elle aimait, si jamais mère aima amoureusement 
son fils unique, se vint jeter à ses pieds, et fut un sujet de pitié 
à toute cette noble compagnie. II fit un discours si sensible, 
qu'on eût dit que c'était une harangue étudiée, et sa sainte mère 
lui répondit avec une force admirable, tandis que la compagnie 
redoublait ses larmes et ses sanglots, d'entendre ce discours 
filial et maternel si douloureusement amoureux; la vaillante 
mère voulant passer outre, pour aller dire adieu à M. Frémyot, 
le jeune gentilhomme, avec des pleurs et une grâce nonpareille, 
s'alla coucher sur le seuil de la porte de la salle : « Hé bien ! 
» dit-il, ma mère, je suis trop faible et trop infortuné pour vous 
» retenir, mais au moins sera-t-il dit que vous aurez foulé votre 
» enfant aux pieds ! »» L'action de cet aimable fils pensa faire 
éclater de douleur cette aimante mère, laquelle, suivant l'avis de 
saint Jérôme, passa sur ce cher fils, et s'arrêtanlun peu, elle jeta 
quelques larmes. M. Robert, très-vertueux et docte ecclésias- 
tique, précepteur de. MM. des Francs, ses neveux, etdepuis grand 
vicaire de l'évêché de Chàlons, ayant admiré sa constance 
jusqu'alors, louché d'une sainte jalousie de lui voir continuer 
sa magnanimité, Rapprochant d'elle lui dit : « Madame, eh quoi ! 
» les larmes d'un jeune homme pourraient-elles faire brèche à 
» votre constance? —Nullement, lui dit-elle en souriant, mais 
» que voulez-vous ? je suis mère !. .. „ Elle sut fort bon gré à ce 
pieux personnage de lui avoir donné cet avis, et se mit, de plus 
grande ferveur, à réclamer le secours du Ciel, voyant venir à 
elle son si cher père, dont la blanche vieillesse et les larmes lui 
faisaient grande pitié. lisse parlèrent assezlongtemps avec abon- 
dance de pleurs de part et d'autre ; enfin, s'étant mise à genoux, 
pour recevoir la bénédiction d'un si cher père, il leva ses mains, 

9 






130 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

ses yeux et son cœur au Ciel, et dit tout haut ces paroles : «Il 
» ne m'appartient pas, ô mon Dieu de trouver à redire à ce que 
» votre Providence a conclu en son décret éternel ; j'y acquiesce 
» de tout mon cœur, et consacre de mes propres mains, sur 
»l'autel de votre volonté, cette unique fille, qui m'est aussi 
» chère qu'Isaac était à votre serviteur Abraham. » Sur cela, il 
fit lever cette chère fille, et lui donnant le dernier baiser de 
paix : «Allez donc, dit-il, ma chère fille, où Dieu vous appelle, 
» et arrêtons tous deux le cours de nos justes larmes, pour faire 
» plus d'hommage à la divine volonté, et encore afin que le 
» monde ne pense point que notre constance soit ébranlée. » 
Avec cet avis et bénédiction paternelle, elle se mit en chemin 
si allègre, qu'au sortir des portes de Dijon, elle se mit à chanter 
avec notre chère Alère et Sœur de Bréchard, le Psalme Lœtalus 
sum in lus et le Quant .dilecta tabernacula. Elles répétèrent 
plusieurs fois les versets, où le chantre royal fait comparaison 
de sa liberté, à celle d'un oiseau échappé des filets des chas- 
seurs, Anima nostra sicut passer. Arrivant en quelques bour- 
gades ou logis, notre Bienheureuse Alère s'enquérait s'il y avait 
des malades, et les allait servir, consoler et nettoyer, et le 
malin, avant que partir, elle retournait faire leurs lits, et se re- 
commander à leurs prières. 

Il fallut passer par Genève; or, d'autant qu'un proche parent 
de feu M. de Chantai avait fait des faveurs signalées à ceux de 
cette ville-là, notre Bienheureuse Mère eut crainte que si elle 
se nommait on lui fit quelque honneur particulier, comme on 
avait fait à quelques autres de ses parentes ; c'est pourquoi elle 
ne voulut point que l'on dît que c'était la baronne de Chantai, 
prenant le nom d'une autre terre. 

Notre Bienheureux Père, et environ vingt-cinq personnes, 
tant seigneurs que dames, montèrent à cheval pour aller au- 
devant de celle qui venait vraiment au nom de Notre-Seigneur, 
et qui entra en cette ville d'Annecy avec une universelle réjouis- 



CHAPITRE XXVIII. l;Jl 

sance, le jour des Rameaux '. Klle amenait avec elle madame 
deThorens et mademoiselle de Chaulai, sa seconde fille, pour 
l'élever avec elle ; le ciel avait retiré la troisième. La Sainte 
Semaine se passa toute en dévotions et saintes conférences. Notre 
très-honoréeSœur et Mère Marie-Jacqueline Favre, qui connais- 
sait notre Bienheureuse Mère dès les autres voyages qu'elle avait 
faits en Savoie, dès qu'elle y fut arrivée cette dernière fois ici, 
se donna totalement à elle, et ne se quittèrent plus; notre chère 
Mère de Bréchardet elles étaient quasi ensemble sans intervalle, 
à s'encourager en leur sainte entreprise. 

Notre Bienheureuse Mère mena madame de Thorens en son 
ménage, où elle mit parfaitement bon ordre, et y demeura 
quelque temps ; mais comme elle était si jeune, on lui pourvut 
de séjour et de personnes convenables pour sa conduite. 




4 avril 1610. 



M 



CHAPITRE XXIX. 

LES DERNIÈRES RÉSOLUTIONS ET ASSIGNATIONS DU TEMPS POUR COMMENCER 
NOTRE INSTITUT DE SAINTE-MARIE. 



Les fêtes de Pentecôte s'approchant, notre Bienheureux Père 
désirait de commencer la Congrégration ce jour-là, « afin, 
» disait-il, que nos filles, enfermées comme dans un petit cé- 
» nacle, reçoivent le Saint-Esprit, soient enivrées de ce moût 
» divin, qui ne leur fasse pas seulement parler d'un nouveau 
» langage, mais vivre d'une nouvelle vie. » Toutefois, Dieu, 
qui avait conclu que ce sacrifice se fit un autre jour, permit 
des retardements. La femme du gentilhomme dont nous avons 
parlé ci-dessus, qui avait acheté une maison, soit qu'elle 
s'épouvantât de la grandeur de l'entreprise, ou, comme il est 
plus certain, que Notre-Seigneur ne l'avait pas destinée, elle 
se dédit de toutes les propositions susdites; ce qui causa une 
grande parlementerie par tout le pays '. Nos Bienheureux Fon- 
dateur et Fondatrice ne s'étonnèrent nullement de cela, au con- 
traire, ils bénirent Dieu qui les laissait plus libres, pour com- 
mencer la Congrégation dans une entière pauvreté et simplicité. 
Notre saint Fondateur entra dans le marché de la maison que le 
gentilhomme avait achetée hors de la ville, au faubourg de la 
Perrière. Ce Bienheureux s'obligea partout où il fallait, et reve- 

1 Selon le Père Ménétrier, celte dame était la baronne de Cusy; dans une 
lettre du 2 mai 1610, saint François de Sales la conjure de bien examiner si 
elle a assez d'affection , de force et de courage pour embrasser ainsi absolument 
Jésus-Christ crucifié et pour dire le dernier adieu au monde. 



■■ 



CHAPITRE XXIX. 133 

nantde passer le contrat, il dit, tout joyeux : « Je ne fus jamais 
» plus content que maintenant, que j'ai trouvé une ruche pour 
» mes pauvres abeilles, ou plutôt une agréable cage pour mes 
» petites colombes. » L'on se mit à préparer cette maison et à 
dresser un petit oratoire. Et notre saint Fondateur disposait 
quelques règlements pour le commencement du spirituel; ce 
qui était à quoi il visait le plus, et la seule chose à quoi notre 
Bienheureuse Mère pensait; en sorte que notre Bienheureux 
Père avait accoutumé de dire, parlant de notre commencement, 
que la céleste Providence avait fait la Visitation comme l'uni- 
vers, de rien du tout. 

Nos Mères Favre et de Bréchard attendaient de bon cœur l'heu- 
reux jour de leur retraite , et ne pensaient point d'attirer d'autres 
compagnes, quand la divine Bonté amena en cette ville notre très- 
bonne Mère Péronne-Marie de Chàtel, avec madame la baronne 
de l/illette, qui venaient voir, comme toutes les autres dames 
du voisinage, notre Bienheureuse Mère, avant qu'elle s'enfer- 
mât. Notre très-honorée Mère de Chàtel, qui avait fait ses vœux 
à la Sainte Vierge, afin qu'elle lui montrât le lieu où elle vou- 
lait qu'elle servît son divin Fils, dès qu'elle envisagea notre 
Bienheureuse, elle sentit et crut que c'était celle-là que la 
Sainte Vierge lui donnait pour Mère. Se confessant le lendemain 
à notre Bienheureux Père, et lui découvrant tout son cœur, le 
Bienheureux lui donna sa place dans sa nouvelle Congrégation , 
et dès lors la donna pour fille à notre Bienheureuse Mère, qui 
l'accepta d'une très-grande et cordiale affection. 

L'ennemi de notre bonheur voyant que tous ses efforts étaient 
vains, et que son infernale puissance était renversée par la 
grâce divine , et les obstacles au commencement de la Congré- 
gation réduits à néant, voulut encore livrer un assaut à notre 
Bienheureuse Mère. La veille de la très-adorable Trinité, il 
assiégea son cœur d'une tentation si furieuse, qu'elle dit par 
après ces paroles : « Mon àme était comme dans les détresses 






13 * VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» de la mort, je me senlais environnée de toutes parts, et ne 
» savais par où sortir; je fus dépouillée en un instant de la joie 
» cordiale de ma retraite, qui avait accoutumé d'être mon sou- 
» lagement parmi mes autres travaux ; cette colonne de constance, 
» qui avait accoutumé de tenir toujours ferme en ma partie supé- 
» rieure, était, ce me semblait, tombée en bas en cent pièces; 
» il me semblait de voir mon père et mon beau-père, chargés 
» de douleurs et d'années, qui criaient vengeance devant Dieu 
» contre moi, et d'un autre coté mes enfants qui faisaient de 
» même; il m'était avis que multitude de voix parlaient à mon 
» esprit, me remontrant que j'avais fait une grande faute, et ce 
"qui m'était plus douloureux, ce fut un reproche tiré des 
» saintes Lettres, que dans l'Église de Dieu je passerais pour 
» une infidèle, d'avoir quitté mes enfants, et que sans doute 
» j'avais déçu l'esprit du saint Évêque, et que, par conséquent, 
» le conseil qu'il m'avait donné de quitter mes proches était 
» contre la volonté de Dieu. Si j'eusse cru cela, j'eusse voulu 
» boire la confusion de tout le monde, et m'en retourner trouver 
» mes père et beau-père, et il se présentait à mon esprit de 
» beaux expédients pour en venir honorablement à l'exécution. » 
Elle fut environ trois heures dans ce martyre, lequel sera mieux 
entendu de ceux qui savent ce que c'est des travaux intérieurs, 
qu'il ne se peut exprimer. Elle était tellement pressée de la vio- 
lence de cette tentation, qu'elle fut plusieurs fois en train de se 
lever pour faire appeler notre Bienheureux Père , mais la mo- 
destie du silence de la nuit la retint , et s'étant avisée de mettre, 
en signe de fidélité, sa main sur le saint nom de Jésus, qu'elle 
s'était gravé sur le cœur, comme nous l'avons dit, la clarté 
commença à revenir dans son esprit, et, se jetant à genoux : 
« Ah! dit-elle à son ennemi irraisonnable, je ne puis te vaincre 
» par raison, tu ne sais ce que c'est ; » puis disant trois.fois le 
Deus in adjutorium, elle fit un acte d'abandonnement parfait 
d'elle-même, et de toutes choses, entre les mains de Dieu. « Je 



CHAIMTRK \XI\. 13"> 

« me souviens fort bien, dit-elle une fois, en parlant de cette 
v tentation, que j'en fus guérie en proférant ces paroles : Mon 
» Dieu, jetez les yeux de votre miséricorde sur ce néant, je 
» m'abandonne à jamais à votre Providence; que mes parents, 
» mes enfants et moi périssions, si vous l'avez ordonné, cela 
i ne m'en importe; mon seul intérêt, au temps et en l'éternité, 
v est de vous obéir et de servir à votre seule Majesté, a Ces 
paroles étant proférées d'un cœur sincère et amoureux, notre 
Bienbeureusc Mère demeura non-seulement dans sa première 
tranquillité, mais dans une joie et force toute nouvelle, étant 
comme un autre Josué, forte, robuste et vaillante, pour con- 
duire son petit peuple en la terre promise que le vrai Moyse de 
nos jours lui avait montrée. Et ici je finis le discours de ce 
que nous avons pu ramasser de notre Bienbeureusc Mère, 
jusqu'à son entrée en Religion, que je prends pour la terre 
promise. 









DEUXIÈME PARTIE. 



LES ACTIOXS DE SA VIE RELIGIEUSE. 



CHAPITRE PREMIER. 



COMMENCEMENTS DE LA VISITATION. 




Les fondements étaient creusés, la pierre fondamentale toute 
taillée par la main du céleste ouvrier, les matériaux prêts; il ne 
restait plus qu'à commencer l'édifice de notre petite Congréga- 
tion, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. 

Le sixième juin, jour auquel se rencontra, avec le dimanche 
de la très-adorable Trinité, la fête du glorieux saint Claude, 
notre Bienheureuse Fondatrice et ses deux chères premières filles 
ayant communié, notre Bienheureux Père les avertit de rendre 
joyeusement grâces à \otre-Seigneur, que c'était le jour de leur 
délivrance du monde ; ce qu'elles firent toutes trois avec grande 
ferveur, et tout ce saint jour fut employé à la visite des églises 
Je la ville, et avec les filles spirituelles de notre Bienheureux 
Père, qui s'étaient assemblées en grand nombre. 

Environ les sept à huit heures du soir, notre digne Mère et 



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I 

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138 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

ses deux chères compagnes allèrent l'une après l'autre prendre 
la bénédiction de notre Bienheureux Père, qui voyant ces trois 
bénites âmes avec leurs robes nuptiales et les lampes ardentes 
en leurs mains pour aller au-devant de l'Époux, et aux chastes 
noces de son banquet évangélique, il leur dit à toutes trois en- 
semble : « Vous êtes bien heureuses, vous que le Seigneur a 
» sauvées ; ayez un grand et très-humble courage, Dieu sera votre 
» Dieu, et, en sa divine force, vous marcherez victorieuses, sur 
» le cou de vos ennemis. » Après cela, il mit entre les mains 
de notre Bienheureuse Mère un abrégé de nos constitutions 
écrites de sa sainte main : «Suivez ce chemin, lui dit-il, ma 
« très-chère fille, et le faites suivre à toutes celles que le Ciel a 
» destinées pour suivre vos traces; » puis, levant les yeux au 
Ciel, il les bénit derechef toutes trois, au nom du Père tout- 
puissant qui les attirait, du Fils, éternelle sagesse , qui les ré- 
gissait, et du Saint-Esprit, qui les animait de ses amoureuses 
flammes. 

Bien qu'on eût tâché de tenir le jour et l'heure de leur retraite 
fort secrets, le peuple, qui s'en doutait, était tout hors des mai- 
sons en attente, quand ces trois victimes, couronnées delà joie 
et de l'allégresse avec laquelle elles allaient au sacrifice , sorti- 
rent de chez notre Bienheureux Père, pour aller dans leur 
petite maison , au faubourg. M. le baron de Thorens menait 
sa sainte belle-mère, M. de Boisy, depuis digne successeur de 
son saint frère en cet évêché , menait notre Mère Favre , et notre 
Mère de Bréchard était conduite par M. de la Thuille, aujour- 
d'hui comte de Sales, tous trois Frères de notre saint fonda- 
teur. Tout le reste de la noblesse et du peuple suivait avec un 
si grand concours, que depuis le logis de notre Bienheu- 
reux Père, jusqu'en la petite maison de ces nouvelles épouses 
de Notre-Seigneur, la presse était telle, qu'à peine la pou- 
vait-on fendre. L'air retentissait des louanges que tout le monde, 
et singulièrement les enfants donnaient à Notre-Seigneur et à 



I^M 






CHAP1TKK \". ' ]3<) 

ses fidèles servantes, lesquelles eurent grand'peine d'entrer 
dans leur petite chapelle, où quantité des principales dames 
s'étaient assemblées pour avoir la consolation de les embrasser 
encore une fois. Il tardait fort à nos chères Mères que tout le 
monde fût retiré, à quoi la nuit les contraignit, et elles entrè- 
rent dans leur pauvre mais très-aimable et désirée retraite. 
«Voici, dit notre Bienheureuse .Mère, le lieu de nos délices et 
» notre repos. » 

La première chose qu'elles firent fut de se mettre à genoux 
pour rendre grâces à Dieu, disant trois fois le Gloria Patri , et 
demandant à Dieu la grâce de faire ce pourquoi elles s'assem- 
blaient. Après cela, elles s'embrassèrent cordialement; nos 
deux chères Mères Favre et de Bréchard promirent à notre Bien- 
heureuse Fondatrice leur filiale obéissance, et entre elles, une 
éternelle et sainte dilection ; elles caressèrent aussi fort amia- 
blement la bonne sœur Anne-Jacqueline Coste, tourière, qui les 
était allé attendre ; demeurant ainsi elles trois, Noire-Seigneur 
n'ayant pas voulu augmenter ce beau nombre, permit que nos 
très-honorées Mères de Châtel et de Blonay qui avaient leurs 
places, fussent retardées par Messieurs leurs parents. 

La première chose que fit notre Bienheureuse Mère, après sa 
prière et le salut à ses deux chères premières filles, fut de leur 
faire lecture des règlements que notre Bienheureux Père lui avait 
mis en mains, disant à ses filles que, pour elle, elle promettait 
à Dieu d'être très-fidèle en cette observance, et dès lors le 
petit volume de cette grande loi ne bougea de sa poche ; elle 
méditait en icelui, afin de le garder et faire garder très-soigneu- 
sement et amoureusement. Il était déjà assez tard, c'est 
pourquoi elles firent leur examen, et dirent les Litanies de la 
Sainte Vierge, conjurant avec une humble instance celte divine 
Reine de les prendre sous sa maternelle protection. L'on ne sau- 
rait exprimer avec quelle consolation elles se dévêtaient de leur 
habit du monde, quoique très-modeste, pour en avoir un plus 



■ 






140 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

simple encore. Notre chère sœur et Mère de Bréchard, ôtant 
son moule et sa houppe qui étaient certains altifets que les 
demoiselles portaient alors, elle les foula aux pieds avec 
grande ferveur. Dès ce soir, elles commencèrent à observer le 
grand silence, et avaient accoutumé de dire, par après, que 
jamais elles n'avaient pris un repos si doux, si suave, ni si 
calme, que celui de cette première nuit de leur retraite. Quant 
à notre Bienheureuse Mère, son cœur fut tellement occupé 
toute cette nuit d'un doux sentiment de la divine présence et d'une 
reconnaissance amoureuse envers sa bonté, de la grâce , qu'il 
lui avait faite, qu'elle ne sommeilla que fort peu. L'ennemi qui 
l'avait toujours poursuivie lui voulut faire connaître qu'il repre- 
nait de nouvelles forces contre elle, et qu'il avait licence d'en- 
trer dans les solitudes plus retirées, pour persécuter les amis 
de Dieu. Environ les deux heures après minuit, qu'elle com- 
mençait à s'endormir de son premier sommeil, il l'éveilla brus- 
quement et en sursaut, et comme il avait fait naguère, il envi- 
ronna son intérieur de ténèbres, et lui représentait mille et 
mille difficultés , et ensuite des impossibilités sans nombre de 
réussir dans son entreprise ; lui donnant, en bipartie inférieure, 
du repentir de s'y être engagée si avant, et lui parlant comme 
à une téméraire , qui tentait Dieu de s'être chargée de la con- 
duite d'une famille sans fonds temporels, où elle pensait 
prendre de quoi l'entretenir, et mille autres bagatelles. Ce choc 
ici dura environ deux heures, et notre Bienheureuse Mère ne 
répondait pas un mot à tous les divers mouvements que l'en- 
nemi excitait en elle, que par actes positifs d'abandonnement 
d'elle-même entre les mains de Dieu , ne répondant pas un mot 
a son persécuteur qui s'enfuit, se voyant méprisé; et le cœur 
de cette fidèle Epouse demeura dans sa sainte, joyeuse et amou- 
reuse paix, et Noire-Seigneur lui donna de graudes lumières 
des soins admirables que sa divine Providence voulait avoir de 
la Congrégation, si l'on se reposait pleinement et avec une 



CHAPITRE [«r. 141 

amoureuse confiance en son soin paternel ; de quoi, ce matin-là, 
elle fit un exercice particulier, se dédiant, et elle et sa Congré- 
gation, à honorer à jamais la céleste Providence par une par- 
faite et filiale remise de tout. Cinq heures ayant sonné, notre 
Bienheureuse Mère se leva la première, et alla éveiller ses 
deux filles, que le changement de lit n'avait point empêché de 
dormir toute la nuit. Elles s'habillèrent toutes de leur habit 
du noviciat, notre Bienheureux Père ne voulant pas que l'on fit 
aucune cérémonie pour cela, n'étant pas un habit nouveau de 
Religion , mais seulement un habit commun , mais ravallé à 
l'extrémité de la modestie et humilité chrétienne , ainsi que 
nous l'avons dit par le menu dans notre fondation. 

Toutes joyeuses de se voir dans cet habit simple, elles se 
donnèrent le saint baiser de paix , et allèrent dans leur petit 
chœur, pour faire leur oraison mentale, se présentant comme des 
Épouses parées au gré de leur Époux. La divine Bonté fit voir 
qu'elles avaient trouvé grâce devant ses yeux, et les combla 
toutes trois d'une admirable suavité et d'un courage incroyable 
pour poursuivre fermement celte heureuse sorte de vie qu'elles 
commençaient. Sur les huit heures, notre Bienheureux Père 
vint dire messe et communier cette petite Communauté. Après 
la messe, il leur donna la clôture pour toute cette première 
année de leur noviciat. Elles quittèrent Je nom de dames et 
autres alliances du monde ; nos deux premières sœurs donnèrent 
le nom de Mère à notre Bienheureuse Fondatrice, et prirent, 
entre elles, celui de Sœur. Dès ce jour-là, elles commencèrent 
à étudier le petit Office de Notre-Dame, qu'elles commen- 
cèrent quelques jours après à dire en public; et ne se peut 
dire la peine que notre Bienheureuse Mère prenait pour s'ha- 
bituer à la bonne prononciation du latin , y ayant une extrême 
difficulté. 

M. de Boisy, frère de notre Bienheureux Père, alors chantre 
en la cathédrale de Genève, et depuis évêque, venait tous les 






142 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

jours apprendre à nos premières Mères les cérémonies de 
l'Office que nous tenons encore aujourd'hui , à quoi noire Bien- 
heureuse Fondatrice avait une si grande affection , que l'on ne 
sait ce qu'elle n'eût voulu faire pour éviter la moindre faute en 
ce divin Office. 



CHAPITRE II. 



DE LA FERVEUR ET DES ACCROISSEMENTS DE LA PETITE CONGRÉGATION. 



Notre-Seigneur qui voulait être lui-même l'héritage, la pos- 
session et le possesseur de ses chastes Epouses, voulut qu'elles 
entrassent à sa suite, nues des biens de ce monde, notre 
Bienheureux Père n'ayant pas voulu que notre Bienheureuse 
apportât quant et soi, non-seulement du bien de ses enfants, 
mais non pas même du sien propre, lui commandant de 
se contenter d'une pension viagère, que Mgr de Bourges, 
son frère , l'avait priée d'accepter par aumône , et laquelle il 
lui a toujours continuée tandis qu'elle a vécu 1 . La richesse de 
de cette sainte troupe était l'amour cordial de leur sainte pau- 
vreté , et avaient toutes trois le cœur si détaché des soucis de 
la vie et du soin des commodités, qu'elles s'enfermèrent dans 
leur petite maison, sans qu'il y eût ni pain , ni vin, ni provi- 
sions de chose quelconque ; ce qu'une bonne âme admirait , 
considérant que s'il leur fût arrivé quelque chose la nuit, elles 
n'avaient pas de quoi allumer un bout de chandelle. On leur 
donna un petit baril de vin par aumône , lequel , comme nous 
avons dit en la Fondation, leur dura depuis le six juin 1610 
jusqu'aux vendanges de l'année suivante 1611, qu'elles pensè- 

1 La Bienheureuse, en quittant ses enfants, s'était fait scrupule de rien 
emporter que le strict nécessaire , n'ayant pris que trente écus pour son voyage, 
quelques linges et quelques nippes, avec le matelas dont le baron de Chantai, 
son défunt mari, se servait pour son lit de camp lorsqu'il allait à l'armée. 
(Déposition tirée du procès de canonisation de la Sainte.) 







144 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

rent à faire provision de vin; dès qu'elles en eurent, il n'y eut 
plus rien du tout dans leur petit baril, qui demeura si sec, que 
l'on s'en étonnait fort, et notre Bienheureuse Mère disait 
« qu'elle pensait que si on n'eût point pensé à faire des provi- 
sions de vin, ce petit baril aurait toujours duré, et qu'elle avait 
toujours de la consolation à penser comme la pauvreté de notre 
commencement était remarquable, et reluisait en tout : au réfec- 
toire, à la roberie, et même à l'église. » Nous en avons parlé si 
particulièrement dans notre Fondation, que je ne rappellerai pas 
les petites particularités ; dirai-je seulement que celte sainte veuve, 
se confiant parfaitement en Dieu , n'eut pas, nonobstant toute sa 
pauvreté, disette d'huile et de farine pour subvenir petitement 
à la juste nécessité de sa famille, parce qu'elle était parfaite- 
ment obéissante à l'homme de Dieu, notre Bienheureux Père, 
qui disait que, « si ou eût voulu dépeindre au naïf la véritable 
« pauvreté évangélique, et le total oubli des choses de la terre, 
« et à cela joindre une protection visible de la Providence 
« céleste, il n'y avait qu'à regarder la première naissance de la 
« maison de la Visitation de Sainte-Marie. » 

L'heure étant venue que Dieu voulait accroître le nombre de 
ses amantes, il inspirait des filles attirées par l'odeur des vertus 
de ces trois nouvelles cloîtrières, pour se venir joindre à elles, 
et courir ensemble à la suite des parfums du divin Époux. Six 
semaines après l'établissement, notre chère Sœur Claude-Fran- 
çoise Roget fut reçue; c'était une très-vertueuse fille, des plus 
honorables familles de cette ville, petite âme tout innocente que 
Dieu retira du monde, avant que la malice d'icelui eût aucune- 
ment perverti son cœur tout pur et virginal. Trois jours après, 
notre très-honorée Mère Péronne-Marie de Châtel fut reçue, le 
jour de la glorieuse sainte Anne ; elle fut suivie de notre chère 
Sœur Marie-Marguerite Milletot, fille d'un conseiller de Dijon, 
et celle-ci, de notre très-chère Sœur Marie-Adrienne Fichet, de- 
moiselle savoisienne, appelée à la Congrégation, comme nous 



CHAPITRE II. 145 

avons dit, par une vocation tout extraordinaire. Et bientôt après 
elle, entranotre chère SœurClaude-MarieTliiollierdeChambéry ; 
à peine celle-là fut reçue, que notre chère Sœur Claude-Agnès 
de la Roche fit ses poursuites pour entrer, et fut suivie immé- 
diatement de notre très-honorée Mère Marie-Aimée de Blonay, 
toutes deux demoiselles savoisiennes, l'une du Genevois, l'autre 
du Chablais, et celle-ci fut justement la dixième de l'Institut, 
auquel, à présent, elle possède dignement le gouvernement 
de cette première maison d'icelui. Or, d'autant qu'entre ces dix 
premières, à peine y en avait-il deux qui ne fussent de fort pe- 
tite complexion et infirmes, le monde commença fort à mur- 
murer de telles réceptions , à quoi notre saint Fondateur ne 
répondait rien autre avec sa bénignité ordinaire, sinon : a Que 
» voulez-vous ? je suis le partisan des infirmes. » 

Le révérend Père Ignace Armand, delà sainte Compagnie de 
Jésus, écrivant une fois à notre Bienheureux Père sur ce 
sujet, lui disait les paroles suivantes, qui sont tellement à 
notre propos, que je ne craindrai point la prolixité blâmable 
de les rapporter un peu au. long. « Monseigneur, dit-il, 
«diverses personnes parlent de votre dessein, il est vrai, et 
» puisque votre humilité veut savoir les pensées de son très- 
» humble serviteur, je ferai voir à Votre Seigneurie que je suis 
» autant obéissant qu'affectionné. Il est vrai encore un coup, l'on 
» dit que vous dresserez un hôpital plutôt qu'une assemblée dé- 
« vote, mais qui ne rirait avec vous, mon très-honoré seigneur, 
" des folles cervelles des enfants du monde? De moi, je ne puis 
» m'empêcher de dire avec le Sauveur : Génération perverse , à 
» quoi vous comparerai-je? à ces enfants qui disent parmi les 
» rues : nous avons chanté, et vous navezpas dansé; nous avons 
» fait des complaintes et vous navez pas lamenté. Jean est venu 
» ne buvant ni mangeant, vous dites qu'il est un endiablé. Le 
» Fds de l'homme est venu buvant et mangeant, et vous dites 
" qu'il est Samaritain. Il est venu par ci-devant plusieurs reli- 

10 



SmH 






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I 



H6 VIE DE SAINTE CHANTAL 

» gieuses menant une vie fort austère, qui les oblige à ne point 
» recevoir les filles infirmes et de petite complexion ; le monde 
» se plaint de ce qu'elles ne veulent que les saines et robustes, 
» et les taxe d'une indicrète rigueur. Vous avez, Monseigneur, 
« commencé à ériger un séminaire des spéciales imitatrices de 
» la bénignité du Verbe humanisé, qui ne rejetait personne, vous 
» avez trouvé le nœud et le secret en votre Visitation, qui n'est 
« point trop douce pour les fortes, ni trop âpre pour les faibles, 
» les enfants du monde censurent cela, et disent que l'on dresse 
» un hôpital ou une vie trop molle. Cerveaux vides des maximes 
» du crucifix, qui ne savent pas ce que coûte à la nature l'effet de 
» cette parole : mourir à soi pour vivre à Dieu, renoncer à soi- 
» même pour porter sa croix. Souffrez , Monseigneur, que je dise 
v une imagination que je faisais dernièrement : il m'était avis, 
» considérant la lettre que Votre Illustrissime Seigneurie a daigné 
» écrire à noire Père de Villars, que, dressant ce refuge aux im- 
)> béciles, vous dites comme Notre-Seigneur disait au regard des 
» petits enfants : Laissez venir à moi ces faibles, ces infirmes et 
» maladives, car à telles appartient le royaume des Cieux. Hélas ! 
» qui n'aurait pitié d'une vierge, laquelle ayant sa lampe ar- 
» dente en main, pleine de bonne huile, ne peut néanmoins en- 
» trer dans un cloître, pour célébrer les noces de l'Agneau, 
» faute d'avoir les épaules assez fortes pour porter une robe 
» tissue de poils de chameau, comme celle du grand Baptiste, 
» ni l'estomac assez robuste pour jeûner la moitié de l'année, et 
n ne digérer que des racines? Pour moi, Monseigneur, je crois 
» que vos chères filles seront les vraies épouses de Jésus ; car 
» il se vêtait non point de robe délicate , cela étant pour les 
» cours des rois de la terre, mais d'une robe sans couture, pour 
» nous signifier qu'elle ne blessait pas. Ce bon Seigneur vivait 
» chez sainte Marthe, et ne refusait pas d'aller au festin. Votre 
» Compagnie s'élève pour imiter la vie cachée, la vie contem-- 
» plative, et la vie bénigne de Jésus. L'on trouve dans le des- 



CHAPITRE II. 147 

» sein de Voire Seigneurie, la pauvreté et les mortifications de 
» Bethléem, et les raisonnables commodités de Nazareth la so- 
» litude du désert, et la douce conversation de Béthanie. L'on 
» voit dans le visage de votre excellente première fille, madame 
» de Chantai, qu'elle suit vraiment le Sauveur pauvre doux 
» bénin, cordial, caché, retiré, priant, conversant, aimant la 
» solitude , servant au prochain , bref, glorifié au Thabor, cru- 
» cifié au Calvaire. » Jusqu'ici sont les propres paroles du témoi- 
gnage que le révérend Père Ignace Armand rendait de notre 
petite Congrégation et de notre Bienheureuse Fondatrice Ce 
révérend Père était un grand serviteur de Dieu , qui a beaucoup 
servi sa sainte Compagnie en la charge de Provincial, et est dé- 
cédé en grande estime de vertu. 






10. 




CHAPITRE III. 



DE LA PREPARATION ET DE L AMOUR QUE NOTRE BIENHEUREUSE FONDATRICE 
ET SES COMPAGNIES APPORTÈRENT A LA PROFESSION RELIGIEUSE. 



L'ennemi voyant les heureux progrès de notre petite Congré- 
gation, honteux des résistances que notre Bienheureuse Mère 
avait faites neuf ans durant à ses furies, dont elle était toujours 
restée victorieuse, demanda permission de la toucher de bien 
près en sa propre personne, pensant par les maladies corpo- 
relles (ainsi que Dieu le fit connaître à une sainte âme) inter- 
rompre ou ralentir la vigueur de sa course au service de 
Dieu. Elle fut affligée d'une maladie violente, dans laquelle, soit 
faute de connaître sa délicate complexion, ou que Dieu le per- 
mît, on lui donna des médicaments si forts, qu'elle en pensa 
mourir, et fut plusieurs années dans les accidents de maladies 
inconnues qui lui commencèrent l'année de son noviciat, des- 
quelles nous dirons tantôt un mot. 

Le temps de ce cher noviciat de nos trois premières Mères 
étant écoulé, notre Bienheureuse Fondatrice avertit ses deux 
chères filles que rien ne devait être ôïfert à Dieu qui ne fût bien 
purifié; à quoi elles travaillaient avec une ferveur toujours nou- 
velle, singulièrement notre Bienheureuse Mère, à laquelle Notre- 
Seigneur redonna un peu de santé pour faire ses exercices spi- 
rituels avec plus d'assiduité, et se préparer plus à l'aise. Elle 
était dans une si grande ardeur d'esprit en l'attente de sa pro- 
fession , qu'elle disait à notre Bienheureux Père , par un petit 
billet, ces mots : «Quand viendra ce jour heureux, où je ferai 



CHAPITRE III. 149 

« et referai l'irrévocable offrande de moi-même à mon Dieu ? 
» Sa bonté m'a remplie d'un sentiment si extraordinaire et puis- 
» sant de la grâce qu'il y a d'être toute sienne, que si le senti- 
» ment dure dans sa vigueur, il me consumera. Jamais je n'eus 
» des désirs ni des affections si ardentes de la perfection évan- 
» gélique ; il m'est impossible d'exprimer ce que je sens, ni la 
» grandeur de la perfection où Dieunous appelle. Hélas, à mesure 
" que je me résous d'être bien fidèle à l'amour de ce divin Sau- 
» veur, il me semble que c'est chose impossible de pouvoir cor- 
« respondre à toute la grandeur de l'attrait de ce même amour. 
" Oh! que c'est chose pénible en l'amour que cette barrière 
» de notre impuissance ! Mais qu'est-ce que je dis? J'abaisse, 
» ce me semble, le don de Dieu par mes paroles, et ne saurais 
» exprimer ce sentiment d'amour qui me sollicite à vivre en 
» pauvreté parfaite, en humble obéissance, et en très -pure 
» pureté. » 

Notre Bienheureux Père vint pour examiner ses trois dignes 
novices, et les trouva non-seulement disposées à faire leur obla- 
tion, mais qu'elles étaient déjà dans la perfection d'icelle. Après 
cet examen, l'on se mita discourir quel voile l'on donnerait à 
ces professes prétendues : l'on proposa à notre Bienheureux 
Père du crêpe, mais il dit que cela était trop riche et délicat 
pour les filles de la Visitation, qui devaient faire profession de 
si grande simplicité et pauvreté, et qu'il les fallait faire d'éta- 
mine, ce que l'on fit promptement, se servant pour cela des lais 
de la robe que notre Bienheureuse Mère portait quand elle se 
retira du monde, n'ayant pas de quoi en acheter de neufs. Notre 
Bienheureux Père et notre Bienheureuse Mère agencèrent eux- 
mêmes ce bénit voile sur la tête d'une Sœur, pour voir en quelle 
façon l'on s'ajusterait, et trouvèrent celle dont nous usons main- 
tenant la plus simple et moins façonnée. Après cela nos bonnes 
Sœurs commencèrent à penser à l'ornement de leur autel, pour 
le jour de leur profession. M. le président Favre avait promis à 










N 




15 VIE DE SAINTE CHAMAL. 

sa fille un présent d'autel ; mais ne l'ayant pu encore donner, 
les chères Sœurs Favre et de Bréchard, sachant qu'il y avait au 
coffre à trois clefs quatre ou cinq pièces d'or que notre Bien- 
heureux Père avait données, avec défense toutefois qu'on ne les 
employât que pour les nécessités et soulagements des malades, 
elles vinrent toutes deux environner l'esprit de notre Bienheu- 
reuse Mère de mille raisons, «que ce ne serait point manquer 
à l'obéissance de prendre ces pièces d'or pour acheter un pa- 
rement, puisqu'on les replacerait dès que M. le président Favre 
aurait payé. » Elles firent tant d'instances et de prières, que notre 
bonne Mère leur condescendit et leur permit d'employer cette 
petite somme. Quand cela fut fait, ce petit grain de sable com- 
mença à troubler grandement l'œil clair et net de la conscience 
de notre digne Mère, qui, dès ce soir-là, avertit notre Bienheu- 
reux Père par un petit billet. Le Bienheureux, qui ne savait pas 
la raison des filles, ni les instances qu'elles avaient faites, fut 
fort touché de ce défaut, et dès le lendemain matin alla au mo- 
nastère pour en faire la correction; en l'abordant, notre inno- 
cente coupable se jeta à genoux avec grande abondance de 
larmes, s'accusant de sa faute. Le Bienheureux lui dit d'une 
façon grave et d'une voix puissante : «Ma fille, voilà la première 
» désobéissance que vous m'avez faite ; j'en ai eu une mauvaise 
» nuit, tant j'en ai eu de déplaisir. » Cela donna un si grand 
regret à notre Bienheureuse Mère, que le saint Prélat eût prou 
peine à la consoler, et elle nous a quelquefois dit «qu'elle fut 
longtemps qu'au souvenir de cette faute elle avait toujours les 
larmes aux yeux. » 

La veille de cette sainte oblalion, cinquième juin 161 1 , notre 
Bienheureux Père vint recevoir la confession annuelle de ses 
trois chères filles. Notre Bienheureuse Mère, à la fin de la sienne, 
fit le renouvellement de ses vœux en celte sorte, ainsi que nous 
l'avons trouvé écrit de sa main dans les papiers de notre Bien- 
heureux Père : « Je renouvelle et reconfirme mes vœux de 






CHAPITRE III. 151 

» perpétuelle chasteté et obéissance à votre divine Majesté, en la 
» personne de Messire François de Sales, votre bien-aimé et 
» très-digne évêque de Genève, mon unique seigneur et très-cher 
» Père en ce monde. Mon Dieu , mon Sauveur, je m'abandonne 
» très-irrévocablement et sans réserve à votre divine volonté et 
« sainte Providence ; gouvernez-moi, et m'employez à tout ce 
» qu'il vous plaira, par l'entremise de ce grand Père de mon àrne 
» que vous m'avez donné, et m'octroyez la grâce de parfait 
» amour à l'obéissance. » Après, elle invoque le secours du ciel 
sur sa faiblesse par l'intercession de plusieurs saints, et entre 
autres du saint Père Abraham, lequel elle supplie d'offrir à Dieu 
son sacrifice. 

Le lendemain, jour de saint Claude, notre Bienheureux Père 
vint recevoir l'oblation de nos trois premières Mères. Ce n'étaient 
que vœux simples, parce que ce Bienheureux voulait que le seul 
amour de l'Époux servit de lien aux filles de la Visitation, et 
qu'elles observassent a.ulant exactement l'obéissance, la pau- 
vreté et la sainte pureté, que si elles eussent eu l'obligation 
des vœux solennels, et enfin il voulait que leur plus grande pro- 
fession fût comme celle de saint Pierre, au jour que Notre-Sei- 
gneur lui fit faire ses trois protestations d'amour. 

Je crois avoir parlé amplement, dans notre Fondation, de toute 
la cérémonie de cette profession, et comme la tapisserie de 
l'église n'était que de nappes et linceuls bien blancs, tous cou- 
verts de petits bouquets de fleurs champêtres qui y étaient at- 
tachés avec des épingles. Par un hasard sans préméditation, après 
la profession, notre Bienheureuse entonna par trois diverses fois 
ce verset : Hœc requies mea, in sœculum sœculi, que le chœur re- 
leva; de là est venue la coutume de le chanter en nos profes- 
sions, car on ne faisait pas encore, en ce commencement, toutes 
les cérémonies que nous observons à présent. 

L'on remarquait en cette célèbre action notre Bienheureuse 
Mère avec un visage tout enflammé, et une majesté toute sainte ; 






152 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

aussi Dieu l'avait ointe d'une huile de liesse par-dessus ses 
compagnes; ce que connaissant bien, notre saint Fondateur 
dit à la compagnie qui voulait demeurer après l'action : « Reti- 
» rons-nous , laissons ces épouses goûter en silence le don 
» de Dieu. » 



CHAPITRE IV 



DE LA MORT DE M, LE PRESIDEiVT FREMYOT; DU VOYAGE DE NOTRE 
RIENHEUREUSE A DIJON, ET DE QUELQUES GRACES QU'ELLE REÇUT EN 
CHEMIN. 



La divine Providence, qui voulait donnera notre Bienheureuse 
Mère de bonnes occasions de mettre en pratique ses saintes ré- 
solutions, relira à soi M. le président Frémyot, son père, lequel 
était âgé d'environ soixante-treize ans. Notre Bienheureux Père 
alla porter cette nouvelle à notre très-digne Mère, la résignation 
de laquelle il savait assez sans qu'il eût besoin de faire de grandes 
préparations pour lui donner cette nouvelle, qu'elle reçut avec 
une très-pure vertu ne s'enquérant d'autre chose sinon comme 
quoi ce cher père avait fini sa belle vie, et sachant que c'avait 
été très-vertueusement, et que Monseigneur de Bourges avait 
été Père spirituel de son cher père, et que sa fin avait été toute 
chrétienne ; cela lui suffit pour lui donner un saint soulagement, 
quoiqu'elle demeurât très-altendrie. Mais l'ennemi, qui ne 
perdait point d'occasion d'attaquer cette âme si forte, lui livra 
de grands assauts d'ennui sur le décès d'un si cher père ; « que 
sa retraite du monde avait avancé sa mort; que si au moins 
elle eût attendu un an, elle aurait rendu les derniers devoirs 
à ce bon père; que ferait son fils, duquel le défunt était 
chargé?» A tous ces nouveaux troubles elle n'apporta autre 
remède que celui qui lui servait à l'ordinaire, d'un total acte 
d'abandonnement d'elle-même et de toutes choses à la conduite 
de Dieu. 







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154 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Le décès du vertueux président fit prendre résolution qu'il 
fallait que notre Bienheureuse Mère fît un voyage en Bour- 
gogne, selon que notre saint Fondateur avait promis pour les 
affaires du bien de ses enfants; à quoi elle se disposa six 
semaines après l'oblation dans laquelle nos premières Mères ne 
faisaient pas vœu de pauvreté. Cette Bienheureuse Mère le fit 
en particulier entre les mains de notre saint Fondateur, avant 
que de partir pour aller négocier les affaires de Messieurs ses 
enfants, et l'écrivit en ces termes : « Ce 22 août 1611, je, 
» Jeanne-Françoise Frémyot, après avoir renouvelé mes vœux 
» d'obéissance et chasteté , pressée du désir d'une vie toute par- 
» faite, je fais vœu de pauvreté et soumets à l'obéissance et dis- 
» position de Monseigneur de Genève, François de Sales, mon 
» très-unique Père, tous mes biens présents et à venir, non- 
» seulement quant à l'usage et usufruit, mais aussi quant à la 
» propriété et disposition , pour vivre en vraie pauvre évangé- 
» lique, et ainsi je le proteste et voue au Père Éternel, au nom 
» de Jésus-Christ son fils, mon seul Seigneur et très-cher Sau- 
» veur, moyennant la grâce de son Saint-Esprit, en la présence 
)» de la sacrée Vierge, mère de mon Seigneur Jésus-Christ, de 
» saint Joseph , de mon bon Ange , de mon saint père Abraham, 
» des sacrés Apôtres, de ma chère pénitente sainte Madeleine, 
» de mon bien-aimé saint Bernard et de toute la Cour céleste. 
» Amen. » 

Après ces vœux faits et renouvelés, et avoir reçu à l'obla- 
tion nos très-honorées Sœurs et Mères Roget et de Chàtel, 
elle partit pour s'acheminer à Dijon, accompagnée de notre 
Mère Marie -Jacqueline Favre, et conduite par M. le baron 
de Thorens, son beau-fils. De dire quelle consolation reçurent 
de sa visite tous ses bons parents de Dijon, ce serait chose 
superflue ; elle fut visitée généralement de quasi toute la ville, 
car pour elle, elle ne sortait que par nécessité et pour aller aux 
églises. Elle demeura quatre mois tant à Dijon qu'à Montelon 



CHAPITRE IV. 155 

et Bourbilly, mettant ordre aux affaires de la maison, conso- 
lant son beau-père et ses sujets, enfin édifiant tous ceux qui la 
voyaient. Les parents de M. de Chantai, son feu mari, firent 
faire devant elle une assemblée de gens doctes, même des reli- 
gieux, pour lui persuader, par des raisons de doctrine et de 
conscience, disaient-ils, « qu'elle devait demeurer en son pays 
pour pourvoir aux biens de ses enfants, puisqu'elle n'était pas 
religieuse de clôture; qu'elle se devait contenter de vivre parmi 
les siens comme font en plusieurs lieux celles du tiers-ordre de 
saint François. » Moire Bienheureuse Mère était trop bien fon- 
dée dans les maximes de la sainte folie de la croix, pour se 
laisser ébranler par la folle sagesse du monde. Il y eut une 
dame de ses parentes qui, voyant sa constance, et qu'elle ne 
pouvait être retenue par douceur, voulait que ses proches 
usassent d'autorité et de violence, lui dit en colère, « que 
c'était une honte de la voir cachée sous deux aunes d'éfamine; 
que l'on devrait mettre ce voile en mille pièces. » Notre Bien- 
heureuse Mère ne répondit rien autre, sinon qu'elle dit en sou- 
riant : « Qui aime mieux sa couronne que sa tête ne perdra 
» point, s'il peut, l'une sans l'autre », témoignant que ce voile 
était sa couronne, et qu'elle préférait cet état religieux à la 
conservation de sa vie. 

M. de Thorens admirait la sagesse de ses déportements, de 
ses paroles, et de son soin à expédier bien promptement les 
affaires, pour s'en retourner en sa chère Savoie, lui semblant 
d'être étrangère parmi son propre peuple, n'ayant plus de pays 
qu'elle estimât véritablement sien que la cité permanente du 
Ciel, ni de séjour agréable que celui de sa petite Visitation. Les 
parents firent des instances incroyables pour la faire demeurer 
un an entier au pays , mais jamais elle n'y voulut entendre. Dieu 
lui faisant voir qu'il y avait en cela du stratagème de Satan , qui 
voulait retarder le progrès de la Congrégation, de laquelle il 
n'avait su empêcher le commencement. Ainsi elle se diligenla 







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I 



156 VIE DE SAINTE CHAMAL. 

de se retirer, ne perdant point de temps après qu'elle eut fait ce 
qui était véritablement nécessaire pour le bien de- ses enfants; 
celte seconde séparation fut aussi sensible que la première aux 
parents et sujets , mais rien n'émouvait cette généreuse femme 
que ce qui la pouvait aider à sa sainte entreprise. 

Le divin Epoux qui avait mené sa bien-aimée aux champs , 
lui donna ses mamelles, meilleures que le vin, pendant ce 
voyage de Bourgogne. Elle entra dans une petite chapelle d'une 
paroisse pour ouïr messe; dès qu'elle fut à genoux, elle fut 
saisie d'un sacré ravissement qui lui ôta tellement l'usage des 
sens, qu'elle ne s'aperçut point quand le Prêtre se mit à l'autel 
ni que la messe se dit. Assez longtemps après icelle, M. de 
Thorens, voyant que notre Bienheureuse Mère demeurait en 
prière, s'en alla mettre ordre au dîner, puis revint pour la que- 1 
rir et demanda à notre chère Sœur Favre si notre Mère voulait 
encore prier longtemps, qu'il se faisait tard; elle lui répondit 
qu'elle ne bougeait point, et qu'elle n'avait osé lui dire mot; il 
fut plus hardi, et alla réveiller cette Épouse, qui fut fort sur- 
prise. II lui fallut du temps pour revenir à soi, et elle demanda 
si l'on ne voulait pas qu'elle ouït messe; on lui dit qu'elle était 
dite il y avait longtemps; elle ne répondit mot, mais s'en alla, 
et était tellement absorbée, qu'elle ne savait bonnement ce 
qu'elle faisait et ne put dîner : ce qui faisait par après dire à 
M. de Thorens, quand on disait que notre Bienheureuse Mère se 
trouvait mal, qu'il ne la voulait point plaindre, et que c'était 
Notre-Seigneur qui lui ôtait l'appétit. Notre Bienheureuse Mère 
conféra de la grâce qu'elle avait reçue en cette petite église 
avec le révérend Père Granger, jésuite, et dit que c'était l'une 
des grandes qu'elle eût reçues jusqu'alors; et l'année 1635, 
parlant de ce voyage avec nos très-honorées Mères Favre et de 
Châtel, elle leur dit, ensuite des instantes prières qu'elles lui 
en firent, « que la principale lumière qu'elle reçut alors de 
Dieu fut du plaisir que Dieu prend dans l'âme pure et parfaite, 



CHAPITRE IV. 157 

et qu'alors elle avait eu l'inspiration du vœu de faire toujours ce 
qui serait le plus parfait et le plus agréable à Dieu, quand elle 
le pourrait connaître et discerner » ; lequel vœu elle fit après 
qu'elle en eut obtenu le congé de notre Bienheureux Père, 
ainsi que nous dirons ci-après. 




CHAPITRE V. 



DE SOX INCOMPARABLE CHARITÉ AU SERVICE ET VISITE DES MALADES. 




Elle fui de retour de ce voyage justement la veille de Noël, 
et alla premièrement descendre chez notre Bienheureux Père, 
lequel elle entretint une partie du jour du succès de son voyage, 
puis se retira vers ses chères filles, lesquelles elle trouva que 
Dieu avait visitées en son absence de plusieurs maladies corpo- 
relles, et comblées de beaucoup de grâces surnaturelles. Je ne 
sais si jamais fêtes de Noël se passèrent avec une plus sainte 
et plus dévote joie ; quoique notre Bienheureuse Mère revînt 
d'un assez long voyage fait à cheval dans une saison rigoureuse, 
et qu'elle fût fort lasse, elle ne voulut point de plus doux rafraî- 
chissements que d'officier à l'Office de la nuit, où elle assista 
tout au long. Les saints jours de Noël et de saint Etienne, elle 
put un peu parler à notre Bienheureux Père, et lui déclara 
l'inspiration qu'elle avait reçue de vouer de faire toujours ce 
qu'elle connaîtrait être le plus parfait et agréable à Dieu ; il le 
trouva bon, et le lendemain, jour de saint Jean l'Évangéliste, 
ce Bienheureux vint dire la messe de la Communauté, pendant 
laquelle notre Bienheureuse Mère fit ce vœu de très-excellente 
perfection. 

Le dernier' jour de cette année 1611, notre Bienheureuse 
Mère commença à tenir le chapitre annuel, faire nomination des 
nouvelles officières et donner des aides, comme il se pratique 
aujourd'hui. Ces changements étant faits, notre très-honorée 
Sœur et Mère Favre se mit à genoux et dit : « Ma Mère, nous 



CHAPITRE V. 159 

» demandons l'obédience pour visiler les malades. » Le tout se 
passa comme nous avons marqué en notre Fondation. Le lende- 
main, premier jour de l'an 1612, notre Bienheureuse Mère, 
accompagnée de notre très-honorée Sœur et Mère Favre, sortit 
pour la première fois, pour aller par la ville servir les pauvres 
et consoler les malades. Cette digne Mère était toujours des pre- 
mières en ces offices de charité; on la voyait gracieusement 
amiable parmi les pauvres. Pour grands que fussent leurs maux, 
sa charité était encore bien plus grande. Elle allait toujours par 
la ville, le voile baissé sur le visage, et accompagnée d'une 
religieuse, ne sortant jamais qu'elles ne fussent deux '. Quel- 

1 Cet article a donné lieu, dans notre siècle, à une fausse interprétation de 
la pensée des saints Fondateurs de la Visitation. On a avancé qu'ils avaient 
voulu former une espèce de Congrégation de Sœurs de charité; mais les con- 
stitutions mêmes que saint François de Sales donna à ses filles prouvent que 
cette visite des malades n'était, selon lui, qu'une œuvre secondaire : « Cette 
" Congrégation , dit-il, a été érigée en sorte que nulle grande âpreté ne puisse 
i' divertir les faibles et infirmes de s'y ranger pour y vaquer à la perfection 
» du divin amour. » Voilà son but; atlirer au festin du Père de famille, à 
l'union la plus intime avec Dieu, les âmes fidèles et généreuses, mais faibles 
de corps. Aussi, assure la Mère de Changy : «Le principal soin et les plus 
>■ chères affections de notre Bienheureuse Mère étaient de bien fonder ses filles 
» à la vraie vie intérieure et de l'esprit, à quoi toutes étaient fort attirées, en 
» sorte qu'elles ne cherchaient que mortification, récollection, silence et re- 
!■ traite en Dieu. » 

Ce but de saint François de Sales fut compris même du public, ainsi que le 
prouvent les Mémoires du temps; et le Père Armand, jésuite, répondant au 
Saint qui lui avait demandé son jugement sur cette réunion de madame de 
Chantai et de ses premières filles, écrivait (ainsi qu'il se voit en la page 146} : 
«Votre Compagnie s'élève pour imiter la vie cachée, la vie contemplative, la 

» vie bénigne de Jésus n II ne faisait nullement ressortir les œuvres de 

charité, car il savait que la visite des malades était une pratique accessoire, et 
non une des fins de la Congrégation. On s'en convaincra plus encore si on 
remarque que deux Sœurs seulement étant nommées pour faire cette visite 
durant un mois , le tour de chacune arrivait à peine une fois l'an , de sorte 
que la Communauté s'employait uniquement aux exercices de la vie inté- 
rieure et contemplative. Il n'y a donc pas de comparaison à établir entre la 
Visitation naissante et les Congrégations fondées pour l'éducation de la jeu- 




160 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

quefois elle trouvait des pauvres créatures couchées dans des 
granges, et comme enterrées dans leurs misère et saletés jus- 
qu'aux épaules, faute d'avoir quelqu'un qui leur tendît la main 
d'un charitable secours. Elle les nettoyait sans faire le moindre 
signe d'en recevoir aucune incommodité, ains rendait ce ser- 
vice à ces pauvres créatures avec un visage doux, recueilli en 
Dieu, affable et joyeux. Une fois, une de ses religieuses, qui 
l'accompagnait souvent en telle œuvre de charité, lui demanda 
comme elle pouvait faire pour ne donner jamais aucun signe 
de la résistance que la nature ressent en des rencontres si mor- 
tifiantes ; elle lui répondit : « Ma chère Fille, il ne m'est point 
» encore tombé en la pensée que je serve aux créatures; j'ai 
» toujours cru qu'en la personne de ces pauvres j'essuie les 
» plaies de Jésus-Christ , lorsqu'on le vit navré pour nos péchés, 
» et couvert d'autant de plaies que s'il eût été atteint d'une 
« lèpre universelle. » 

C'était une chose d'édification merveilleuse de voir passer 
cette sainte dame par la ville avec une ou deux de ses reli- 
gieuses, le visage couvert, portant l'une des potages, bouillon, 
orge, juleps aux malades, l'autre des oreillers, couvertes, lin- 
ceuls blancs, bref, tout ce qui était requis pour le soulage- 
ment des pauvres, lesquels elle faisait voir au médecin de la 
maison qui avait gage pour cela, et suivait son ordonnance 
autant qu'elle le pouvait. Ce n'est pas une petite remarque de 
l'assistance divine, qu'en plusieurs années que ces œuvres de 
charité ont duré dans les pauvretés du commencement de notre 
Compagnie, jamais on ne trouva des manquements en ce qui 
était requis pour le vivre et les remèdes des pauvres, quelque 
nombre que l'on eût à traiter. Quand notre Bienheureuse Mère 
n'y pouvait pas aller, empêchée de maladie ou d'affaires, deux 

nesse, ou les Congrégations de charité qui sont dans un contact journalier 
avec les pauvres de Jésus-Christ. 




CHAPITRE V. 1(51 

des plus anciennes, après avoir pris sa bénédiction, allaient 
faire celte charité. 

Je sais bien que ce serait m'engager dans un trop long dis- 
cours de vouloir dire par le menu les pratiques d'msignes mor- 
tifications que notre Bienheureuse Mère faisait en cet exercice 
de charité , qui était son occupation quotidienne et les délices de 
sa ferveur. Le saint amour de Jésus la pressait de servir ces 
pauvres, et la dévotion l'empêchait de s'y empresser. Je me 
contenterai de rapporter deux exemples qui feront juger du 
reste, la persévérance étant la vertu qui emporte le prix des 
palmes les plus glorieuses. 

Il y avait au faubourg d'Annecy une pauvre femme impotente 
de fout son corps , qui avait un cours de ventre et dyssenterie 
étrange; elle ne se pouvait lever de son pauvre lit, non pas 
même se tourner seule d'un côté sur l'autre. Tous les matins, 
ou peu s'en fallait, notre Bienheureuse Mère l'allait nettoyer; 
sa compagne tenait celle pauvre créature soulevée entre ses 
bras, tandis que notre digne Mère lui changeait de linges, et 
faisait un paquet de ceux qu'elle tirait de dessous elle, qu'elle 
emportait à la maison pour les nettoyer et laver. Elle persévéra 
plus de quatre ou cinq mois à faire cette charité, après lesquels 
cette femme étant guérie de ce cours de ventre, il lui vint une 
autre incommodité, que tous les matins notre digne Mère la 
trouvait toute mouillée, et séchait ses linceuls au feu avec sa 
compagne, à laquelle elle commandait de détourner son visage 
pour ne pas recevoir la puante fumée qui sortait de ces linges; 
mais pour elle, elle ne détournait nullement le sien, et, quand 
on le lui disait, elle répondait : « Je suis faite à cela. » 

II arriva qu'une pauvre misérable fille, toute perdue de 
chancre et de vérole, tomba malade à l'extrémité, et, comme 
elle avait abandonné Dieu, les créatures l'abandonnèrent. Quel- 
ques dames de la ville, qui avaient charge d'avertir notre Bien- 
heureuse Mère des malades, lui dirent qu'il y avait en certaine 

il 









162 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

grange cette misérable, ajoutant : «Mais quelle apparence d'aller 
servir cette abandonnée qui a tant fait de maux! » « Au con- 
» traire, dit notre digne Mère, il n'y a point d'apparence de 
» l'abandonner; puisqu'elle a tant fait de mal, il lui faut aider à 
» retourner au bien. » Soudain elle alla trouver cette pauvre 
créature qu'elle trouva dans une effroyable misère , si pleine de 
chancre et de vermine que cela faisait pitié; elle avait une fièvre 
ardente et un gros rhume, mais comme elle était extrêmement 
affaiblie, elle ne pouvait cracher. Notre charitable Mère, avec 
un linge blanc, lui allait prendre les phlegmes dans la bouche, 
sans se soucier du danger qu'il y a de recevoir l'haleine et de 
toucher la salive de telles personnes; elle la tondit de ses pro- 
pres mains, la peignant tous les jours pour la nettoyer de sa ver- 
mine (ce qu'elle faisait souvent aux autres pauvres), et enfin la 
servit si vigilamment et charitablement, qu'elle la guérit au corps 
et en l'âme, ce qui remplit la ville d'une grande édification. 

Une pauvre femme étrangère, ne sachant où se retirer, s'alla 
jeter dans une étable, derrière le bétail, où elle accoucha seule, 
sans espoir de secours humain ; mais Dieu en eut pitié, et donna 
dès le matin un grand mouvement d'esprit à notre Bienheureuse 
Mère , d'aller chercher en cette étable qui était assez reculée, et 
qu'elle y devait trouver une bonne besogne. En effet, elle ren- 
contra cette pauvre femme et son enfant, tous deux bien pro- 
ches de la mort, et prit promptement l'enfant entre ses bras, et 
s'étant mise à genoux, elle l'ondoya crainte qu'il ne mourût; 
puis le fit baptiser, rendit tous les offices de charité à cette 
pauvre femme, lui fit apporter un lit, la servit tout au long de 
ses couches et d'une grande maladie qu'elle fit par après. Dans 
cette pratique de charité ici, Notre-Seigneur donna à sa fidèle 
Servante des lumières particulières de sa sainte naissance dans 
une étable, et disait qu'elle ne pouvait regarder cette étable où 
elle avait servi cette femme, sans dévotion et reconnaissance 
des biens que Dieu lui avait faits en icelle. 



CHAPITRE V. 163 

Elle avait un soin nonpareil que les pauvres qu'elle servait 
fussent en bon état avec Dieu , les faisant soigneusement con- 
fesser dès le commencement de leur mal , et n'avait pas moins 
de vigilance quand ils déclinaient, de leur faire recevoir les 
derniers sacrements. Elle portait et faisait porter des linceuls 
blancs pour mettre sur le lit des pauvres, même quelquefois 
sur les crèches, quand ils étaient es granges et établcs, et l'été 
faisait fleurir le lieu où l'on devait porter le Saint-Sacrement , 
lequel elle accompagnait quand elle pouvait avec grande dévo- 
tion; et quand les pauvres étaient décédés, elle les lavait et 
ensevelissait. 



n. 



CHAPITRE VI. 



DE LA PETITESSE ET DE L HUMILITE OU SE TIXRENT NOS PREMIERES 

MÈRES. 



Notre petite Visitation , comme une vigne nouvelle, allait tous 
les jours se multipliant, et donnait une grande suavité à notre 
Bienheureux Père, qui était souvent le confesseur ordinaire de 
cette chère Communauté, de laquelle notre Bienheureuse Mère 
était Supérieure et Maîtresse des novices, jusqu'à ce que le 
nombre des novices s'accrût si fort qu'elle ne put satisfaire à 
tous les deux devoirs. Parmi ces douces occupations, elle avait 
un contentement nonpareil, et en parlant un jour, elle disait : 
«Je ne méritais pas tant de grâces que de vivre parmi ces âmes 
» si pures et si bonnes, desquelles je dois rendre ce témoi- 
» gnage, qu'il n'y avait point d'émulation parmi elles, sinon 
» à qui serait plus abaissée en emplois devant les yeux des 
» créatures, et plus relevée en ferveur, et encore je ne sais si 
« l'on pourrait jamais trouver une pins parfaite simplicité que 
» celle que ces chères âmes pratiquaient, ni plus d'amour 
»à l'anéantissement et mortification; leur conversation était 
» vraiment dévote, innocente et sans replis ni méfiance quel- 
» conque; elles avaient une telle exactitude, qu'elles se faisaient 
» conscience des moindres manquements'. » 

* Parlant de la sincérité avec laquelle nos premières Sœurs agissaient avec elle 
en ces commencements, la Sainte dit : « J'en faisais de même avec notre Bien- 
j) heureux Père quand il venait; toujours après lui avoir parlé de nos affaires, 
« je lui disais ce que j'avais à lui dire de moi. Or, il arriva qu'une fois, après 



CHAPITRE VI. 165 

Notre Bienheureux Père avait désiré, pour plus d'humilité, 
que tour à tour les Sœurs fissent la cuisine et les offices domes- 
tiques, afin que toutes fussent égales. Notre Bienheureuse Mère 
ne se dispensait jamais, que par maladie, d'être cuisinière à 
son tour, et disait que cette semaine de servir les Sœurs était sa 
bonne semaine, prévoyant à l'avantage les affaires qu'elle 
pouvait avoir, « afin, disait-elle, que je ne sois point divertie, 
» s'il se peut, de faire tout à fait ma bonne semaine. » 

A cause que la maison où notre Institut se commença avait 
un grand verger, et que l'on avait souvent besoin de lait pour 
les petits enfants des pauvres , notre digne Mère voulut qu'on 
eût une vache dans l'enclos, laquelle les Sœurs allaient garder 
tour à tour, afin qu'elle ne gàtàt les petits arbres; cette digne 
Mère y allait fort soigneusement en son rang , et avait beaucoup 
de suavité en ces exercices bas et domestiques, quand elle en 
pouvait prendre le temps sans préjudice de celui qu'elle devait 
donner au service spirituel de ses chères filles et novices , et de 
celui qu'elle employait journellement à assister et consoler les 
pauvres. 






n lui avoir bien dit ce qui me faisait peine, je ne fus pas satisfaite, comme 
» j'avais accoutumé, Dieu ne le permettant pas pour m' apprendre à cher- 
« cher en lui ce que je pensais trouver au Bienheureux qui, cotte seule fois, 
» par aucune parole, ne me put donner de l'allégement, bien qu'il me parlât 
» beaucoup; mais voyant que cela n'y faisait rien, il me laissa en ma peine 
n et s'en alla. Moi qui ne savais que faire , voyant que ce Saint ne m'avait pas 
» guérie, ne sus que faire autre que de m'en aller devant le Saint-Sacrement 
n pour me guérir avec Xotre-Seigneur; et là j'appris ce que je n'avais encore 
«jamais bien su, qu'il ne fallait pas attendre toute sa consolation des créa- 
» tures , ains de Dieu , et que le vrai moyen de se guérir était de se remettre 
» et abandonner à la miséricorde divine sans aucune réserve. Le Bienheureux 
>• m'écrivit le lendemain un billet pour savoir comment j'avais passé la nuit, 
» car il savait que quand j'étais en tel état, je ne dormais point, et il avait 
n tant de charité, que cela le tenait en peine; mais je lui mandais que j'avais 
» été guérie vers Notre-Seigneur avant que me bouger de la place. » (Déposi- 
tions des Contemporaines de la Sainte.) 



■ 



166 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

II est très-vrai que son principal soin et ses plus chères affec- 
tions étaient de bien fonder ses fdles àla vraie vie intérieure et de 
l'esprit, à quoi toutes étaient fort attirées, en sorte qu'elles ne 
cherchaient que mortification, récollection, silence et retraite 
en Dieu, duquel l'immense bonté gratifiait ces chères âmes de 
faveurs du tout surnaturelles. Par la grâce divine, plusieurs 
eurent en fort peu de temps des oraisons de quiétude, de som- 
meil amoureux, d'union très-haute; d'autres, des lumières 
extraordinaires des mystères divins, où elles étaient saintement 
absorbées; quelques autres, de fréquents ravissements et 
saintes sorties hors d'elle-même, pour être heureusement 
toutes arrêtées et prises en Dieu, où elles recevaient de grands 
dons et grâces de sa divine libéralité; et notre Bienheureux 
Père , parlant , dans sa préface , de l'Amour de Dieu , dit : « que 
ce saint livre est une partie des communications qu'il a eues 
avec nos premières Mères et Sœurs , et que leur pureté et piété 
l'a obligé à leur parler des points plus délicats de la spiritua- 
lité, passant au delà de ce qu'il avait dit à Philothée. » 

Notre Bienheureuse Mère, parlant des grâces de ce commen- 
cement de l'Institut, dit un jour ces paroles : «Voyant ces 
» chères âmes si gratifiées de Dieu, et que cela allait dedans 
» l'éclat et donnait de l'admiration, je fus fort excitée à prier 
» D ieu qu'il nous tînt dans notre petitesse, ayant quasi jour et 
» nuit ces paroles dans l'esprit : Votre vie est cachée avec Jésus- 
» Christ en Dieu, lesquelles notre Bienheureux Père m'avait dit 
» qu'il voulait ajouter au cérémonial de la profession qu'il com- 
» mençait à dresser. Je ruminais ces paroles avec grand sen- 
» timent de cœur, et ayant communiqué avec notre Bienheureux 
" Père, et par son ordre, avec notre bon Père Jacques de Boni- 
» vard, jésuite, de mes mouvements là-dessus, qui me portaient 
» à faire des instances particulières à Dieu le Père, afin qu'il 
>' lui plût cacher notre vie en lui avec Jésus-Christ, son Fils 
» crucifié; ils le trouvèrent bon, et dirent tous deux messe à 



CHAPITRE VI. 167 

« celte intention. Je communiai à celle de notre Bienheureux 
» Père, et fis mon action de grâces pendant que le révérend 
» Père de Bonivard disait la sienne ; et comme ce très-bon ser- 
» viteur de Dieu communiait, j'eus une lumière d'esprit fort 
« grande, et une certitude intérieure que la très-sainte Trinité 
» avait ouï nos prières, à savoir, de notre Bienheureux Père, du 
» Père de Bonivard, et de moi très-indigne, et que sa divine Bonté 
» avait notre requête très-agréable , et nous accordait pour ce 
» cher Institut un grand don de vie intérieure, cachée et souf- 
» frante amoureusement avec Jésus-Christ en croix, et que l'im- 
» mense libéralité ne retrancherait rien des grâces préparées aux 
» âmes qui lui seraient fidèles dans cette petite Congrégation, 
» mais qu'elles seraient comme les grâces du Fils de Dieu (à 
» proportion de notre néant), cachées en Dieu, et leur manifes- 
» tation pour l'éternité ; que si, en quelques âmes, il en parais- 
» sait quelque chose, et s'il se faisait quelque merveille, ce 
» serait en hommage et rapport de la transfiguration et des 
» œuvres miraculeuses de notre Sauveur Jésus. Ce qui me con- 
» sola extrêmement en celte vue, c'est que notre Bienheureux 
» Père, le révérend Père de Bonivard et moi, eûmes les mêmes 
» sentiments, et conclûmes que Dieu voulait que les filles de cette 
» Congrégation fussent les adoratrices et imitatrices des bassesses 
» de son divin Fils, et de sa vie parfaite, intérieurement toute 
» cachée en Dieu et toute commune devant le monde : de quoi 
» nous lâchâmes de rendre à sa Bonté infinie, actions de grâces. » 





CHAPITRE VII. 



DE DIVERSES MALADIES DE NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE, DE SA RÉSIGNATION 
ET DE SON ABANDON DANS LA SOUFFRANCE. 



La volonté de Dieu était que ce petit Institut fût spécialement 
pour les faibles et infirmes; c'est pourquoi il nous donna une 
Mère qui sut, par son expérience, compatir à nos infirmités, 
afin qu'étant bien intelligente de tout, elle confortât les autres! 
Les premières années de religion de notre Bienheureuse Mère 
s'écoulèrent dans de perpétuelles incommodités, et cette digne 
Mère nous a dit souvent que sans cela elle aurait eu une très- 
grande peine que notre Bienheureux Père eut tenu l'Institut 
dans la modération où il l'a laissée, touchant les pénitences et 
macérations corporelles, à quoi elle était adonnée et fort 
inclinée. 

Ses maladies commencèrent, comme nous avons dit, l'année 
de son noviciat; elle avait des intervalles très-bons, et d'ordi- 
naire, pour ses langueurs, ne laissait point défaire ses exercices 
de religion et ses fonctions de charité, et ne parut jamais plus 
forte que dans son infirmité, la grâce de Dieu faisant tout en 
elle et par elle. Il lui prenait quelquefois tous les jours certains 
accidents si violents, qu'on la jugeait devoir bientôt trépasser; 
son visage était doux, tranquille et serein, et tout son corps des- 
titué de forces ; d'autres fois, elle enflait à vue d'oui, et perdait 
la parole ; l'on courait promptement appeler notre Bienheureux 
Père; à mesure qu'il lui parlait de Notre-Seigneur, elle revenait 



CHAPITRE VII. 169 

à elle, et l'enflure se passait. Ce qui me fait souvenir d'une 
autre sainte femme et grande servante de Dieu, sainte Cathe- 
rine de Gênes, laquelle dans ses assauts impétueux de l'amour 
divin qui la mettaient comme dans un martyre d'amoureuses 
souffrances, trouvait un égal soulagement à entendre parler de 
Dieu, ce qui modérait l'opération intérieure que l'amour fai- 
sait en elle; ainsi, jamais l'on ne trouva remède qui apportât 
soulagement à notre Bienheureuse Mère, dans ces accidents si 
extraordinaires, que de faire venir notre Bienheureux Père, 
lequel, écrivant sur le sujet de ces maladies, dit les paroles 
» suivantes : « Je recommande à vos prières la santé de la mère 
«abeille de notre nouvelle ruche, elle est grandement tra- 
» vaillée de maladie! et noire bon AI. Grandis, quoiqu'il soit 
» l'un des doctes médecins que j'aie vus, ne sait qu'ordonner 
» pour ce mal, qu'il dit avoir quelque cause inconnue à Ga- 
» lien. Je ne sais si le diable nous veut épouvanter par là, ou 
» si elle n'est point trop âpre à la cueillette; toutefois, je sais 
» bien qu'elle n'a point de meilleur remède à son gré que de 
» s'exposer au soleil de Justice. » 

Un jour que cette digne Mère était dans un accident où notre 
Bienheureux Père crut quasi que la violence de la douleur et de 
l'amour divin lui ravirait la vie, lui qui n'était attaché qii'à sacri- 
fier sa volonté sur l'autel de la volonté divine, lui dit d'un 
visage tranquille et recueilli : «Peut-être, ma fille, que Dieu se 
» veut contenter de notre essai, et du désir que nous avons eu 
» de lui ériger cette petite Compagnie, comme il se contenta de 
» la volonté qu'eut Abraham de lui sacrifier son fils ; si cela est 
» et qu'il lui plaise que nous nous en retournions demi-chemin, 
» sa volonté soit faite. — Oui, répartit la malade, mon très-cher 
» seigneur, sa volonté soit faite au temps et à l'éternité. — ■ Si 
» Dieu ne veut pas que nous passions outre, ajouta le Bien- 
» heureux, au moins sa Bonté aura vu que nous nous sommes 
» mis de bonne volonté à faire l'œuvre qu'il nous avait inspirée. » 



■ 



1™ VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Ainsi ces deux saintes âmes faisaient ensemble d'admirables 
résignations. 

Cependant ces maux inconnus de notre Bienheureuse Mère 
s'allaient toujours augmentant, les médecins de cette ville furent 
d'avis que l'on fît une consulte de plusieurs. Entre ceux qui 
furent appelés fut un de Genève; notre Bienheureux Père, 
comme un vigilant Pasteur, espérait par ce moyen de retirer 
cette sienne brebis de la gueule du loup de l'hérésie, et lorsque 
pour lui parler plus à loisir il prenait son temps en la chambre 
de notre très-digne Mère, le contentement qu'elle en recevait 
était capable de la faire revenir de ses accidents. Dans toute 
cette consulte, les médecins ne purent trouver la cause du mal 
de cette digne Mère, ce qui fit dire à l'un d'iceux qu'il la croyait 
plus malade d'amour divin que du détraquement des humeurs; 
aussi ne firent-ils que quelques légères ordonnances qui régar- 
daient simplement sa nourriture, et jamais cette sainte malade 
ne demanda aucun remède ponr sa guérison; seulement elle 
exhortait ses filles à la soutenir par les pommes de leurs bonnes 
actions dans une parfaite observance , et la récréer par les fleurs 
de leurs ferventes affections au service de Dieu. Elle ne parlait 
d'aucune chose qui concernât son soulagement, ayant aban- 
donné à Dieu et à l'obéissance sa santé et sa vie, sans qu'elle 
voulût plus penser ni avoir soin d'elle-même. Il lui survint de 
grands accès de fièvre continue , accompagnée de mouvements 
convulsifs, ce qui lui laissa une fièvre erratique qu'elle garda 
longtemps, et pour laquelle le médecin lui ordonna de ne point 
souper, ce qui l'affaiblit extrêmement. « Je le connaissais fort 
» bien, dit-elle une fois, mais je n'y arrêtais pas ma pensée, et 
» jusqu'à ce que notre Bienheureux Père m'eût commandé de 
» dire quand on me donnerait quelque chose que je verrais 
» m'être nuisible, j'eusse eu grand scrupule de me mêler de 
» moi-même, après m'être donnée à Dieu et à l'obéissance, et 
» j'eusse bien mieux aimé mourir par soumission et abandon de 



CHAPITRE VII. 171 

» moi-même que de vivre par mon propre souci. » Une autre 
fois elle dit que ces maux qu'elle avait eus en ses premières 
années de Religion ne lui étaient aucune liberté pour ses fonc- 
tions d'esprit, lequel elle sentait toujours prompt dans cette 
infirmité, « dans laquelle, ajoute-t-elle, je n'estimais pas de 
» rien souffrir, sinon en la très-grande répugnance que j'avais 
« d'être traitée autrement que la Communauté, et pour la peine 
» où je voyais notre Bienheureux Père et toutes nos bonnes 
» Sœurs, lesquelles, grâce à Dieu, mes accidents n'empê- 
» chaient point de servir de tout mon petit pouvoir. » Il lui 
arriva un de ces accidents dont nous avons parlé ci-dessus, fort 
violent, qui occasionna à notre Bienheureux Père de prendre 
ce prétexte pour faire revenir le médecin de Genève qui avait 
de bonnes dispositions pour la guérison de son âme, sans un 
sien fils qui le tint si fort de près qu'il fut cause de sa perte. En 
s'en retournant cette seconde fois, il dit qu'il ne pouvait trouver 
au vrai la cause ni les remèdes de ce mal, et que cette dame 
étant si vertueuse, il ne doutait point qu'il n'y eût quelque 
ressort céleste qui jouait pour la tenir dans celle manière de 
souffrance. Les infirmières de notre Bienheureuse Mère l'en- 
tendaient quelquefois, quand elle croyait être seule, qui disait : 
«Oui, mon Dieu, faites souffrir, faites souffrir cette nature 
» trop vive, afin qu'elle apprenne s'il faut avoir tant d'ardeur 
» aux rigueurs extérieures pour soi et pour les autres. » 

Les enfants du monde oyant parler de ces fréquents accidents 
de maladies où notre Bienheureuse Mère tombait souvent, fai- 
saient des contes à plaisir du renversement des desseins de 
notre Bienheureux Père, lequel parmi tout cela pratiquait une 
admirable patience, et disait «que si Dieu voulait ôter la pre- 
» mière pierre du fondement, que sa Providence savait ce 
» qu'elle voulait faire du reste de l'édifice ; que dans cette con- 
» fiance il en demeurerait en repos, » et cependant il prenait un 
soin incomparable de son soulagement, la visitant comme un 






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172 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

autre saint Jérôme sa sainte Paule, et lui écrivant quelquefois des 
petits billets de dévotion. Nous en avons encore un écrit de sa 
main , par lequel il la conjure de modérer son ardeur de suivre 
les exercices communs, et de se conserver pour sa chère Con- 
grégation; «car, voyez-vous, ma chère Mère, dit-il, vous êtes, 
» pour cette sainte besogne, le courage de mon cœur et le cœur 
» de mon courage. » 




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CHAPITRE VIII. 

DE LA MORT DU BEAU-PÈRE DE NOTRE BIENHEUREUSE ET DE SON VOYAGE 

A montelon; de sa grande fatience et débonnaireté dans la 

CONDUITE DE SES AFFAIRES. 



Comme nous avons dit ci-dessus, les maux et accidents de 
notre très-digne Mère ne l'empêchaient pas de vaquer à la con- 
duite de sa maison, Dieu lui ayant donné une double force d'es- 
prit , l'une pour soutenir la maladie, l'autre pour agir au bien 
intérieur et extérieur de sa Communauté qui s'accroissait, en 
sorte que la petite maison du faubourg était trop étroite pour 
la contenir. Il fallut penser à bâtir un monastère et à se loger 
dans la ville, ce qui ne fut pas sans difficultés, lesquelles étant 
surmontées parla grâce divine, on fit le changement de maison 
la veille de Toussaint, et le lendemain le Saint-Sacrement y fut 
exposé ; cela était l'année 16J2. 

Après ce changement, notre chère Sœur Claude-Françoise 
Roget, la première reçue en la Congrégation après nos trois 
premières Mères , commença à se trouver un peu mal ; mais 
comme elle fut charitablement servie, et avec grand soin, 
l'étisie qu'elle couvait dès son enfance ne parut pas jusqu'au 
printemps de l'année suivante, et elle ne décéda pourtant qu'au 
mois de juin, en l'octave du Saint-Sacrement. Notre Bienheu- 
reuse Mère la servit charitablement en sa maladie ; l'assista soi- 
gneusement en son dernier passage, la lava de ses propres 
mains, et la pleura très-maternellement. Comme on n'avait 
point encore de sépulture , le corps de cette chère Sœur fut 



174 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

porté aux révérends Pères Jacobins ; noire Bienheureuse Mère 
et toutes nos Sœurs, n'étant pas encore en clôture, assis- 
tèrent à son enterrement. Cette chère Sœur était seulement 
âgée d'environ dix-huit ans, et était une vraie colombe toute 
pure et propre à voler au sein de Dieu pour s'y reposer 
éternellement '. 

A peine ces funérailles étaient finies, que l'on avertit notre 
Bienheureuse Mère qu'il fallait rendre d'autres devoirs funè- 
bres à M. son beau-père qui était décédé , âgé de quatre-vingt- 
quatre ans. Notre Bienheureux Père jugea qu'il était absolument 
nécessaire que notre digne Mère fît un voyage en Bourgogne ; 
ce qu'elle entreprit par son obéissance , menant pour com- 
pagne notre chère Mère Péronne -Marie de Châtel ; MM. les 
barons de Thorens et de Chantai l'accompagnaient. Elle arriva 
heureusement à Montelon, où elle parut avec un cœur doux, 
gracieux et compatissant envers ceux qui l'avaient tant contra- 
riée ; elle fit un accueil si débonnaire à la servante du bon 
vieillard décédé et à ses enfants , que chacun en bénissait Dieu 
et en était étonné. Comme les affaires du défunt avaient été 
extrêmement mal conduites, l'on avait laissé échoir les rentes 
de plusieurs années, sans faire payer ces rentes aux sujets, 
et ceux qui avaient payé, on ne l'avait pas mis en écrit, ce qui 
ne donna pas peu de besogne à notre Bienheureuse Mère pour , 
laisser des comptes nets et équitables. Dès le matin , après ses 
exercices spirituels, elle ne bougeait d'une salle, entourée de 
papiers et de paysans; elle demeurait dans sa dévote gravité et 
douce force sans se troubler, sans se passionner et sans élever sa 
parole une fois plus que l'autre, ainsi que nous l'avons appris de 

1 A la mort de cette chère Soeur, il arriva à nos premières Sœurs de jeter 
sur son corps des fleurs, crainte de quelque mauvaise odeur; mais comme 
elles l'avaient fait sans ne avoir la permission, notre sainte Mère les en reprit 
et les fit manger au réfectoire à sa place , tandis qu'elle prit son repas à leurs 
piuds. (Archives de la Visitation d'Annecy.) 



CHAPITRE VIII. 175 

ceux même qui étaient témoins oculaires et admirateurs de la 
grande sagesse , justice et modération de cette sainte femme. II 
y eut un paysan plus hautain que les autres qui fit beaucoup de 
bruit, et dit plusieurs paroles indiscrètes, parce qu'étant des 
amis de la servante jadis maîtresse, elle lui avait promis de 
faire mettre toutes ses décharges sans qu'il eût payé. Ce que ne 
trouvant pas fait, il se mit en terrible colère contre notre digne 
Mère , pensant et disant qu'elle avait arraché son feuillet. 
Comme elle vit ce pauvre homme si passionné et parlant contre 
elle avec tant d'extravagance, elle empêcha M. le baron de 
Thorens, qui était présent, de lui donner des coups de 
bâton, et fit mettre notre chère Mère de Chàtel en prière 
pour ce passionné, duquel s'approchant gracieusement elle 
le prit par les cheveux et lui fit le signe de la croix sur le 
front- au même instant, son esprit fut changé, il se jeta à 
genoux et découvrit devant tous son tort, demandant pardon 
et miséricorde. Elle lui accorda l'un et l'autre très -copieu- 
sement, et fit grâce à d'autres qu'elle jugeait qui eussent 
été trop molestés, si on les eût contraints de payer toutes les 
échutes. 

Elle visita tous les terriers et titres principaux des biens, des 
maisons de ses enfants, les contrats, livres de raisons, bref, 
tout ce qui était requis pour établir un bon ordre; elle mit des 
grangers aux métairies, des fermiers et receveurs aux châteaux; 
elle allait à cheval tout d'un jour de Montelon à Bourbilly, qui 
sont éloignés de dix ou douze lieues. D'autant que le baron, son 
fils, était encore jeune et engagé à la cour, elle fit vendre 
nne partie des meubles qui se pouvaient gâter, laissant seule- 
ment quelques chambres garnies. Avant de partir, elle eut 
soin, par une très-grande charité, de bien accommoder la 
servante du bon vieillard défunt, et ses enfants, les récom- 
pensant du mal qu'elle avait reçu d'eux, comme s'ils eussent 
été ses grands bienfaiteurs , sans plus parler des choses 



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H6 VIE DE SAINTE CHANTAI,. 

passées '. Elle faisait venir cette femme manger avec eJle et 
l'entretenir de ce que faisait et disait feu son beau-père depuis 
son départ , et de l'heureuse fin de bon catholique que Dieu 
lui avait fait la grâce d'avoir. 

Ce fut une chose qui édifiait grandement, que lorsque cette 
sainte femme traitait des affaires, elle ne s'alléguait jamais, se 
tenant pour vraiment morte au monde ; mais disait toujours : 
« Vous devez à mes enfants telle et telle chose » , et ainsi en 
toutes autres rencontres elle avait des termes singuliers hors 
d'elle. A son retour de ce voyage qui ne dura que six semaines 
en tout, elle passa à Dijon, remplissant chacun d'édification, 
ne s'arrêtant ni là ni ailleurs, qu'autant que la nécessité le 
requérait. 

Le révérend Père Mathias de Dôle, capucin de grande vertu 
et réputation, qui avait fréquenté souvent notre très-digne Mère 
avant sa retraite, la visita plusieurs fois, tandis qu'en ce voyage 
elle fut en Bourgogne , où il était gardien des capucins du cou- 
vent d'Autun. Il en écrivit à notre Bienheureux Père les paroles 
suivantes : a Ce n'est plus une Judith que notre madame de 
» Chantai, c'est une sainte Paule; toutes ses actions font voir 
" l'opération de Dieu en son âme, et les traces de votre direc- 

1 La servante de Dieu aima tendrement ses ennemis (déposa sœur Marie- 
Joseph de Musy , professe du second monastère de la Visitation d'Annecy) , et 
leur faisait du bien, lorsque même ils lui disaient des paroles désagréables, 
comme elle fit particulièrement paraître à l'égard de la servante de son beau- 
père , qu'elle caressa et obligea par plusieurs bienfaits , et entre autre se chargea 
d'une de ses filles qu'elle amena avec elle de Montulon à Annecy, où elle lui 
procura un mariage convenable , et qui passa depuis à Talloires (près Annecy) , 
Ce que la déposante sait pour l'avoir ouï dire aux religieuses anciennes. (Procès 
de canonisation.) 

La sœur M. -Jeanne Grandis déposa le même fait, ajoutant que la Vénérable 
ayant appris la mort dudit baron (son beau-père) , a singulièrement caressé 
cette même ingrate (servante) , amena même avec elle en Savoie une de ses 
filles qu'elle pourvut, la mariant dans une honnête et commode famille, comme 
la déposante le sait pour avoir vu ladite fille. (Procès de canonisation.) 



CHAPITRE VIII. 177 

» tion; ce n'est plus une baronne, c'est une Sulamite ; toute 
» cette contrée reste pleine de la douce odeur de ses célestes 
» vertus ; nos religieuses de Dijon, comme les filles de Sion, 
» l'annoncent Bienheureuse, et toutes nos dames la louent hau- 
» tement. » 




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CHAPITRE IX. 



NOTRE DEVOTE MERE FONDE UNE MAISON DE NOTRE INSTITUT A LYON; 
ELLE REÇOIT ALORS QUELQUES GRACES MIRACULEUSES. 



Au retour de ce voyage, l'année 1613 était sur son déclin j 
ce qui en restait et toute l'année suivante 1614, fut employé, 
avec plusieurs difficultés, à commencer de bâtir un monastère, 
ainsi que nous avons bien amplement discouru dans notre fon- 
dation , et des obstacles qui se présentèrent, parmi lesquels 
nos bienheureux Fondateur et Fondatrice pratiquèrent d'in- 
signes vertus : et Dieu bénissait tellement leurs desseins, 
que, malgré tous les empêchements, sans que l'un ni l'autre 
sortissent de leur paix et tranquillité, la besogne s'avançait 
heureusement. 

Taudis que le bâtiment de ce premier monastère de l'Institut 
s'avançait, Xotre-Seigneur disposait le spirituel et le temporel 
pour commencer une seconde maison de la Congrégation. Ce 
sage père de famille qui n'allume pas la chandelle pour la 
mettre cachée sous le boisseau, ne voulut pas cacher plus long- 
temps notre très-digne Mère, qui était un flambeau de toutes 
vertus dans ce recoin où son humilité se plaisait si parfaitement. 

Madame de Gouffier, religieuse du Paraclet au pays de Sain- 
tonge, ayant vu V Introduction à la vie dévote, et appris que 
l'auteur de ce divin livre avait érigé une Congrégation, où il 
avait donné des lois encore plus parfaites et spirituelles que 
celles qu'elle admirait dans ce cher livre, elle fit vœu à Dieu de 
ne cesser de procurer de venir en Savoie pour voir ce saint 



CHAPITRE IX. 179 

Prélat et sa Congrégation ; elle trouva à Lyon madame d'Auxerre, 
laquelle était touchée du même désir. C'était une dame de 
grande qualité et moyens, qui depuis vingt ans qu'elle était 
veuve, aspirait incessamment à la vie parfaite et retirée; elle 
avait cherché son repos dans toutes les maisons religieuses de 
femmes dont elle s'était pu aviser, oon qu'elle y fût entrée, 
mais par la communication et connaissance qu'elle prenait de 
leur Institut, sans y pouvoir trouver ce qu'elle cherchait. Elle 
vint donc à Annecy avec madame de Gouffier, après Pâques 
de l'année 1613, et dès la première fois qu'elle vit notre très- 
digne Mère avec sa petite troupe, elle sentit en son âme le repos 
qu'elle avait cherché jusqu'alors sans le trouver, et dit : « Vrai- 
» ment, voici la manière de vie que Dieu m'a toujours fait 
» désirer, sans la connaître. » Elle s'en retourna à Lyon bien 
résolue d'y procurer l'érection d'une maison de sainte Marie, 
comme celle qu'elle avait vue à Annecy, ce qu'il lui fut facile 
d'obtenir de Mgr Denis de Marquemont; mais l'ennemi de toutes 
bonnes œuvres vint à la traverse et fit changer tout ce dessein, 
ainsi que nous l'avons amplement décrit au petit recueil de la 
vie de celte chère Sœur, et en la fondation de Lyon. 

Il s'éleva un peu de jalousie contre la Congrégation de la 
Visitation, et l'on voulut faire à Lyon une Congrégation de la 
Présentation , laquelle on commença , et voulut-on que la bonne 
madame d'Auxerre fût à Lyon , comme la Mère de Chantai à An- 
necy, fondatrice et supérieure de cette Maison. Quoique cette 
très-bonne âme n'aimât rien tant que la petite Visitation qu'elle 
avait vue, et n'eût plus grande crainte que de s'engager à la 
conduite, néanmoins, pressée des Puissances supérieures, elle 
se soumit; on voila des filles : nouvelle qui fut apportée à 
Annecy lorsqu'on croyait que l'on venait prendre des Sœurs 
pour aller fonder à Lyon. Notre Bienheureuse Mère ne se fâcha 
aucunement de ce changement, au contraire, elle en bénit Dieu, 
disant à nos Sœurs « que cela devait apprendre à toutes qu'il 

12. 






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180 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

faut jeter de profondes racines en la très-sainte humilité, et 
qu'après, Dieu aurait soin de faire jeter çà et là les branches de 
cet Institut » , maxime qu'elle a gardée toute sa vie, ayant toujours 
eu plus de soin incomparablement d'établir et fonder son Ordre 
es vraies vertus, que d'en augmenter le nombre des maisons. 

Or, si le Seigneur n'édifie la maison, ceux qui la bâtissent 
travaillent pour néant; l'esprit humain avait commencé cette 
nouvelle Congrégation de la Présentation, l'esprit humain la 
détruisit. La confusion des langues se jeta parmi ces congré- 
gées ; je veux dire il arriva parmi elles une telle mésintelli- 
gence, qu'elles ne purent vivre six semaines ensemble, quoique 
toutes fussent de très-bonnes âmes; mais il ne plaisait pas à Dieu 
de bénir leur assemblée, tellement que l'on n'eut plus de hâte 
que d'écrire à notre Bienheureux Père et à notre très-digne 
Mère, qu'il fallait que les filles de la Visitation de sainte Marie 
allassent fonder à Lyon. Mgr le cardinal Denis de Marquemont, 
archevêque de Lyon, envoya M. Mesnard, sacristain de Saint- 
Nisier, avec un carrosse quérir les Sœurs. Notre très-digne Mère 
partit d'Annecy, le jour de la conversion de saint Paul 1G15, 
avec nos très-honorées Mères Marie-Jacqueline Favre, Péronne- 
Marie de Chàtel , Marie-Aimée de Blonay , et encore madame 
de Gouffier qui tenait place et faisait toutes les fonctions des 
religieuses. 

Notre très-digne Mère allait à Lyon bien incommodée corpo- 
rellement, sa santé étant fort petite, mais grandement joyeuse 
en son âme d'aller travailler pour la gloire de Dieu. Elle sentit 
aux approches de Lyon les bons Anges du royaume de France 
qui lui faisaient l'accueil , et eut une grande certitude intérieure 
du progrès et du fruit que l'Institut ferait en France, et que 
cela était la cause d'une nouvelle joie entre les Anges. 

Avant que notre Bienheureuse Mère et sa chère troupe arri- 
vassent à Lyon, l'on voulut visiter les patentes royales obtenues 
pour l'autre établissement, afin de faire changer le mot de Pré- 









CHAPITRE IX. 181 

senlation en celui de Visitation; pour cela il fallait quelque 
retardement, et des allées et venues. Notre-Seigneur y mit 
ordre : à l'ouverture des patentes, l'on vit que le mot était mira- 
culeusement changé, et qu'où les hommes avaient mis Congré- 
gation de la Présentation , il y avait en beau caractère bien 
formé, Congrégation de la Visitation Sainte-Marie ; cette mer- 
veille fut grandement admirée, loucha bien les cœurs, et fut 
cause que notre petit Institut fut mieux goûté qu'il n'eût été. 
Ceux qui avaient été contraires à notre établissement disaient 
alors : « La main de Dieu travaille pour ces Religieuses ici. » 

La veille de la Purification , notre Bienheureuse Mère et ses 
filles arrivèrent heureusement, et furent chèrement et joyeuse- 
ment reçues des congrégées, singulièrement de la bonne ma- 
dame d'Auxerre, laquelle n'ayant jamais aspiré qu'à la perfec- 
tion de l'humilité, se déposa tout à l'heure de la charge qu'on 
lui avait donnée en cette maison, remit les clefs à notre Bien- 
heureuse Mère, mais elle lui remit encore plus parfaitement son 
cœur et sa volonté; ce que firent pareillement ses deux compa- 
gnes, car la quatrième s'était retirée de parmi elles avant la 
venue de nos Sœurs. Le lendemain, jour de la Purification de 
celte Vierge plus pure que le soleil, l'établissement de ces 
petites filles de Sainte-Marie de la Visitation se fit avec grande 
solennité, Mgr de Marquemont faisant lui-même l'action, et 
témoignant une grande estime et respect de la vertu de notre 
Bienheureuse Mère '. Ce même jour, la bonne madame d'Auxerre 

1 Monseigneur de Marquemont admira fort la sainteté de cette vénérable 
Mère, si bien qu'il s'écriait en une rencontre : u Que dirons-nous à l'oreille de 
n celle à qui Dieu parle toujours au cœur! » La renommée de la servante de 
Dieu était déjà même arrivée à Rome , car, comme vers celle époque madame de 
Gouffier y sollicitait les dispenses nécessaires pour passer de l'Ordre du Para- 
clet à la Visitation , le cardinal Bandiné lui dit dans sa réponse : « Vous serez 
bien heureuse si vous pouvez devenir la fille de Monseigneur de Genève et de 
cette perle des dames, la Mère de Chantai. » (Dépositions de la Mère Fran- 
çoise-Madeleine Favre de Charmette.) 








182 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

changea d'habit, et ses deux compagnes aussi, et prirent celui 
de novices. Elle prit le nom de Marie-Renée , et fut fondatrice 
temporelle de cette maison-là, comme il est marqué en la fon- 
dation, et au recueil de la vie de cette très-honorée Sœur qui 
était véritablement un soleil de vertus, mais excellemment sur 
toutes, de l'humilité. Notre Bienheureuse Mère nous a dit 
qu'elle ne voyait jamais cette bonne Sœur sans sentir son âme 
émue de s'abaisser devant Dieu , à l'exemple de l'abaissement 
et anéantissement qui reluisaient en cette vertueuse novice, 
laquelle, de son côté, s'estimait si indigne d'être en la compagnie 
de notre Bienheureuse Mère, qu'elle ne l'osait quasi approcher, 
et disait que Dieu lui avait dit en son cœur, quand cette digne 
Mère était entrée en leur maison : « Je vous donne pour vous 
» conduire l'une des plus grandes Servantes que j'aie maintenant 
» sur terre; en cela, ma fille, je vous témoigne mon amour. » 
Cela demeura si fort imprimé au cœur de notre chère Sœur 
d'Auxerre, qu'à peine osait-elle regarder en face notre digne 
Mère, et si elle parlait à ses deux compagnes ou aux autres 
novices qui furent reçues après elle, c'était pour les exciter à 
bien profiter de la conduite de cette unique Mère. On l'a quel- 
quefois entendue dans l'excès de sa ferveur, croyant être seule, 
qu'elle se disait à elle-même : « Sais-tu qui tu es, Marie-Renée? 
» tu es un atome d'ordures auprès de celte montagne de perfec- 
» tion ; » puis se tournant vers Notre-Seigneur : « Ah ! mon Dieu , 
» disait-elle, si vous me permettez de vous faire une demande, 
» je vous supplie que la mort ferme mes yeux; il me suffit, 
» puisque je vois une maison de sainte Marie en France; metlez- 
» moi au purgatoire pour purger mes péchés, et ne me laissez 
» plus jouir de tant de bonheur que de demeurer avec votre 
» Sainte. » Voilà comme les justes se connaissent à fond les uns 
les autres; cette bonne servante du Seigneur fut écoutée du Ciel, 
car elle ne fit pas son noviciat entier, qu'elle fut jugée digne 
d'aller faire l'éternelle profession de l'amour et eut la grâce à 



CHAPITRE IX. 183 

laquelle son humilité l'empêchait d'aspirer. Notre Bienheureuse 
Mère lui ferma les yeux et l'assista en son dernier passage, 
qu'elle fit aussi saintement que sa grande persévérance aux 
vertus et en la vraie dévotion le pouvait faire espérer et 
souhaiter. 

Or, quoique notre liès-bonorée Sœur d'Auxerre eût très- 
honnêtement donné pour la fondation, l'on ne laissa pas au 
commencement d'avoir beaucoup de pauvreté et d'incommodité, 
d'autant que ses parents qui étaient mécontents au possible de 
la bonne œuvre qu'elle faisait, lui saisirent son bien, et lui 
firent plusieurs grandes contradictions que notre Bienheureuse 
Mère supporta et surmonta avec une généreuse humilité et 
adresse très-grande à ajuster toutes choses avec paix. Durant 
ces contradictions , notre très-digne Mère goûtait avec de grandes 
suavités les fruits intérieurs de la pauvreté et disette où était le 
monastère. Une fois , entre autres, étant tout à fait réduite à ne 
savoir plus où prendre pour nourrir sa Communauté, elle en 
confiait amoureusement le soin à la céleste Providence, quand 
voilà qu'un homme inconnu sonne à la porte , et dit à la por- 
tière : « Faites-moi venir la Mère de Chantai. » Quand elle fut 
là, il lui mit en main un papier sans lui dire ce que c'était, 
mais seulement lui dit : « Aladame, celui qui vous envoie cette 
aumône vous prie de prier pour lui, » et s'en alla comme 
cela. Notre très-digne Mère retourna à la Communauté, car on 
était à la récréation; elle n'avait point encore ouvert son papier; 
elle le déplia devant toutes les Sœurs, et trouva dans icelui 
quatre-vingts écus au soleil. Les larmes lui vinrent aux yeux 
d'une très-humble reconnaissance envers la divine Bonté, et 
mena toutes ses chères filles en faire action de grâces à l'auteur 
de tous biens. De là à quelque temps, se trouvant un peu en 
peine, n'ayant pas de quoi acheter une custode d'argent, et lui 
fâchant de laisser le Très-Saint-Sacrement dans une d'étain , elle 
pria ce divin Sauveur, puisqu'il prenait tant de soin de ses 





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184 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

épouses, qu'il prît aussi soin de soi-même; ce qu'il fit, et 
lorsque l'on y pensait le moins, une personne inconnue vint de- 
rechef sonner à la porte, et sans vouloir dire son nom, donna 
une custode d'argent dorée, priant instamment qne l'on s'en 
servît le plus tôt qu'il se pourrait. 

Notre Bienheureuse Mère demeura neuf mois à Lyon, reçut 
sept religieuses, supporta beaucoup de traverses, dont les nou- 
veaux Instituts ne sont jamais exempts, et laissa Supérieure 
notre très-honorée Mère Marie-Jacqueline Favre; assistante et 
directrice , notre bien chère Mère Marie-Aimée de Blonay, et 
s'en revint accompagnée de notre chère Sœur Marie-Hélène 
Darères, alors dite madame de Vars, femme veuve de beau- 
coup de piété et de vertu , et fille spirituelle de notre Bienheu- 
reux Père. 



CHAPITRE X. 






NOTRE BIENHEUREUSE FAIT UNE NOUVELLE FONDATION A MOULINS ; SA 
CONSTANCE SUR LA MORT DE SA FILLE; ELLE ÉPROUVE QUELQUES 
PEINES D'ESPRIT SUR LE RAPTÊME DE SON PETIT-FILS. 



A peine notre Bienheureuse Mère était de retour de la fonda- 
tion de Lyon , que non-seulement plusieurs filles , mais plusieurs 
villes entières, courant après l'odeur de ses vertus, demandè- 
rent des établissements de Sainte-Marie, et, si l'on eût eu des 
religieuses assez pour fournir partout, plusieurs maisons se 
fussent faites, qui ne l'ont été que bien des années après, même 
qui ne le sont pas encore, et nous avons trouvé un billet écrit 
de la sainte main de notre Bienheureux Père qui dit ces mots : 
« Vraiment, la moisson est bien grande, il se faut confier que 
» Dieu donnera des ouvrières; voilà Toulouse qui veut de nos 
» filles de Sainte-Marie, Moulins, Riom, Montbrison, Reims, 
» et c'est grand cas, partout l'on veut la Mère. » Et, en un 
autre billet, écrivant à notre Bienheureuse Mère, ce saint Pré- 
lat dit : « Hé! ma très-chère Mère, je dis, ma très-unique 
» Mère, que nous avons d'obligation à Notre-Seigneur! et com- 
» bien de confiance devons-nous avoir que ce que sa miséri- 
» corde a commencé en nous, elle le parachèvera, et donnera 
» un tel accroissement à ce peu d'huile de bonne volonté que 
» nous avons , que tous nos vaisseaux s'en rempliront , et 
» plusieurs autres de ceux de nos voisins, par diverses fon- 
» dations. » 

Pour cela, cette digne Mère, comme la pieuse veuve qui 




186 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

obéissait à l'homme de Dieu , fermait bien sa chambre sur elle, 
je veux dire, se tenait petite, humble et cachée aux yeux du 
monde, et son cœur tout retiré en la divine Bonté et dans 
l'étroite observance. L'année 1615 se finit en cette sorte, et la 
suivante, 1616, à peine se commença, que Notre-Seigneur 
visita notre très-digne Mère de grands maux corporels et lan- 
gueurs irrémédiables qui lui étaient causés, comme l'on croyait, 
parce qu'elle n'avait pas pris le loisir de se bien remettre d'une 
grande maladie qu'elle avait faite à Lyon durant les neuf mois 
de son séjour. 

Cependant, le printemps étant venu , la ville de Moulins pres- 
sait avec tant d'instances pour avoir des Sœurs pour faire un 
établissement, que tout retardement était ennuyeux. L'on verra, 
dans la propre fondation de cette maison-là, diverses lettres 
écrites sur ce sujet à notre Bienheureux Père , de Monseigneur 
l'archevêque de Lyon, qui avait alors l'administration de l'évê- 
ché d'Autun, par droit de régale, duquel Moulins dépend. Ce 
grand cardinal faisait de grandes instances afin que notre 
digne Mère allât à Moulins, dresser une semblable maison que 
celle qu'elle avait établie à Lyon , de laquelle il disait recevoir 
une suavité nonpareille, et toute la province une odeur d'édi- 
fication très-grande. M. le maréchal de Saint-Géran, gouver- 
neur du Bourbonnais, les maires et syndics, M. le Doyen de 
Notre-Dame, et encore le révérend Père recteur des Jésuites 
de Moulins, écrivirent à notre Bienheureux Père, tant pour de- 
mander l'établissement que pour le conjurer que la digne main 
de cette grande ouvrière, la Mère de Chantai, allât planter 
cette nouvelle plante. Il ne plut pas à Notre-Seigneur de lui 
donner force et santé pour cela, tellement que, pour ne plus 
retarder, le 16 juillet 1616, notre très-honocée Sœur et Mère 
Jeanne-Charlotte de Bréchard partit avec quatre compagnes 
pour aller fonder la maison de Moulins. Ainsi, ce fut encore 
une permission de la divine Providence que cette troisième 



CHAPITRE X. 187 

Mère de l'Institut allât être Supérieure en la troisième mai- 
son d'icelui, comme la première et la seconde l'étaient aux deux 
autres, à Annecy et à Lyon. 

Peu de temps après le départ de nos chères Sœurs pour la 
fondation de Moulins, notre très-digne Mère se porta mieux, et 
prenait beaucoup de peine, tant pour faire avancer le bâtiment 
du monastère qui se faisait alors, et duquel elle-même avait le 
soin et la conduite, que pour élever et fonder dans les vraies 
vertus religieuses quantité de filles qui étaient reçues, et les- 
quelles, quasi toutes, ont rendu en divers lieux des services 
signalés à l'Institut, faisant honneur à la digne main qui les 
avait élevées. 

Il semblait que la divine Providence ne donnait de la santé et 
de la force à notre Bienheureuse Mère qu'afin qu'elle se dispo- 
sât à lui faire un sacrifice de son propre sang. Elle avait auprès 
d'elle, c'est-à-dire en Savoie, sa chère fille, la baronne de Tho- 
rens, dame des plus accomplies extérieurement et intérieure- 
ment que l'on ait guère vues; elle était en la fine fleur de son 
âge, possédant une parfaite beauté et bonne grâce de corps, et 
une sincère pureté de cœur et piété en ses actions, lesquelles 
elle réglait selon les enseignements à la vie dévote à laquelle 
elle s'était du tout rangée. Notre Bienheureux Père était non- 
seulement son beau-frère, mais son confesseur et son père 
spirituel, et notre digne Mère non-seulement sa mère, mais la 
directrice de son âme. Dès que le baron son mari était absent, 
si quelque devoir bien légitime ne la retenait en son ménage, 
elle se retirait au monastère proche de sa digne mère pour s'af- 
fermir toujours davantage en la piété et aux exercices de dévotion. 
Au commencement de l'année 1617, le baron de Thorens fut 
commandé de mener un régiment en Piémont, où, peu de 
temps après son arrivée, il fut atteint de maladie et décéda sain- 
tement entre les soldats, dit notre Bienheureux Père, « où il y 
a si peu de saints. » Ce décès fut une plaie de douleur incom- 



188 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

parable au cœur de notre très-digne Mère qui aimait ce cavalier 
comme s'il eût été son propre fils ; elle supporta ce coup avec 
cette généreuse force d'esprit et résignation aux divines volon- 
tés, qui a toujours relui en elle comme un sacré flambeau 
dans la nuit de tant de diverses afflictions dont sa vie a été 
traversée. 

La jeune veuve de ce brave baron était au monastère ' près 
de sa bonne mère lorsqu'elle reçut ce coup de mort, et se com- 
porta avec une parfaite vertu, dans une douleur qui ne se peut 
exprimer. Elle était enceinte dès fort peu de temps; n'eût été 
sa grossesse, dès le jour qu'elle sut sa viduité, elle eût pris 
l'habit de sainte Marie des mains de sa digne mère, auprès de 
laquelle elle demeura environ cinq mois. Une nuit, lorsque l'on 
s'y attendait le moins, elle fut violemment saisie des tranchées 
de l'enfantement. Le péril évident de la mort où on la voyait fut 
cause qu'on ne la fit pas porter en la maison de la ville qu'on 
avait préparée pour ses couches, notre Bienheureux Père ne le 
voulant pas, mais fit entrer plusieurs dames des plus hono- 
rables et amies de notre Bienheureuse Mère. La pauvre veuve 
accoucha d'un fils qui eut la grâce que Job avait demandée, 
d'être porté du sein de sa mère en celui de la terre. Ce pauvre 
petit n'eut de vie mortelle que pour être régénéré en l'immor- 
telle par le saint sacrement de baptême, qui lui fut conféré 
à cause de l'urgente nécessité, par sa sainte grand'mère, 
laquelle le vit expirer entre ses bras, et ce fut une chose admi- 
rable de voir la résignation, la force et la tranquillité de son 
esprit parmi des rencontres d'eux-mêmes si affligeants et si 
attendrissants pour un cœur maternel qui, comme le sien, au 
récit de notre Bienheureux Père , « aimait puissamment et res- 
» sentait vivement. » 



Il n'y avait pas encore de clôture qui empêchât l'entrée et le séjour des 
personnes du monde dans le monastère , c'est ce qui explique le fait dont il est 
question. 



I 



CHAPITRE X. 189 

La patiente accouchée se disposa à suivre de bien près en 
l'autre monde son cher enfant, et parce que nous avons écrit 
son histoire un peu au long afin de la joindre à celle de sa 
sainte mère, comme ce petit rameau d'or qui sortit jadis d'un 
arbre de merveille, nous ne répéterons pas ici sa sainte mort, 
seulement dirons-nous qu'elle reçut l'habit de novice, fit pro- 
fession et mourut entre les bras de notre Bienheureux Père et 
de notre Bienheureuse Mère et la sienne, qui eut le courage de 
lui fermer les yeux. Elle fut enterrée dans l'église de ce monas- 
tère, et est la première qui y ait été mise. 

Après la sépulture de cette aimable défunte qui, comme 
vraie fille de la Congrégation, fut enterrée dans notre habit , 
l'ennemi, jaloux de la constance de notre très-digne Mère, et 
dépité que dans l'accident mortel d'une fille si chère elle n'eût 
donné que des bénédictions à Dieu , la vint traverser par une 
bourrasque qui l'affligea au non plus, lui jetant si vivement 
dans l'esprit qu'elle n'avait point donné d'eau à son petit-fils en 
le baptisant, et qu'elle n'avait point bien dit les paroles néces- 
saires pour le saint baptême; que par ainsi son imprudence et 
sa précipitation seraient cause que cette petite âme ne verrait 
jamais Dieu et se lamenterait éternellement contre elle. Cette 
peine offusqua tellement la mémoire de notre très-digne Mère, 
qu'elle ne se pouvait en façon quelconque souvenir comme elle 
avait fait cette action, et croyait vrai ce que la tentation lui 
suggérait. Elle envoya quérir notre Bienheureux Père, et se 
jetant à ses pieds toute baignée de larmes, lui demanda 
pénitence de la faute qu'elle croyait avoir faite, et comme 
elle répétait ces paroles : « Moi, Monseigneur, que je sois 
«cause qu'une âme ne voie jamais Dieu, que j'en sois 
«cause! » Le Bienheureux lui dit : « Ma Mère, d'où vient 
" ceci que vous vous regardiez vous-même, avez-vous encore 
» quelque intérêt propre? » A ces mots, elle vit que la violence 
de sa tentation était venue du regard et de la réflexion qu'elle 



■ 



190 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

avait fait sur elle-même. Sa mémoire revint en sa liberté et 
elle et les Sœurs qui étaient présentes se ressouvinrent fort bien 
qu'elle avait jeté de l'eau bénite sur le petit enfant, et avait 
prononcé avec très-grande ferveur les sacrées paroles ordonnées 
par la sainte Église. 

Quand notre Bienheureuse Mère nous parlait, plusieurs an- 
nées après, de l'imperfection de la contrition et des douleurs 
des fautes, elle disait quelquefois cet exemple, et que notre 
Bienheureux Père lui avait fort inculqué que, dans les regrets 
du mal, il faut plus regarder Dieu, contre qui il est commis, 
que nous qui l'avons commis, et que dans ce regard d'un 
Dieu si bon et si miséricordieux , offensé , la contrition est plus 
vive, l'àme plus épurée, l'esprit mieux éclairé, et l'ennemi 
a moins de prise pour embrouiller le cœur. Cette digne Mère 
nous a dit : « que depuis ce jour-là l'instruction de ce Bien- 
heureux lui avait toujours servi de méthode pour tous ses actes 
de contrition. » 









• I 






CHAPITRE XL 

NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE EST GUÉRIE PAR MIRACLE d'une GRANDE 
MALADIE; ELLE FONDE DEUX MAISONS : GRENOBLE ET BOURGES. 



Quelques semaines après que notre très-digne Mère eût fait 
les funérailles de sa chère fille, l'on crut qu'il faudrait faire les 
siennes; elle fut atteinte d'une grande fièvre continue. Dès le 
commencement de cette maladie, elle commanda à son infir- 
mière de lui venir faire tous les jours son examen, et lui dire 
sincèrement les fautes qu'elle commettrait. Elle lui ordonna 
aussi de bien prendre garde que l'on ne lui donnât aucun 
remède de prix exquis, « lesquels, dit-elle, me sont en hor- 
» reur, parce que cela ressent les délicatesses et superfluités 
» mondaines; » elle se faisait lire le discours de saint Bernard 
aux religieux malades du Mont-Dieu, et disait à son infirmière, 
qui était notre très-bonne Mère Péronne-Marie de Châtel , 
« qu'encore que les avis de ce grand saint ne s'observent pas 
en ce temps à la lettre , à cause de la faiblesse de notre nature ; 
que néanmoins, toutes les personnes religieuses les doivent 
avoir devant les yeux en leurs maladies, pour en tirer matière 
d'humiliation et des motifs d'amour à la souffrance, quand on 
ne les sert pas à leur gré, voyant que pour mal qu'elles soient, 
elles sont beaucoup mieux que n'étaient ces saints person- 
nages. » Cette affection à la sainte pauvreté et à la souffrance 
était accompagnée d'une obéissance si religieuse, qu'elle pre- 
nait et faisait tout ce que le médecin lui ordonnait. II plut à 
Dieu de la mener jusqu'aux portes de la mort, pour l'en reti- 




192 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

rer; elle reçut tous ses sacrements, et était si basse qu'on la 
croyait dans sa dernière agonie, quand notre Bienheureux Père 
fut inspiré de lui donner à prendre des reliques du grand saint 
Charles, archevêque de Milan, auquel il fit un vœu. A l'instant 
qu'il eu t donné les saintes reliques à la malade , elle fit un grand 
soupir que l'on croyait être le dernier; mais, ouvrant les yeux, 
elle dit à notre Bienheureux Père : « Mon Père, je ne mourrai 
» pas. -r Non, ma fille, lui répliqua-t-il , vous vivrez éternel- 
» lement parla divine miséricorde. — J'entends, dit la conva- 
» lescente, que je suis guérie et me porte fort bien, grâce à Dieu 
» et à son saint. » A ces paroles, le Bienheureux Prélat, qui 
était entouré de toute la Communauté de ses filles, entonna une 
douce action de grâces à Dieu , que l'on poursuivit joyeusement'; 
et, dans peu de jours, notre très-digne Mère eut repris ses pre- 
mières forces, ne demeurant point faible et languissante de cette 
maladie, comme elle faisait d'ordinaire des autres; aussi, le 
médecin qui l'avait guérie ne fait jamais des cures imparfaites. 
Si Dieu redonna la santé et la vie à sa fidèle Servante, elle l'em- 
ploya soudain, comme la belle-mère de saint Pierre, au service 
de sa divine Majesté. Cette guérison arriva au commencement 
de février 1618. 

Peu de jours après icelle, notre saint Fondateur partit pour 
aller prêcher le carême à Grenoble , où il en avait déjà prêché 
un. Soudain qu'il fut en cette ville, on le sollicita bien fort de 
faire venir de ses Filles de la Visitation Sainte-Marie. Il y avait 
déjà quatre demoiselles de Grenoble qui étaient venues à Annecy 
prendre notre habit, pour donner plus de facilité à faire l'éta- 
blissement. Notre Bienheureux Père manda donc à notre très- 
digne Mère « qu'elle l'allât trouver à Grenoble, et menât des 
Sœurs pour faire l'établissement et les quatre novices reçues à 
cette intention. » 

Cette digne Mère, avec ses religieuses, arriva le septième 
avril, veille des Rameaux, l'année que dessus 1618. Monset- 






CHAPITRE XI. 193 

gneur de Calcédoine, coadjuteur de l'évèché de Grenoble, reçut 
fort honorablement notre Bienheureuse Mère., et, avec le clergé, > 
lui offrit toutes sortes d'assistances. Ce bon Monseigneur de Cal- 
cédoine ' demeura si édifié, qu'il désira le lendemain de con- 
fesser notre digne Mère et ses filles, ce qu'il fit, et en reçut 
tant de satisfaction, qu'il disait n'avoir jamais rencontré des 
consciences semblables. II distribua les palmes aux Sœurs, fit 
l'office de l'autel, dit la sainte messe, communia la Commu- 
nauté et exposa le Saint-Sacrement; dès ce jour, l'établissement 
fut fait. Notre Bienheureuse Mère demeura à Grenoble environ 
six semaines , pendant lequel temps elle visita plusieurs mai- 
sons pour en acheter une, et, n'en trouvant point, elle arrêta 
que l'on achèterait une place nommée Chalemont, lieu écarté, 
montueux, et qui était hors de tout commerce, quoique dans 
l'enceinte de la ville; elle dit que plusieurs incommodités que 
l'on aurait à bâtir en ce lieu-là seraient récompensées par la 
tranquillité de laquelle l'on y jouirait favorablement. Elle donna 
place à quelques filles et établit supérieure notre très-honorée 
Mère Péronne-Marie de Chàtel, puis s'en retourna en celte mai- 
son d'Annecy, accompagnée de notre chère Sœur et Mère 
Claude-Agnès de la Roche. Il n'y avait pas quinze jours qu'elle 
était de retour, quand elle reçut des lettres qu'il fallait partir 
pour aller établir une maison dans la ville de Bourges, où elle 
s'achemina soudain avec des Sœurs 2 , passa par nos maisons 





1 Monseigneur delà Croix de Chevrière. 

3 Ce fut cette année de 1618, avant le départ de la sainte pour Bourges, 
que saint François de Sales, conformément à la bulle de Paul V, érigea la 
Congrégation de la Visitation en ordre religieux , ayant les vœux solennels et 
observant la clôture. « Notre Bienheureux Père, écrivit sainte Chantai, vint 
nous signifier cette bulle, que nous acceptâmes de grand coeur, Dieu nous 
ayant gratifiées d'un esprit d'une entière soumission à ses volontés; outre que 
sa divine bonté nous donne une grande disposition et attrait intérieur pour 
vivre dans l'absolue clôture avec une entière consolation de nos âmes. » Cette 
cérémonie se fit le 16 octobre 1618. (Archives de la Visitation d'Annecy 

J3 




J 94 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

de Lyon et de Moulins, et arriva heureusement à Bourges, et fut 
reçue fort solennellement avec musique dans la grande église. 
Monsieur le grand vicaire monta en chaire et lit une petite exhor- 
tation au peuple, le congratulant de l'arrivée de celte sainte 
femme, et lui dit que c'était ce que voulait signifier une grande 
et admirable comète qui avait paru fort gracieusement sur la 
ville de Bourges, deux jours auparavant l'arrivée de notre digne 
Mère; que cet astre du ciel leur avait annoncé la hénédiction 
qui leur devait arriver de posséder quelque temps dans leur 
ville une si grande servante de Dieu. L'établissement se fit avec 
grand applaudissement du peuple, et notre Bienheureuse Mère 
demeura six mois en cette nouvelle maison, avec beaucoup de 
pauvreté , quoique Monseigneur l'archevêque , son unique frère, 
eût ordonné à ses gens d'avoir un extrême soin que rien né 
manquât au monastère; néanmoins, Dieu permettait fréquem- 
ment que la négligence des officiers donnât matière à cette digne 
Mère d'exercer la pauvreté. On s'est trouvé quelquefois sans 
avoir du pain pour le dîner; elle exhortait les Sœurs de ne pas 
laisser d'aller au réfectoire à l'heure ordonnée par la règle, 
et se contenter de manger leur potage , et il est arrivé deux 
ou trois fois que justement quand le Beneditite était dit, l'on 
sonnait à la porte, et quelques bonnes femmes, qui humai- 
nement ne savaient pas la nécessité où l'on était, appor- 
taient pour toutes les Sœurs chacune un pain bien blanc et 
bien frais. 

Notre digne Mère ne voulait point permettre que l'on avertît 
Monseigneur de Bourges de la négligence de ses officiers, tant 
pour n'être importune, que pour avoir toujours quelque chose 
à endurer pour Notre-Seigneur, comme aussi parce qu'elle 
souffrait avec peine cet appareil avec lequel son digne frère 
voulut qu'elle fût servie tandis qu'elle demeura à Bourges. Elle 
en écrivit à notre Bienheureux Père, qui lui fit «réponse qu'elle 
agît avec liberté d'esprit et sans scrupule; que ce qui se souf- 



CHAPITRE XI. 195 

frait par obéissance et condescendance, quoiqu'il nous fût 
désagréable, ne pouvait être que bon, et qu'elle usât sans 
cérémonie des viandes que Monseigneur de Bourges lui en- 
verrait. « 

Le temps qu'elle demeura dans ce nouvel établissement , 
elle accommoda fort joliment la maison , reçut plusieurs bonnes 
filles, et les établit dans une grande ferveur et observance. 
Notre Bienheureux Père était alors à Paris, et lui manda de 
l'aller trouver, « que tandis qu'il était là, il fallait seconder les 
désirs de plusieurs bonnes âmes qui désiraient un établisse- 
ment de Sainte-Marie dans Paris; qu'il y avait des diffi- 
cultés innombrables, mais que Dieu peut tout vaincre, n 
«Dans cette peusée, ma chère Mère, disait ce Bienheu- 
»reux, prenons nouveau courage, ou plutôt renouvelons 
» notre ancien courage pour faire merveille au service de 
» Dieu , et de notre bien-aimée petite Congrégation qui est 
» sienne. » 

Quand Monseigneur de Bourges, qui espérait de garder près 
de soi quelques années sa digne sœur, s'aperçut qu'elle se dis- 
posait d'aller à Paris, il s'opposa tout de bon à ce voyage. Elle 
lui fit plusieurs aimables remontrances sans le pouvoir vaincre ; 
enfin, le jour qu'elle devait partir, il lui vint dire qu'il avait 
partout défendu que l'on ne lui donnât aucun équipage; alors 
elle se raffermit et lui dit : « Monseigneur, cela n'importe, s'il 
» n'y a point d'équipage, l'obéissance a de bonnes jambes, nous 
» irons fort bien à pied. « Cette détermination toucha ce bon 
Seigneur, et il lui prêta son carrosse pour la conduire jusqu'à 
Paris. Elle laissa supérieure à Bourges notre très-chère Sœur 
Anne-Marie Rosset, et s'achemina vers Paris avec quatre pro- 
fesses et une novice, qu'elle avait fait venir de notre monastère 
de Moulins à cet effet. Elle s'en allait le plus joyeusement du 
monde servir Dieu pour Dieu, et en la seule confiance de 
l'obéissance; car elle partit de Bourges pour aller fonder à 

la. 



ma 



r 






196 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Paris, sans avoir d'autres richesses que dix-neuf testons ', ni 
autre souci que celui d'obéir, et, par les chemins, elle encou- 
rageait grandement ses compagnes à l'amour de la souffrance , 
et à la totale remise de toutes choses en Dieu et en sa Provi- 
dence, sans leur faire semblant des croix qu'elle attendait de 
trouver à Paris; car notre Bienheureux Père le lui avait mandé, 
et, en cela même, elle se réjouissait et s'encourageait gran- 
dement. 

1 Monnaie d'argent, frappée en France sous Louis XII, sur laquelle était 
gravée la tête du roi. 



CHAPITRE XII, 



NOTRE BIENHEUREUSE MERE VIENT FONDER A PARIS; SON HUMILITE 
ET PATIENCE DANS LES DIFFICULTÉS QU'ELLE Y RENCONTRE. 



La veille de Quasimodo 1619, notre digne Mère et ses filles 
arrivèrent à Paris, et ne fut point déçue de son attente, trou- 
vant des bonnes croix à porter, Dieu permettant qu'il se trouvât 
d'autant plus de contradictions à ce nouvel établissement, qu'il 
voulait rendre ce monastère-là florissant en toutes sortes de 
bénédictions, comme il est maintenant par la divine grâce. On 
s'éleva avec grande véhémence contre notre manière de vivre , 
non-seulement les personnes du monde, mais des personnes de 
religion, de piété et de grand mérite; et pour rabattre le trop 
grand lustre que l'on disait que notre manière de vivre aurait 
dans Paris, si nous nous établissions, l'on résolut que seule- 
ment nous y serions reçues pour gouverner les Andriettes et les 
filles de Sainte-Madelaine qui sont les repenties. Un très-grand 
Père de religion, qui est décédé depuis fort peu d'années, en 
réputation de sainteté , vint porter la parole à notre très-digne 
Mère, que l'on ne voulait point que nous eussions de maisons à 
nous dans Paris, mais que nous prissions la conduite de ces 
Congrégations qui n'étaient pas bien réglées; que, si l'on ne 
voulait accepter cela , il faudrait s'en retourner d'où l'on était 
venu. Elle lui répondit avec une grande humilité et sainte force : 
« Hé bien ! mon cher Père , nous nous en retournerons plutôt 
» que de faire une brèche à notre règle et à notre Institut; nous 
» ne sommes attachées qu'à faire la volonté de Dieu; il nous a 













198 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» fait venir ici; s'il lui plaît que nous nous en retournions, 
» nous lui rendrons notre obéissance d'aussi bon cœur d'un côlé 
» que d'autre. » Cette manière de traiter toucha si fort ce bon 
Père, et lui fit tellement voir que l'esprit de Jésus était dans la 
Congrégation de Sainte-Marie, que dès ce jour-là il changea de 
note, et fut aussi zélé à procurer notre établissement (avec les con- 
ditions requises) qu'il avait été ardent à l'empêcher; ce qui fut 
un grand bien, d'autant que ce Père ici était puissant, à cause 
de l'estime que l'on faisait de sa vertu; son jugement en tirait 
plusieurs autres après lui. Il disait haut et clair que l'esprit de 
Dieu conduisait la Mère de Chantai, que c'était Dieu qui l'avait 
amenée à Paris pour le salut de plusieurs âmes. Ainsi , petit à 
petit les contradictions cessèrent, et notre Bienheureux Père prit 
jour pour faire un établissement avec les conditions requises. II 
écrivit un billet à notre digne Mère , dès son logis, où il disait : 
« ma chère Mère, que la prudence humaine est admirable! 
» croiriez-vous que des grands serviteurs et des servantes de 
» Dieu m'ont encore dit aujourd'hui que la douceur et la piété 
» de notre Institut étaient tellement au goût des esprits fran- 
» çais , que vous ôteriez toute la vogue aux autres maisons reli- 
» gieuses; que quand on aurait vu cette madame de Chantai, il 
» n'y aurait plus que pour elle. Or sus, cela n'est rien, Dieu 
» qui voit que nous ne venons pas à Paris pour nous faire voir, 
» mais afin de faire voir à sa Bonté plusieurs âmes s'acheminer 
« purement à son saint service , nous aidera. Je réponds de la 
» sincérité de vos intentions comme des miennes propres, si 
" tien et mien se doit dire entre nous que Dieu a unis pour lui 
» rendre un même service. » 

Le jour de saint Jacques et saint Philippe, 1" de mai 1619, 
ce Bienheureux vint dire messe en la chapelle de la petite 
maison où nos Sœurs étaient retirées, fit une exhortation et 
exposa le Saint-Sacrement; ce jour-là se compte pour le jour 
de l'établissement. Nos bonnes Sœurs étaient logées au faubourg 



CHAPITRE XII. 199 

Saint-Michel, dans une petite maison très-incommode, singu- 
lièrement en ce qu'elle était entre deux tripots, oyanl jour et 
nuit le tintamarre des joueurs. Elles trouvèrent dans cette mai- 
sonnette deux filles qui avaient envie d'être religieuses, mais 
qui n'eurent pas le courage de persévérer; elles avaient apprêté 
quelques petits meubles et lits pour nos Sœurs, qu'il leur fallut 
payer à discrétion pour éviter le bruit. Il semblait que Dieu pre- 
nait plaisir à tenir notre digne Mère dans la pauvreté, au milieu 
des abondances de cette grande ville; elle n'avait pas •seulement 
du linge pour en changer. Les Sœurs qu'elle avait menées à la 
fondation , tombèrent malades; il ne demeura sur pied que cette 
unique Mère et deux jeunes novices pour chanter l'Office, et 
faire les choses requises pour le service des malades, pour 
répondre à la porte et servir à la sacristie. Notre Bienheureuse 
Mère faisait pour toutes les officières, apprêtait à la cuisine, 
servait à l'infirmerie, chantait l'Office avec ses deux novices 
d'une voix si forte et soutenante, que l'on eût jugé qu'il y avait 
bon nombre de voix au chœur. L'on fut environ trois mois dans 
cette petite et très-incommode maison, après lesquels il fallut 
penser d'en changer , parce qu'il se présentait des filles pour 
être reçues. Ce fut avec très-grande difficulté que l'on changea 
de maison; néanmoins Nofre-Seigneur assista en ce rencontre sa 
sainte Servante comme il faisait toujours , et après qu'il eut 
exercé sa patience plusieurs mois, lui envoya du secours, lui 
faisant recevoir de braves filles et de bon lieu qui apportèrent 
de quoi accommoder la maison. 

Comme l'on était en si beau chemin , pour avancer quelque 
chose, Dieu permit que la peste se mit furieusement dans Paris; 
la cour et tous les principaux en sortirent; en sorte que celte 
ville-monde pensa devenir un petit désert; et, en effet, l'herbe 
crût fort haute parmi les rues. Notre maison était encore en sa 
naissance et sans appui, si bien qu'elle demeura fort destituée 
de toute assistance, et notre digne Mère nous a dit que, ne 






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200 VIE DE SAINTE ÇHANTAL. 

sachant plus que faire, ni de quoi nourrir les Sœurs, elle allait 
avec larmes devant le Saint-Sacrement dire son Pater, deman- 
dant au Père céleste le pain quotidien pour ses fdles. Une autre 
fois, nous parlant des difficultés qui s'étaient trouvées, tant 
pour acheter des places que pour l'établissement, elle dit 
« qu'elle avait plus acheté la maison de Paris par larmes et 
prières que par argent. » Dieu lui donna des grandes bénédic- 
tions après ses travaux, et singulièrement par la réception de 
notre très-honorée Sœur Hélène-Angélique Lhuillier, que sa 
providence amena par une vocation extraordinaire; elle se rendit 
fondatrice, en cédant toutefois les privilèges à madame de Vil- 
leneuve, sa sœur. Alors on acheta les écuries de l'hôtel de 
Zamet, que notre Bienheureuse Mère fit accommoder, pour y 
loger ses religieuses. Les grandes dames et princesses commen- 
cèrent à visiter et affectionner si fort notre digne Mère, que plu- 
sieurs se dirigeaient par ses avis et lui conféraient de leurs âmes. 
Madame la comtesse de Saint-Paul, très-vertueuse prin- 
cesse , voulut avoir de nos Sœurs pour faire un établissement à 
Orléans. Il fut le neuvième, le septième et le huitième ayant 
été faits à Montferrand et à Nevers, par nos maisons de Lyon et 
de Moulins. La chère Mère Marie-Jacqueline Favre alla fonder 
à Monferrand, laissant supérieure à Lyon notre très-honorée 
Mère de Blonay; et notre chère Sœur Paule-Jéronime de Mon- 
thouz, professe d'Annecy, alla fonder à Nevers, prenant des 
Sœurs à Moulins. Notre Bienheureux Père envoya à Paris notre 
très-chère Sœur et Mère Claude-Agnès de la Roche , avec quatre 
compagnes, pour la fondation d'Orléans, où notre digne Mère 
les envoya avec quelques novices de Paris, dont elle leur donna 
le dot. L'établissement d'Orléans se fit; et comme notre très- 
chère Sœur de la Roche avait été la neuvième fille de l'Institut, 
par un pur rencontre, et sans attention, elle fut la première 
Mère de la neuvième maison d'icelui. Entre les exercices que 
notre très-digne Mère eut à Paris, ce fut de supporter les rodo- 






CHAPITRE XII. 201 

montades que lui fit plusieurs mois de suite une dame qui avait 
fait quelques assistances au commencement ', qu'elle fit payer 
bien cher. Elle se piqua de ce que notre Bienheureuse Mère ne 
lui voulut pas souffrir quelques libertés qui étaient entièrement 
contre la règle et la bienséance d'une maison religieuse; elle 
prenait sujet de tout pour ergoter et désapprouver ce que notre 
digne Mère faisait. Elle détournait les filles par-dessous main 
de venir chez nous ; et si notre très-bonorée Sœur Hélène- 
Angélique Lhuillier n'eût été solidement vertueuse , elle lui 
eût fait perdre sa vocation. Quelquefois elle éclatait tout à fait 
et venait aux reproches, taxant notre Bienheureuse Mère en face 
d'être une ingrate, et lui disant tout ce que sa passion lui sug- 
gérait, sans pouvoir tirer autre parole d'elle, que de douceur 
et d'humilité; et au sortir du parloir, notre digne Mère disait 
à la Sœur qui l'avait assistée : « Allons recommander à Dieu cette 
chère âme » , sans rien ajouter ni discourir sur le tort qu'elle 
avait de la traiter de la sorte; et quand elle fut malade, elle la 
fit visiter et servir, comme si c'eût été une des meilleures amies 
du monastère. 

Sur la fin de l'année 1621, notre digne Mère, voyant la 
maison de Paris en très-bon état temporel et spirituel, pensait 
de s'en retirer et s'en aller travailler ailleurs; mais Notre-Sei- 
gneur l'arrêta au lit par une maladie de trois mois ou environ. 
Dès qu'elle fut guérie, elle fit faire élection d'une supérieure 
pour se retirer : le sort tomba heureusement sur notre chère 
Sœur Anne-Catherine de Beaumont, à laquelle elle remit une 
communauté de trente-quatre religieuses, lesquelles cette digne 
Mère disait être toutes très-dignes de leur vocation, et la plu- 
part desquelles ont rendu des services notables à l'Institut, en 
la conduite et établissement de diverses maisons. 

' Il paraît hors de doute que ce fut madame de Gouffier dont il est ques- 
tion. Pour s'en assurer, on n'a qu'à lire avec attention les lettres de sainte 
Chantai. Cette dame décéda en 1621. 









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202 VIE DE SAIXTE CHANTAL. 

Quand on s'aperçut que noire très-digne Mère voulait se re- 
tirer de Paris, l'on fit plusieurs instances pour l'y retenir; mais 
ce fut en vain; car, bien que plusieurs personnes s'attachassent 
à elle et quittassent avec grand'peine sa présence et sa con- 
duite, tant dedans que dehors; pour elle, elle ne s'attachait 
jamais à rien qu'à faire l'œuvre que Dieu lui commettait, le 
plus diligemment et soigneusement qu'elle pouvait, pour sa 
pure gloire, sans prétention d'autre contentement que de con- 
tenter son Dieu. 






CHAPITRE XIII. 



NOTRE BIENHEUREUSE MERE VISITE PLUSIEURS MAISONS RELIGIEUSES, SE 
RENDANT DANS LES FONDATIONS D'ORLÉANS, DE BOURGES, NEVERS 
ET MOULINS. CHEMIN FAISANT, ELLE s'ARRÊTE CHEZ SA CHÈRE FILLE, 
MADAME DE TOULONJON : ELLE EN SORT POUR ALLER FONDER A 
DIJON. 



Ainsi dégagée de tout, elle fit ses adieux à Paris, et en partit 
nonobstant la rigueur du froid, le 21 février 1G22, accompa- 
gnée de notre chère Sœur, Gasparde d'Avisé, madame de Port- 
Royal , qui est une âme d'insigne et extraordinaire vertu , 
grande fille spirituelle de notre Bienheureux Père , qui disait 
qu'elle n'avait point le cœur, l'esprit, ni le courage de son 
sexe , tellement il lui trouvait une âme généreuse et relevée au 
service de Dieu. Cette vertueuse dame avait eu des extrêmes 
désirs d'être fille de la Visitation ; mais étant dès son bas âge 
liée à une autre religion , notre Bienheureux Père et notre très- 
digne Mère pratiquèrent en cela une grande abnégation ; et 
comme écrivait ce Bienheureux au Révérend Père Binet, de la 
sainte Compagnie de Jésus : « Quand notre Mère de Chantai et 
» moi saurions qu'une âme serait sainte canonisée dans sainte 
» Marie, si elle a son appel et qu'elle soit utile dans une autre 
«Congrégation, nous ne voudrions pas l'en retirer.» Ainsi, 
madame de Port-Royal demeura en son monastère, duquel elle 
changea le nom et le rang d'Abbesse , faisant mettre sa supério- 
rité en triennal. 

Au sortir de Paris , elle alla prendre notre très-digne Mère 



MM 







• 204 VIE DE SAINTE CHANTAI, 

pour la mener à Maubuisson, abbaye qu'elle allait réformer; 
elle la garda quatre jours , afin qu'elle parlât à toutes les reli- 
gieuses et lui donnât de bons avis pour la réforme et règlement 
des exercices religieux. Notre très-digne Mère se trouvait un peu 
mal de fluxion ; madame de Port-Royal la saigna de sa propre 
main et trempa tant de linges qu'elle put dans son sang; à 
chaque repas, elle lui faisait changer de serviettes pour les gar- 
der comme reliques. Si la volonté de Dieu n'eût été comme une 
aimable chaîne d'arrêt à madame de Port-Royal, elle eût suivi 
notre Bienheureuse Mère, laquelle, au sortir de Maubuisson, 
s'en alla à Pontoise, où elle fut reçue chez les révérendes 
Carmélites avec une cordialité si grande, qu'elle écrivit à notre 
chère Sœur la supérieure de Paris , « qu'elle était parmi ces 
» bonnes servantes de Dieu, avec la même franchise et union 
» que dans une de nos Communautés; » et ces bonnes Mères écri- 
virent « qu'il leur semblait tenir parmi elles leur sainte Mère 
Thérèse de Jésus. » Plusieurs lui parlèrent de leur intérieur. 
Elle révéra avec une dévotion toute particulière le tombeau de 
la Bienheureuse Sœur Marie de l'Incarnation ' , et ayant pris 
congé de ces saintes religieuses, s'en alla en notre maison 
d'Orléans, où elle reçut de grandes consolations de la parfaite- 
ment bonne conduite de notre très-chère Sœur et Mère Claude- 
Agnès de la Roche; elle visita une maison de religieuses de 
saint Benoit qui l'avait grandement désirée, et lesquelles la 

1 La Bienheureuse Sœur Marie de l'Incarnation, fondatrice des Carmélites 
en France, naquit à Paris, le 1- février 1565. Elle était fille unique de 
Nicolas Avrillat, seigneur de Champlatreux et de Marie Lhuillier. Elle épousa 
M. Acarie, à l'âge de 18 ans. Après la mort de son mari, elle fit profession 
au couvent des Carmélites d'Amiens, en qualité de Sœur converse, et mourut 
à celui de Pontoise, le 18 avril 1618. Son tombeau devint dès lors célèbre 
par les miracles dont Dieu l'honora. Pie VI béatifia la Mère de l'Incarnation, 
le 29 mai 1791. Les reliques échappées aux profanations de la révolution 
française furent solennellement réintégrées en 1822, dans la chapelle des 
Carmélites de Pontoise. 



CHAPITRE XIII. 205 

firent veiller quasi foule la nuit pour lui parler de leur intérieur, 
et apprendre d'elle les vraies maximes religieuses à quoi elles 
désiraient se former. Tandis que les unes parlaient à cette digne 
Mère, les autres faisaient parler deux de nos Sœurs qui étaient 
avec Sa Charité, à leurs novices, pour les instruire. D'Orléans 
elle alla à Bourges établir notre chère Sœur Françoise-Gabrielle 
Bally en la charge de supérieure, où elle fut élue, parce que 
l'on avait besoin de notre très-chère Sœur Anne-Marie Rosset 
qui l'était alors, pour l'employer à la fondation de Dijon. S'en 
retournant, elle passa par Nevers et par Moulins ', affermissant 
toujours de plus en plus nos bonnes Sœurs en la perfection de 
l'observance. De là, par le commandement de notre Bienheu- 
reux Père, elle vint à Allonne chez madame de Toulonjon, sa 
fille, où elle s'arrêta quelques jours pour attendre les Sœurs 
que notre Bienheureux Père lui devait envoyer d'Annecy pour la 
fondation de Dijon. 

Ce séjour chez madame de Toulonjon ne fut pas infructueux • 
plusieurs dames et demoiselles des environs vinrent visiter notre 
Bienheureuse Mère et en restèrent fort édifiées. Une religieuse 
d'un ordre non réformé qui lui parlait alors, disait plusieurs 
années après qu'elle n'avait jamais oublié les instructions 
qu'elle en avait reçues, et portait toujours dans son âme un 
regret cuisant de se voir dans l'impuissance d'être fille d'une 
si digne mère. Quant à madame de Touloujon, sa chère fille, 















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•1 







1 Durant un des voyages de la Sainte, elle s'arrêta dans un château, des 
premiers de la province. Descendant au jardin avec la dame du lieu et lui par- 
lant doucement, elle lui dit : « Ma petite baronne, qu'y a-t-il que vous êtes 
triste? —C'est, lui répondit-elle, ma Mère, il y a sept ans que j'ai l'honneur 
d'être céans, où je serai à mépris si je n'ai point d'enfant. ,, Alors la Sainte, 
élevant ses yeux et son cœur à Dieu , fit un petit signe de croix au front de là 
dame, disant : «J'espère en iVotre-Seigneur que vous en aurez, je vous le 
promets de sa part. » En effet, peu après, elle fut enceinte et a eu quatorze 
enfants; deux de ses filles ont été religieuses de la Visitation. (Archives de la 
ville d'Annecy.) 








206 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

qui était mariée depuis peu d'années, il ne se peut dire avec 
quelle consolation et profit elle reçut et garda chez" elle cette 
unique mère. Quoiqu'elle fût enceinte de près de huit mois, 
elle se traîna à genoux plusieurs pas au-devant de sa sainte 
mère, sans que l'on pût l'en empêcher. Elle avait déjà, les deux 
années précédentes, accouché de deux fils avant terme, l'un 
ne vécut que trois semaines, l'autre que quinze jours, et l'on 
craignait fort qu'il n'en fût toujours ainsi et qu'elle ne se 
blessât, mais ce fut au contraire, elle accoucha heureusement 
d'une belle fille qui est encore en vie 1 quoique trois enfants lui 
moururent par après en l'état d'innocence; aussi, quand cette 
vertueuse veuve revint de Pignerol avec sou petit-fils qui n'avait 
que six semaines, durant les quatre mois de séjour qu'elle fit 
en cette ville, elle faisait souvent apporter son petit pour rece- 
voir la bénédiction de sa sainte grand'mère, «afin, disait-elle, 
» que celle qui m'a conservé la fille me conserve le fils, » ce qui 
est arrivé jusqu'à aujourd'hui par la divine grâce. 

Nos Sœurs que notre Bienheureuse Mère attendait à Allonne 
y étant arrivées, elle partit pour aller à Dijon. Elle y arriva en 
avril et fut reçue de tout le monde universellement avec un 
excès de joie si extraordinaire , que quelques seigneurs du par- 
lement qui avaient beaucoup contrarié notre établissement 
étaient étonnés; ils dirent qu'il fallait bien qu'il y eût un mou- 
vement du ciel, non commun dans les âmes du menu peuple, 
qui avait accompagné de malédictions et de rumeurs l'établisse- 
ment de quelques autres religieuses, et pour celles-ci les mar- 
chands et artisans d'eux-mêmes fermèrent leurs boutiques, et 
chacun se mit par les mes avec une telle acclamation de joie et 
telle presse de peuple, que notre Bienheureuse Mère et les 
Sœurs qui étaient avec Sa Charité, nous ont assuré que l'on 

1 Ce fut Gabrielle qui épousa dans la suite le comte de Bussy-Rabutin. Voir 
la vie de leur fille , la sœur J.-Th. de Bussy-Rabutin , au premier volume de 
V Année sainte. 



CHAPITRE XIII. 207 

n'entendait ni l'on ne sentait rouler le carrosse, et semblait que 
ces bonnes gens le portassent à bras ; aussi demeura-t-on beau- 
coup de temps à faire bien peu de chemin, n'étant pas possible 
de fendre la presse. Sur le soir, après que ceux de la ville 
eurent rendu leurs devoirs à notre très-digne Mère, il vint une 
innocente compagnie de plus de deux cents villageois et villa- 
geoises des environs de Dijon faire la bienvenue à notre digne 
Mère, laquelle agréa si fort leur simplicité, qu'elle fit venir nos 
Sœurs dans une grande cour et les fit dévoiler pour accueillir 
plus cordialement cette nouvelle visite. Elle caressa fort ces 
bonnes gens, et après leur avoir dit plusieurs saintes paroles, 
pour les exhorter à vivre en la crainte de Dieu et gagner le ciel 
en travaillant à la terre, elle les renvoya, après toutefois qu'ils 
eurent pris sa bénédiction, car ils se mirent à genoux et ne se 
voulurent point lever qu'elle ne la leur eût baillée. Le lende- 
main, 8 mai 1622, monsieur le grand vicaire vint faire l'établis- 
sement de la part de Monseigneur de Langres qui était absent ; 
cette action se fit avec beaucoup de solennité. 

Peu de temps après, elle reçut à l'habit notre chère sœur 
Claire-Marie Parise (le 6 juin 1622), qui avait procuré notre 
établissement ; la réception de cette fille en émut plusieurs 
autres qui se présentèrent pour être reçues. Mais entre toutes 
celles qui vinrent se ranger sous une si sainte conductrice, 
Dieu amena par une grâce spéciale madame la présidente Le 
Grand, âgée de soixante-quinze ou seize ans. Durant le temps 
que notre Bienheureuse Mère était au monde, elle honorait 
comme sa mère celle qui à présent vint se mettre à genoux 
devant elle, lui demandant en toute humilité d'être sa fille 
et sa novice; cette digne Mère la reçut avec une très-grande 
reconnaissance envers Dieu de donnera l'Institut une âme si vé- 
ritablement vertueuse, et laquelle entra en religion avec un si 
général oubli de ce qu'elle avait été au monde, qu'elle ne voulait 
que travailler au jardin, ne respirait que mortifications, ne vou- 








208 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

lant pas seulement permettre que l'on fit son lit ni qu'on la 
traitât autrement que la communauté ; elle disait à nos Sœurs 
qu'il y avait plusieurs années qu'elle s'estimait indigne de délier 
la courroie des souliers de notre unique Mère. Cette chère Sœur 
est décédée en notre monastère de Dijon, très-saintement et 
âgée de plus de quatre-vingts ans. 

Quelques mois après notre établissement à Dijon, Monsei- 
gneur de Langres, comme un bon pasteur, cherchant la plus 
grande perfection de ses brebis, désirait fort la réforme des 
dames Bernardines du Tart, et jugeant que personne ne pouvait 
donner un meilleur commencement à une si sainte besogne que 
notre Bienheureuse Mère, de laquelle il faisait une estime in- 
comparable, il persuada à une de ces dames du Tart d'aller 
demeurer quelque temps avec elle , «seulement, lui disait-il, 
pour prendre autant de divertissement » ; mais notre unique 
Mère, qui était experte au maniement et discernement des es- 
prits, voyant de si bonnes qualités à celui de celte dame pour 
servir à la gloire de Dieu, lui donna de si douces amorces à 
la dévotion, que celle qui auparavant ne respirait qu'à faire 
juger sa profession nulle, ne pensa plus qu'à la réforme de son 
couvent, qu'elle entreprit avec madame la coadjutrice du cou- 
vent du Tart, et en vinrent heureusement à bout. Elles firent 
venir plusieurs de leurs religieuses parmi nos Sœurs pour ap- 
prendre les pratiques monastiques, et durant sept ou huit mois, 
il y eut toujours à Tart, par l'ordre de notre digne Mère, deux de 
nos Sœurs pour aider ces bonnes dames en leur dessein. Cette 
digne Mère leur conseilla de prendre la réforme que madame de 
Port-Royal établissait , ce qu'elles firent , et persévérèrent 
saintement. 

Notre Bienheureuse Mère demeura six mois à Dijon, acheta 
une fort belle maison pour loger ses religieuses ; elle reçut plu- 
sieurs bonnes filles, les fonda parfaitement en l'observance, 
établit supérieure notre très-honorée Mère Marie-Jacqueline 



CHAPITRE XIII. 209 

Favre, que notre Bienheureux Père rappela à cet effet de Mont- 
ferrand, et partit de Dijon qu'elle laissa plein de toutes saintes 
édifications de ses grandes vertus, et de son côté elle s'en allait 
très-consolée de voir une maison de son ordre si heureusement 
établie au lieu de sa naissance. 



14 



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CHAPITRE. XIV. 

ENTREVUE A LYON DE NOTRE BIENHEUREUSE AVEC NOTRE SAINT FONDATEUR • 
ELLE VA A GRENOBLE OU ELLE REÇOIT LA NOUVELLE DE SA MORT • 
SON ADMIRABLE RÉSIGNATION A LA VOLONTÉ DE DIEU. 

Elle arriva à Lyon, comme son obéissance portait , sur la fin 
du mois d'octobre, et y trouva notre Bienheureux Père qui ne 
faisait que passer, allant accompagner Mgr le cardinal de Savoie, 
à Avignon, si bien qu'ils n'eurent point de loisir de se parler. 
Ce Bienheureux lui commanda d'aller visiter nos maisons de 
Montferrand et de Saint-Étienne, ce qu'elle fit et prit temps là 
pour faire ses renouvellements et exercices annuels de retraite. 
Sur le commencement de décembre, elle se rendit à Lyon, 
où notre Bienheureux était déjà arrivé; le roi et les deux reines 
y étaient et le cardinal de Savoie. Si grand nombre de princes 
et de princesses, de grands seigneurs et de grandes dames 
avaient recours à notre Bienheureux Père comme à un oracle, 
que ce saint homme n'avait pas un quart d'heure à lui pour 
parler à souhaita notre très-digne Mère, laquelle avait une envie 
incroyable de revoir toute son âme entre les mains de son digne 
Conducteur, y ayant près de trois ans et demi qu'ils ne s'étaient 
vus et qu'elle ne lui avait conféré de son intérieur ; elle avait 
aussi plusieurs choses à lui consulter pour l'observance, les cé- 
rémonies et le bien de l'Institut dont elle avait fait des amples 
mémoires tant à Paris qu'à Dijon. 

Un jour, ce Bienheureux s'étant dégagé de la presse de ses 
autres affaires, vint au parloir trouver notre Bienheureuse Mère, 









CHAPITRE XIV. 211 

et lui dit : «Ma Mère, nous aurons quelques heures libres; qui 
«commencera de nous deux à dire ce qu'il a à dire?» Notre 
digne Mère qui était ardente et qui avait plus de soin de son 
âme que de toute autre chose, répondit promptement : «Moi, 
s'il vous plaît, mon Père, mon cœur a grand besoin d'être revu 
de vous. » Ce Bienheureux, qui était sur la fin de son entière con- 
sommation, ne voulant ni ne désirant plus rien, voyant un peu 
d'empressement, quoique spirituel, en celle qu'il voulait toute 
parfaite, lui dit suavement, mais avec grande gravité : «Eh 
» quoi! ma Mère, avez-vous encore des désirs empressés et du 
» choix ? Je vous croyais trouver tout angélique. » Et là-dessus 
connaissant bien que notre digne Mère était de ces âmes par- 
faites dont parle saint Bernard, qui n'ont pas besoin de direc- 
tion, Dieu étant lui-même leur guide : «Ma Mère, lui dit-il, 
» nous parlerons de nous-même à Annecy; maintenant achevons 
» lesatfaires de notre Congrégation. Oh! ajouta-t-il, que je l'aime 
» notre petit Institut, parce que Dieu est beaucoup aimé en 
» icelui! » Notre digne Mère, sans dire un mot de réplique, serra 
le mémoire qu'elle avait préparé pour parler, par ordre de ce 
qui s'était passé en son âme en ces trois ans et demi d'absence ; 
elle déplia ceux qu'elle avait faits des affaires de l'Institut ; et ces 
deux saintes âmes furent quatre grandes heures à conférer et 
résoudre diverses choses pour le bien de l'Institut, que l'on de- 
vait mettre auCoutumier; surtout notre Bienheureux Père arrêta 
qu'il ne fallait plus écouter de propositions pour nous ranger 
sous un chef de général ni de générale ; que plus il priait, et 
plus Dieu lui faisait connaître que c'était sa volonté que l'Institut 
demeurât simplement et uniquement à la conduite du Saint- 
Siège et de Messeigneurs les évêques aux diocèses desquels 
nous serions établies; «car, voyez-vous, dit ce Bienheureux, 
» nos filles, ce sont les filles du clergé. » 

Après cet entretien de quatre heures, ce Bienheureux com- 
manda à notre très-digne Mère d'aller à Grenoble visiter nos 

14. 




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212 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Sœurs, et s'il se pouvait à Valence, et s'en retourner par Bel- 
ley, qu'ainsi elle aurait vu toutes les maisons qui étaient pour 
lors établies • lui ordonna aussi de passer à Chambéry, de visiter 
une maison pour nous y établir , et voir à Rumilly les Bernar- 
dines, qui, sous la conduite de ce Bienheureux, commençaient 
leur réforme. Elle partit ainsi de Lyon avec la bénédiction de 
ce Bienheureux Prélat, qu'elle espérait revoir bientôt à Annecy, 
et s'en alla à notre monastère de Grenoble. Étant en chemin , il 
lui prit une grande tristesse et serrement de cœur de ce que notre 
Bienheureux Père ne lui avait pas voulu permettre de lui parler 
de son intérieur; mais, sans vouloir réfléchir sur elle-même, 
ni gloser sur ce qu'avait fait son supérieur, elle fit un acte 
d'abandonnement d'elle-même à la divine volonté, et, prenant 
son livre de Psaumes, elle se mit à chanter dans la litière le 
psalme 26 , Dominus illuminatio mea, répétant diverses fois ce 
verset : Quoniam pater meus et mater mea dereliquerunt me, 
Dominus autem assumpsit me ' ; avec ce remède elle se guérit 
et c'était son ordinaire remède dans ses maux intérieurs, que 
l'abandonnement d'elle-même en Dieu et quelques versets de 
l'Ecriture sainte. 

Elle arriva en notre monastère de Grenoble pour y faire un 
peu de retraite avant la fête de Noël qu'elle y passa. Il lui arriva, 
le jour des Innocents 2 , qu'étant en oraison où elle recomman- 
dait à Notre-Seigneur notre Bienheureux Père, elle ouït une 
voix très-distincte qui lui dit : // n'est plus. « Non , dit-elle , 
» mon Dieu! il n'est plus, lui, ni ne vit plus, lui, mais vous 
» êtes et vivez en lui » ; prenant cette parole : Il n'est plus, pour 
la perfection de transformation en Dieu où elle croyait ce saint 

1 Mon père et ma mère m'ont abandonne; mais le Seigneur m'a pris sous 
sa protection. 

a Saint François de Sales mourut d'apoplexie à Lyon, le 28 décembre, fête 
des Saints Innocents , 1622 , dans la cinquante-sixième année de son âge et la 
vingt et unième de son épiscopat. 



■■■ 



CHAPITRE XIV. 213 

homme être arrivé, mais en vérité c'était un avertissement qu'il 
n'était plus en terre, ni en l'état en lequel elle le recomman- 
dait à Dieu; et, en effet, le lendemain à soir, M. Michel Favre, 
aumônier de ce Bienheureux et confesseur de ce monastère, 
qui accompagnait notre digne Mère , reçut la nouvelle du décès 
de notre Bienheureux Père. Celte digne Mère faisant quelque 
réflexion sur la parole qu'elle avait ouïe : // n'est plus, il lui 
vint en la pensée que possihle c'était un avertissement de mort, 
mais comme nous ne voulons pas nous persuader les choses 
que nous redoutons heaucoup, elle ne voulut aucunement 
admettre celte pensée , et partit toute joyeuse de Grenoble , où 
elle n'avait trouvé dans notre monastère que tout sujet de con- 
solation, cette maison-là étant alors conduite par notre très- 
honorée Mère Péronne-Marie de Chàtel. M. Michel Favre 
avait grand soin que par les chemins notre digne Mère ne reçût 
lettres, ni ne parlât à personne qui lui apprît la fâcheuse nou- 
velle du saint décès de notre Bienheureux Père. 

Elle arriva à Belley deux jours avant les Rois ; cette chère 
communauté savait déjà qu'elle était orpheline d'un si saint 
Père ; mais notre chère Sœur Marie-Madeleine de Mouxy, qui 
était alors supérieure, avait gagné sur ses filles qu'elles ne 
témoigneraient point leur douleur devant notre très-digne Mère, 
laquelle passa ce jour-là et la veille des Rois joyeusement. Le 
jour des Rois, des Pères capucins la vinrent visiter; après quel- 
ques discours de la grande fête, elle dit qu'elle était en peine 
que l'on n'eût point de nouvelles de Monseigneur. M. Michel 
lui dit que l'on lui avait écrit qu'il était tombé à Lyon; elle 
repartit promptement que dès le lendemain elle voulait partir 
et retourner à Lyon. Le bon M. Michel , qui était confesseur de 
celte digne Mère depuis onze ou douze ans, savait bien qu'elle 
recevait avec paix les breuvages, pour amers qu'ils fussent, 
s'ils lui étaient présentés dans la coupe de la volonté de Dieu , 
lui dit : « Ma Mère, il faut vouloir ce que Dieu veut; prenez la 



214 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» peine de voir cette lettre »; et il lui mit en main celle que 
Monseigneur de Genève, d'heureuse mémoire, frère et succes- 
seur de notre Bienheureux Père, lui écrivait. Elle trouva en 
celte lettre comme Dieu avait appelé à soi ce saint Prélat, et je 
ne saurais mieux représenter la solide vertu avec laquelle cette 
Bienheureuse Mère reçut ce coup mortel, qu'en rapportant ce 
qu'elle-même en écrivit à une de nos Mères supérieures. Voici 
ses propres mots : « Lorsque M. Michel me mit en main la 
» lettre de Monseigneur de Genève, le cœur me battait extrê- 
» mement; je me retirai toute en Dieu et en sa volonté, me 
» doutant bien qu'il y avait quelque chose de douloureux dans 
» cette lettre. En ce peu d'espace que je me tins retirée, j'eus 
» l'intelligence de la parole qui m'avait été dite à Grenoble : // 
» n'est plus; vérité dont je fus toute éclaircie en lisant cette 
» bénite lettre. Je me jettais à genoux, adorant la divine Provi- 
» dence et embrassant au mieux qu'il me fut possible la très- 
» sainte volonté de Dieu, et, en icelle, mon incomparable 
» affliction. Je pleurais abondamment le reste du jour, et toute 
» la nuit jusqu'après la sainte Communion, mais fort douce- 
» ment, et avec une grande paix et tranquillité dans cette volonté 
» divine, et dans la gloire dont jouit ce Bienheureux. Car Dieu 
» m'en donna beaucoup de sentiments avec des lumières fort 
» claires, des dons et grâces que la divine Majesté lui avait con- 
» férés, et des grands désirs de vivre meshui selon ce que j'ai 
» reçu de cet homme de Dieu; voilà ce que votre bonté , ma 
» chère Fille, a voulu savoir de ma misère. » 

Un Père de religion l'étant venu voir et la voyant pleurer, lui 
dit que la parfaite résignation d'une âme devait sécher les pleurs , 
à quoi elle répondit : "Mon cher Père, si je savais que mes larmes 
» fussent désagréables à Dieu , je n'en jetterais pas une >, ; et dès 
lors , par un pouvoir absolu sur elle-même, défendit à ses yeux 
de pleurer; mais l'extrême violence qu'elle faisait à sa nature, 
lui fit enfler l'estomac, ce qui fut cause que M. Michel lui corn- 



CHAPITRE XIV. 215 

manda de laisser le libre passage à ses justes larmes ; « que le 
père ne frappait l'enfant qu'afin qu'il sentît le coup , et ne 
requérait sinon que l'enfant fût soumis sous sa main » ; or cela, 
elle l'était parfaitement. 

Le soir qu'elle eut reçu cette fâcheuse nouvelle, elle se retira 
sans pouvoir souper; la supérieure commanda qu'on lui appor- 
tât une bonne rôtie au sucre. La dépensière se méprit, et, au 
lieu de sucre, mit à force sel blanc sur cette rôtie, de laquelle 
notre très-digne Mère mangea la moitié par condescendance , 
sans s'apercevoir que c'était du sel et non du sucre ; elle posa 
cette rôtie, ne pouvant pas davantage manger. La supérieure 
en voulut tâter pour voir si elle était bien faite, et, la trouvant 
salée comme saumure, elle demanda à notre Bienheureuse Mère 
si cela ne lui faisait point de mal; mais elle lui dit de n'être 
point en peine, « qu'elle était dans un état de ne pouvoir rien 
trouver de doux que la volonté de Dieu , ni rien d'amer que sa 
très-âpre douleur. » Elle fut ce soir même à la récréation avec 
les Sœurs, mais sans pouvoir dire un mot, que par ses pleurs 
et sa tranquille modestie; après icelle, elle se retira, dit matines 
avec notre chère Sœur, Marie-Gasparde d'Avisé, sa compagne, 
se fit lire un chapitre de l'Imitation de Jésus, puis se coucha ', 
voulant être seule pour se consoler avec Notre-Seigneur; mais 



1 L'amour de Dieu lui fît supporter le coup mortel qu'elle reçut de la mort 
de notre Bienheureux Père , adorant le divin vouloir à travers de ses cuisantes 
douleurs , disant des paroles de soumission entremêlées de soupirs et de larmes 
pitoyables, assurant qu'elle ne le voudrait pas avoir racheté par un seul che- 
veu de sa tête , puisque c'était la volonté de Dieu , et que maintenant elle dirait 
bien sûrement : a Notre Père, qui êtes aux cieux » , puisqu'elle n'en avait plus 
sur terre, et ne se voulut priver d'assister ce même jour à la communauté... 
Ma sœur la supérieure de Belley la voulut faire aller reposer, voyant qu'elle 
était si oppressée d'affliction ; mais elle la renvoya en disant que cela apparte- 
nait à des femmes du monde, et non à des religieuses... Un an durant, sa 
douleur lui tira des larmes des yeux toutes les fois qu'elle s'arrêtait un peu à 
parler du Bienheureux; mais nonobstant ce, son esprit demeura toujours en 



216 



peu de temps 



VIE DE SAINTE CHANTAL. 



'elle 



couchée, notre chère Sœur 
Marie-Simplicienne Fardel, entra en sa chambre et passa la 
nuit à genoux devant son lit, lui parlant du dernier entretien 
qu'elle avait fait avec ce Bienheureux, et comme elle lui avait 
prédit sa mort, lorsqu'il avait passé par Belley, en allant à la 
suite du prince cardinal de Savoie, en Avignon, ainsi que nous 
1 avons remarqué au petit recueil de sa vie. 

Le matin étant venu, cette digne Mère se leva avec la com- 
munauté, quoiqu'elle n'eût pas fermé l'œil; et après la sainte 
communion, d'un esprit tranquille quoique affligé, elle fit 
réponse à Monseigneur de Genève, écrivit à notre chère Sœur 
Françoise-Marguerite Favrot, alors assistante dans ce monastère 
et à notre très-honorée Mère de Blonay, pour lors supérieure 
de notre maison, à Lyon, la conjurant de faire tous ses efforts 
pour faire relâcher ce béni corps de notre Bienheureux Père- 
« Je vous en conjure, lui dit-elle, et si je l'ose, je vous le com- 
mande. » Cette digne Mère fit avec paix tout ce qu'elle avait à 
faire à Belley, parla à toutes les Sœurs, fit les changements 
d officieres, reçut les visites, écrivit en divers lieux des lettres 
toutes dévotes et pleines de résignation; puis, ayant pris congé 
des Sœurs, qu'elle exhorta fort à conserver l'esprit de leur saint 
Fondateur, elle s'achemina à Chambéry pour visiter une mai- 
son pour notre établissement, et ne voulut pas accepter celle 
de madame la marquise de la Chambre, d'autant qu'il eût fallu 
avoir de la dispute avec M. le marquis d'Aix, son neveu, « Celte 
maison, dit-elle, est belle et commode, mais nous sommes 
biles de paix et d'humilité; notre petitesse n'aime pas avoir 
nen a débattre avec les grands de ce monde. » De là elle 
s'achemina chez les Mères Bernardines de Rumilly, qui com- 

son > entière ^résignation , et remise de toutes ehoses et d'elle-même à Dieu. On 

pa iTTt ? UCUn Cha3Fin " lr ° Uble e " S0D maiD,ien > ni « - esprit et 

aimé Sa'u? T SaDS C6SSe " anSait S0 " CŒUr 6t S6S S ° U P'' rS en «» «- 
aimé Sauveur. (Déposons de la S. F.-A. de la Croix de Fésigny ) 



CHAPITRE XIV. 217 

mençaient leur réforme; elle y fut cinq ou six jours, jusqu'à 
ce que Monseigneur de Genève lui mandât de s'en venir; et, 
quoique quelques-unes de ces bonnes religieuses eussent de- 
meuré parmi nous quelque temps, pour apprendre les exercices 
et pratiques monastiques, si est-ce que Monseigneur de Genève 
et cette digne Mère jugèrent à propos de leur prêter deux de 
nos Sœurs, qui furent six mois chez elles, tant pour aider à 
dresser le spirituel, que les cérémonies, les offices et l'exté- 
rieur d'une maison religieuse. 



■ 









CHAPITRE XV. 



LE CORPS DE NOTRE SAINT FONDATEUR EST APPORTÉ DE LYON A ANNECY; 
NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE LUI REND SES DEVOIRS ET FAIT ENSUITE 
UN VOYAGE A MOULINS. 



Notre Bienheureuse Mère approchant d'Annecy, plusieurs 
amis du monastère lui allèrent au-devant, sans que ni elle ni 
eux se pussent dire autre chose que par larmes et silence , et 
quelques courtes paroles d'adoration de la volonté de Dieu et 
de soumission à sa divine disposition. Son entrée parmi ses 
chères filles ne fut pas, comme les autres fois, en allégresse et 
juhilation ; ne pouvant parler à sa chère troupe orpheline d'un 
si saint Père , elle la mena devant le très-saint Sacrement faire 
un peu de prières. Dès le lendemain de son arrivée, elle se mit 
à faire préparer les choses requises, pour envoyer quérir le 
béni corps de ce saint Prélat; à pourvoira sa pompe funèbre, 
et faire serrer ce qui lui avait servi; à ramasser ce qu'il avait 
dit et écrit. Soudain , on parla d'écrire la vie de celui dont les 
actions ne doivent jamais être éteintes dans la mémoire des 
vrais enfants de l'Église. 

Le corps de notre saint Fondateur fut apporté de Lyon, et 
après que Messieurs du chapitre de saint Pierre d'Annecy lui 
eurent rendu les honneurs dans leur église , il fut apporté dans 
la nôtre , et posé pour trois mois tout proche notre grille , atten- 
dant que l'on eût accommodé un lieu convenable pour élever 
son tombeau. Cette sainte affligée demeurait le plus qu'elle 
pouvait en oraison devant ce béni cercueil , et ne cherchait pas 









CHAPITRE XV. 219 

en vain des flammes dans les cendres de ce phénix d'amour; car 
elle reçut beaucoup de grâces et de forces par les intercessions 
de celui qui ne lui était pas moins Père au ciel qu'il l'avait été 
en la terre , d'autant que ce Bienheureux lui avait dit à Lyon 
que, lorsqu'il serait à Annecy, elle lui rendrait compte de son 
intérieur. Lui voulant autant obéir mort que s'il eut été en vie, 
elle prit un jour, qu'elle procura lui être laissé bien libre, pour 
faire cette reddition de compte. S'étant mise à genoux devant le 
cercueil de ce Bienheureux , elle lui parla comme si elle l'eût 
vu de ses yeux, et si elle n'ouït pas de ses oreilles extérieures la 
voix de ce cher Père , elle l'ouït bien de celle du cœur; et non- 
seulement ce grand Elie jeta sur elle le manteau de sa protec- 
tion paternelle , mais il est bien probable qu'il lui impétra beau- 
coup de son double esprit pour conduire l'Institut, duquel il 
lui laissait tout le soin , et qui se devait tant multiplier en si peu 
d'années. 

La tranquillité et la suavité que cette digne Mère possédait 
proche ce saint corps , fut interrompue par un voyage qu'elle 
fut contrainte de faire en notre monastère de Moulins , pour 
remédier aux troubles que la Fondatrice faisait aux Religieuses. 
Elle calma ce désordre par sa prudence ; et s'en revint par Lyon, 
où elle vénéra, avec une admirable générosité et dévotion, le 
cœur de notre saint Fondateur qui repose en l'église de notre 
monastère de Belle-Cour. Devant ce saint cœur, elle renouvela 
ses vœux et singulièrement celui de la pureté de cœur, et de 
faire toujours ce qu'elle croirait être le plus parfait et agréable 
à Dieu. Elle entretint à souhait notre très-honorée Mère de 
Blonay de tout ce qui s'était passé au décès de ce Bienheureux 
Père, se faisant rapporter tout ce qu'il avait fait et dit, et met- 
tant ordre que l'on en fît des bons et fidèles recueils, afin que, 
par après , tout fût rédigé en un corps. Elle apprit que ce Bien- 
heureux avait dit en son dernier entretien, à nos Sœurs de 
Lyon, que s'il était religieux et qu'il ne fût pas prêtre, qu'il 



220 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

ne demanderait point de communier plus que les autres, et 
qu'il ne voudrait faire chose aucune de plus que la commu- 
nauté. Étant de retour ici, elle crut être obligée de suivre les 
sentiments de ce Bienheureux Père , et supplia Monseigneur de 
Genève de lui permettre de quitter la communion journalière 
qu'elle faisait dès environ quatorze ans ; ce que ce bon Prélat 
ne voulut pas concéder à son humilité , vu même que c'était 
par le commandement et direction de ce Bienheureux Père 
qu'elle faisait ces communions, lui disant qu'elle devait plus 
s'attacher à ce qu'il avait disposé en particulier pour elle , qu'à 
l'intention universelle qu'il avait eue par après pour le général 
de l'Institut. Elle se soumit à cela, et continua, comme elle a 
toujours fait , ses communions. 

En revenant de Lyon, elle passa encore par Chambéry, et 
après une visite générale et fort pénible de quantité de maisons, 
elle en arrêta une au faubourg du Reclus. 

Cette année 1623, étant de retour à Annecy, elle envoya des 
Sœurs faire la fondation de notre monastère de Marseille, qui 
fut le premier qui s'établit depuis le décès de notre Bienheu- 
reux Père. Elle fit aussi faire la Visite Canonique pour la pre- 
mière fois en ce monastère, donnant la méthode qu'il faut tenir 
en cette action, et instruisant les Sœurs comme elles s'y devaient 
comporter. Cette digne Mère, après tant de saintes actions 
faites pour notre bien, finit celte année par une, de laquelle 
nous sentons et sentirons toujours le dommage. Monseigneur de 
Genève avait eu le loisir de voir les papiers de son saint frère , 
et avait trouvé dans iceux une extrême quantité de lettres de 
cette digne Mère à ce Bienheureux; sachant bien que c'était 
tous les plus secrets sentiments de son âme, par un respect 
nonpareil envers cette digne Mère , il lui envoya toutes ses 
lettres, lesquelles elle brûla, sans que nos Sœurs l'en pussent 
empêcher. Feu M. Michel Favre, duquel nous avons parlé ci- 
dessus, et lequel était le confesseur, l'aumônier et le secré- 






CHAPITRE XV. 221 

taire confident de notre Bienheureux Père, nous a assuré que 
ce saint Prélat avait pris la peine de mettre à part les lettres de 
cette digne Mère qui devaient servir pour sa vie , et en avait coté 
une grande partie de sa sainte main, avec des petites marques 
et remarques qu'il avait écrites sur l'apostille, espérant à son 
loisir, quand il serait déchargé de l'évêché, comme il désirait, 
d'écrire quelques mémoires particuliers de ce qu'il savait de 
cette sainte âme : Dieu nous a frustré de tous ces biens '. 




1 En les faisant brûler en sa présence, elle ne se put tenir de dire : « Ah! 
les belles choses qui brûlent! » (Dépositions de la Sœur de F. -A. de la Croix 
de Fésigny. Procès de canonisation.) 






CHAPITRE XVI. 

notre bienheureuse mère travaille avec plusieurs de nos mères 
a notre coutumier, d'après les usages et selon les paroles 
de notre saint fondateur; sa fermeté dans les affaires de 
l'institut. 



L'année 1624 se commença par la disposition de la fonda- 
tion de notre monastère de Chambéry. Mgr le prince Thomas , 
qui a toujours honoré notre Bienheureuse Mère d'une affection 
pleine de piété , l'envoya prendre ici dans son carrosse, et par 
un excès de sainte bienveillance, ce bon prince voulait aller 
bien loin hors la ville pour y faire entrer cette digne Mère eu 
magnificence, accompagnée du clergé, de la cour et du sénat; 
mais elle le supplia avec tant d'instance de ne point faire tout 
cet appareil, qu'il laissa entrer les petites avec petitesse et 
humilité , que ce bon Prince se retint , aimant mieux s'abstenir 
de ce contentement que de mettre la modestie de cette digne 
Mère en contrainte. Il fit exposer le Saint-Sacrement avant l'ar- 
rivée de nos Sœurs en la chapelle qui leur était préparée. 
«Voyez-vous, dit-il, la bonne madame de Chantai sera si aise 
» de voir Notre-Seigneur qui l'attend déjà en sa maison, que 
» cela la réjouira plus que tout ce que nous aurions su faire. » 
Ce bon prince l'alla attendre à la porte de cette petite chapelle, 
dans laquelle il l'introduisit lui-même, faisant marcher quatre 
de ses pages qui portaient des flambeaux allumés devant elle. 
La musique de la sainte chapelle chanta quantité de beaux mo- 
tets ; l'on donna la bénédiction du Saint-Sacrement, et ainsi 



^ 



CHAPITRE XVI. 223 

l'établissement se fit. C'était le jour du grand saint Antoine, 
auquel notre Bienheureuse Mère avait une particulière dévotion- 
et fut fort consolée de mettre celte nouvelle maison sous la pro- 
tection d'un si saint abbé et si parfait religieux. 

Mgr le prince Thomas, joignant les bienfaits effectifs aux 
affectifs, voulut donner à souper à notre digne Mère et à ses 
filles; il leur envoya des vivres en telle abondance, qu'elles en 
eurent pour nourrir huit jours leur communauté , et firent part 
aux pauvres de leur festin. Il donna aussi de fort beaux présents 
pour l'autel, et en toutes rencontres il a toujours favorisé et 
protégé la Visitation. Notre très-digne Mère demeura près de 
quatre mois à Chambéry, reçut assez bon nombre de filles, 
entre lesquelles plusieurs ont très-bien servi et servent encore 
aujourd'hui. 

Un peu avant les fêtes de Pentecôte, elle revint en ce monas- 
tère d'Annecy, pour faire l'assemblée des Mères de l'Ordre, et 
laissa pour assistante à Chambéry , à la place de supérieure , 
notre chère Sœur Marie-Adrienne Fichet. Quelques jours après 
la Pentecôte, les Mères qu'elle avait averties à l'avantage arri- 
vèrent ici, et furent reçues de cette Bienheureuse avec une cor- 
dialité et humilité très-grandes. Elles commencèrent toutes 
ensemble à rédiger en un corps le Coutumier, Cérémonial, For- 
mulaire, et autres bons avis très-utiles pour la perfection reli- 
gieuse. De tout cela notre Bienheureux Père avait des mémoires 
en latin et en français; on en avait établi la pratique dans ce 
monastère d'Annecy, n'ayant pas le loisir de les mettre par 
écrit, de quoi aussi il ne s'était pas pressé, sa simple ordon- 
nance tenant lieu de règle à notre Bienheureuse Mère, et à nos 
premières Mères et Sœurs. En toute occasion, notre Bienheu- 
reuse Mère citait notre saint Fondateur, et ne voulait rien dire 
ni établir d'elle-même dans l'Institut, bien que nos Sœurs les 
supérieures la suppliassent d'agir comme Mère commune et 
comme Fondatrice de la Congrégation. « Non pas cela, dit-elle, 









224 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» mais, puisque vous me le permcltez, je me tiendrai parmi 
» vous comme la sœur aînée de la famille qui a plus pratiqué 
» et communiqué avec le père que les autres. » Pour ranger ce 
livre avec plus de circonspection , elle demanda deux Pères du 
collège de Chambéry, qui vinrent ici, lesquels, avec M. Michel, 
notre confesseur, elle envoyait consulter Monseigneur de Ge- 
nève, d'heureuse mémoire, sans l'autorité et obéissance duquel 
elle n'eût rien voulu établir. Lorsque le Coutumier fut fini de 
ranger et écrit bien au net, notre digne Mère le prit, et menant 
avec soi toutes les Mères et Sœurs anciennes qu'elle avait assem- 
blées , elle posa ce petit volume sur le tombeau de notre saint 
Fondateur, fit mettre toute sa troupe en oraison et pria elle- 
même à chaudes larmes ce Bienheureux, que si elle y avait mis 
un seul mot qui ne fût de ses intentions, elle le conjurait d'ob- 
tenir de Dieu qu'on le trouvât effacé. Dieu donna un sentiment 
intérieur à cette digne Mère et à toutes ses chères Sœurs qui 
étaient autour d'elle, que tout ce qui était contenu en ce livre 
était vraiment les intentions de notre Bienheureux Fondateur. 
Toutes se levèrent de leur oraison fort consolées, et l'on assembla 
le chapitre pour lire devant toutes le Coutumier dès un bout 
jusqu'à l'autre; et ensuite les Sœurs firent un acte capitulaire, 
assurant que tout ce qu'elles avaient ouï lire était conforme à ce 
que notre Bienheureux Père avait fait pratiquer en ce monas- 
tère. Finalement, notre digne Mère pria Monseigneur notre 
Prélat de donner son approbation, ce qu'il fit, comme elle se 
voit encore aujourd'hui audit Coutumier, lequel étant si heureu- 
sement fini, toutes ces bonnes Mères retournèrent chacune en 
leur monastère, se séparant de notre Bienheureuse avec autant 
de regret qu'elles avaient eu de suavité et de contentement en 
sa chère présence. 

Or il était arrivé en notre monastère de Grenoble que, ne sa- 
chant pas que notre Bienheureux Père avait déclaré qu'il ne fallait 
pas que les supérieures fussent en charge, en un même mo- 



CHAPITRE XVr. 225 

nastère, plus de deux triennaux, le Père spirituel et nos chères 
Sœurs de Grenoble, qui aimaient parfaitement notre très-bonne 
Mère Péronne-Marie de Chàtel, la réélurent après ses six ans, à 
son très-grand regret; mais comme l'on n'avait point encore le 
Coutumier , Y on ne voulut point condescendre aux raisons qu'elle 
alléguait pour n'être pas réélue, les attribuant à son humilité. 
Notre très-digne Mère résolut, en l'assemblée des Mères, que cette 
élection serait tenue pour nulle, quoiqu'elle eût pour excuse 
l'ignorance des intentions de notre Bienheureux Père; qu'il ne 
fallait point laisser cet exemple dans l'Institut; et ne voulut 
jamais recevoir de raisons pour fléchir en ce point, ordonnant 
à notre Mère de Châtel d'obtenir permission d'aller fonder notre 
maison d'Aix , en Provence. Elle donna ordre à quatre ou cinq de 
nos Sœurs les supérieures, qui s'en retournaient en France, 
d'obtenir du Père spirituel la rupture de cette élection; à quoi 
elles n'avancèrent rien, bien qu'elles se missent à diverses fois 
à genoux devant lui; ce que sachant, notre Bienheureuse Mère 
alla elle-même à Grenoble. La chère Mère Péronne-Marie de 
Chàtel en était partie au mois d'août de cette même année 1624 
pour aller fonder à Aix; mais il avait fallu donner de grandes 
assurances qu'elle y retournerait. Notre Bienheureuse prit son 
temps pendant celte absence; elle arriva à Grenoble au mois de 
septembre ; d'abord elle reconnut que la directrice et les novices 
s'étaient liées d'une affection trop forte pour gagner toutes en- 
semble leurs parents, qui étaient les principaux de la ville, afin 
qu'ils aidassent à maintenir cette élection. Avec une sainte 
adresse, sans faire semblant de rien, ni sans s'y prendre par 
voie d'autorité et de correction, elle alla au noviciat, et trou- 
vant la maîtresse un peu pâle, elle lui dit qu'elle connaissait 
bien qu'elle traînait quelque chose qui n'était pas bon, et sur-le- 
champ la fit mettre à l'infirmerie, ordonnant à l'infirmière de 
ne lui point laisser prendre l'air et d'en avoir bien soin pendant 
ce temps qu'elle serait directrice en sa place; ainsi tout le 

15 







226 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

petit commerce fut rompu au dedans , après quoi elle parla au 
supérieur, lui représentant la nécessité qu'il y avait de rompre 
cette élection. Lui qui avait fait résistance à tant d'autres, fut 
tellement gagné par la sagesse et l'humilité de cette digne Mère, 
qu'il lui dit « que jamais il n'avait eu intention de faire brèche 
à l'Institut, que si toutefois elle jugeait que cette élection y 
fût préjudiciable, que comme Mère universelle elle avait le pou- 
voir de commander ce qu'elle jugeait pour le mieux, et qu'il 
avait une entière affection de lui obéir. » Notre digne Mère lui 
répondit « qu'elle n'avait point d'autorité, mais qu'elle le con- 
jurait, lui qui était supérieur de cette maison-là, de faire pro- 
céder à une nouvelle élection » , ce qu'il fit soudain. 

Après être demeurée environ trois semaines à Grenoble ', elle 
laissa celle communauté composée de filles très-vertueuses, 
extrêmement contentes et en paix, et s'en revint passer ici 
après avoir visité nos Sœurs de Chambéry. 



1 Dans un de ses voyages à Grenoble , elle trouva une Sœur qui ne pouvait 
prendre de nourriture, ou si peu que rien. Elle lui porta un potage et en 
mangea un peu pour la faire manger, ce qu'ayant fait, soudain elle fut 
guérie. (Déposition de la sœur F. -A. de la Croix de Fésigny.). 



CHAPITRE XVII. 

LES FONDATIONS CONTINUENT; GRANDS HONNEURS ET APPLAUDISSEMENTS 
QUE NOTRE DÉVOTE MÈRE REÇOIT A BESANÇON. 

Incontinent après le décès de notre Bienheureux Père, Notre- 
Seigneur manifesta sa sainteté par les miracles qui se faisaient, 
tant à son tombeau qu'en divers autres lieux par son invoca- 
tion et par l'application de ses reliques, ce qui consolait plus 
qu'il ne se peut dire notre digne Mère, laquelle, les années 1623 
et 1624, avait procuré que Messieurs de la chambre du conseil 
et corps de ville donnassent commission au révérend Père Dom 
Juste Guérin, barnabite, à présent notre très-lionoré et digne 
évêque, d'aller avec M. Ducret, greffier ;ducal , en Chablais, 
Ternier, Gaillard et autres lieux plus éloignés , pour s'informer 
de la sainteté de vie et miracles de notre Bienheureux Père dont 
les merveilles se découvraient si grandes que, l'année 1625, 
celte digne Mère, qui pourvoyait à toutes les dépenses pour une 
telle et si grande entreprise, avec une générosité qui ne s'abat- 
tait de rien, procura et tint main que Monseigneur de Ge- 
nève d'aujourd'hui allât à Rome pour poursuivre les expédi- 
tions des lettres et commissions apostoliques, pour procéder 
aux procès et information de la sainteté de la vie de ce Bien- 
heureux. 

Cela étant fait, elle disposa ce qui était nécessaire pour la 
fondation de notre monastère de Thonon, qui s'établit première- 
ment à Evian, d'où il fut transféré. Elle y mena les Sœurs le 
jour de sainte Madeleine 1625 , demeura quelque quinze jours 

15. 



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14 






228 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

ou trois semaines en celte nouvelle maison , puis s'en revint 
laissant pour Supérieure, àÉvian, notre chère sœur Marie-Fran- 
çoise Humbert. Dès qu'elle fut de retour, on pressa pour la 
fondation de Rumilly, de laquelle madame de la Fléchère, 
sainte veuve et grande fille spirituelle de notre Bienheureux 
Père, fit préparer sa maison avec un soin et une affection 
dignes de sa parfaite dévotion. Notre Bienheureuse Mère alla à 
Chambéry quérir notre chère Sœur Marie-Adrienne Fichet, qui 
y était assistante et qu'elle voulait employer à ce nouvel établis- 
sement. L'on élut à Chambéry, pour supérieure, notre chère 
Sœur Marie-Gasparde d'Avisé. Cette digne Mère alla faire la fon- 
dation de Rumilly à la Saint-Michel de cette même année. Elle 
y demeura quelque temps, reçut des bonnes filles, puis laissa 
pour supérieure notre chère Sœur Marie-Adrienne Fichet, et 
s'en revint travailler à faire ranger en bon ordre les Entretiens 
de notre Bienheureux Père et les prédications que l'on avait 
recueillies, ramassant çà et là les lettres missives que ce Bien- 
heureux avait écrites, et les faisant ranger pour les imprimer, 
prenant un soin et peine incroyables pour les lire et relire, 
afin de retrancher ce qui ne serait pas convenable qui parût 
aux yeux du public. 

Au mois d'avril 1626, cette digne Mère fut contrainte d'aller 
en Lorraine établir une de nos maisons, de laquelle haute et 
puissante dame deGénicourt, veuve de M. de Haraucourt, se ren- 
dait fondatrice et désirait ardemment que notre Bienheureuse 
Mère allât elle-même conduire les Sœurs pour ériger cette nou- 
velle école de vertus; et même les princes et princesses de Lor- 
raine écrivirent afin qu'elle allât faire ce voyage, disant qu'ils 
avaient grand désir que leur État possédât pour quelque temps 
celte grande Servante de Dieu, qu'ils désiraient extrêmement 
de voir. Elle partit donc le 27 avril , avec des Sœurs pour la 
fondation , et alla passer par Besançon, où la dévote Sœur Made- 
leine Adlaine, pressée d'une inspiration divine, poursuivait un 



CHAPITRE XVII. 229 

de nos établissements, auquel s'opposait quantité d'obstacles. 
Il se présenta à Besançon devant cette digne Mère quatre- 
vingts filles qui aspiraient toutes à être religieuses de Sainte- 
Marie, sans savoir comme elles en pourraient venir à bout, ne 
voyant point d'avancement pour notre fondation dans cette ville 
impériale ; seulement elles s'étaient assemblées pour témoigner à 
cette digne Mère le désir qu'elles avaient d'être ses filles, prendre 
sa bénédiction et se recommander à ses prières. Cette digne 
Mère se mil à rire gracieusement se voyant assiégée de cette 
petite armée; elle exhorta fort toutes ces bonnes filles au ser- 
vice de Dieu, à la dévotion à la sainte Vierge, et leur donna 
bonne espérance que Notre-Seigneur exaucerait leurs prières, 
et que, malgré la prudence humaine, notre établissement se 
ferait à Besançon. Après cela , elle les fit toutes ranger autour de 
cette grande salle pour leur dire à chacune un mot en parti- 
culier et les caresser; et pénétrant avec la lumière de Dieu 
dans le fond des cœurs, après avoir regardé ces filles l'une 
après l'autre, elle en choisit trente-six, à qui elle dit qu'elles 
seraient reçues quand l'établissement de Besançon serait fait, 
ce qui arriva : pas une de celles que cette digne Mère avait 
nommées n'a manqué de faire la sainte profession en notre 
monastère de Besançon , qui s'établit en 1630, le jour de saint 
Louis. Dès que Messieurs du chapitre surent que la Mère de 
Chantai était arrivée à Besançon, ils s'assemblèrent et résolu- 
rent de montrer le saint Suaire à sa considération, grâce que 
cette Bienheureuse Mère reçut avec une humilité et joie très- 
grande, disant qu'elle mettait cette faveur au rang des plus 
grandes consolations qu'elle eût reçues en sa vie. Elle baisa et 
vénéra cette sainte relique, ensevelissant son cœur dans ce 
sacré linceul, où le corps précieux de son divin Amant avait 
été déposé avec tant d'amoureux soins par Joseph et Nicodème. 
L'on fut étonné que Messieurs du chapitre eussent de leur 
propre mouvement montré extraordinairement le saint Suaire, 






■ 






I 



230 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

étant une faveur qui ne s'accorde guère qu'aux princes ou prin- 
cesses. Mais Dieu qui favorise les désirs des humbles, voyant 
que sa fidèle servante n'osait demander cette grâce qu'elle dési- 
rait puissamment, il inspira à ces messieurs les chanoines de 
faire cet acte de charité, ce divin Amant ne voulant point cacher 
le Suaire de son corps à cette bien-aimée, à laquelle il décou- 
vrait si souvent les secrets de son cœur. 

Les affaires de notre Institut l'obligèrent de séjourner trois 
jours dans Besançon; tous les seigneurs et les dames qui y 
étaient alors en grand nombre , lui allèrent faire offre de leur 
logis, qu'elle refusa humblement , aimant mieux demeurer dans 
la simplicité avec ses religieuses que d'être magnifiquement 
accommodée. M. le prince et madame la princesse de Cantecroix 
la prièrent au moins de venir entendre la messe dans leur cha- 
pelle, ce qu'elle fit pour donner en cela satisfaction à leur piété. 
On lui avait fait préparer de grands tapis et de riches carreaux 
pour se mettre à genoux, de quoi elle ne se voulut point servir, 
disant à madame la princesse de Cantecroix: «Madame', ne me 
» commandez point, s'il vous plaît , de me mettre sur cet age- 
» nouilloir, j'y serais trop mal à mon aise ; une religieuse a 
» toujours son agenouilloir préparé en tous lieux, à savoir, la 
» terre, qui est le carreau dont Notre-Seigneur se servit priant 
» au jardin des Olives , et quand il passait la nuit en oraison à 
» la montagne. » Ce trait religieux édifia extrêmement la prin- 
cesse qui ne sut que répondre, et notre très-digne Mère s'alla 
mettre à genoux avec ses huit religieuses, car elle menait, 
outre les six Sœurs de la fondation , une compagne pour s'en 
revenir et une Sœur pour directrice en une de nos maisons. 
Elles étaient toutes rangées en cette belle chapelle, et firent les 
cérémonies de la messe, ne plus ne moins que si elles eussent 
été dans un de nos chœurs , ce qui consolait si fort M. le mar- 
quis de Cantecroix, qu'il dit « qu'il lui semblait voir en ces 
neuf religieuses, les neuf chœurs des Anges dans sa chapelle, et 



CHAPITRE XVII. 231 

que la Mère de Chantai était comme un grand séraphin ; qu'il 
lui semblait voir sortir un feu divin de son visage, que jamais 
il n'avait rien vu de tel. » Après que la messe fut finie et l'ac- 
tion de grâces faite, M. et madame de Cantecroiv prièrent avec 
grande instance notre Bienheureuse Mère d'entrer dans leur 
hôtel pour en voir les raretés , de quoi elle s'excusa humble- 
ment, disant qu'elle ne pouvait rien voir en leur magnifique 
logis qui approchât ce qu'elle voyait en leur personne et en 
leur chapelle, que cela lui suffisait. Voyant qu'il ne fallait pas 
mettre en contrainte sa modestie religieuse, ils firent appeler 
Monsieur le comte, leur fils, et le firent mettre à genoux pour 
recevoir la bénédiction de cette digne Mère, laquelle, après plu- 
sieurs refus, la donna pour ne pas paraître plus opiniâtre 
qu'humble. Le prince et la princesse la conduisirent au lieu 
de sa retraite et lui envoyèrent par leurs officiers un dîner fort 
magnifique, et les trois jours qu'elle demeura à Besançon, ce 
vertueux prince et cette bonne princesse la visitèrent toutes 
les après-midi. Tant que le jour durait, il y avait deux grandes 
salles perpétuellement remplies de monde qui venait voir cette 
digne Mère; à mesure que les uns sortaient, les autres entraient ; 
ils se faisaient charitablement place : «Afin, disaient-ils, que 
» tous puissent voir cette sainte, il n'y faut guère demeurer cha- 
» cun. » Elle était en perpétuelle conteste pour ne pas donner sa 
bénédiction à ceux qui la demandaient, étant pour l'ordinaire 
personnes de considération; et disait à nos Sœurs: «Pour 
» l'amour de Dieu, sortons d'ici, ce peuple se méprend et ne 
» connaît pas qui je suis. » Elle passa chez madame de Château- 
Bouleau, à Salins, qui est décédée en réputation de sainteté : 
ces deux grandes servantes de Notre-Seigneur se parlèrent à 
cœur ouvert avec beaucoup de saintes suavités de part et 
d'autre, et se voulant séparer, chacune voulait avoir la béné- 
diction de celle qu'elle estimait lui être supérieure en vertus, et 
enfin elles se bénirent l'une l'autre au nom de Notre-Seigneur. 



232 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Avant que d'arriver au Pont-à-Mousson où elle allait fonder, 
madame de Génicourt , fondatrice de la maison qui allait s'éta- 
blir, voulut qu'elle logeât chez elle; le frère et la sœur de 
cette maison avaient ensemble un procès d'importance. Notre 
Bienheureuse Mère, entrant là-dedans, invoqua le secours de 
Celui qui commanda jadis aux Apôtres d'annoncer la paix aux 
maisons où ils entreraient , et fut inspirée de s'enquérir discrè- 
tement comment allait la paix entre les proches, et on lui fit le 
récit de tout, disant que puisque Dieu l'avait amenée en ce lieu- 
là, il fallait que ce fût pour en tirer quelques fruits. Tout le 
différend lui fut remis, et elle accorda ces deux parties avec tant 
de bonheur et de contentement de part et d'autre, que depuis 
ils demeurèrent en parfaite union. Le beau-fils de madame de 
Génicourt , qui avait en grande aversion que sa belle-mère se 
rendît fondatrice de cette maison , fut tellement touché de la 
sagesse et sincérité de notre très-digne Mère qu'il avoua vérita- 
blement avoir plus fait que Salomon, qu'il avait trouvé h femme 
forte; et de là, en avant, ce brave seigneur voulut que notre 
très-digne Mère l'adoptât, le tînt et le nommât son fils, et non- 
seulement ne détourna plus sa belle-mère de faire du bien à 
notre maison du Pont, ains lui-même y en fit beaucoup. 

Cette fondation se fit fort heureusement et avec de grands 
avantages temporels, et fut favorisée de tout ce qui se peut des 
sérénissimes princes et princesses de Lorraine, qui visitaient 
souvent cette très-digne Mère, et depuis lui écrivirent quelque- 
fois avec grande bonté et respect. Le sérénissime duc de 
Lorraine a souvent dit à nos Sœurs qu'à bon droit il les devait 
appeler ses sœurs, puisqu'il tenait, aimait et honorait la Mère 
de Chantai comme sa mère ; par ce, disait-il : « C'est la sainte 
de notre siècle. » 



CHAPITRE XVIII. 



■ 



NOTRE DIGNE MERE EST DECHARGEE DE LA SUPERIORITE; ELLE ENTREPREND 
PLUSIEURS VOYAGES Qu'ûN LA PRESSAIT DE PAIRE. 



Pendant le séjour que notre très-digne Mère fit au Poiit-à- 
Mousson , le temps de sa déposition étant échu, elle ne voulut 
point retarder, et envoya à Monseigneur de Genève sa déposition 
par écrit, et ce bon Prélat la vint annoncer à la communauté 
qui fut extrêmement mortifiée, voyant qu'il fallait que l'humi- 
lité de cette bonne Mère eût son effet. L'on élut notre très- 
honorée Mère Péronne-Marie de Chàtel, que cette Bienheureuse 
Mère avait fait rappeler d'Aix, en Provence, pour la mettre assis- 
tante céans en son absence. Elle témoigna un contentement non- 
pareil de se voir déposée, et faisait passer sa compagne devant 
elle, pour observer la règle qui ordonne aux Mères déposées 
d'aller les toutes dernières. 

Notre chère Sœur Anne-Catherine de Beaumont, alors supé- 
rieure en notre monastère de Paris, en la rue Saint-Antoine, 
sachant que notre unique Mère était en Lorraine, fit tout son 
possible pour procurer qu'elle allât à Paris. Monseigneur de 
Bourges, madame de Chantai, sa belle-fille, et quantité d'autres 
personnes, firent de grandes instances pour ce voyage; à quoi 
elle répondit « que de nécessité elle n'y en voyait point , que 
"d'utilité elle était si peu de chose, qu'elle était inutile 
» partout. » Elle demeura en Lorraine environ quatre mois , mit 
cette maison dans un très-heureux acheminement , reçut des 
bonnes et braves filles et des meilleures maisons , laissa pour 








234 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

supérieure notre chère Sœur Paule-Jéronime Favrot », et se mit 
en chemin pour s'en revenir en ce monastère. Elle dit qu'elle 
n'avait jamais eu une inclination si hâtée de sortir d'aucun lieu 
que de Pont-à-Mousson, à cause de l'extraordinaire applaudis- 
sement qu'elle y recevait, et des visites continuelles qu'elle y 
avait , tant de ceux de la cour, que de plusieurs autres personnes 
des environs qui la venaient consulter. Entre autres, il y vint une 
personne de grande perfection et vie intérieure , conduite par des 
états fort relevés et spirituels, qui n'avait pu trouver personne 
qui eût entendu sa voie intérieure, ni qui lui eût donné une 
entière satisfaction et repos d'esprit. Attirée par le bruit de la 
réputation de cette digne Mère, elle la vint consulter, et lui 
ayant parlé à diverses reprises, plusieurs heures de suite, en 
demeura si pleinement satisfaite et si entièrement éclairée, 
qu'elle dit que jusqu'alors elle n'avait vécu que de ténèbres et 
d'ignorance; mais que celte digne Mère lui avait découvert les 
vrais sentiers intérieurs de la perfection , et que Dieu lui avait 
tenu la promesse qu'il lui avait faite, lorsqu'une fois, le priant 
avec grande véhémence d'esprit de lui enseigner quelqu'un qui 
l'assurât de sa voie et de la vérité de ses grâces, Notre-Seigneur 
lui avait dit : «Dispose-toi Je t'enverrai ma fidèle Servante, à 
» laquelle j'ai donné la lumière et le don de la conduite; elle 
» t'éclaircira. » Cette bonne âme publiait partout que, comme 
sainj Paul disait que Notre-Seigneur Jésus-Christ était venu au 
monde pour lui seul, qu'aussi, quoique sans comparaison, elle 
pouvait dire que Dieu avait envoyé pour elle cette digne Mère 
en Lorraine. 

Elle était allée par le Comté, et s'en revint par le duché 
de Bourgogne, visita plusieurs de nos maisons, passa chez 
madame de Toulonjon, sa fille, où madame de Coulange et 
madame de Chantai, sa belle-fille, se rendirent de Paris pour la 

1 Pour les détails de cette fondation, voir la vie de cette très-honorée Mère, 
au cinquième volume de l'Année sainte. 



CHAPITRE XVIII. 235 

venir voir. Cette digne Mère fit ici un trait de sa grande habi- 
tude à retrancher à sa nature toutes les petites satisfactions 
humaines. Pour aller d'Autun chez madame de Toulonjon, l'on 
voulait qu'elle fît un détour pour passer à Montclon, qui était 
une terre de feu M. de Chantai; elle ne le voulut pas, disant 
que cela ne lui servirait qu'à lui donner une inutile complai- 
sance et lui causerait quelque distraction des choses du monde; 
ainsi, elle se sépara du carrosse de sa belle-fille, et entra dans 
un autre pour venir le droit chemin, quoiqu'il lui fâchât de 
quitter cette très-bonne et très-belle-fille, qui avait fait un si 
long voyage pour la venir voir. 

En ce temps-là, cette Bienheureuse Mère reçut une consola- 
tion qui lui fut nonpareille, et laquelle était de très-grande édi- 
fication, je ne craindrai pas de la rapporter un peu au long. Elle 
n'avait qu'un unique frère, Monseigneur l'archevêque de Bourges, 
lequel elle aimait chèrement ; quoique ce fût un très-bon pré- 
lat, et qu'il vécut dans la crainte de Dieu, si était-il au monde 
et à la cour d'une manière qui faisait tirer une peine très-grande 
à notre Bienheureuse Mère, et souvent elle priait Dieu de 
changer le cœur de ce cher frère, en sorte qu'il ne servît plus 
à deux maîtres. Environ ce temps-là elle fut exaucée; Dieu 
renversa ce grand prélat sur son lit, pour l'élever par après bien 
haut en son amour. Il lui fit entendre, comme à un autre Ézé- 
chias , qu'il fallait qu'il mît ordre à sa maison , qu'il n'avait plus 
que deux jours de vie. Dès qu'il eut ouï celte sentence des 
médecins, il se mit à penser et à repasser dans sa mémoire, en 
l'amertume de son âme, toutes les années de sa vie devant 
Dieu ; sa Bonté divine fit en lui deux merveilles, ainsi que nous 
allons voir, rapportant les propres paroles de la lettre qu'il écri- 
vit à notre Bienheureuse Mère après sa guérison ; voici ses mots : 
« Ma très-unique sœur, vous êtes la première à qui j'écris depuis 
» ma maladie, et il est bien raisonnable, puisque, après Dieu 
» et Notre-Dame, je tiens la santé et la vie de vous, et, par 



m 



ù 



236 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» conséquent , il faut que je vous raconte mon aventure. Ma 
» maladie était si furieuse , et m'avait réduit si bas , que l'on me 
"donna l'extrême-onction; j'eus un assoupissement de vingt- 
» quatre heures que l'on crut être l'achèvement de ma vie; à 
» force de remèdes violents, l'on me redonna un peu de con- 
» naissance, et aussitôt j'entendis de mes amis et les médecins 
» qui dirent que sans miracle je ne verrais pas lever deux fois 
« le soleil. Je ne leur répondis pas un mot, mais je m'enfonçai 
» dans mon lit et me mis à penser à ma conscience; alors," il 
» me semblait que Notre-Seigneur ne me regardait que parce 
» que j'ai la grâce d'être votre frère, mon unique sœur, et qu'il 
« me disait en son courroux, que, si je ne prenais garde à moi, 
» je passerais par les mains de sa justice, de laquelle je pris une 
«telle épouvante, que je croyais être perdu; et, dans un 
" déplaisir extrême de ma vie passée, je m'enhardis de prier 
» Dieu de tout mon cœur de prolonger mes jours, lui protestant 
» d'employer ceux qu'il lui plairait me donner à son saint ser- 
» vice. A l'instant, je fis quatre vœux, non simples; mais j'eus 
» l'intention de les faire fermes et solennels comme sont ceux 
» des religieux. Le premier, je fis et refis le vœu de chasteté 
» perpétuelle; le second, que j'irai à Notre-Dame de Lorette, 
» voyage que je m'étais oublié de faire après avoir été guéri'; 
» mais je spécifiais que j'irai moi-même , sans m'en faire dis- 
» penser; le troisième, que de Lorette j'irai gagner les par- 
» dons à Rome et visiter les saints lieux; le quatrième, que je 
» dirai tous les jours messe sans jamais y manquer, sinon par 
» absolue impuissance et nécessité. Mes vœux étant ainsi faits, 
» je fus trois heures sans me remuer, me tenant auprès de 
» Notre-Seigneur, et lui jurant de mettre ordre à ma vie. Durant 
» ce temps-là, sans que je m'en aperçusse, je fis une crise de 
» sueur incomparable, et moi que l'on ne pensait rien moins 
» que d'aller enterrer, fus trouvé sans fièvre et sans aucune 
» incommodité. Jugez par là, ma très-chère sœur, combien me 



CHAPITRE XVIII. 237 

» voilà obligé envers la divine Majesté et envers vous pour 
» l'amour de qui j'ai été regardé en miséricorde. » Jusqu'ici ce 
sont les paroles de ce bon archevêque, lequel accomplit si 
exactement ses vœux, que, même le jour qu'il prit le mal de la 
mort, il voulut encore dire la sainte messe, et la léthargie le 
saisit à l'autel, ainsi que nous le dirons en son lieu, remarquant 
seulement ici que Notre-Seigneur lui ajouta, comme à Ézéchias, 
quinze ans à ses années , lesquelles il a employées au service de 
la divine Majesté, avec une pureté de conscience et des œuvres 
de charité tout à fait remarquables. 

Le changement de ce grand prélat donna de si grands senti- 
ments de reconnaissance à notre Bienheureuse Mère, qu'elle en 
fit faire des prières et communions en actions de grâces dans 
tous nos monastères, et faisait en son particulier trois commu- 
nions tous les ans, pour rendre grâces à la très-sainte Trinité 
de celle qu'avait reçue cet unique frère, qui ne tarda point 
d'aller rendre son vœu à Notre-Dame de Lorette, et, au retour, 
passa en cette ville d'Annecy où il fit de grandes aumônes, fit 
une revue générale de sa conscience, en conféra longuement 
avec sa sainte sœur, retrancha, par son avis, de son train, 
quelques personnes superflues, prit d'elle des exercices qu'elle 
lui écrivit de sa main pour la conduite de son âme. Dès lors, 
ils s'écrivirent plus souvent l'un à l'autre, et Monseigneur de 
Bourges appelait cette digne Mère la sainte directrice de son 
âme. 







CHAPITRE XIX. 



NOTRE DIGNE MÈRE FAIT TRAVAILLER AUX INFORMATIONS DE LA VIE DE 
NOTRE BIENHEUREUX PÈRE; SON ADMIRABLE CONSTANCE EN LA MORT 
DE SON FILS. 



Notre Bienheureuse Mère venant de son voyage de Lorraine, 
et entrant au monastère où était élue supérieure notre très- 
bonne Mère de Châtel, d'heureuse mémoire, elle ne manqua 
pas de faire entrer sa compagne la première « et de se mettre à 
genoux pour recevoir la bénédiction de la supérieure , laquelle, 
au contraire, la contraignit agréablement de donner la sienne' 
à la communauté. Cette digne Mère se retira au chœur en la 
place des déposées, qui est toute la dernière. Il est vrai qu'elle 
n'y demeura que quelques jours, Monseigneur de Genève, frère 
et successeur de notre Bienheureux Père, lui ayant commandé 
à l'instance de notre Mère de Châtel, de prendre en haut une 
place plus commode, tant au chœur qu'au réfectoire. 

Cette digne Mère trouva que le révérend Père Dom Juste 
Guérin travaillait avec M. Ramus, subdélégué par le Saint- 
Siège apostolique, aux informations de la vie et miracles de 
notre Bienheureux Père. Elle se mit elle-même à y travailler, 
faisant à loisir une très-belle déposition, et procurant que ceux 
qui avaient connu et conversé avec ce Bienheureux en fissent 
aussi. Ce fut. alors que l'on commença à lui faire faire ses 
Réponses sur nos Règles, Constitutions et Coutumier. Dans ces 



1 Notre Sœur Madeleine Elisabeth de L 



utinge. 



CHAPITRE XIX. 239 

occupations, elle finit l'année 1626, et commença la suivante, 
1627, procurant qu'outre M. Ramus, l'on obtînt d'autres com- 
missaires apostoliques. Messeigneurs de Bourges et de Belley, 
l'ancien, furent nommés par Sa Sainteté. 

Cette digne Mère pressait fort Monseigneur de Bourges, son 
unique frère, de venir promptemcnt travailler à la gloire de 
notre Bienheureux Père. Ce digne archevêque lui écrivit, étant 
sur le point de partir pour se rendre en cette ville, les paroles 
suivantes : « J'ai une consolation nonpareille de la commission 
» que Sa Sainteté m'a donnée de travailler à l'information de la 
» vie et miracles de notre grand et saint Prélat ; sans doute le 
» Ciel m'a préparé pour faire moins indignement cette enquête; 
» Dieu me donne des goûts non communs de son saint amour, 
» et des dégoûts pour les choses du monde , que les avoir ou ne 
» les avoir pas m'est chose indifférente. Si Dieu me voulait 
» encore donner une semblable maladie à celle que j'eus derniè- 
p rement, avec les mêmes lumières pour mou salut, je l'accep- 
» terais de bon cœur. Je vous dis mes pensées comme à la sainte 
» directrice de ma conscience, et me réjouis extrêmement d'al- 
» 1er recevoir vos conseils de votre propre bouche. Or, sachez, 
» ma très-chère sœur, que je ne veux point que notre cher Mon- 
» seigneur de Belley l'ancien, moi ni mes domestiques , coûtent 
» rien à votre couvent, et quand nous irons à la campagne, 
» fournirai-je encore six ou sept écus par jour pour la dépense 
» commune de ceux qui seront requis pour travailler à notre 
•'bel ouvrage. Oh! que je me réjouis d'ouïr tous les jours 
» raconter les grâces et les vertus du Saint que le Ciel nous a 
» donné pour être le flambeau de nos jours et le modèle de 
» notre vie ! » Nous rapportons ainsi au long les paroles de ce 
bon prélat pour faire voir les obligations que nous lui avons; 
car, sans les frais et dépenses qu'il fit pour cette bénite œuvre, 
jamais nous n'aurions pu soutenir, sans une entière ruine du 
monastère, cette dépense. 






240 VIE DE SAIMTE CHANTAL. 

Ce grand archevêque et Mgr Camus, évêque ancien de Bel- 
ley, arrivèrent ici au printemps de l'année 1627, et l'on corn- 
mença, selon toutes les formalités requises, à recevoir les 
dépositions; souvent cela se faisait dans notre parloir, et en la 
présence de notre Bienheureuse Mère, laquelle, si elle avait 
arrosé de larmes, par le passé, le tombeau de son saint Père, 
alors elle le couvrait des fleurs d'une suavité nonpareille , et de 
continuelles actions de grâce à Notre-Seigneur, qu'elle voyait 
si admirable en ses Saints. Si elle avait semé en larmoyant, elle 
cueillait en joie, et portait d'ordinaire gaiement sa gerbe sous 
son bras, je veux dire qu'elle avait toujours dans sa manche 
quelques dépositions des vertus de notre saint Fondateur, pour 
les lire dès qu'elle avait un moment de loisir '. Tout l'été se 
passa en celte douce occupation, mais lorsque cette chaste 
abeille ne pensait qu'à nourrir suavement son âme du miel de 
mille consolations qu'elle amassait sur les fleurs des vertus de 
notre Bienheureux Père, il plut à Notre-Seigneur de l'abreuver 
de fiel par une affliction bien sensible. 

Elle n'avait qu'un fils qu'elle avait toujours aimé d'un amour 
unique, et qui avait pour elle les sentiments les plus filials 
tendres et respectueux, que la nature ait jamais gravés dans 
Famé d'un fils bien né. C'était un seigneur autant accompli de 
corps, d'esprit et d'humeur que l'on en ait vu en son siècle; il 
était généralement aimé, et n'avait besoin pour cela d'autre 

l ' Durant ces longues poursuites en cour romaine, la Sainte disait sou- 
vent au R. P. Dom Juste : « Mon cher Père, n'épargnons rien, n'oublions 
rien de tout ce qm sera nécessaire pour cette œuvre, puisque Dieu le veut; 
rendons ce devou- à ce Bienheureux; mais pour ce qui en doit arriver, lais- 
sons-le a la d.v.ne Providence de Dieu. Pour moi, je me résous de n'y épar- 
gner chose quelconque, à ne nous laisser rien jusqu'à vendre tout ce qui 
sera a notre sacristie, s'il est nécessaire. Je ne me mets nullement en peine 
pour le temporel; j ai une si grande confiance en Dieu et qu'il y pourvoira 

ÏZr." ' 77V neUre Ie C0Dtraire Bn m0n es P rit - » ( D <*o^o n s des con- 
temporains de la Sainte.) 






CHAPITRE XIX. 241 

artifice que de se faire voir, étant si aimable qu'il n'a jamais été 
haï que de ceux qui le regardaient avec des yeux jaloux de sa 
fortune. Il n'eut jamais de duels pour lui, quoiqu'il se soit sou- 
, vent battu; c'a été pour être second de ses amis qui l'en priaient 
et piqué de cet aiguillon pernicieux qui porte les âmes géné- 
reuses à un acte si lâche. Il avait épousé une femme noble, 
riche et si aimable en toutes façons ', qu'il écrivait à notre 
digne Mère les paroles suivantes : « J'admire la conduite de 
» Dieu sur nous ; quand vous seriez demeurée au monde selon 
» nos souhaits, que vous auriez pris tous les soins de nous 
» avancer, que votre amour maternel et votre nonpareille pru- 
» dence vous auraient su faire inventer, vous n'auriez pas pensé 
» à me loger mieux que je suis, Dieu m'ayant donné en mon 
» mariage tous les avantages souhaitables à ceux de ma condi- 
» tion, de mon âge et de mon humeur. » Parmi tant d'avan- 
tages et étant si bien vu à la cour, ce jeune seigneur avait de 
grandes complaisances au monde. Or, il arriva qu'un grand sei- 
gneur de France, son intime ami , ayant eu la tète tranchée 
pour certaines raisons d'Etat, la mort de cet ami relira un peu 
M. de Chantai des affections terrestres, ne pouvant ôter de 
devant ses yeux le désastre de son ami; et la fin des folles occu- 
pations des hommes mondains, qui acquièrent quelquefois, 
après mille soins et travaux, un supplice temporel et un châti- 
ment éternel. 

Quelques mois après la mort de ce grand seigneur, le baron 
de Chantai sentit une nuit qu'on le soulevait parles épaules, 
jusqu'à deux ou trois reprises, comme le voulant mettre à bas 
du lit, et il entendit et connut distinctement la voix de son ami 
mort qui lui dit par deux fois ces paroles : a Prépare-toi, Cliau- 
» tal, il faut venir, il faut venir. » Le baron de Chantai, qui 
aimait assez cet ami pour le faire vivre en sa mémoire, mais 

1 Mademoiselle de Coulanges; elle devint mère de Marie de Rabutin, qui 
épousa, en 1644, Henri, marquis de Sépigné. 

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242 HE DE SAINTE CHANTAL. 

non pas pour le suivre au tombeau, lui repartit : « Non, non 
» je n'irai pas encore » ; alors l'esprit frappa un grand coup 
proche du lit, dont le valet de chambre qui était couché dans 
un autre lit fut éveillé, et, ayant apporté de la chandelle, son 
maître passa le reste de la nuit à lire un bon livre pour se diver- 
tir et calmer l'émotion de son esprit. Notre-Seigneur, qui vou- 
lait disposer le baron de Chantai à une heureuse mort, permit 
que la visite de son ami décédé laissât en lui de fréquentes 
pensées de la mort; la cour ne lui plaisait plus tant qu'aupara- 
vant, et, s'étant présenté une occasion d'aller servir l'Église et 
le roi, en l'île de Rhé, contre les Anglais, il laissa les plaisirs 
du Louvre aux autres courtisans et alla conquérir le Ciel. Un 
jour que l'on devait donner un rude choc, le baron de Chantai 
se confessa et communia avec une piété extraordinaire, avant 
d'aller combattre; le combat fut sanglant, et il s'y comporta 
avec tant de valeur qu'il changea trois fois de cheval; enfin, 
Dieu permit qu'il fût blessé à mort, et, joignant ses mains, 
réclama la miséricorde de Dieu et trépassa ainsi glorieusement. 
Monseigneur de Genève ayant appris cette nouvelle, se réso- 
lut d'en présenter lui-même le calice à la Bienheureuse Mère de 
ce digne fils; car d'en laisser la commission à Monseigneur de 
Bourges, qui était alors, comme nous avons dit, en cette ville, 
il était trop affligé lui-même pour consoler autrui. Après la 
sainte messe, où notre Bienheureuse avait communié, le digne 
prélat la fit appeler au parloir, et manda par la Sœur portière 
à notre chère Mère de Chàtel qu'elle se tînt prête, afin que si 
notre digne Mère tombait à cœur failli elle la secourût. 

Le parloir était plein de Messeigneurs les commissaires, plu- 
sieurs ecclésiastiques et quelques Pères de religion ; Monsei- 
gneur de Genève dit : «Ma Mère, nous avons des nouvelles de 
» guerre à vous dire; il s'est donné un rude choc en l'île de Rhé; 
» le baron de Chantai, avant que d'y aller, a ouï messe, s'est 
>» confessé et communié. — Et enfin, Monseigneur, dit celte 



CHAPITRE XIX. -243 

» digne Mère, il est mort! » Le bon prélat se mit à pleurer sans 
pouvoir répondre une seule parole, et ce fut un gémissement 
universel dans ce parloir; cette vraie femme forte connaissant 
par là la vérité de sa perte, demeura seule tranquille parmi 
tant de sanglots, et s'étant mise à genoux les mains jointes, les 
yeux élevés au ciel et le cœur percé d'une véritable douleur, 
elle laissa le passage libre à ses larmes et aux paroles de son 
amoureuse soumission aux volontés divines; voici ses propres 
paroles que nous avons encore en écrit de la main de notre 
Mère de Chàtel, laquelle était à son côté, et qui les a soudain 
écrites : «Mon Seigneur et mon Dieu, dit-elle, souffrez que je 
» parle pour donner un peu d'essor à ma douleur, et que dirai- 
» je mon Dieu, sinon vous rendre grâce de l'honneur que vous 
» avez fait à cet unique fils de le prendre lorsqu'il combattait 
» pour l'Eglise romaine ? » Puis elle prit un crucifix, duquel elle 
baisa les deux mains : «Mon Rédempteur, dit-elle, je reçois vos 
» coups avec toute la soumission de mon âme, et vous prie de 
» recevoir cet enfant entre les bras de votre infinie miséricorde. » 
Après cela, elle adressa la parole à son cher défunt et dit : « 
» mon cher fils ! que vous êtes heureux d'avoir scellé par votre 
» sang la fidélité que vos aïeux ont toujours eue pour l'Église 
» romaine; en cela je m'estime bien beureu.se, et rends grâce à 
» Dieu d'avoir été votre mère. » Sur cela, elle se tourna vers 
notre Mère de Chàtel, et dirent ensemble un De profundîs. 

Messeigneurset les assistants, voyant que celte femme forte 
n'avait besoin d'autre soutien que celui de sa grande vertu, ne 
lui disaient pas un mot, la douleur et l'admiration leur ravissaient 
le discours. Elle se leva et pleurant pacifiquement et sans san- 
glots, elle dit à Monseigneur de Genève : a Je vous assure qu'il 
» y a plus de dix-huit mois que je me sentais intérieurement 
» sollicitée de demander à Dieu que sa bonté me fit la grâce que 
" mon fils mourût à son service, et non dans ces duels malbeu- 
» reux oh ses amis l'engageaient quelquefois. » Comme elle 

16. 







pi 



244 VIE DE SAINTE CHAXTAL. 

disait cela, Monseigneur de Bourges, oncle du défunt, s'ap- 
procha avec tant de larmes et de soupirs, qu'il émouvait tout 
le monde à faire comme lui. Notre Bienheureuse Mère le con- 
solait avec des paroles célestes, et il lui disait : « ma 
■ chère sœur ! votre résignation m'épouvante, elle est digne de 
» votre seule vertu, pour moi je n'y saurais encore atteindre ; s 
et racontait par le menu les perfections, le mérite et le bon na- 
turel du défunt, soulageant sa douleur en l'augmentant par ces 
petits souvenirs qui sont si chers après la perte de quelque per- 
sonne bien aimée. Tandis que le bon archevêque faisait ce dis- 
cours, notre Bienheureuse Mère l'entrecoupait toujours detemps 
en temps de quelques paroles de dévotion. 

Etant sortie du parloir, elle alla devant le Saint-Sacrement, 
où elle fut longtemps en oraison, jusqu'à ce que la supérieure 
la priât d'aller prendre un peu de nourriture ; ce qu'elle fit, se 
levant de sa prière toute tranquille et toute résignée. Elle se mit 
à la suite des exercices religieux et à poursuivre les affaires com- 
mencées, comme si de rien n'eût été ; et jamais ni l'affliction 
ni la consolation ne l'empêchaient de rendre son devoir, quoique 
dans les rencontres fort affligeantes elle fût toujours quelques 
jours fort retirée en elle-même et un peu abattue, ayant un 
cœur fort sensible aux pertes de ceux qu'elle aimait. 

Quelques jours après la réception de cette douloureuse nou- 
velle, notre Bienheureuse Mère écrivit à une de nos Sœurs supé- 
rieures les paroles suivantes : «Je vous remercie, ma très-chère 
» fille, des prières que vous avez fait faire pour mon fils. Il est vrai, 
» j'ai ressenti cette mort, non toutefois comme mort, mais comme 
» vie pour l'âme de cet enfant, Dieu m'ayant donné un senti- 
» ment très-tendre et une lumière fort claire de sa miséricorde 
? envers cette âme ; hélas ! la moindre des appréhensions que 
» j'avais de le voir mourir en la disgrâce de Dieu parmi ces duels 
» où ses amis l'engageaient me serrait plus le cœur que sa mort 
» qui a été très-bonne et chrétienne. Je confesse que celte mort 



CHAPITRE XIX. 245 

» m'a été sensible, mais la consolation que ce fils ait donné son 
» sang pour la foi a surpassé ma douleur; et outre cela, ma 
» chère fille, il y a si longtemps que j'ai donné ce fils et toutes 
» choses à Notre-Seigneur, que sa bonté m'a fait la grâce de 
» ne plus avoir de désirs, sinon qu'il lui plaise disposer de tout 
» à son gré, au temps et en l'éternité. » 

Ce qui en ce rencontre touchait bien fort notre Bienheureuse 
Mère, c'était l'extrême douleur où elle voyait Monseigneur de 
Bourges qui aimait le défunt, non comme son neveu, mais comme 
son propre fils, et ne se pouvait remettre de sa perle, et par consé- 
quent n'avait pas la liberté pour s'appliquer comme auparavant 
à la sainte besogne des informations de la vie de notre Bienheu- 
reux Père, dont le moindre retardement était fort pénible à notre 
Bienheureuse Mère, laquelle voyant que ses paroles ne faisaient 
pas une impression aussi efficace qu'elle l'eût souhaitée au cœur 
de ce bon frère, pour le réduire à une parfaite résignation, elle 
se résolut d'avoir recours à Notre-Seigneur, et pria notre très- 
honorée Alère de Chàtel de faire avec elle trois communions 
pour impétrer de la très-sainte Trinité la consolation et con- 
formité parfaite requises à ce bon prélat. A la troisième de ces 
communions faites h celte intention, ces deux chères Mères 
étant à genoux l'une proche de l'autre, au chœur, faisant leurs 
actions de grâce, notre Bienheureuse Mère se tourna vers la 
mère de Châtel, et lui dit : «Ma chère Mère, disons chacune un 
Laudate Dominum, etc. Dieu nous a exaucées. » Ce qu'elles 
firent; et après, notre mère de Chàtel la priantde lui dire comme 
quoi elle avait eu cette connaissance, la regardant comme sa su- 
périeure, elle lui en rendit compte en cette sorte : « Au com- 
» mencement de la messe, dit-elle, comme je demandais à Dieu 
» une entière conformité de la volonté de Monseigneur de 
» Bourges à la sienne très-sainte, mon âme fut puissamment tirée 
» en cette divine volonté, que je vis être Dieu même, et l'on me 
» fit une interrogation intérieure, si j'étais prête à souffrir pour 







246 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» mon frère ; je répondis que j'étais prèle à faire la volonté 
» divine; alors je connus, en celle volonté divine, que Mon- 
» seigneur de Bourges avait trop aimé mon fils selon le monde, 
» et qu'en punition de ce grand amour naturel et de ces qua- 
» lités mondaines, Dieu permettait ce grand ennui, qu'il souf- 
» frait de sa perte , el que les motifs de résignation qu'on 
» lui donnait el que lui-même voyait ne le soulageaient point. 
» Je me livrais derechef à la divine volonté , protestant à Nqtre- 
» Seigneur que si telle élait sa sainte ordonnance et bon plaisir, 
» de bon cœur je me dépouillais, pour ce bon frère qui disait 
» la messe, de la tranquillité et résignalion que sa bonté m'avait 
» donnée. Je demeurai dans ce sentiment jusqu'après la sainte 
» communion , qu'il me fut dit intérieurement : Je vous Ôte 
» et lui donne; dès lors je senlis toute ma petite résignation 
» se départir de moi, quant au sentiment, et vis entrer en la 
» partie inférieure de mon âme toutes les tendresses et autres 
» mouvements de douleur et de souvenir démon fils, que j'avais 
" vu en Monseigneur de Bourges, ce qui me fit bien souffrir 
» quelque temps durant, sentant en mon âme une perpétuelle 
» distraction de ce fils, et serrement de cœur; mais, au reste, 
» je fus très-consolée, lorsqu'après la messe, allant trouver le 
» bon Monseigneur de Bourges, droit en entrant, il me cria dès 
» la porte : Enfin, ma chère sœur, j'ai remis ma volonté entre 
» les mains de Dieu, et sur la fin de la messe, je me suis trouvé 
» tout guéri de l'extrême inquiétude où j'étais pour la perte de 
» notre cher défunt; ajoutant plusieurs autres paroles de rési- 
» gnation, dont je bénis Dieu avec un grand sentiment de re- 
» connaissance envers la divine bonté. Dès ce matin-là, Mon- 
» seigneur de Bourges se mit à travailler assidûment aux af- 
» fanes de notre Bienheureux Père comme auparavant. » Voilà 
la déclaration que celle Bienheureuse Mère a faite de sa propre 
bouche sur ce sujet, et quoique par une charité non commune 
elle eût tiré à soi les ennuis et douleurs de Monseigneur sou 



CHAPITRE XIX. 247 

bon frère, si est-ce qu'elle ne parlait non plus du cher 
défunt que si elle eût été dans des sensibles résignations de sa 
perte. Mais s'il en fallait dire quelque chose, c'était en bénissant 
Dieu de la grâce qu'il lui avait faite de mourir en chevalier 
chrétien, et encore disait-elle cela en peu de mots, mais avec 
une entière résignation. 

Environ trois mois après le décès du baron de Chantai , une 
bonne âme le vit en état de grâce, mais dans une grande souf- 
france au purgatoire comme dans un puits profond, et vit notre 
Bienheureuse Mère au-dessus du puits avec une grande croix en 
sa main, dont elle tendait le bout à ce cher fils souffrant, et 
avec cela, petit à petit, l'élevait de cet abîme de souffrance. 
L'on attribuait le soulagement que cette sainte donnait à son 
fils avec la croix, à ses souffrances dont elle lui appliquait les 
mérites par la vertu de la croix et du sang de Jésus-Christ. 
La personne qui eut cette vision fut tellement tourmentée de voir 
par quelles souffrances cette âme se purgeait en purgatoire des 
vains plaisirs qu'elle avait eus au monde, qu'elle en demeura 
comme pâmée et avec une sueur froide universellement par tout 
son corps; en sorte qu'il fallut lui aller au secours et ne pou- 
vait-on la faire revenir à soi; cette vue lui profita beaucoup 
pour son âme. 



CHAPITRE XX. 

NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE EST ÉLUE A ORLÉANS SUPÉRIEURE; DEUX 
MIRACLES DE CETTE DIGNE MÈRE, AVEC PLUSIEURS CHOSES REMARQUABLES 
EN SON VOYAGE. 



L'Ascension de Tannée passée 1626, nos chères Sœurs d'Or- 
léans ayant à faire une élection, et sachant notre Bienheureuse 
Mère déposée, elles l'élurent pour Supérieure. Et si bien Sa 
Charité ne pouvait accepter un triennal hors de cette première 
maison de l'Institut, à cause que notre Bienheureux Père avait 
témoigné qu'il voulait qu'elle eût un soin universel des maisons, 
mais qu'elle ne s'attachât point à la conduite particulière que 
de celle-ci ; néanmoins il fut jugé à propos qu'elle fit un voyage 
à Orléans pour faire faire une nouvelle élection ; mais son 
voyage fut retardé jusqu'au mois de septembre, auquel temps 
Messeigneurs les commissaires devaient finir ce qu'ils avaient à 
faire pour lors en ce pays, touchant les informations de la vie 
de notre Bienheureux Père. Comme elle disposait de son voyage, 
les dames de Crémieux et les principaux de la ville, désirant 
une de nos maisons dans leur ville, ils souhaitèrent fort que 
notre Bienheureuse Mère y menât les Sœurs; l'on conclut donc 
qu'elle passerait par Crémieux pour faire l'établissement. 

Le jour que notre Bienheureuse Mère partit pour ce voyage, 
M. de Granieu de Grenoble, étant depuis plusieurs années tra- 
vaillé de grandes douleurs de tète, venait chercher sa santé au 
tombeau de notre Bienheureux Père ; il arriva tout comme 
notre digne Mère sortait du monastère. Ce dévot gentilhomme 



CHAPITRE XX. 249 

se jeta à genoux devant elle, qui, voyant que c'était le fils de 
madame de Granieu, l'une de ses plus chères et fidèles amies 
spirituelles, en lui disant gracieusement bonjour, elle appuya 
sa main sur sa tête; il se leva tout joyeux et tout guéri, et en- 
trant dans notre parloir, il raconta comme sa douleur de tête 
s'était passée lorsque la main de cette digne Mère s'était 
appuyée dessus. «J'étais, disait ce bon gentilhomme, venu 
» chercher ma santé vers le Saint, et je l'ai trouvée vers la 
» Sainte. » 

Le premier soir que cette digne Mère passa à Crémieux , il 
arriva une chose notable de l'efficace de ses prières. Mesdames 
de Saint-Julien et de Mépieu, qui avaient procuré la fondation, 
s'étaient logées ensemble , et tout leur train , pour laisser l'une 
de leurs maisons plus libre à notre Bienheureuse Mère et à ses 
filles. Or, il arriva qu'un palefrenier ayant bu plus qu'il ne 
fallait pour porter du feu avec de la paille, mit le feu dans la 
litière; s'étant endormi avec une chandelle en sa main, et s'é- 
veillant en sursaut, se voyant environné de feu, il sauta par la 
fenêtre et s'enfuit sans pourvoir à autre secours; les chevaux qui 
étaient en bon nombre menaient un grand tintamarre dans cette 
écurie , ce qui éveilla de bonne heure ceux du logis. La bonne 
et dévote madame de Mépieu, voyant le feu dans sa maison dont 
il ne fallait attendre qu'un total embrasement, fit courir à notre 
digne Mère, la suppliant défaire tel vœu qu'elle jugerait à propos, 
qu'elle l'accomplirait. Ce fut une chose véritablement miracu- 
leuse et reconnue telle de tous. Dès aussitôt que noire Bienheu- 
reuse Mère se fut mise à genoux, le feu s'éteignit comme si un 
déluge d'eau fût tombé dessus ; les planchers qui commençaient 
à enfoncer demeurèrent comme en voûte; et on trouva de la 
paille à moitié brûlée ; un pouvoir souverain ayant arrêté ce feu 
qui était tel qu'il suffit de dire que des gros chevaux de carrosse, 
de cent écus la pièce, furent trouvés morts et tout grillés sous 
les râteliers. Chacun criait : « Miracle! miracle!» Mais l'humble 









250 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Servante de Dieu ne manqua pas d'inculquer puissamment que 
ce miracle était arrivé par les intercessions de notre saint Fon- 
dateur, au tombeau duquel elle avait fait vœu que madame 
de Mépieu offrirait une petite maison d'argent, ce qu'elle a 
exécuté ; mais quelque défense que cette vraie humble pût faire,* 
chacun ne laissa pas de lui attribuer ce miracle, et depuis, 
ceux de la ville de Crémieux lui ont une spéciale dévotion. 

Elle fit l'établissement avec grande consolation et édification 
du peuple, y laissa pour supérieure notre chère Sœur Marie- 
Adrienne Fichet, et poursuivant son voyage, elle arriva à 
Orléans où il ne se peut dire avec quelle sainte jubilation elle fut 
reçue, ni combien de consolation elle eut en ce monastère-là, 
que Notre-Seigneur gratifia de plusieurs miracles pendant son 
séjour, par les intercessions et l'application des reliques de 
notre Bienheureux Père. 

^ Notre digne Mère fit trois mois de séjour dans le monastère 
d'Orléans, et quoiqu'elle n'eût pas accepté le triennal, elle 
condescendit, puisqu'elle était élue, à faire toutes les fonctions 
de supérieure avec une exactitude, douceur et humilité qui 
remplissaient le dedans et le dehors d'une rare édification. 
Après cela , elle fit entendre au chapitre comme elle ne pouvait 
servir plus longtemps leur maison pour les raisons ci-dessus, 
mais que l'on avait trouvé bon qu'elle les allât servir pour 
quelque temps , pour donner exemple que rien que l'impossi- 
bilité ne doit empêcher les supérieures d'aller aux maisons où 
elles peuvent être élues; que puisqu'elle était hors de pouvoir 
de les servir davantage, elle les priait de procéder à une nou- 
velle élection ; ce que ses chères sœurs firent avec non moins de 
mortification que de filiale soumission à cette digne Mère, 
laquelle grandement satisfaite de cette communauté, et ayant 
reçu commandement de Monseigneur de Genève, elle se rendit 
à Paris où elle demeura quelque temps, tant dans le monastère 
de la ville qu'en celui du faubourg Saint-Jacques. Cette digne 



CHAPITRE XX. 251 

Mère croyant que bientôt notre maison de Turin s'établirait et 
que notre chère Sœur Anne-Catherine de Beau mont , alors supé- 
rieure au faubourg Saint-Jacques, supporterait avec plus de 
santé l'air du Piémont, elle fit que Monseigneur de Genève la 
rappelât en ce monastère, et fit venir supérieure au faubourg 
notre très-honorée Mère Marie-Jacqueline Favre, qui avait été. 
rappelée de Dijon , et était pour lors en notre maison de Bourg- 
en-Bresse qu'elle avait établie. 

Le printemps et l'été de cette année 1628 donnèrent grande 
commodité à cette Bienheureuse Mère de visiter quantité de nos 
monastères ; elle fut empêchée par la contagion d'aller en 
quelques-uns, mais elle trouva moyen de leur faire tenir de ses 
lettres, les animant à la charité réciproque, et à subir avec 
amoureuse soumission le fléau de Notre-Seigneur. 

Elle passa à Allonne, chez madame de Toulonjon, sa fille, 
où elle séjourna quatre ou cinq jours pour des affaires ', et, ne 
pouvant aller visiter nos Sœurs d'Aulun, à cause que la peste 
était furieusement dans la ville , elle leur écrivit. Notre chère 
Sœur Marie-Hélène de Chastellux, alors supérieure, sachant 
que notre digne Mère ne venait qu'à une petite demi-lieue d'Au- 
tun, elle obtint permission des supérieurs de l'aller attendre au 
milieu d'un champ, et que là, lui parlant de loin, elle rendrait 
compte de sa maison à celle qui, comme Mère commune, devait 
savoir l'état de toutes. Quand notre Bienheureuse Mère vit cette 
bonne supérieure éloignée d'elle, qui lui voulait parler comme 
cela, elle invoqua le secours de Noire-Seigneur, demeura un 
peu en oraison ; puis, faisant le signe de la croix: « Assemblons- 
» nous, dit-elle, au nom de Dieu, il sera au milieu de nous, et 
» nous défendra du mal. » Cela dit , elle va à grands pas vers la 

Ce fut là qu'elle trouva mademoiselle de Changy, nièce de son beau- 
fils, le comte de Toulonjon. Elle persuada à la jeune fille, alors sous l'im- 
pression d'une affection brisée , de l'accompagner en Savoie pour se distraire 
de ses ennuis, ce qu'elle accepta volontiers. 



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252 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

chère supérieure, qui n'osait s'approcher, l'embrassa tendre- 
ment et la fit monter en carrosse et s'asseoir proche d'elle. 
Madame de Toulonjon , qui conduisait sa digne mère, n'osait 
dire mot, quoiqu'il lui fâchât fort, à cause de mademoiselle sa 
fille, qui était alors âgée seulement de six ans, et l'unique de 
ses enfants ; elle disait à la compagne de notre Bienheureuse 
Mère : « Véritablement, si je n'étais assurée en mon âme que 
» ma mère est une sainte, je transirais d'appréhension. » 

Elles allèrent coucher chez M. le baron de Roussillon, qui 
avait épousé la fille du comte de Chastellux, propre sœur de 
notre chère Sœur la supérieure d'Autun. Quand la bonne 
baronne de Roussillon vit sa sœur, et qu'elle sut que le même 
jour elle était sortie d'Autun, elle se jeta à genoux devant notre 
Bienheureuse Mère, et lui dit : « Madame, si votre sainteté ne 
» me mettait hors de crainte, je tremblerais et je quitterais ma 
» maison à ma sœur; mais j'ai confiance que point de mal ne 
» peut arriver à qui reçoit le bien de votre bénédiction. , Elle 
obtint que cette digne Mère bénît sa maison, et avec cela 
demeura si hors de crainte, que la nuit suivante elle coucha 
avec sa chère sœur, la bonne Mère de Chastellux, de laquelle 
le lendemain notre Bienheureuse Mère se sépara, l'ayant com- 
blée de consolations, et l'ayant assurée que Notre-Seigneur pré- 
serverait sa maison de la contagion ; ce qui arriva, quoique 
toutes les maisons plus voisines du monastère restèrent entière- 
ment désertes, tant l'infection et la mortalité y furent grandes. 
De là cette digne Mère alla en notre monastère de Dijon, où 
pour plusieurs bonnes affaires, tant de Messieurs ses enfants 
que de l'Institut, elle demeura trois semaines. Monseigneur de 
Bourges s'y rendit tout exprès pour la voir et lui conférer de 
son âme, ce qu'il fit à diverses reprises, et fort à son conten- 
tement et très-grand profit. 

Son séjour dans Dijon fut plein de mille bénédictions, et, 
comme lui dit une personne de doctrine, qui vint lui faire une 



CHAPITRE XX. 253 

très-belle harangue, elle pouvait dire comme Jacob, au retour 
de Mésopotamie : Le Seigneur m'a bénie de deux troupes; car, 
elle avait, d'un côté, Madame sa fille et sa petite-fille, et, de 
l'autre, environ quarante religieuses, dont six étaient destinées 
pour notre fondation de Besançon, toutes dans une grande répu- 
tation de vertu et perfection religieuse. 

De Dijon elle alla à Châlons, où elle séjourna quelques jours 
chez Monseigneur l'évêque, son propre neveu, tant parce que 
l'on traitait déjà de nous y établir, que parce que ce bon prélat 
ne voulut jamais lui donner un équipage pour s'en aller, qu'elle 
n'eût demeuré quatre ou cinq jours dans sa ville, pendant les- 
quels il conféra avec elle et prit ses avis, non-seulement pour 
son particulier, mais pour le bien général de son diocèse. Les 
Mères Carmélites et les dames de Lencharre, religieuses réfor- 
mées de Saint-Benoît, demandèrent fort instamment que cette 
digne Mère passât chez elles, ce qu'elle leur accorda avec le 
congé de Monseigneur l'évêque, duquel les Ursulines de Châ- 
lons obtinrent qu'elle irait dîner en leur réfectoire, et voir un 
peu la suite de leurs exercices pour prendre ses avis, qu'elle 
leur donna avec grande humilité et cordialité. Ces bonnes 
religieuses lui coupèrent une partie de la queue de son voile, 
ce dont elle pleura tendrement le soir en se déshabillant, et le 
malin elle pria Monseigneur de Châlons de la laisser partir, 
ajoutant « que ces bonnes religieuses et ce peuple de Châlons 
faisaient en l'estime qu'ils avaient d'elle , une chose si dérai- 
sonnable, qu'elle ne la pouvait supporter ». « Ma bonne tante, 
» lui dit-il, plus vous trouvez qu'ils font mal, plus je trouve 
» qu'ils font bien. » Elle se tenait dans une grande salle de 
l'évêché, où Monseigneur voulait qu'elle donnât accès à ceux 
qui la venaient visiter, qui étaient en si grand nombre, et de 
toutes sortes d'états, que c'était un concours général. Elle se 
tenait si proche contre une muraille, qu'on ne pouvait passer 
derrière elle pour couper ses habits, et, malgré cela, elle ne 




254 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

put empêcher que, tant de la robe que du voile, on ne lui en 

coupât tous les jours quelque pièce. 

Au sortir de Chàlons, madame la comtesse de Saint-Trivier 

la fit supplier d'aller coucher chez elle, ce qu'elle fit, et cette 

vertueuse dame lui parla à cœur ouvert, et écrivit sur ses 

tablettes les avis qu'elle lui donna, disant qu'elle voulait s'en 

servir toute sa vie pour tirer fruit de ses afflictions. Celte digne 

Mère veilla fort tard pour accommoder deux personnes qui 

étaient en mauvaise intelligence, et empêcha un duel qui se 

devait faire. Le lendemain, elle alla à Bourg, séjourna quelques 

jours chez nos Sœurs; puis repassa à Crémieux, où madame la 

comtesse de Disimieux la vint voir et fut guérie de l'hydropisie, 

comme nous dirons ailleurs, et ayant laissé nos chères Sœurs 

fort encouragées à la perfection, elle poursuivit son chemin. 



CHAPITRE XXI. 



\0TRE DIGSYE MERE, DE RETOUR A ANXECY ; ELLE Y PASSE LE TEMPS 
DE LA PESTE A TRAVAILLER POUR l'iIV'STITUT. 



La veille de tous les Saints, 1628, notre Bienheureuse Mère 
rentra dans ce monastère au retour de son voyage d'Orléans et 
de Paris, et arriva justement pour faire tirer les béatitudes : il 
lui échut à elle les purs et nets de cœur, ce qui la fit fort ren- 
trer en elle-même, et dit à notre chère Mère Pérou ne-Marie de 
Chàtel, que Notre-Seigneur lui signifiait par là qu'il fallait 
qu'elle fit une petite revue de sa conscience pour la nettoyer 
des taches et ordures qu'elle pourrait avoir amassées dans le 
voyage et tracas des affaires. 11 n'y avait pas demi-heure que 
cette digne Mère était entrée au monastère, que madame la 
princesse de Carignan y arriva, car elle était en celte ville; elle 
l'enferma dans une chambre, et fut là près de deux heures à lui 
découvrir son cœur, et venait souvent au monastère pour le 
même sujet. 

Le mois des Avents suivants, notre Bienheureuse Mère fit 
une revue extraordinaire de sa conscience, et renouvela entre 
les mains de notre chère Mère de Chàtel tous ses vœux, tant 
publics que particuliers, la priant fort de faire faire des prières 
pour elle, afin qu'elle vécût et mourût dans l'observance 
d'iceux. Les premiers mois de l'année 1029, nos Sœurs de 
Grenoble désirèrent fort qu'elle allât faire un petit voyage chez 
elles pour quelques besoins particuliers. Elle qui était toujours 
prête à aller servir les maisons, était disposée de très-grand 



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256 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

cœur d'y aller, quoiqu'elle fût travaillée d'un grand rhume et 
défluxion sur le visage; mais Monseigneur de Genève et noire 
Mère de Chàtel ne lui voulurent pas permettre de se mettre aux 
champs; et l'on envoya à Grenoble notre chère Sœur Anne- 
Catherine de Beaumont, qui était alors en cette maison , celle de 
Turin n'étant plus en terme de s'établir. 

Le temps de la déposition de notre très-bonne Mère de Ghâtel 
étant échu selon la règle , le chapitre élut pour supérieure notre 
très-digne Mère, laquelle souhaitait bien d'avoir quelques 
années de repos et vivre en inférieure; toutefois, parce qu'elle 
ne voulait d'une volonté absolue que celle de Dieu , elle se sou- 
mit et accepta la charge; Dieu voulant que ce monastère jouît 
à souhait, et plus tranquillement que jamais, des fruits de la 
bonne conduite de sa Bienheureuse Mère; car, la peste, qui 
depuis environ le mois de mars, paraissait un peu en la ville, 
se rendit universelle et très-furieuse. On fit tout ce que l'on put 
humainement faire pour persuader à celte digne Mère de sortir 
de cet air infect, et d'aller dans une de nos autres maisons; 
mais ce fut en vain. Monseigneur le prince Thomas et madame 
la princesse de Carignan, sa femme, lui écrivirent pour la con- 
jurer de se retirer en une autre ville; lui représentant, avec 
une piété et une affection admirables, que notre enclos étant 
fort petit et notre communauté fort grande, si la peste se met- 
tait chez nous, que sa personne serait en grand danger; que 
partant ils la conjuraient de se retirer, et que, où qu'elle allât, 
ils prendraient soin de la défrayer; que si, pour leurs prières, 
elle ne sortait pas du danger, qu'ils en obtiendraient une lettre 
de Son Altesse Royale, qui en porterait un exprès commande- 
ment. Le soin de ce grand prince et de cette bonne princesse 
donna beaucoup de déplaisir à notre Bienheureuse Mère; son 
humilité souffrant toujours beaucoup quand elle voyait que les 
grands faisaient état d'elle, qui ne cherchait que la petitesse; 
elle leur fit réponse, et leur fit parler avec tant de soumission, 



CHAPITRE XXI. 257 

de générosité et de sagesse, qu'elle obtint qu'ils agréeraient 
son séjour ici, de quoi elle fut fort consolée, et disait « que si 
elle eût abandonné ce monastère, Dieu l'ayant attachée par 
l'élection que l'on avait fait d'elle à sa conduite et à son ser- 
vice, elle eût cru d'abandonner la divine volonté qui voulait 
être servie d'elle céans. » 

Ainsi, elle demeura parmi nous en ce temps de calamité uni- 
verselle, où étant fort peu divertie pour le parloir, elle employait 
tout son loisir au service de l'Institut, tâchant par ses paroles 
toutes de feu et de ferveur, de nous établir en une parfaite 
observance. Elle mit la main pour la dernière fois à ses Réponses, 
revoyant quantité de questions qu'on lui avait faites de nos mai- 
sons. Elle mit un ordre admirable pour nous garantir de ce mal 
contagieux, ainsi que nous avons marqué en notre fondation, 
ayant un soin et une vigilance admirables du général et du par- 
ticulier de la communauté; mais véritablement, nous croyons 
que notre meilleur préservatif fut sa parfaite confiance en Dieu. 
Elle dédia trois petites chambres séparées, l'une à sainte Anne, 
l'autre à saint Sébastien, et la troisième à saint Roch , portant 
en chaque chambre leur image en procession, et ordonna que, 
tous les ans, au jour de leur fête, on y fit la procession. Elle 
destinait ces chambres pour celles qui seraient frappées de con- 
tagion , s'il plaisait à Dieu de visiter le monastère de ce fléau; 
plusieurs Sœurs y furent retirées à diverses fois pour des fiè- 
vres, des petites glandes et autres incommodités dont celle 
digne Mère ne s'épouvanta jamais , pourvoyant à tout avec tran- 
quillité et paix. 

Monseigneur de Genève {Jean- François de Sa/es), d'heu- 
reuse mémoire, dit a que la parfaite générosité qu'il avait 
admirée en cette sainte femme, à ne point vouloir abandonner 
son petit troupeau, mais attendre avec résignation le mal qu'il 
plairait à Dieu lui envoyer, l'avait fait résoudre à exposer sa 
personne, sa vie et ses moyens pour secourir et assister son 

17 






258 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

peuple »; ce qu'il fit avec une dévotion si ardente et avec un 
soin si vigilant et véritablement pastoral, que" cette bienheu- 
reuse Mère disait : « Que si notre saint Fondateur eût été en 
» vie, elle ne sait s'il eût fait quelque chose de plus que ce que 
» faisait son digne frère et successeur. » Tous les matins, ce 
bon prélat, avant sa visite, venait dire messe en notre église, 
et donner le bonjour à notre digne Mère; disant, comme vrai 
humble qu'il était, « qu'il venait prendre ordre vers elle de ce 
qu'il avait à faire tout le jour » , et tous les soirs lui venait rendre 
compte, disait-il, de ce qu'il avait fait. Ce bon prélat lui disait, 
avec des larmes de joie, exprimées de l'intime consolation qu'il 
sentait en son cœur : « ma digne Mère! vous êtes mon Moïse, 
» je suis votre Josué ; tandis que vous tenez vos mains élevées 
» au ciel, je bataille avec nos gens contre la calamité de mon 
» cher peuple. » 

Notre parloir était fermé à tous autres qu'à Monseigneur et à. 
ses gens, et c'était ceux qui nous mettaient le plus en danger, 
ne bougeant de parmi les cabanes des pestiférés; mais, par 
révérence envers le supérieur, et par l'amour de la sainte cha- 
rité , jamais noire digne Mère ne voulut qu'on en témoignât 
rien, d'autant que les gens de Monseigneur venaient prendre 
tous les jours les potages et autres choses que notre Bienheu- 
reuse Mère faisait continuellement préparer pour les pauvres et 
les malades. Notre-Seigneur, qui se plaisait en sa charité, lui 
donna moyen de la continuer. Notre chère Sœur et Mère Alarie-Jac- 
queline Favre , alors supérieure en notre maison du faubourg 
Saint-Jacques à Paris, envoya un homme exprès pour apprendre 
des nouvelles de cette digne Mère, avec cent écus d'aumônes et 
plusieurs préservatifs. Notre chère Sœur Hélène-Angélique Lhuil- 
lier, alors supérieure en notre monastère de la rue Saint-Antoine, 
à Paris, et madame de Villeneuve, sa sœur, envoyèrent aussi 
chacune cent écus. Notre très-honorée Mère de Blonay fit aussi 
que son monastère de Lyon en Belle-Cour, où elle était déposée, 



CHAPITRE XXI. 259 

envoya des drogues et préservatifs et cent écus pour secourir 
les pauvres. 

Ces quatre cents écus vinrent tout à propos pour continuer 
les grandes charités journalières que notre Bienheureuse Mère 
faisait faire, et même sa charité fut si grande qu'elle fit assister 
d'une partie de cette somme quelques personnes qui l'avaient 
beaucoup contrariées en quelque affaire du monastère. Or, d'au- 
tant qu'on n'avait pas pourvu à faire la provision de blé, le mo- 
nastère s'en trouva grandement défourni; mais, pour cela, 
notre Bienheureuse Mère ne voulut en façon quelconque que 
l'on désistât de faire l'aumône quotidienne et générale, et, 
afin d'avoir plus de quoi donner aux pauvres, elle proposa à la 
communauté, si elle voulait bien manger du pain noir, à quoi 
toutes s'accordèrent de très-grand cœur, et notre Bienheureuse 
Mère voulut être la belle première qui en mangeât, et disait : 
« que ce pain étant assaisonné par la sainte charité, avait un 
goût si savoureux, qu'elle n'en avait jamais mangé de meilleur 
à son gré. » Celles qui avaient alors les charges de l'économie 
du monastère assurent que, plusieurs mois durant, le blé fut 
miraculeusement multiplié, tant pour les pauvres que pour la 
communauté. 

Notre Bienheureuse Mère employa à ces exercices de vraie 
charité les années 1629 et 1(>30, les calamités et pauvretés 
ayant eu leur règne tout ce temps-là. Elle écrivit à toutes nos 
maisons une fort grande lettre pour leur rendre raison comme 
elle s'était comportée durant ce temps d'affliction, «afin, dit- 
» elle, que vous me fassiez la charité de me dire ce en quoi nous 
» aurons manqué. » En actions de grâces que Dieu avait pré- 
servé cette maison de peste, elle dédia un oratoire au mystère 
du sacré montde Calvaire, et un autre à sainte Madeleine, ordon- 
nant que tout les ans, aux deux Sainte-Croix de mai et de sep- 
tembre, l'on fit la procession à l'oratoire du Calvaire, chantant 
les hymnes propres, et disant dans icelui l'oremus Respice, 

17. 





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■ 






260 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

quœsumus, etc., à laquelle Sainte-Croix elle avait grande dévo- 
tion ; et qu'au jour de sainte Madeleine l'on fit aussi la proces- 
sion en son oratoire avec les hymnes convenables, et chantant 
dans l'oratoire l'antienne des premières vêpres de cette sainte 
avec le verset et l'oraison. Elle écrivit à une de nos maisons 
qu'elle avait fait cela parce que des bénéfices particuliers cha- 
cun en rend grâce en son particulier, mais que des bénéfices 
communs, il était bien raisonnable d'établir quelque petite 
dévotion conforme à nos observances, par laquelle le général 
rendît grâce du bienfait reçu '. 

1 Lorsqu'en 1630-31, la Savoie fut occupée par les Français, la Sainte 
donna une forte preuve de sa fermeté pour maintenir la clôture. La nouvelle 
Gouvernante du pays lui envoya un gentilhomme pour lui annoncer qu'elle 
désirait passer les fêtes prochaines dans le monastère. La Bienheureuse répondit 
que cette permission ne s'accordait qu'aux princesses souveraines. Le mes- 
sager, bien étonné, lui dit que cette dame tenait rang de princesse; mais la 
Sainte tint ferme dans son refus , quoique la Gouvernante, très-mécontente, 
fît éclater partout ses plaintes contre le monastère et allât jusqu'à calomnier 
ouvertement la Servante de Dieu. (Dépositions des contemporaines de la Sainte.) 



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CHAPITRE XXII. 

KOTRE DIGNE MÈRE ASSISTE A L'OUVERTURE DU TOMBEAU DE NOTRE 
BIENHEUREUX PÈRE FRANÇOIS DE SALES; NOUVELLES AFFLICTIONS QUJ 
LUI ARRIVENT. 



Au commencement de l'année 1631, nos chères Sœurs de 
Provence firent de grandes instances pour qu'il plût à Monsei- 
gneur de Genève de permettre à notre très-digne Mère de visiter 
les monastères de cette province-là, là où elle n'avait point encore 
été; ce qu'elle eût fait très-volontiers, mais d'autant qu'il fal- 
lait recommencer à travailler au procès de l'information de 
notre Bienheureux Père, elle ne put pas sortir de ce monastère 
pour un si long voyage, et il fut résolu qu'elle enverrait à sa 
place notre très-honorée Mère de Chàtel, qui alla conduire dix 
de nos Sœurs, à savoir : six pour la fondation de notre monas- 
tère de Montpellier, et quatre pour diverses de nos maisons de 
Provence, qui avaient instamment demandé quelques professes 
de cette première maison. Avant qu'elles partissent , notre Rien- 
heureuse Mère eut un très-grand soin de les instruire et de les 
encourager à persévérer en la simplicité de leurs observances, 
et entre autre leur dit « qu'en passant par nos maisons, elles 
n'affectassent point de beaucoup louer cette communauté; 
qu'elles disent avec humilité le bien qui s'y pratique, et qu'on 
n'y cherche point d'autre perfection que celle d'une entière ob- 
servance ; ajoutant que si on les interrogeait des défauts, qu'elles 
se gardassent bien de nommer les particulières, mais qu'elles 
disent qu'oui , qu'elles avaient vu commettre telle et telle faute , 






262 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

de laquelle on avait donné telle et telle pénitence, et qu'elles 
disent bien « qu'on ne faisait pas état céans de ne jamais faillir, 
mais d'aimer cordialement d'être reprises. » 

Les affaires de la béatification, qui avaient empêché notre 
Bienheureuse Mère d'aller en Provence, furent retardées jus- 
qu'en l'année 1632, par une grande maladie que fit Monsei- 
gneur de Bourges. Dès qu'il fut un peu remis, il se mit en 
chemin pour venir ici, pressé du désir de travailler pour notre 
Bienheureux Père, et de l'affection de voir sa très-digne sœur. 
Quand il arriva en celte ville, il était extrêmement défait et si 
faible, qu'il fallait que deux de ses serviteurs lui aidassent quand 
il voulait seulement monter six escaliers; mais, comme le con- 
tentement est souvent une médecine aussi salutaire que douce, 
dès ce premier soir il reprit l'appétit et le sommeil, et se trouva 
Je lendemain si vigoureux et si prêt à travailler à la sainte be- 
sogne qui l'avait amené en ce pays, que ses gens en étaient 
ravis, et lui en bénissait Dieu. Après avoir ouï, pendant près de 
deux mois durant, plusieurs dépositions, le 4 août, le tombeau 
de notre Bienheureux Père fut ouvert. Il n'est pas croyable avec 
quelle dévotion, quel soin et quelle ardeur celte digne Mère 
avait pourvu à tout ce qui était requis, ni de combien de mou- 
vements de reconnaissance son cœur était plein , voyant ce béni 
corps frais et entier. 

Quand le monde fut retiré, cela veut dire sur les neuf à dix 
heures du soir, elle alla avec toute la Communauté vénérer ce 
saint corps, et fut longuement en oraison à genoux devant 
icelui, avec un visage si enflammé, et une façon et action si 
rabaissées, que l'on n'eût su discerner ce qui la tirait hors 
d'elle-même, ou l'amour ou l'humilité et anéantissement; elle 
était si transportée, qu'elle n'apercevait point les Sœurs qui 
étaient foutes autour d'elle , ni ne sentait qu'on la pressait de part 
et d'autre, car il faut confesser que l'amour, même le plus filial 
et le plus tendre, n'est pas prudent, et que nous nous pressions 




CHAPITRE XXII. 263 

et empressions pour faire toucher quelque chose à ce béni 
corps. Notre Bienheureuse Mère nous laissait faire sans qu'elle 
fît mouvement quelconque , ni qu'elle ouvrît les yeux. En ce 
rencontre ici, cette Bienheureuse fit un acte signalé d'obéis- 
sance : Messeigneurs les commissaires avaient défendu que l'on 
touchât ce béni corps, voulant dire que l'on n'en coupât rien; 
néanmoins , parce qu'ils ne s'étaient pas expliqués, jamais cette 
digne Mère n'osa nous permettre de lui baiser la main, ni la 
baiser elle-même, se contentant de nous faire baiser son vête- 
ment. Le lendemain, elle alla avec notre Supérieur, couvrir 
d'un taffetas blanc la face de ce Bienheureux, et demanda 
permission de lui baiser la main; ce qu'ayant obtenu, elle 
baissa la tète, et fit poser cette sainte main sur icelle; et ce 
Bienheureux, comme s'il eût été en vie, étendit sa main sur 
la tète de son unique fille, et la lui serra, comme lui faisant 
une paternelle caresse. Elle sentit très-sensiblement le mouve- 
ment surnaturel de cette main morte qui semblait être encore 
animée, et nous gardons encore, comme pour une double re- 
lique, le voile que cette digne mère portait alors. Les Sœurs 
qui étaient présentes virent cette sainte main se mouvoir et les 
doigts serrer la tète de celle digne Mère. 

Mgr le prince Thomas et madame la princesse sa femme 
étaient venus en cette ville pour se trouver à l'ouverture de ce 
cercueil. Des seigneurs et dames de haute qualité, de Paris, 
Dijon, Grenoble et autres lieux éloignés, s'étaient rendus ici à 
même effet; et comme il semblait que notre digne Mère servait 
d'écho et de voix à ce Bienheureux, qui ne parlait plus que par 
elle , qui le citait en toute rencontre, elle fut extrêmement acca- 
blée du parloir, plusieurs voulant avoir des loisirs de plusieurs 
heures pour lui découvrir leurs cœurs; elle satisfit à tous avec 
une extraordinaire suavité et force d'esprit. 

Messeigneurs les commissaires étant retournés en France 
notre Bienheureuse Mère demeura chargée de faire transcrire 







264 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

les Dépositions , et de prévoir et préparer les choses requises 
pour le voyage des révérends Pères, Dom Juste et Dom Mau- 
rice, qui devaient aller à Rome présenter toutes les informa- 
tions au Saint-Siège. Cette Bienheureuse Mère fit une petite 
quête en nos maisons plus commodes, afin qu'elles contribuas- 
sent de leurs biens temporels, pour honorer celui qui nous en 
a tant fait de spirituels, à quoi les monastères s'accordèrent 
avec une très'-filiale affection et cordiale franchise , ainsi que 
nous avons remarqué plus au long dans notre fondation. 

Notre Bienheureuse s'occupait à cela avec une grande sua- 
vité, lorsqu'il plut à Notre-Seigneur lui donner un nouveau 
sujet de douleur par le décès de M. Michel Favre, premier con- 
fesseur de la Congrégation. Dès que notre très-digne Mère le 
sut malade, elle alla prier Dieu qui était son recours ordinaire, 
et au sortir de son oraison, elle dit : « Voici un nouveau dé- 
» pouillement, ce bon homme s'en va au repos éternel, vers 
» son bon maître, notre Bienheureux Père. Je n'avais guère de 
» plus douces consolations en ce monde que celles que je rece- 
» vais de conférer avec ce très-bon fils de notre Bienheureux 
" Père, trouvant en lui beaucoup de vestiges de l'esprit et de 
» la solide dévotion de notre Bienheureux Fondateur; mais 
» puisque Dieu veut qu'il meure, il ne faut pas vouloir qu'il 
» vive. » 

Ce bon M. Michel avait toute sa vie été fort timoré et avec • 
une tentation de crainte trop grande des jugements de Dieu 
pour l'heure de sa mort. Notre Bienheureuse Mère, avec laquelle 
il avait conféré, le recommanda fort à Notre-Seigneur, puis lui 
écrivit un billet, et lui envoya dire quelques paroles d'encou- 
ragement et d'abandon de lui-même à la merci de la divine 
volonté, ce qui fit une telle impression en l'âme du malade, 
que peu de temps après il lui manda qu'il la suppliait de n'être 
point en peine de lui, que toutes ses craintes effroyables s'étaient 
converties en une paisible confiance en la miséricorde de Dieu. 



CHAPITRE XXII. 265 

Or, d'autant que ce vertueux ecclésiastique avait été tant d'an- 
nées avec notre Bienheureux Père , et confesseur ordinaire de 
notre Bienheureuse Mère, et l'avait accompagnée à la plupart 
de ses voyages, on le pria de dire les sentiments qu'il avait de 
la vertu de notre digne Mère : «Hélas! dit-il, ceux qui sont sur 
» le lit de la mort, sont sur la chaire de vérité; mon véritable 
» sentiment c'est que notre digne Mère est l'une des plus grandes 
» Servantes de Dieu que je crois être maintenant sur la terre. Il 
» y a vingHrois ans que j'admire en elle une conscience plus 
» pure, plus claire et plus nette que le cristal. J'avais toujours 
» eu envie d'en écrire quelque chose, mais j'en ai été retenu 
» par mon indignité, et pour avoir souvent ouï dire à notre 
» Bienheureux Père qu'il n'était pas digne de parler de celte 
» sainte femme; dans ces vues, je me suis tu. » Ce bon servi- 
teur de Dieu décéda le 24 mars 1633, et laissa notre Bienheu- 
reuse Mère exécutrice charitable de son testament, dont elle 
s'acquitta très-soigneusement et consciencieusement, et prit un 
soin tout maternel d'un petit neveu qu'avait le vertueux défunt; 
et l'a fait élever et poursuivre ses études, le tenant à cet effet 
dans la chambre de monsieur notre confesseur. 

Cette même année, au mois d'août, notre Bienheureuse Mère 
reçut la nouvelle du décès de madame la baronne de Chantai, 
sa belle-fille, qui laissait sa petite orpheline de père et de 
mère '; elle en fut fort touchée, car elle l'aimait comme si c'eût 
été sa propre fille ; mais elle n'eut d'autre parole dans la bouche 
que celle qui lui était ordinaire en semblable douloureuse ren- 
contre : « Le Seigneur l'a donnée, le Seigneur l'a ôtée, son 
saint nom soit béni. » 

A peine le triste messager qui lui avait annoncé le décès de 
sa belle -fille avait fait son ambassade, qu'en voici venir un 
autre qui lui dit que M. de Toulonjon , son beau-fils , était décédé. 



1 Marie de Rabufin, depuis marquise de Sévigné. 



266 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Quand on lui apporta cette nouvelle, elle était au parloir vers 
monsieur le prévôt de Sales \ qui lui lisait quelque chose de la 
vie de notre Bienheureux Père, qu'il composait alors; elle chan- 
gea de couleur, et dit : « Voilà bien des morts » ; puis , se repre- 
nant au même instant, elle joignit les mains et ajouta : « Mais 
» plutôt voilà bien des pèlerins qui se hâtent d'aller au logis 
» éternel; recevez-les, Seigneur Jésus, entre les bras de votre 
" miséricorde»; et, ayant un peu prié pour le défunt et jeté 
quelques larmes, elle s'affermit et pria monsieur le prévôt de 
continuer sa lecture; finissant d'un esprit tranquille et présent 
à soi-même ce qu'elle avait commencé, quoique son cœur fût 
fort attendri de la perte de ce seigneur, qui était un cavalier 
fort accompli, fort pieux et fort avant dans la fortune ; et, outre 
cela, cette digne Mère était affligée de la très-cuisante affliction 
de madame de Toulonjon sa fille, qui était alors àPignerol, dont 
le défunt était gouverneur. 



1 Ce prévôt de Sales est Charles-Auguste (né en 1606) , propre neveu de 
saint François-de-Sales. Ce fut vers 1634 qu'il publia la vie de son saint 
Oncle. Les contemporains purent donc lui fournir les plus riches mémoires; 
mais les plus précieux de tous furent ceux de sainte de Chantai qui examina 
elle-même l'ouvrage. C'est à cetle surveillance de la Sainte qu'il faut attri- 
buer le silence que garda Charles-Auguste sur tout ce qui a rapport à la Visi- 
tation et à sa Bienheureuse Fondatrice. 



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CHAPITRE XXIII. 

NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE ÉTABLIT UN SECOND MONASTÈRE A ANNECY. 

M. Michel Favre, duquel nous venons de parler au chapitre 
précédent, avait souvent, durant sa vie, eu des grands désirs 
de voir une seconde maison de la Visitation Sainte-Marie en 
cette ville d'Annecy, et en avait quelquefois fait la proposition 
à notre Bienheureuse Mère, laquelle avait toujours très-absolu- 
ment rejeté cette proposition; il fallait que ce fût Dieu seul qui 
en donnât le mouvement au cœur de cette digne Mère, comme 
sa bonté fit, les fêtes de Pâques de l'année 1G33. Étant appelée 
pour aller au parloir, elle y trouva un grand nombre de filles 
qui se jetèrent à genoux devant elle, firent fort bien leur petite 
harangue pour la conjurer de mettre ordre qu'elles ne demeu- 
rassent plus guère au monde, toutes prétendant à notre ma- 
nière de vie. A cet instant, Dieu inspira à notre très-digne 
Mère d'établir une seconde maison dans cette ville, mais l'inspi- 
ration fut si vive et si constante que jamais elle ne chancela. 
Le lendemain, elle fit la sainte communion à celte intention, et 
fut tellement confirmée en la croyance que c'était la volonté de 
Dieu , qu'elle se résolut dès ce jour-là de commencer à travailler 
à ce dessein, lequel elle exposa à feu Monseigneur de Genève 
et à M. Bayfaz de Château-Martin, notre très-honoré Père spiri- 
tuel, tous deux approuvant cette entreprise. Il est vrai qu'ils 
firent un peu de difficulté sur Je temporel; mais notre digne 
Mère leur ayant dit la grande confiance qu'elle avait en la divine 



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268 VIE DE SAINTE CHANTAI,. 

Providence pour y pourvoir, ils s'en arrêtèrent là; et elle, bien 
contente de travailler sous l'aveu de ses supérieurs, sans le 
consentement desquels elle n'entreprenait jamais rien de tant 
soit peu important. Elle ne perdit point de temps, et tira le 
consentement de Mgr le prince Thomas, par le moyen de M. le 
comte de Balbian , seigneur très-vertueux et qui honorait beau- 
coup cette digne Mère. Elle pria aussi le révérend père Dom 
Jusle Guérin, à présent notre très-digne évêque, qui allaita 
Turin pour les affaires de la béalification de notre Bienheureux 
Père, de communiquer le dessein de cet établissement à 
S. A. R. Victor Amédée , ajoutant qu'elle tiendrait les senti- 
ments et volonté du "Prince souverain comme un signe certain 
de la volonté divine en ce sujet. A la simple proposition que 
l'on fit de cet établissement, ce grand Prince, qui voyait de 
bon œil toutes les œuvres de piété , agréa si entièrement celle-ci, 
qu'il voulait qu'elle s'exécutât. « Voyant, dit notre digne Mère, 
» toutes les volontés des souverains inclinées à ce bon œuvre, 
» bien que je me trouvasse en moi-même fort combattue de con- 
» sidérations humaines, pour la difficulté que j'avais à me char- 
» ger d'une si grande entreprise en l'âge où je me voyais, et 
« dans un pays si pauvre, si n'eussé-je pas eu le courage de 
» reculer, craignant de commettre une trop grande infidélité 
» envers Dieu, en une occasion si importante à sa gloire et au 
» bien des âmes. Le mois d'octobre de la même année , Dom 
Juste ayant obtenu les patenles de Son Altesse Royale pour l'éta- 
blissement , les envoya à cette digne Mère , qui les porla 
offrir à Notre-Seigneur, lui recommandant instamment cette 
entreprise. 

Or, elle fit différer de présenter les patentes au corps de ville 
jusqu'au mois de janvier de l'année suivante 1634, et ce fut 
ici où il s'éleva une telle bourrasque et persécution dans la ville 
contre notre Bienheureuse Mère et contre cette maison, que ce 
n'était que calomnies et menaces, desquelles cette digne Mère 



CHAPITRE XXIII. 269 

ne s'émut jamais; et comme une personne de très-notable con- 
sidération vint faire un grand discours à notre Bienheureuse 
Mère de la persécution qui s'était élevée contre elle, sans 
s'émouvoir, elle répondit gracieusement ■< que jamais les me- 
naces des hommes ne la feraient reculer d'un pas en l'œuvre de 
Dieu ; que la seule volonté de Son Altesse et des supérieurs l'en 
pouvaient retirer. ,» Cependant, on dressa des lettres diffama- 
toires contre cette digne Mère et la maison de céans, pour pré- 
senter à Son Altesse Royale, lequel n'en tint compte. On fit perdre 
des lettres de jussion obtenues. Le sénat était inaccessible et 
inflexible même aux raisons que Mgr le prince Thomas repré- 
sentait en notre faveur; de même, le corps de celle ville ne 
voulait aucunement fléchir pour les témoignages que madame 
la duchesse de Nemours, qui était alors en cetle ville, rendait 
de ses absolues volontés. Bref, l'ennemi usa de toutes les plus 
fortes batteries dont il se put aviser pour empêcher cet établis- 
sement; et, voyant qu'il n'en pouvait venir à bout, se voulant 
venger sur celle qui en avait l'entreprise, il attaqua notre Bien- 
heureuse Mère d'une furieuse tentation, lui représentant qu'elle 
contrevenait à la volonté de Dieu de ne point désister en une 
chose que tout le monde contrariait; que la voix du peuple est 
la voix de Dieu, lui étant avis que c'était une grande témérité à 
elle de vouloir s'affermir en ce dessein. La tentation la pressait 
de si près qu'il lui semblait de se voir chargée et coupable de 
tous les péchés que commettaient ceux qui contrariaient la fon- 
dation, ce qui affligeait son cœur plus qu'il ne se peut dire. 
Dans cette angoisse, elle s'en alla devant son crucifix pleurer à 
chaudes larmes, demandant à Dieu une claire connaissance de 
sa volonté, protestant mille fois que si elle était qu'elle ne par- 
lât plus de cet établissement, qu'elle désisterait d'aussi bon 
cœur les poursuites qu'elle les avait commencées. 

Il ne plut pas au Bien-Aimé de consoler lui-même sa fidèle 
Epouse, mais il la renvoya pour être instruite au tabernacle des 









270 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Pasteurs. Elle fit appeler notre très-digne Père spirituel, auquel 
elle découvrit ingénument sa peine, et duquel elle reçut des 
instructions que cette digne Mère nous a dit qu'elle n'avait 
jamais oubliées, tant elles avaient apporté de paix et de séré- 
nité à son esprit et d'assurance que c'était la volonté de Dieu 
qu'elle poursuivît son entreprise, que tout ce soulèvement du 
peuple était une tentation qui se dissiperait. « Les paroles de 
» ce bon serviteur de Dieu, dit notre Bienheureuse Mère, 
- me consolèrent extrêmement, et me firent clairement voir 
■ l'impertinence de ma tentation, me laissant si encouragée, 
que , quand les difficultés et l'orage eussent duré dix ans, je 
» n'aurais point reculé, moyennant la divine grâce. » Quoique 
les difficultés et contradictions semblaient se grossir, notre Bien- 
heureuse Mère, assurée par ses supérieurs (en qui elle se fiait 
plus qu'en ses propres sentiments) qu'elle faisait la volonté de 
Dieu, se mit à préparer des matériaux et à choisir des places 
pour bâtir. Les gens du monde en riaient, et elle ne s'en met- 
tait point en souci, demeurant tranquillement dans sa parfaite 
confiance que Dieu parferait son œuvre, ce qui arriva plus 
avantageusement qu'on n'eût su souhaiter, Son Altesse Royale 
ayant dit avec des paroles fort absolues qu'il voulait cet établis- 
sement, et qu'il était assuré que la Mère de Chantai ne lui de- 
mandait rien que de bien juste. Dieu toucha aussi Messieurs du 
Sénat et ceux de cette ville, en telle sorte que ceux qui avaient 
plus contrarié furent les premiers à présenter leurs filles pour 
ce nouvel établissement ; et, non-seulement en la réception des 
filles, mais encore en quelques autres rencontres auprès de ma- 
dame la duchesse de Nemours, notre Bienheureuse Mère avait 
attention et suavité à rendre des services et favoriser ceux qui 
l'avaient le plus contredite. 

Non-seulement Notre-Seigneur aplanit les difficultés des per- 
missions , mais encore celles qu'avait apportées la pauvreté de 
cette maison qui avait déjà fait de grandes dépenses pour les af- 



CHAPITRE XXIII. 271 

faires de la béatification de notre Bienheureux Père. M. le com- 
mandeur de Sillery sachant l'entreprise que faisait notre Bien- 
heureuse Mère, voulut être fondateur de l'église de cette seconde 
maison, et que sur la première pierre il y eût écrit ces mots : 
Celui qui fonde cette Eglise, Dieu le sait. Nos chères Sœurs de 
Paris contribuèrent aussi du leur propre avec une parfaite 
charité pour donner moyen à cette très-digne Mère de bâtir un 
monastère, tellement que cette chère maison est toute bâtie de 
charités, ainsi que nous l'avons dit plus amplement en sa propre 
fondation. Notre Bienheureuse Mère voyant ce dessein réussir si 
heureusement, donna l'entrée, en ce premier monastère, à onze 
prétendantes qui étaient destinées pour la fondation, afin que 
toutes sortissent ensemble de cette maison pour la commencer. 
Le samedi auquel notre Bienheureuse Mère nomma au cha- 
pitre, selon notre coutume, celles qui étaient choisies pour supé- 
rieure et pour coopératrices à ce commencement, elle nous fit 
un entretien tout de feu du puissant désir qu'elle avait que ces 
deux maisons, vécussent en parfaite intelligence, nous disant 
qu'elle voudrait donner de son sang en abondance, s'il était 
requis, pour faire un ciment d'union entre nos cœurs, si ferme 
qu'ils fussent indivisibles, et que si elle pouvait prévoir qu'il 
dût jamais arriver une ombre de mésintelligence entre ces deux 
maisons elle voudrait boire la confusion de quitter là ce des- 
sein tant poursuivi. «Je voudrais, disait-elle, faire cesser les 
» ouvriers, anéantir cette entreprise, et que le monde m'en 
» montrât au doigt. Cette abjection ne me serait rien au prix de 
» la douleur que j'aurais, si je voyais de l'émulation et desfroi- 
» deurs entre ces deux maisons. » 

Le jour de la très-adorable Trinité, 1634, après souper, et 
quasi à même heure que nos premières Mères commencèrent 
rinstftut, les onze prétendantes et les Sœurs destinées pour la 
fondation s'en allèrent processionnellement, conduites par 
notreBienheureuse Mère commencer cette chère seconde maison 






272 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

dans un corps de logis à part de M. le président Favre de la Val- 
bonne, qui était autrefois le logis où demeurait notre Bienheu- 
reux Père; la foule de peuple était si grande, qu'à peine pou- 
vait-on passer les rues. Notre Bienheureuse Mère y demeura 
quelques jours, puis laissa supérieure notre chère Sœur Made- 
laine-Élisabeth de Lucinge. Cette digne Mère prenait soin elle- 
même de tout voir et prévoir ce qui était requis pour l'accommo- 
dement de nos Sœurs, en faisant même des mémoires de sa 
chère main ; et quoiqu'elle les fît meubler et accommoder avec 
une entière charité, et que leur monastère se bâtit des aumônes 
qu'on lui avait faites, si avait-elle grand désir que leurs meubles' 
et ornements ressentissent fort cette grande et sainte pauvreté 
du commencement de noire Institut, dont elle voulait que cette 
chère seconde maison fût un crayon ; et vraiment elle l'était en 
ferveur et pureté de vie, et cette digne Mère en recevait un con- 
tentement Irès-grand. Elle alla, par l'ordre de feu Monseigneur 
de Genève, donner l'habit aux premières filles reçues, et en était 
tellement satisfaite, qu'elle disait «que si c'était la volonté de 
Dieu, elle eût voulu tous les ans souffrir plus de peines, de soins 
et de contradictions, pour ériger une maison où Dieu fût aussi 
fidèlement servi et glorifié qu'il l'était là dedans. » 






CHAPITRE XXIV. 




DEPOSITION DE NOTRE DIGNE MÈRE; DÉCÈS DE MGR JEAN-FRANÇOIS; 
NOUVEAU VOYAGE EN FRANCE. 

L'année 1635 était celle en laquelle notre Bienheureuse Mère 
finissait, en celte maison, son second triennal', et notre très-ho~ 
norée Mère Péronne-Marie de Chàtel, le sien àChambéry. Notre 
Bienheureuse Mère obtint de feu Monseigneur de Genève qu'il 
rappelât notre très-honorée Mère Favre (déposée en notre 
deuxième monastère de Paris) que le chapitre de Chambéry 
avait instamment demandée, et l'on croyait que cet air-là, étant 
le sien natal, serait propre à sa santé. Cette bonne Mère arriva 
ici justement pour se trouvera notre élection. Nous élûmes céans 
notre très-bonne Mère de Chàtel, et la chère Mère Favre le fut à 
Chambéry. Notre Mère élue étant arrivée, il y avait trop de 

' Monseigneur Jean-François de Sales vint recevoir la déposition de In 
Sainte, qui d,t ses conlpes selon q „e cela est margné en telle occurrence • 
« Monsieur, fit-elle, je dis très-humblement ma coulpe d'avoir sonvcn.e- 
fois rompu le silence, même celui du soir sans nécessité" ; de m/être dispensée 
des communautés sans urgentes occasions et de n'avoir pas servi nos Sœurs 
selon que je devais, dont je leur en demande très-humblement pardon et à 
vous, Monse.gne.ir, des mécontentements que je vous ai donnes. „ Monsei- 
8 neur reparfit qu'il n'y avait pas sujet de tant faire de ressentiment- que 
grâce à Dieu, il ne s'était pas aperçu qu'il n'y eût rien dans la maison qui 
m allât pas bien; mais pour suivre les bonnes coutumes de l'Ordre elle aurait 

p P .ael Sa o r ni ,r Ce ' r0i f P T ^ ^ AFèS q " 0i ' e,,e SC rrf!ra c " '• Prière 
place ou »He a voulu demeurer pour sa consolation. Et dès ce jour elle 
s es tenue dans „„ si grand rabaisscmenl ef respect ^ ]& w ^ 

qu il ne se peut dire. (Dépositions des contemporaines de la Sainte.) 

18 






ùMHMHnaa 



■ 



274 VIE DE SAINTE CHAM'AL. 

suavité à voir cette cligne Fondatrice entre ses deux premières 
filles, sans toutefois qu'elle voulût leur condescendre de quitler 
son dernier rang de déposée ; et prenant quelquefois par la main 
notre très-honorée Mère Favre, elle lui disait : «Ma grande fille, 
» allons dire nos coulpes ; il nous fait si grand bien à nous autres 
» qui avons si longtemps été Mères, de faire un peu les actions 
» d'humilité des inférieures. » 

Comme nous jouissions de la douce suavité de voir nos pre- 
mières Mères ensemble, leur contentement et le nôtre fut inter- 
rompu par la prompte maladie et mort de Monseigneur de 
Genève, frère de notre Bienheureux Père 1 ; décès qui toucha 
fort notre Bienheureuse Mère, d'autant qu'elle estimait ce grand 
prélat comme un très-bon pilier de l'Église, et le pleura comme 
tel, mais toujours avec sa parfaite résignation accoutumée en 
tous tels semblables rencontres et accidents affligeants. 

Ce bon seigneur, avant son décès, avait accordé à plusieurs 
prélats et grands personnages, que notre Bienheureuse Mère 
irait faire un voyage en France pour conclure plusieurs choses 
très-nécessaires, et parler à Messeigneurs les prélats, qui 
tenaient à Paris leur assemblée générale. Comme cette Bien- 
heureuse Mère dit en sa seconde épître, qui est imprimée au 
commencement du Coulumier , le principal dessein de ceux 
qui l'appelaient à Paris (où elle arriva au mois de juillet 1635), 
était pour voir si l'on pourrait établir un moyen d'union dans 
notre Institut. Elle supplia donc en toute humilité quelques- 
uns de Messeigneurs les prélats de s'assembler avec M. le com- 
mandeur de Sillery. On mit sur le tapis les moyens d'union que 
l'on nous proposait, «lesquels, dit notre Bienheureuse Mère, ils 
» agitèrent entre eux assez longtemps; mais, ajouta-t-elle , ils 
» virent clair comme le jour que toutes ces nouvelles proposi- 
» lions renverseraient les fondements de noire Congrégation, et 

1 Ce trépas arriva le 8 juin 1635. 









CHAPITRE XXIV. 275 

» qu'ils seraient pires et suivis de plus grands inconvénients 

» que le mal qu'on se proposait d'éviter par iceux. Après cela 

» nous leur dîmes en toute sincérité les pensées çt intentions 

» que nous avions reconnues en notre Bienheureux Père pour 

» ce sujet, et leur lûmes les propres paroles qu'il nous avait 

» dites. Ces bons seigneurs admirèrent la prudence de notre 

» Bienheureux Père. Que veut-on davantage? dirent-ils; c'est le 

» Fondateur qui parle et qui laisse un moyen d'union, non d'au- 

"torité, mais de charité, plus doux et plus solide. Tous de- 

» meurèrent d'accord d'un commun sentiment qu'il n'en fallait 

» point chercher d'autres, et que celte déclaration devait arrè- 

» ter toutes sortes de propositions. » Voilà les propres paroles 

de notre Bienheureuse Mère, laquelle s'employa à revoir tout 

le Coutumier et le Cérémonial, ajustant les éclaircissements 

très-nécessaires qu'il fallait faire imprimer, et avec l'avis de 

Messeigneurs les prélats, plusieurs points très-notables des 

intentions de notre Bienheureux Père, qu'il était nécessaire 

d'ajouter au Coutumier que l'on voulait remettre sous la presse. 

Elle mit aussi ordre pour faire imprimer les heures à notre 

usage, selon la réforme du Saint-Père Urbain VIII. 

Ayant fini ce qu'elle avait à faire à Paris, nos monastères de 
Bourgogne, du Languedoc, Dauphiné et Provence , ayant obtenu 
de Monsieur notre Père spirituel ( le siège de l'évêché de 
Genève était alors vacant ), que celle digne Mère les allât visiler. 
Elle fit une ronde partout par là, à quoi elle employa dès le 
mois d'avril jusques au mois d'octobre de l'année 1G36 qu'elle 
revint en ce monastère; par où l'on voit la fatigue qu'elle eut 
en ce voyage, le faisant par la Provence au fort des plus 
grandes chaleurs, lesquelles elle craignait grandement, sa 
complexion naturelle étant sanguine et chaude; mais tout 'tra- 
vail lui semblait petit et elle n'y faisait pas attention, pourvu 
qu'elle servît Dieu et son Ordre. Or, parce qu'en son obéissance, 
Monsieur notre très-honoré Père spirituel avait mis, pour pré- 

18. 








276 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

venir l'importunité des monastères, que cette Bienheureuse 
demeurât en ce voyage Je moins qu'elle pourrait, faisant toute- 
fois tout ce qu'elle jugerait nécessaire, elle s'attacha tellement 
à celte obéissance , qu'on ne l'eût pas fait arrêter un jour dans 
une maison, par-dessus ce qu'elle croyait de la véritable 
nécessité. 

Passant en notre monastère d'Autun, où elle ne fit que cou- 
cher, elle parla à toutes les Sœurs jusqu'aux tourières et 
Sœurs du petit habit. Elle ne voulait point passer chez madame 
de Toulonjon sa fille, qui est tout proche, bien qu'elle sût son 
61s unique malade à l'extrémité. Cette bonne dame et M. l'abbé 
de Saint-Satur, son beau-frère, l'allèrent quérir pour la con- 
traindre de passer par Allonne, leur ordinaire résidence, parce 
qu'elle le pouvait, chemin faisant. Elle y condescendit, fit 
mettre madame sa fille dans la litière avec elle , laissant les 
autres au carrosse, et s'entretinrent ce temps-là. Elle ne fit que 
dîner chez madame sa fille, et en partit pour aller encore cou- 
cher à trois ou quatre lieues de là, après avoir donné sa béné- 
diction à son petit-fils, et assuré qu'on devait espérer qu'il n'en 
mourrait pas, comme il est arrivé , grâce à Dieu. Elle pria fort 
madame sa fille de ne la pas accompagner, et cela, afin d'être 
plus libre à faire de grandes journées, pour rendre plus promp- 
tement et plus ponctuellement son obéissance. Elle se levait 
souvent en ce voyage dès les deux heures après minuit pour 
ouïr messe et partir prornptement ; et, en l'âge où elle 
était, elle se rendait le réveille-malin de ceux qui étaient avec 
elle, et c'était son ordinaire, dans ses voyages, de soulager la 
peine de ceux qui l'accompagnaient par une si dévote et 
agréable gaieté, sans rien rabattre de ses exercices spirituels, 
qu'elle tenait tout en joie et en courage pour supporter la 
fatigue. 

On a remarqué une providence de Dieu admirable, à donner 
un temps propre à celle Bienheureuse pour voyager par la Pro- 






CHAPITRE XXIV. 277 

vence; car, comme elle s'élait volontairement exposée à ce tra- 
vail par amour, l'amour lui fit ombre , la gardant des ardentes 
touches du soleil, le jour; et la nuit, des froides humidités de 
la lune. Il bénissait son entrée et sa sortie , et semblait que ce 
Dieu eût pourvu, à cette vraie Israélite, d'une nuée rafraîchis- 
sante contre les extrêmes chaleurs de la Provence ; et nos chères 
Sœurs de cette province-là nous ont écrit que les habitants du 
lieu leur venaient dire, que de vie d'homme on n'avait vu en 
Provence un été si bénin; que, contre la coutume, deux ou 
trois fois la semaine, il tombait une petite pluie rafraîchissante 
qui miligeait les ardentes chaleurs, et fertilisait grandement la 
terre. Notre Bienheureuse Mère et sa compagne nous ont assuré 
qu'elles n'avaient jamais moins senti l'incommodité des cha- 
leurs, qu'en voyageant par la Provence au plus gros de l'été, 
et qu'elles s'étonnaient lorsqu'on s'en plaignait si fort. 

Passant à Nîmes , on ne pouvait trouver logis pour cette Bien- 
heureuse Mère, que chez des huguenots où elle ne voulait pas 
entrer, non plus que l'amoureux saint Jean séjourner où était 
Ccrinthus; elle aima mieux se loger en certaine pauvre petite 
bicoque, où l'on vendait seulement le vin au pot. Quand elle 
fut entrée dans ce chétif logis, ces bonnes gens lui dirent : 
«Madame, nous sommes pauvres, mais nous sommes bons 
» catholiques.» Cette Bienheureuse fut toute en joie de celte 
nouvelle. « Bénis soyez-vous de Dieu, dit-elle; que vous êtes 
» riches dans votre pauvreté d'avoir la pureté de la foi! » et elle 
les exhorta avec une ardente affection à se tenir fermes en celte 
sainte foi. 

11 n'y avait en cette pauvre maisonnette que le seul lit du 
maître et de la maîtresse, bien chétif el malpropre. Noire Bien- 
heureuse se mit en devoir d'aider à sa compagne a l'accom- 
moder, et disait qu'elle ne se souvenait pas d'avoir été mieux 
logée à son gré. En ces entrefaites, il arriva un seigneur et 
dame de qualité qui, ayant su que notre Bienheureuse était 



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278 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

arrivée à Nîmes, l'allèrent chercher, et tout étonnés de la 
trouver en ce mauvais logis, s'opiniâtrèrent à ne l'y pas 
laisser; tellement qu'elle fut contrainte de se laisser conduire 
chez eux, où elle fut reçue et traitée très-honorablement. Avant 
de partir de Nîmes , elle eut le contentement de voir le révé- 
rend Père Fichet, de la sainte Compagnie de Jésus, lequel lui 
parla de l'établissement d'une de nos maisons à Nîmes; mais 
cette digne Mère, avec un parfait dénûment, et n'ayant point 
d'autres intérêts que la plus grande gloire de Dieu, remercia 
ce bon Père de sa sainte affection, et lui témoigna qu'elle 
croyait qu'il serait plus utile à cette ville , si remplie de hugue- 
nots, d'y établir des Religieuses qui vaquent à l'instruction de 
la jeunesse, et tiennent des pensionnaires, et qu'après , si la 
divine Providence nous y voulait, nous y irions. Ce qui édifia 
extraordinairement le révérend Père. 

En ce voyage de Provence et Languedoc, notre Bienheureuse 
Mère fut obligée d'aller quelque temps sur l'eau. Un matin, par- 
tant de notre maison du Saint-Esprit, chacun disait qu'il y avait 
du hasard à entreprendre ce voyage ; la Bienheureuse dit : « S'il 
» y a du danger, il ne faut pas tenter Dieu, mais il le faut 
» savoir des bateliers. , Ils dirent, après avoir regardé l'air et 
les nuées, que l'on aurait gagné le gîte avant que l'orage vînt. 
" C'est assez, dit notre digne Mère : notre Bienheureux Père se 
» fut mis à la merci de la divine Providence sur la parole des 
» bateliers; car Dieu leur a donné l'intelligence suffisante et 
" nécessaire pour faire leur métier. » Sur cela, elle s'embarqua. 
Il lui est arrivé en ce voyage de ne pouvoir s'arrêter pour 
prendre de la nourriture jusqu'à trois ou quatre heures de 
l'après-midi , et de ne trouver par des villages que du lait , du 
pain noir et du fromage blanc dont elle était si contente , 
qu'elle faisait part de sa joie aux autres, et tenait tout en paix 
et sainte allégresse. En ce voyage on fit de grands honneurs à 
notre Bienheureuse Mère en la plupart des villes , mais singu- 






V 



CHAPITRE XXIV. 279 

Uèrement à Montpellier et à Arles; Messeigneurs les prélats 
desdits lieux se mettant les premiers en devoir, elle fut visitée du 
clergé, de la noblesse et de la justice. Un député de chaque 
corps lui faisait une harangue , ce qui mortifiait celte bonne 
Sainte, en sorte que, si, selon l'esprit de notre Bienheureux 
Père, nous ne devions faire profession d'une modeste civilité, 
elle se fût allée cacher au fond d'une cellule , pour ne point 
entendre ces louanges. Elle logea en Provence chez une dame de 
qualité, laquelle, par respect, voulut elle-même lui apprêter 
son vivre de ses propres mains. Le soir, cette femme lui dit : 
«Ma Mère, bénissons Dieu ; il y a trois mois que j'avais tous les 
» soirs un accès de fièvre quotidienne, mais, en entrant chez 
» moi, vous m'avez apporté la santé, et me voici guérie. » 

Les maisons que notre Bienheureuse Mère ne put pas visiter, 
à cause de l'éloignement et que ces grands détours eussent trop 
prolongé son voyage, les supérieures avec une compagne l'al- 
Jaient trouver aux monastères plus voisins, par l'ordre des pré- 
lats, pour conférer avec elle de leurs affaires et lui rendre compte 
de leur maison, et tous en reçurent une satisfaction et une édi- 
fi cation merveilleuses, jointes à une très-grande utilité pour le 
gouvernement. Avant que de s'en retourner en Provence, parce 
qu'elle se détournait de peu, elle alla visiter la Sainte-Baume ' 
avec une grande dévotion, et s'en revint passant par nos maisons 
du Dauphiné. 



1 Sainte-Baume est le nom d'une vaste et profonde grotte, située dans un 
des plus beaux sites de la France méridionale , à une égale distance (32 kil.) 
des villes d'Aix, Marseille et Toulon, creusée dans le flanc d'une montagne 
taillée à pic, et que l'on croit avoir été habitée, pendant trente-trois ans, par 
sainte Marie-Madeleine, sœur de saint Lazare 






CHAPITRE XXV. 

DE La MORT DES PREFERES MERES DE ^^ ^ ^ ^ 
INTERIEURES DE NOTRE BIENHEUREUSE 



Comme nous avons dit ci-dessus, cette Bienheureuse Mère 
fut de retour de ce grand voyage environ le mois d'octobre 1636 
Quelque peu de temps après son arrivée, elle se mit à faire une 
revue générale de son intérieur et de sa conscience, avec une 
exactitude admirable et une humilité qui jetait dans l'extrémité 
de 1 etonnement noire très-chère Mère de Chàtel. Comme si 
Dieu eût voulu récompenser, par une surabondance de travaux 
intérieurs, notre Bienheureuse Mère des services qu'elle avait 
rendus a sa divine Majesté, ses peines et tentations s'accrurent 
merveilleusement, et la mirent dans le martyre extrême dont 
nous parlerons tantôt. Celle seule chose lui était à soulagement 
qu elle était hors de la charge de Supérieure, et qu'elle reposait 
son ame entre les mains et à la direction d'une Mère à laquelle 
elle avait une entière confiance et créance. 

Noire chère Mère de Chàtel, qui avait une inclination que je 
puis d,re nonpareille, que l'on rédigeât par écrit lout ce qui 
pourrai servir à l'avenir, à l'Institut, prit un soin continuel de 

laireparlernolreBienheureuseMèredescommencementsd'icelui 
des fondations des maisons, de la vertu de nos premières Mères 
et Sœurs décédées, faisant commencer Je livre des vies de nos 
Sœurs, celui des fondations et celui des méditations pour nos 
solitudes annuelles, afin que le lout se fit sous l'œil, sous l'in- 
struction et la correction de cette Bienheureuse Mère, laquelle 









CHAPITRE XXV. 281 

elle tenait fort de près à cet effet pour lui faire prendre du 
temps pour cela, ce que cette Bienheureuse faisait avec grand 
soin, par esprit d'obéissance. Elle coula ainsi doucement le reste 
de l'année 1636 et le commencement de l'année 1637, qui fut 
bien l'année de ses grands dépouillements. Au mois de juin, Dieu 
retira à soi sa première fille et fidèle compagne, notre très-ho- 
norée Sœur et Mère Favre. Cette Bienheureuse Mère eut obéis- 
sance d'aller à Chambéry où elle était décédée ; elle y séjourna 
quelques semaines et vit faire élection d'une supérieure. Étant 
de retour en ce monastère, le temps des solitudes s'approchant 
celte Bienheureuse Mère se disposa à la faire avec une prépa- 
ration et dévotion très-grande. Elle y entra donc avec noire très- 
honorée Mère Péronne-Marie de Châtel , laquelle, dans celle 
même solitude, fut atteinte du mal qui la lira de la solitude de 
ce monde en la société des saints, comme nous croyons pieuse- 
ment. 

Dès les premiers jours de sa maladie, le cœur de notre très- 
digne Mère fut dans un pressentiment de cette moii, qui lui 
causait des attendrissements et des larmes qui perçaient tous 
nos cœurs d'une double douleur, et nous donnait une conjec- 
ture presque infaillible et universelle de notre prochaine perle, 
qui arriva le 22 octobre, ainsi que nous avons dit au recueil de 
la vie de cette chère Mère Péronne-Marie, où nous avons re- 
marqué comme cette chère mourante attendit de passer que 
notre Bienheureuse Mère lui eût donné son congé et sa bénédic- 
tion, après laquelle, sans différer d'un moment, elle expira. 

Par ce décès, notre Bienheureuse Mère demeura grandement 
dénuée de consolation, et d'autant plus qu'elle était alors dans 
un redoublement de travail intérieur qne l'on ne pourra jamais 
savoir en totalité, que dans l'éternité, et dans lequel elle sui- 
vait avec une humilité et simplicité d'enfant la direction de notre 
très-chère Mère de Châtel, ainsi que le prouvent les papiers 
écrits de la main de cette chère défunte, qu'elle portait toujours 
















282 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

sur elle, et par le soin qu'elle avait eu d'écrire de sa bénite 
main ce que cette bonne Mère lui disait sur ses redditions de 
compte, et il sera encore plus visible par diverses lettres écrites, 
tant au révérend Père de Condren qu'à d'autres, que je ne rap- 
porte pas ici. 

Notre chapitre ayant à faire élection de supérieure, n'eut 
garde de jeter les yeux sur autre que sur cette Bienheureuse 
Mère, laquelle reçut la charge, comme elle écrivit, avec beau- 
coup de larmes et très-grande répugnance, mais de la main de 
Dieu et de l'obéissance. Et nous dit en diverses rencontres, que 
ce serait Je dernier triennal de sa vie ; qu'elle désirait qu'il 
portât coup et fùl notable pour affermir cette maison dans une 
grande observance, et que surtout, Dieu lui avait donné cette 
lumière et affection, qu'elle devait mettre son soin principal à 
bien enraciner l'union ; que de l'union dépendait tout le bon 
train de la maison. Ayant trouvé ces paroles dorées prononcées 
par la bouche d'or de saint Jean Chrysostome : Si tous aimaient 
et étaient aimés, pas un ne ferait tort l'un à l'autre, tous les 
maux seraient éloignés de nous, le péché nous serait inconnu 
comme aussi le nom du vice, elle les fit écrire afin de les répéter 
souvent, et ordonna à quelques-unes de ses filles de les écrire 
en leurs règles ou petits livrets. Dans ce dernier triennal, elle 
parut dans une douceur si extraordinaire, si accomplie et si ra- 
vissante, qu'il semblait que celte divine qualité de bonté et de 
douceur eût submergé la force éminente de son naturel, et l'ac- 
tive ardeur de son zèle qui parut plus grand que jamais dans sa 
bénignité, plus fort dans sa douceur, et plus victorieux sur les 
volontés et esprits de ses inférieurs dans sa patience. 

La maison était assez endettée, ce qui voulut donner un peu 
de souci à celte Bienheureuse; mais elle se jeta avec toutes les 
affaires temporelles et ses douleurs spirituelles dans le sein et 
le soin de la céleste Providence, qui régissant et bénissant sa 
fidèle Servante, lui fit la grâce, avant la fin de son triennal, de 






CHAPITRE XXV. 283 

voir les affaires temporelles débarrassées el les dettes payées , 
ce qui lui était du soulagement; et nous lui avons souvent ouï 
dire que les filles de la Visitation doivent éviter de s'engager et 
endetter, tant qu'il leur sera possible, parce que ce souci tra- 
vaille l'esprit et le distrait grandement de l'attention aux 
choses intérieures. A peine avait-elle repris la croix de la 
supériorité el fini ses actes de résignation pour la privation de 
ces deux chères filles de son cœur, nos Mères Favre et de Chàtel, 
qu'elle reçut les lettres du décès de notre chère Mère, Jeanne- 
Charlotte de Brechard, qui trépassa saintement en notre monas- 
tère de Riom, le 18 novembre de la même année 1637, ce qui 
renouvela bien fort les maternelles douleurs de cette Bienheu- 
reuse Mère, et son ennui incomparable de la vie présente. Elle 
écrivit aune de nos Sœurs les supérieures «que sa chélive 
vieillesse (ainsi l'appelait-elle) était bien dépouillée, que ses 
chères premières compagnes s'en allaient au ciel et la laissaient 
en terre, pleine de misères ; qu'elles étaient des fruits mûrs et 
prêts à être servis en la table du Roi céleste, mais qu'elle était 
demeurée sur la branche, parce qu'elle élait encore toute verte 
ou peut-être toute pourrie et vermoulue » ; ce sont ces propres 
paroles qu'elle proférait avec un très-humble sentiment et de 
grosses larmes. 



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CHAPITRE XXVI. 



NOUVELLE FONDATION QUE VA FAIRE NOTRE BIENHEUREUSE MF. 

A TURIN. 



MERE 



Continuant sa bonne conduite, l'année 1638 lui fournit de 
nouvelles besognes, Dieu disposant les choses en sorte qu'il 
fallût se résoudre à voir sortir cette Bienheureuse Mère pour 
aller jeter elle-même les racines de notre Congrégation en Pié- 
mont.. Nous dirons au long dans le narré de la fondation de 
Turin comme Dieu disposa en sorte les choses pour icelle que, 
■si elle ne se fût faite, il y a grande apparence qu'elle ne se 
serait faite de plusieurs années. Monseigneur de Genève, alors 
nommé (le révérend Père Dom Juste Guérin, barnabite), confes- 
seur des Sérénissimes infantes et de Madame Mecthilde de Savoie, 
employa ses soins et son affection vigilante pour l'établissement 
de Turin , lequel était en pourparler, il y avait plus de vingt 
ans. La Signora Dona Mecthilde de Savoie se déclara fondatrice 
réelle, fit les poursuites à Rome, tant pour obtenir les bulles de 
fondation, selon les maximes de l'Italie, que pour les autres 
permissions. Cependant, notre Bienheureuse Mère disposait de 
deçà ce qu'il fallait pour cette fondation , et d'autant que Madame 
Royale, Monseigneur l'archevêque de Turin et Madame Dona 
Mecthilde désiraient fortement que cette Bienheureuse Mère allât 
elle-même faire cette fondation contre le sens et le sentiment 
quasi universel de tout le monde, qui appréhendait fort ce 
voyage pour elle, à cause de la différence de la température de 
l'air. Avec l'avis et licence de nos supérieurs, elle se résolut à 






CHAPITRE XXVI. 285 

ce béni voyage, disant « qu'elle se sentait assez de force et 
de vigueur pour rendre encore ce petit service à l'Institut; 
que s'il se rencontrait des contradictions notables, comme on 
le prévoyait, il était plus raisonnable qu'elle les supportât 
qu'une autre, et qu'au reste, elle avait une très-grande con- 
fiance et vue qu'elle ne mourrait point en ce voyage; que si' 
néanmoins l'espérance qu'elle avait de nous revoir était déçue 
par l'événement contraire, qu'elle et nous ne devions point 
avoir de volonté que celle de Dieu »; ainsi elle nous laissa 
bien touchées et paraissait l'être aussi un peu comme elle 
l'était toutes les fois qu'elle sortait de celte maison pour 
aller en voyage, excepté le dernier, comme nous dirons 
ci-après, quoiqu'elle s'en allât toujours courageuse et avec 
une résignation inexplicable. 

Elle partit de ce monastère le jour de la Sainte-Croix de sep- 
tembre 1638, pour aller fonder la septante-sixième maison de 
son Ordre. Elle passa par Chambéry, de là chez madame la 
baronne de Chivron, qui la reçut comme une sainte ; ce que fit 
semblablemenl Monseigneur l'archevêque de Tarenlaise, lui 
envoyant bien loin au devant son grand vicaire et plusieurs 
autres ecclésiastiques. Il y vint lui-même à l'entrée pour la 
mener loger en son palais archiépiscopal, avec sa petite troupe, 
à laquelle il fit voir toutes les reliques et belles antiquités de 
son église cathédrale. Il eût bien voulu retenir ses hôtesses 
encore un jour, mais notre Bienheureuse Mère fut debout avant 
le jour, quoiqu'elle se trouvât incommodée du chemin; lu bon 
archevêque s'en apercevant fit de nouvelles instances pour la 
retenir, mais Monsieur le théologal d'Aoste, confesseur de nos 
Sœurs dudit lieu, était arrivé. Il venait avertir que la Signora 
Meelhilde, qui venait au devant de notre Bienheureuse Mère, 
serait dans trois jours à la Val-d'Aoste, ce qui fit encore plus 
presser. Monseigneur de Tarentaise, avec une debonnaireté 
non pareille, alla accompagner plus de deux grandes lieues 












I 

I 

I 





286 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

notre Bienheureuse, ne la pouvant quitter qu'il ne la vît hors 

de danger des précipices de ces lieux-là. 

Madame la comtesse de la Val-d'Isère envoya conjurer notre 
Bienheureuse d'aller loger chez elle et la reçut avec une révé- 
rence nonpareille. Le lendemain, elle passa la montagne de 
Saint-Bernard, quoiqu'il plût quasi presque tout le jour. A l'en- 
trée de la Val-d'Aoste, quantité de dames lui allèrent au devant. 
Madame Mecthilde y arriva le même jour, quoique, à cause de 
l'extrême fatigue de ces effroyables chemins, elles ne se purent 
voir que le lendemain. Dès que la bonne Signora Mecthilde eut 
envisagé notre Bienheureuse Mère, elle fut saisie d'une allé- 
gresse intérieure si grande qu'elle changea de visage elle-même, 
et disait qu'en regardant cette digne Mère, tous les longs.ennuis 
et fâcheries de sa vie étaient effacés de son cœur. Sans que 
notre Bienheureuse l'en pût empêcher, elle lui baisait la main 
avec un respect nonpareil, et disait qu'elle sentait en son âme, 
pour cette digne Mère, les sentiments plus respectueux qu'on 
doit porter aux choses saintes. 

Il fallut séjourner cinq jours chez nos chères Sœurs de la Val- 
d'Aoste, d'où notre Bienheureuse partit le 26 septembre, après 
avoir vu et vénéré les saintes reliques. Elles allèrent loger à 
Chàtillon ; sur le chemin , on saluait celte digne Mère des châ- 
teaux voisins, avec le canon et autres pièces d'artillerie, ce qui 
se faisait en partie pour obliger la Signora Mecthilde qui la con- 
duisait avec tout son grand train et plusieurs personnes distin- 
guées. Il y eut deux journées de rudes chemins par des lieux 
effroyables, et dans lesquels notre Bienheureuse fut grande- 
ment fatiguée; et il lui flt grand bien et à sa troupe, entrant 
dans la grande plaine d'Italie, de trouver du rafraîchissement 
chez madame la marquise de Bourgfranc, laquelle les reçut 
avec une magnificence qui n'eût pas été tolérée par notre Bien- 
heureuse Mère, qui n'aimait rien à l'égal de la simplicité, si ce 
n'eût été la considération de la Signora Mecthilde, qui méritait 






CHAPITRE XXVI. 287 

vraiment en loute façon qu'on la Irailàt en princesse. A la cou- 
chée d'Yvrée, on avait fait descendre notre Bienheureuse en un 
logis, mais Monseigneur l'évêque dudit lieu le sachant, quoique 
la nuit fût quasi close, la vint trouver, lui demandant pardon 
si, par un malentendu, on l'avait laissée entrer en un logis si 
peu digne d'elle; que le carrosse était à la porte pour la mener 
chez des religieuses de Sainte-Claire qui l'attendaient. Ce reli- 
gieux prélat la conduisit dans ce couvent, et dit aux religieuses 
qu'il leur confiait le plus grand trésor qui fût alors au monde. 
Il est certain qu'une àme humble, amoureuse et fidèle, est un 
trésor à Dieu et aux hommes. 

Il ne se peut dire les caresses et l'accueil que ces bonnes 
religieuses firent à notre Bienheureuse et aux Sœurs de la Fon- 
dation. Monseigneur l'évêque avait fait apporter de chez lui le 
souper de notre digne Mère , et le lendemain lui vint dire messe, 
à laquelle ces bonnes religieuses de Sainte-Claire firent une 
excellente musique d'instruments et de belles voix. Nos Sœurs 
dînèrent en leur réfectoire et allèrent à la récréation ensemble, 
en laquelle, pour réjouir saintement notre Bienheureuse Mère, 
elles chantèrent plusieurs beaux motets en musique. Elles reçu- 
rent ses avis avec une affection filiale, et la contraignirent de leur 
donner sa bénédiction maternelle, pleurant à chaudes larmes 
quand il fallut qu'elle les quittât pour poursuivre son chemin. 
Monseigneur d'Yvrée ne put refusera M. le baron du Perron de 
faire entrer notre Bienheureuse Mère et ses religieuses dans sa 
maison, qui semblait plutôt un Louvre que le château d'un sei- 
gneur particulier. Il avait fait préparer une magnifique collation ; 
mais notre Bienheureuse Mère, avec sa religieuse et toujours 
parfaite modestie, s'en excusa absolument, ce qui édifia beau- 
coup toute cette noblesse, et chacun la regardait comme une 
sainte. M. le baron du Perron dit que son intention était, fai- 
sant entrer notre Bienheureuse Mère chez lui, d'attirer le regard 
miséricordieux de Notre-Seigneur sur sa maison, à laquelle il 










288 



VIE DE SAINTE CHANTAL. 



croyait que l'entrée de cette sainte porterait à jamais béné- 
diction. 

Enfin, le 30 septembre, notre Bienheureuse Mère et ses reli- 
gieuses, si honorablementaccompagnées,setrouvèrentaux portes 
de Turin, où des principales dames, tant marquises que com- 
tesses, venaient faire la bienvenue à notre digne Mère, quand la 
SignoraDona Mecthilde reçut une lettre de Madame Royale, qui 
lui ordonnait de mener notre Bienheureuse Mère au Valentin, 
où elle était auprès du duc son fils , malade à mort , qu'elle dési- 
rait que notre Bienheureuse Mère le vît et priât pour lui. Sa 
Charité fut extrêmement mortifiée de voir l'estime que Madame 
Royale faisait d'elle; il fallut pourtant obéir, et arriva au 
Valentin sur les quatre heures après midi. Madame Royale la 
reçut avec grande affection et témoignages de joie et d'estime, 
et la conduisit avec nos Sœurs proche de son cher malade, lui 
disant que c'était la Mère de Chantai qui avait beaucoup de cré- 
dit auprès de Dieu , et les filles du Bienheureux François de 
Sales. Il leur présenta ses mains l'une après l'autre, se recom- 
mandant surtout aux prières de notre Bienheureuse Mère, à 
laquelle il faisait une toute particulière caresse, quoiqu'il par- 
lât si bas, qu'à peine le pouvait-on ouïr; et notre Bienheureuse 
Mère fut extrêmement éd.fiée et consolée de le voir dans une si 
douce modestie et égalité dans l'ardeur de sa fièvre. La Séré- 
nissime Infante Marie arriva pour assister à l'achèvement du 
baptême de l'Altesse malade, son neveu. Elle fit des caresses 
nonpareilles à notre Bienheureuse Mère, laquelle Madame 
Royale vint prendre pour lui parler en particulier, et, au sortir 
de cet entretien, elle fit de grandes congratulations à la Signora 
Mecthilde d'avoir si bien poursuivi la fondation, que cette digne 
Mère y fût venue, disant qu'elle voulait aussi que la ville°dc 
Turin lui sût un peu de gré de cette grâce, qu'elle s'y était 
employée vers le Saint-Père. Cette grande et pieuse princesse, 
entre les cinq et six heures du soir, voulut dire en sa chapelle 



CHAPITRE XXVI. 289 

les Litanies de Notre-Dame, et la troisième partie du Rosaire. 
Elle fit mettre à genoux notre Bienheureuse Mère proche d'elle 
et d'un récollet, Frère-lai, qui est avec raison en grande répu- 
tation de sainteté; eux trois faisaient un chœur, et tout le 
peuple l'autre, tant pour répondre aux Litanies, que pour dire 
tout haut Y Ave Maria, duquel Madame Royale, notre Bienheu- 
reuse Mère et ce bon frère disaient la moitié et le peuple le 
reste. Cette dévotion étant finie, Madame Royale dit adieu à 
notre Bienheureuse Mère, qui lui avait demandé licence de se 
retirer de celte foule de monde. Celte bonne princesse pleurait 
amèrement la perte de Son Altesse son fils , et témoigna un sen- 
sible regret de se voir empêchée d'aller elle-même introduire 
notre Bienheureuse Mère dans Turin et dans la maison préparée 
pour fonder. Durant le temps de la prière que Madame Royale 
faisait faire, comme nous venons de le dire, pour la santé de 
l'Altesse son fils, il arriva à notre Bienheureuse un si grand 
attrait et désir de prier pour l'heureuse prospérité de Charles- 
Emmanuel, qui est le duc d'aujourd'hui, second fils de Madame 
Royale, qu'elle ne put point avoir de liberté intérieure de prier 
pour la santé du malade. Elle se leva de sa prière avec un cer- 
tain sentiment si grand que Dieu voulait que le puîné régnât, 
qu'elle se mit à dire à Madame Royale des paroles de consola- 
tion et de résignation sur la mort du malade, tandis que les 
autres la flattaient de discours de bonne espérance de l'issue de 
son mal. Elle sortitdu Valentin environ les huit heures du soir; 
madame Mecthilde , quoiqu'elle dut retourner cette même nuit 
trouver Madame Royale, ne laissa pas de conduire et introduire 
elle-même notre Bienheureuse Mère et ses religieuses en la 
maison qu'elle leur avait fait préparer. 

Ce n'est pas ici le lieu de raconter par le menu les difficultés 
qui se rencontrèrent encore pour l'établissement, pour la ful- 
minalion des bulles, pour arrêter une maison et place propre à 
bâtir le couvent; suffit de dire qu'une autre main, moins adroite 

19 




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290 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

et moins estimée que celle de cette Bienheureuse Mère, eût eu 
bien de la peine à dévider cette fusée. Avant que la clôture fût 
établie, les sérénissimes Infantes désirèrent de voir chez elles 
notre Bienheureuse Mère, qu'elles reçurent avec grande joie et 
dévotion; et singulièrement l'Infante Catherine lui parla de 
cœur, je dis de ce cœur duquel elle avait, dès près de vingt ans, 
aspiré à la Visitation ; et elle en avait été empêchée contre sa 
volonté par des raisons d'Etat et considérations humaines. 

Notre Bienheureuse Mère fut aussi vénérer le saint Suaire, 
dans l'église de Saint-Jean ; Madame Royale allant en propre 
personne le faire montrer, et quantité d'autres reliques, prin- 
cipalement du bois de la sainte Croix et des sacrées épines de 
la couronne du Roi du ciel et de la terre. Devant ces divins 
trésors, le cœur de notre Bienheureuse Mère se fondait de dé- 
votion et d'une révérence sainte qui la retenaient si longuement 
en oraison, qu'elle y eût bien passé la nuit, laquelle s'approchant 
contraignit Madame Royale de remonter en carrosse pour re- 
tourner trouver Son Altesse malade, qu'elle recommanda, avec 
une ardeur extrême, à notre Bienheureuse Mère ; mais il plut à 
Dieu de le retirer de cette vie, ce qui ne fut point un accident 
imprévu pour elle. 

Les carmélites et les annonciades désirèrent fort de voir notre 
Bienheureuse Mère, ce qui leur fut accordé, et elles lui demeu- 
rèrent parfaitement affectionnées et en très-haute estime de sa 
vertu; sentiment qui s'imprima dans tous ceux qui conversèrent 
avec elle, chacun lisant" dans son visage la sainteté de son àme, 
et parlant d'elle avec honneur et vénération. Les dames piémon- 
taises, tandis que la clôture ne fut pas établie, ne pouvaient 
sortir d'auprès de cette digne Mère, et prenaient un goût singu- 
lier à notre manière de vie ; mais nous parlerons plus ample- 
ment de cela en la fondation et des parfaites bontés de M. le 
marquis de Pianesse, fils unique de la signora Meclhilde, qui fut 
la cause fondamentale de notre établissement, et qui a toujours 






CHAPITRE XXVI. 291 

honoré noire Bienheureuse Mère comme sa vraie mère, et l'est 
venue voir ici tout exprès. 

Durant le temps que cette Bienheureuse demeura à Turin, 
Monseigneur le nonce lui fit l'honneur de la visiter, ce qui fut 
un très-grand bien pour tout l'Ordre, d'autant qu'elle le désabusa 
entièrement de plusieurs choses qu'on lui avait dites contre 
notre congrégation ; il ajouta pleine foi à ses paroles avec très- 
grand témoignage d'estime d'elle ; de même Monseigneur l'ar- 
chevêque de Turin lui donna sa propre nièce, qui lui était fort 
chère ; elle fut la première reçue. Madame Royale favorisa hau- 
tement et puissamment notre établissement et notre Bienheu- 
reuse Mère, laquelle elle allait souvent voir, et dîner avec elle, 
l'entretenant quelquefois en particulier deux et trois heures de 
toute son âme, lui ayant une confiance entière. Nos chères Sœurs 
de Turin nous ont écrit que les sept mois que notre Bienheureuse 
demeura à fonder et bien établir leur maison, ont été comme 
le principe de toutes leurs bénédictions. Elle les mit, après 
mille difficultés, en maison propre. Elle reçut plusieurs bons 
sujets et filles de bons lieux et leur laissa la bienveillance géné- 
rale de toute la ville. Elle les fournit d'un très-bon et très-ver- 
tueux confesseur, y établit pour supérieure notre chère Sœur 
Madeleine-Elisabeth de Lucinge. 

Tout le monde, deçà les monts, croyait que jamais Madame 
Royale ne permettrait à notre Bienheureuse Mère de retourner 
en ces quartiers, ce qui mettait fort en appréhension, mais Dieu 
y pourvut; car, lorsqu'on y pensait le moins, Monseigneur notre 
bon prélat, qui était alors à Turin, lui vint dire qu'il se fallait 
retirer, à cause des approches de l'armée espagnole. Cette digne 
Mère écrivit à Madame Royale pour lui demander son congé ; 
cette grande et pieuse princesse monta en carrosse, et lui vint 
rendre réponse de vive voix, lui permettant de se retirer, l'en- 
tretenant fort longtemps en particulier avec une grande abon- 
dance de larmes. A peine cette Bienheureuse Mère prit du temps 

10. 





292 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

pour faire ses adieux, tant on la pressait de se rclirer. Elle laissa 
nos chères Sœurs bien touchées de son prompt départ, mais 
grandement consolées d'avoir été cultivées et enseignées par 
une si digne Mère. 









CHAPITRE XXVII. 



NOTRE BIENHEUREUSE MERE MET TOUS SES SOINS A PROCURER ET 
ÉTABLIR EN SAVOIE LES RÉVÉRENDS PÈRES DE LA MISSION. 









Le 19 d'avril 1639, noire Bienheureuse Mère sortit de Turin; 
M. le marquis de Pianesse et M. le marquis de Lulin, qui lui 
prêtait son équipage, allèrent pour la monter en carrosse. Mon- 
seigneur l'archevêque lui vint donner sa bénédiction. La signora 
Mecthilde la fut conduire à une lieue loin de Turin, et la quitta 
avec un indicible regret. Notre Bienheureuse Mère demeura à 
la conduite de M. Pioton, à présent très-digne ecclésiastique, 
et de tout temps très-vertueux serviteur de Dieu et fidèle ami de 
notre institut. Cette chère Mère le chérissait comme son frère ; 
aussi l'appelait-elle de ce nom cordial, et il lui avait aidé à dé- 
mêler et supporter les affaires plus difficiles et pénibles de l'éta- 
blissement de notre maison de Turin. 

Elle alla en notre monastère de Pignerol, où elle arriva fort 
tard et avec beaucoup de fatigues; néanmoins, elle ne laissa pas 
de recevoir des visites de plusieurs qui la venaient voir, tant 
pour son propre mérite qu'en qualité de belle-mère et mère de 
leur gouverneur et gouvernante '. Elle fit fort peu de séjour 
parmi nos chères Sœurs ; elle leur parla pourtant à toutes en 
particulier, mais on la pressait tellement de sortir du Piémont, 
que le soir de son arrivée, on voulait quasi la contraindre de 
remonter en carrosse pour gagner chemin toute la nuit ; et ce 
n'était pas sans cause, puisque quatre jours après la sortie de 

1 Le comte de Tonlonjon est mort gouverneur de Pignerol. 





I 









294 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

cette Bienheureuse Mère, de Turin, l'armée espagnole y donna 
une rude attaque. 

Notre Bienheureuse Mère s'en revint parle Dauphiné. Depuis 
Pignerol jusqu'à Embrun elle courut d'étranges hasards sur le 
bord des affreux précipices qui faisaient blêmir notre chère Sœur 
Jeanne-Thérèse Picoteau, sa compagne, de quoi cette Bienheu- 
reuse Mère souriait dévotement, disant quelques courtes 
paroles de résignation et d'abandonnement à la céleste Provi- 
dence. Sur la fin du mois de mai, nous vîmes de retour cette 
Bienheureuse Mère qui vint finir parmi nous l'année 1639, 
laquelle Dieu lui fit passer dans une très-cuisante douleur, par 
les grandes appréhensions où elle était, sachant nos chères 
Sœurs de Turin dans l'horrible effroi de la guerre, qui 
s'échauffa furieusement, et dans les pauvretés et nécessités où 
le siège réduisait la plupart du peuple ; notre monastère de 
Turin était justement entre les deux batteries française et 
espagnole. L'ennemi se servait de sa compassion maternelle 
et de son affection charitable pour lui donner des soucis superflus, 
des prévoyances sinistres et funestes des hasards que pouvaient 
courir nos chères Sœurs, tant par l'insolence des soldats que 
par la cruauté des armes. A tout cela elle opposait son remède 
ordinaire , qui était de regarder Dieu , que tout se conduit par sa 
volonté ou permission, que rien n'est hors du soin de sa Provi- 
dence. Elle cherchait tous les moyens possibles d'écrire à ses 
chères Sœurs et de les encourager à porter leur tribulation avec 
une généreuse vertu , les assurant qu'au milieu de ses craintes, 
elle avait une grande espérance que Dieu les tenait comme petits 
poussins à l'ombre des ailes de sa divine protection, et qu'il ne 
leur arriverait aucun mal; ce qui a été vrai, non sans grande 
merveille, ainsi que nous dirons en la fondation; et ces chères 
Sœurs l'ont attribué en partie à l'effet des prières de cette digne 
Mère; aussi en avait-elle un soin continuel, et elle les recom- 
mandait aux prières de toutes nos maisons. 



CHAPITRE XXVII. 295 

Au retour de ce voyage de Turin , il est vrai que nous trou- 
vâmes notre Bienheureuse Mère, quoique en bonne santé, un peu 
usée par l'air de ce pays-là et la fatigue, et ses jambes affaiblies, 
mais aussi son esprit dans une force toujours plus sainte, plus 
suave et plus aimable. Il faut remarquer que lorsqu'elle allait 
faire quelque voyage, toujours, à son retour, nous trouvions 
en elle certain surcroît de perfection qui n'était pas ordinaire ; 
ne bougeant d'entre nous , nous ne nous apercevions pas uni- 
versellement de ces accroissements, quoique véritablement 
nous vissions bien que cette fidèle Épouse allait incessamment 
de vertu en vertu, et que, comme vraie fleur du Paradis, crois- 
sait sans discontinuation, d'autant qu'elle se tenait toujours à 
la vue de son divin Soleil. Cette fidèle Épouse avait bien les 
mains faites au tour, et ne pouvait cesser d'agir pour la gloire 
de Dieu et le service du prochain. Elle avait eu , dès plusieurs 
années, un grand désir de procurer quelques dignes ouvriers 
pour travailler dans ce diocèse de Genève, qui lui était cher,, 
comme étant le propre bercail de notre saint Fondateur. Après 
avoir cherché divers moyens de mettre cette inspiration en 
exécution, et avoir grandement recommandé la chose à Nolre- 
Seigncur, sa Providence la poussa et fortifia pour faire un coup 
d'une sainte hardiesse et adresse, engageant M. le com- 
mandeur de Sillery, fondateur de notre monastère de Paris, à la 
rue de Saint-Antoine, de faire une fondation de Messieurs de la 
Mission en ce diocèse. Ce grand serviteur de Dieu, qui avait 
une très-haute estime de notre Bienheureuse Mère, s'accorda à 
ce qu'elle voulut, et lui répondit de la manière la plus obli- 
geante. Cette sainte àme voyant une chose si souhaitable réso- 
lue, en eut une joie inexprimable, et poussa vivement la roue 
afin que l'on en vînt à l'exécution, demandant des ouvriers à 
M. Vincent ', fondateur de Messieurs les Missionnaires, 




1 Vincent de Paul, 



HHMH 







296 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Il y avait Irop de plaisir de voir cette vraie servante de Notre- 
Seigneur s'embesogner à faire préparer tout ce qu'il fallait pour 
le logement, les petits meubles et la sacristie de ces bons Mes- 
sieurs, à quoi elle voulait coudre et travailler elle-même, et 
elle disait avec une suavité aimable : « Voyez-vous, quand je 
» pense que nos Messieurs se fourreront dans les buissons et les 
» épines des difficultés et travaux pour retirer du vice et de 
» l'erreur les chères brebis de notre Bienheureux Père et Pas- 
» teur, il me semble que je rajeunis de les voir venir en ce dio- 
» cèse. » Lorsqu'au mois de février 1640 ces bons Messieurs de 
la Mission arrivèrent, elle témoigna une joie qui ne se peut 
exprimer, non plus que le soin maternel qu'elle prit pour leur 
temporel, voulant que cette maison y contribuât charitable- 
ment. Quand la Sœur portière, ou celles qui avaient des affaires 
au dehors, pouvaient savoir quelque chose du fruit que fai- 
saient dans les âmes ces bons Messieurs les Missionnaires, par 
leurs prédications et catéchismes, c'était à qui irait la première 
en faire le récit, aux récréations, à cette Bienheureuse Mère, 
qui y prenait un plaisir singulier. M. Vincent, envoyant ces 
chers enfants travailler en ce diocèse, leur ordonna de tenir 
notre Bienheureuse Mère pour leur Mère, et de lui conférer 
avec une entière confiance leurs difficultés, ce qu'ils ont prati- 
qué avec tant d'humilité et bonté, qu'elle en était en admira- 
tion; elle leur donnait tout le temps qu'ils voulaient avec une 
joie particulière, et nous excitait souvent à la vertu par leurs 
exemples. 

Cette Bienheureuse employa le printemps et l'été de cette 
année 1640 à faire lire devant elles les Petites Coutumes, les 
fondations qui étaient pour lors écrites en partie, et les vies de 
nos premières Mères, prenant quelquefois la peine de les corri- 
ger de sa propre main. Comme nous avons dit qu'elle nous 
avait assuré qu'elle courrait le dernier triennal de sa vie, elle 
minutait tout doucement sa déposition, et par une adresse 






CHAPITRE XXVII. 297 

incomparable, prévenait doucement l'esprit de Monseigneur 
notre prélat, afin qu'il ne permît plus qu'elle fût mise sur Je 
catalogue, ce qu'elle obtint selon son désir. Elle pourvut aussi 
de loin en loin au désengagement de notre très-honorée Mère 
Marie-Aimée de Blonay, qui allait terminer son triennal en notre 
monastère de Bourg. Il y avait plusieurs années que cette Bien- 
heureuse Mère désirait la rappeler en cette maison, mais le 
temps n'était pas venu; Dieu voulait que celle qui avait autre- 
fois été nommée la cadette, par tendresse d'affection de nos 
Bienheureux Père et Mère, vînt, par droit de mérite et de suc- 
cession, prendre la place de ses aînées et être la dernière Mère 
de celle qui, étant Mère de toutes, n'était inférieure que par un 
excès de son humilité. 



? 



CHAPITRE XXVIII. 











■g 









DE LA MORT DE MONSEIGNEUR DE BOURGES. 



Lorsque Monseigneur le cardinal de Lyon eut accordé à 
Monseigneur de Genève le retour en cette maison de notre très- 
chère Mère Marie-Aimée de Blonay, notre Bienheureuse en fit un 
petit feu de joie dans son cœur, et disposa toutes choses à son 
entière déposition et démission de la supériorité. Elle parlait 
fort peu de cette affaire, attendant avec joie le temps de la 
mettre à exécution. Comme elle prétendait à se dépouiller de 
tout pour s'employer plus totalement aux choses célestes, Notre- 
Seigneur mit aussi la main pour contribuer à la dénuer de tout, 
et retira à soi Mgr André Frémyot, archevêque de Bourges, 
frère unique de cette Bienheureuse Mère, laquelle, par un sen- 
liment et esprit de prophétie, environ trois mois avant son 
décès, lui avait écrit, avec des paroles fortes et tendres, qu'elle 
le conjurait de se préparer à la mort ; que, de son côté, elle 
faisait le même dessein, parce que ni lui ni elle n'avaient plus 
guère à vivre. Puisque nous avons parlé ci-dessus de la vertu 
et des grâces que ce digne archevêque avait reçues de Dieu , il ne 
sera pas hors de propos de dire un mot ici de son heureuse fin. 

Il y avait environ quinze ans que ce bon prélat persévérait en 
l'heureux état de piélé que Dieu lui avait fait la grâce d'embrasser 
en cette grande maladie de laquelle nous avons parlé ci-dessus. 
Sa bonté et bénignité étaient si grandes, que feu Monseigneur 
de Genève, frère de notre Bienheureux Père, disait qu'il croyait 
que Dieu et les Anges étaient amoureux de cette âme. Ses au- 



CHAPITRE XXVIII. 299 

mènes et ses charités étaient innombrables ; s'il avait de grands 
biens, aussi en faisait-il de grandes, et, ses dernières années, 
il nourrissait plus de deux et quelquefois trois cents pauvres, 
tant Lorrains qu'autres, les faisant travaillera son abbaye de 
Ferrière. Si ce n'eût été les grandes charités qu'il faisait et 
l'utilité qu'il apportait à plusieurs, il se fût retiré aux Pères de 
l'Oratoire ou aux Chartreux, plusieurs années avant sa mort; 
maison ne lui conseilla pas, à quoi il soumit le grand désir 
qu'il avait de se retirer à l'écart de ce grand monde. Voici 
comme il en écrivait à notre Bienheureuse Mère : « Enfin, ma 
» très-unique sœur, il est conclu qu'il me faut priver du doux 
» repos que j'espérais trouver dans la seule et douce conversa- 
» tion avec Dieu. On me fait voir quantité de raisons contre ma 
«retraite; cela m'est pénible, je vous assure, car il me faut 
» vivre à Paris comme à Paris, tenir train et table, ne bouger 
« des compagnies ; cela me distrait de la dévotion intérieure à 
» laquelle tous les jours je me sens plus attiré. Si je croyais 
» mes propres pensées, contre l'avis de tout le monde, je m'irais 
» enfermer chez les chartreux ou chez les pères de l'Oratoire, 
» non pour être des leurs, mais pour y vivre relire du monde, 
» et avoir une personne que je regarderais comme mon supé- 
» rieur, et ne ferais en tout que ce qu'il m'ordonnerait. » 

Jusqu'ici sont les paroles de ce bon prélat, lequel Dieu allait 
disposant pour le retirer à soi. Il eut une maladie au commen- 
cement de l'année 1641, de laquelle on écrivit à notre Bien- 
heureuse Mère qu'il était parfaitement guéri ; elle se mit à sou- 
rire contre le crucifix qui était sur la table, et nous dit : « Il 
•» est guéri, ce n'est pas pour aller loin. » Elle lui écrivit dere- 
chef pour le prier qu'il se disposât à bien mourir, et qu'il priât 
pour elle à la sainte messe, demandant à Dieu une bonne dis- 
position pour elle. Nous ne croyons pas pourtant qu'elle sût 
que cette année-là devait terminer le cours de la sainte vie de 
l'un et de l'autre, car quelquefois elle nous signifiait le con- 



I 



300 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

traire, nous disant qu'elle espérait bien qu'elle ne passerait pas 
sa septante-troisième année, mais qu'elle se sentait assez forte 
pour aller jusque-là. 

Monseigneur de Châlons, neveu de ce digne prélat, et ma- 
dame de Toulonjon, sa nièce et fdle unique de notre Bienheu- 
reuse Mère, se rendirent à Paris pour quelques affaires; mais 
que la Providence de Dieu est douce! elle les y conduisit pour 
y recevoir le dernier soupir de leur bon oncle. Le surlendemain 
de leur arrivée, Monseigneur de Bourges, disant messe aux 
minimes qu'il affectionnait fort, eut un grand étourdissement à 
l'autel et acheva avec peine sa messe, après laquelle, ayant 
pris quelque chose, cela se passa. Monseigneur de Châlons, 
Monsieur l'abbé de Saint-Satur et madame de Toulonjon allèrent 
dîner chez lui. Il commença de dîner de fort bon appétit; sur 
la fin du repas il évanouit; on le mit au lil , on le saigna. Il 
revint et se porta si bien, que le lendemain, jour de l'Ascen- 
sion de Notre-Seigneur, il voulait, selon sa bonne coutume, 
dire la sainte messe, mais on l'en empêcha. Il l'ouït vêtu et à 
genoux et communia. A midi du même jour, l'apoplexie le 
reprit, on le ressaigna, et revint à soi , quoiqu'il demeurât bien 
assoupi; Je lendemain, qui était le vendredi, il retomba encore 
en apoplexie, on le saigna au pied, ce qui lui donna de bons 
intervalles dans lesquels on lui donna l'Extrême-Onction, à 
quoi il répondit lui-même. De temps en temps, il disait de 
très-belles et dévotes paroles, témoignant toujours que son 
cœur était dans une grande résignation. A la fin de l'Extrême- 
Onction, il donna à tous sa bénédiction paternelle. Depuis cette 
action, il demeura fort assoupi, et, quand il se réveillait, il , 
jetait des hauts cris, réclamant toujours Noire-Seigneur, ce qui 
manifestait sa bonne habitude intérieure. Ses plaintes et ses 
cris tiraient les larmes des yeux des assistants, et notamment 
de madame sa chère nièce; néanmoins, les médecins soute- 
naient par leur doctrine qu'il ne souffrait point de mal, et que 



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CHAPITRE XXVIII. 301 

ses cris étaient l'effet de l'apoplexie et convulsion qu'il ne sen- 
tait point. Le samedi, il eut un peu d'intervalle le matin, et 
reçut la sainte communion comme Viatique par la main de mon- 
sieur le curé de Saint-Paul. Pour dernier remède, les médecins 
le firent saigner aux tempes; alors il n'avait point de connais- 
sance, et il le fallut tenir avec violence, car il avait toute sa 
force. Depuis cette saignée, il n'eut plus de relâche à crier de 
belles paroles à Dieu et à se tourner de tous côtés sans trouver 
repos, et, dès cette heure, il fut saisi de la fièvre, qui ne le 
quitta plus jusqu'au lundi suivant qu'il rendit l'esprit à Dieu, 
entre onze heures et midi, le treize mai, toujours bien assisté , 
entre autres des bons pères minimes qu'il avait fort aimés. 

Ainsi que notre Bienheureux Père le fait considérer à sa 
dévote Philothée, les plus grands empressements que l'on a 
après le décès, c'est de mettre le corps en terre ; ce bon arche- 
vêque ayant envoyé son esprit au ciel, il fallut parler du lieu 
où l'on mettrait le corps. L'avis premier fut de le porter à son 
abbaye de Ferrière ; pour cet effet, on l'embauma ; mais mon- 
sieur l'abbé de Saint-Satur opina, remontrant qu'il devait être 
inhumé chez nos Sœurs de Sainte-Marie de Paris, à Saint- 
Antoine ; qu'il en avait consacré l'église ; qu'il était frère de la 
Fondatrice de cet Ordre et commissaire pour la béatification 
du Fondateur. Madame de Toulonjon tint fort ferme, afin que 
son cher oncle fût enterré en l'église de notre monastère, et 
notre chère Sœur Hélène-Angélique Lhuilier écrivit à Monsei- 
gneur de Châlons en si bons termes et avec tant de solides rai- 
sons, que ce fut la conclusion qu'il serait enterré à Sainte- 
Marie. Il le fallut quasi laisser deux jours sur son lit de parade, 
où tout Paris accourut pour le voir aussi beau que jamais, sa 
maladie si courte ne l'ayant point exténué. Enfin, avec un con- 
voi magnifique, il fut porté en notre église de Paris où il reposa 
une nuit. Toute l'église était tendue de noir, ornée de plus de 
trois cents écussons des armoiries du défunt; la moitié d'icelle 









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302 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

élevée en théâtre, pour Messeigneurs les évèques et autres 
personnes de haute qualité, Monseigneur l'évêque d'Amiens 
fit l'office, et quatre autres évèques, revêtus avec les mitres 
blanches, l'assistaient. Mgr Pierre Camus, évêque de Belley, 
l'ancien, fit l'oraison funèbre, où il montra excellemment le 
cœur, la douceur, les caresses de ce très-bon prélat envers ses 
amis et ennemis ; enfin , il donna tant d'assurances de sa féli- 
cité , que les auditeurs en eussent voulu être spectateurs. On 
établit un anniversaire de messes chez nos Sœurs, un à Ferrière 
et un à Dijon, où son cœur fut porté. Le lendemain de son 
décès, on envoya en cinquante églises et couvents de Paris, à 
chacun dix écus , pour faire dire des messes pour le défunt. On 
fit de grands services pour le repos de cette chère âme, à Paris, 
à Dijon, à Bourges et dans toutes nos maisons, Dieu permettant 
qu'on fît de grands biens à l'âme de celui qui en avait tant fait 
aux pauvres. 

On dit à notre Bienheureuse Mère la nouvelle de cette mort, 
comme elle était sur le point de la sainte Communion; elle la 
reçut avec sa parfaite et coutumière résignation, pleurant un 
peu, après quoi elle suivit son train et ses exercices à son ordi- 
naire, témoignant un cœur fort tendrement touché d'un sérieux 
contentement parmi les tendretés naturelles; elle nous dit 
« qu'elle n'attendait point d'autres nouvelles que celles qu'elle 
avait reçues; que ce qui l'attendrissait, était de voir qu'étant 
plus âgée que ce cher frère, elle demeurât encore en ce monde, 
comme moins disposée d'aller à Dieu. « A toutes les maisons 
de notre Ordre auxquelles elle écrivait, elle recommandait, 
/ivec une très-grande humilité et brièveté de paroles, que l'on 
fît la charité de prier pour l'âme de ce cher défunt, et que l'on 
demandât à Dieu qu'elle se disposât à faire son dernier passage 
heureusement. II y avait plus d'un an qu'elle faisait faire cette 
prière par nos maisons. 



CHAPITRE XXIX. 



NOTRE DIGNE MERE EST DE NOUVEAU DECHARGEE DE LA SUPERIORITE; 
SA PARFAITE HUMILITÉ ET CHARITÉ. 



• Le temps de la déposition étant venu, notre Bienheureuse 
Mère renonça de tout son cœur, dit-elle, et pour le reste de 
ses jours, à la charge de Supérieure. Elle tint un chapitre pour 
nous disposer à ne plus penser à la charger de ce faix. Nous 
pensâmes toutes fondre en larmes; elle parlait avec une ardeur 
de séraphin, et avec une humilité de vraie sainte. Elle demanda 
pardon à toutes les Sœurs, ajoutant qu'elle en demandait un 
tout particulier à celles qu'elle avait insatisfaites en quelque 
chose, les assurant qu'elle ne l'avait point fait par mauvaise 
volonté, et qu'elle avait agi selon ce qu'elle avait cru devoir 
l'aire. Après cela, chose qu'elle n'avait jamais faite en chapitre, 
comme nous étions toutes de rang, elle nous vint embrasser 
maternellement l'une après l'autre, nous disant le dernier adieu 
en qualité de Supérieure, sans vouloir permettre que nous dis- 
sions des paroles d'attendrissement; d'autant, nous assura- 
t-elle, que la charge de Supérieure ne lui ajoutait pas un brin 
d'affection pour nous. Elle nous rendit témoignage en paroles 
courtes et solides, des vertus et capacité de notre très-chère 
Mère Marie- Aimée de Blonay, parce que la plus grande partie 
de la communauté ne l'avait jamais vue. Les efforts de nos 
Sœurs conseillères, ni les larmes de la communauté, ne purent 
empêcher que cette Bienheureuse Mère, non-seulement ne fût 
pas mise sur le catalogue, mais encore qu'il nous fût défendu 






304 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

de l'élire. Enfin, le jeudi après l'Ascension de Noire-Seigneur, 
1641, selon la règle, notre très-chère Mère Marie-Aimce dé 
Blonay fut élue, non-seulement canoniquement, mais unanime- 
ment, ce qui donna un grand contentement à noire Bienheu- 
reuse, qui désirait fort de voir cette chère Mère céans ; et elle 
remercia la communauté avec une débonnaireté toute' sainte, 
du témoignage qu'on lui avait donné par cette élection, d'une 
entière confiance en sa parole. 

En attendant que cette chère Mère élue vînt de notre monas- 
tère de Bourg, notre Bienheureuse entretint deux fois la 
communauté, nous instruisant comme il se fallait comporter 
envers les supérieures nouvellement élues, surtout quand elles 
viennent dans des communautés où elles ne sont pas connues. 
Surtout, elle nous recommanda de ne nous point abaisser l'une 
l'autre dans l'esprit de notre nouvelle Mère, exagérant grande- 
ment le mal que ferait celle qui irait raconter les fautes pas- 
sées de leurs Sœurs; « que nous devions agir comme Notre- 
Seigneur, qui oublie le passé; que si elle s'apercevait qu'on 
manquât à cela, elle en procurerait des bonnes pénitences; 
qu'une Supérieure élue n'a à rendre compte que de ce qui se 
fait sous elle, et non de ce qui est passé; de quoi on ne pou- 
vait parler sans pécher contre la charité, sinon que quelque 
nécessité y contraignît, et qu'on le fit sans passion et sans 
intérêt; qu'elle-même, qui avait été notre Supérieure, lorsqu'il 
faudrait parler à notre très-chère Mère élue, elle lui dirait les 
bonnes dispositions, talents et portée de l'esprit de chacune, afin 
qu'elle vît de quel biais elle devait conduire, et que toute Supé- 
rieure déposée doit rendre ce devoir à l'élue, mais qu'elle 
aurait grand scrupule de parler des défauts passés ou éteints; 
et qu'elle admirait quelquefois comme il se peut trouver des 
âmes si mal faites, qu'elles se plaisent à aller déterrer des 
défauts commis il y a des années entières, pour en tirer et faire 
tirer des conséquences au préjudice du prochain, qu'elles se 




CHAPITRE XXIX. 305 

devaient assurer que Dieu les mesurerait à celte aune. » Elle 
nous dit encore qu'elle s'était abstenue de nous beaucoup 
parler des vertus de notre chère Mère de Blonay avant l'élection , 
crainte que l'on ne pensât qu'elle voulût donner un branle 
absolu à celle action, où elle voulait laisser agir le Saint-Esprit, 
mais qu'il fallait qu'elle contentât son cœur et les nôtres à nous 
en parler, nous conjouissant de celte élection, et nous en disant 
mille biens avec une suavité ravissante. Elle écrivit à celle 
chère Mère, afin qu'elle hâtât sa venue; et l'on voyait qu'il tar- 
dait à cette Bienheureuse Mère de se voir sous l'obéissance. 
Elle prenait soin elle-même de lui faire préparer son lit et sa 
chambre, et ne nous parlait, aux récréations et ailleurs, que 
de bien aimer et obéir à celle chère Mère, et de nous supporter 
et aimer tendrement les unes les autres; el nous rencontrant 
au sortir des récréations et assemblées, elle nous disait, avec un 
visage enflammé : « Mes chères Sœurs , amour, amour, amour ! » 

Le jour que notre chère Mère arriva, celte Bienheureuse 
ayant su qu'elle était à la porte, partit de là avec une allégresse 
et vitesse incroyables; et se jetant à genoux devant elle, elle 
l'embrassa amoureusement, et dit : « Voici ma Mère, ma fille, 
» ma sœur, mon propre cœur et mon âme. » Ces deux chères 
Mères s'élanl relevées, avant que de saluer la communauté, 
notre très-digne Mère voulut que l'on allât loules ensemble 
rendre grâces à Noire-Seigneur et à noire Bienheureux Père de 
cette heureuse arrivée, et celte sainle et digne Mère, se sou- 
riant contre une de ses filles, lui dit : « Que fais-je plus en cette 
«vie, puisque voilà mon cher Annecy si bien pourvu d'une 
» Mère telle que je la désirais? » Elle dit aussi à notre chère 
Mère de Blonay : « Ma très-chère Mère, il y a plusieurs années 
« que j'avais envie de vous revoir dans celte maison, mais il y 
» a neuf mois entiers que je vous demande à Dieu. » 

Dès le matin, le lendemain de l'arrivée, noire Bienheureuse 
fut en la chambre de notre nouvelle Supérieure pour lui donner 

20 






=Î06 VIE DE SAINTE CHAN'fAL. 

le bonjour, et savoir comme elle avait passé la nuit, et en tout 
lui rendait les respects et déférence d'une petite inférieure. 
Néanmoins, dans peu de jours, il arriva de grands dissenti- 
ments entre ces deux chères Mères, \otre bonne Mère supé- 
rieure ne pouvait souffrir notre sainte et vénérable Mère , qui 
courait son année septantième, au tout dernier rang, avec une 
Sœur du petit habit ; mais celte Bienheureuse chérissait cette 
place avec tant de sainte jalousie, qu'elle ne voulut jamais 
condescendre à en prendre une autre. Lorsqu'elle en parlait, 
c'était toujours avec témoignage de déplaisir que notre chère 
Mère prit garde à cela, disant qu'elle s'étonnait qu'on la crût là 
en état d'humiliation, vu qu'il n'y avait rien de plus honorable 
pour une Religieuse que d'observer sa règle; et lorsque notre 
bonne Mère voulait l'empêcher de dire ses coulpes, de se mettre 
à genoux pour recevoir les avertissements faits à la commu- 
nauté, celle Bienheureuse s'exclamait : a Hélas ! notre très-chère 
» Mère m'ôte toute ma suavilé. » Enfin, ce différend passa si 
avant, qu'il fallut que les supérieurs y vinssent mettre ordre; 
mais notre très-digne Mère les avait si bien prévenus, qu'ils 
jugèrent en sa faveur ; et Monseigneur de Genève, ni Monsieur 
notre Père spirituel, ne voulurent point recevoir de prétextes 
ni de raisons, pour ordonner à cette digne Fondatrice de 
prendre autre rang que le dernier, disant qu'au royaume des 
cieux, les derniers seraient faits les premiers; qu'on devait 
laisser cette Bienheureuse Mère jouir du repos et du conlente- 
ment de simple inférieure ; que Jésus-Christ, Fondateur du 
monde et de l'Eglise, s'est fait le dernier de tous les hommes, 
et qu'avant d'aller à sa passion, il se mil aux pieds de tous ses 
disciples. Celte terminatiou consola parfaitement notre Bien- 
heureuse Mère, qui se tenait si sujette et si humble et sans 
autorité qu'elle dit sa coulpe de ce que faute d'attention elle 
avait fait faire quelque petite chose à une Sœur avant que d'en 
avoir demandé la permission. 



- 



CHAPITRE XXI\. 307 

Ecrivant à quelques supérieures déposées, elle leur donnait 
la joie de ce qu'elles étaient en égale condition, et s'encoura- 
geait avec elles à bien profiler de ce temps. Elle avait une 
grande inclination à bien inculquer aux Supérieures déposées 
qu'elles ne doivent réserver aucune autorité ni prétention du 
gouvernement, disant que déposée voulait dire ôiée , et entière- 
ment démise du gouvernement; que ce ne serait qu'une hypo- 
crisie de se démettre de la charge, et conserver les habitudes 
et les actions de la conduite; que c'élait sortir comme Rachel 
de son pays, mais emporler l'idole avec soi 1 . Elle pria très- 
instamment notre chère Mère de Blonay de prendre soin de sa 
direction, de la mortifier et exercer, et qu'elle lui fit celte 
gràce-là; qu'on ne lui parlât plus d'aucune affaire temporelle; 
que- grâces à Dieu la maison était en bon élat, qu'elle en prît 
la conduite, et qu'elle n'eût plus à s'en mêler; que les choses 
de la terre lui étaient à grand ennui, et que les discours qu'il 
fallait faire sur ce sujet la peinaient fort; que la seule liberté 
qu'elle désirait, c'était de voir les lettres que nos monastères 
lui écrivaient, et d'avoir les Sœurs qu'elle employait à l'écri- 



J « Pour moi, quand je serai déposée, dit un jour celle digne Mère, je me 
» tiendrai si bien dans mon devoir, q; e je ne me mal rai d'aucune chose Si 
» Ion me dit les affaires de la maison , je les écoulerai; si on ne me 1 s dit 
» pas, je r.e les demanderai pas, ni ne m'en mettrai pas en peine; ains en 
» laissera, le soin à celle qui en aura charge. Ne faisais-je pas ainsi lorsque 
» ma sœur Pcronno-Marie de Chatel élait supérieure? Certes, elle faisait 
» toutes les affaires sans m'en ri, n dire; elle recevait les filles, traitait de 
• eurs dots, faisait des réparations sans que j'en susse aucune chose; je ne 
» lu. demandais pas aussi. J'espère que je ferai hien encore ainsi, quand je serai 
» déposée; et s'il plait à Dieu , je tâcherai de donner en cela exemple. Il y a 
» encore une chose qui me déplaît grandement pour ers supériorités, c'est 
» que dès qu'on n'est pas supérieure six ans de suite en une maison, l'on s'en 
» offense, l'on prend cela au point d'honneur; on ne le peut souffrir il 
» semble qile Y n0lls m un grand ^ 0h , ^ ^ ^.^ ^ ^ 

» de lespnt de la Visitation! pour moi, elles me déplaisent tout-à-fait. » 
(Dépositions des contemporaines de la Sainte.) 

20 






308 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

ture pour y répondre, demandant congé à cet effet de leur 
parler. 

Depuis que celte Bienheureuse fut déposée, elle paraissait 
si extraordinairement douce et aimable, et dans une si conti- 
nuelle occupation à Dieu et aux choses étemelles, que cela don- 
nait du frémissement à quelques-unes d'entre nous, crainte que 
ce sacré flambeau ne fût dans son dernier éclat. Elle nous 
disait quelquefois qu'elle avait une très-grande suavité à consi- 
dérer combien noire très-honorée Mère supérieure était aimée 
dans celte communauté ; que, pour elle, elle sentait envers 
nous l'affection tendre de ces pauvres vieilles grand'mères pour 
leurs petits-enfants; faisant ainsi de douces comparaisons qui 
tendaient toujours à l'humilier elle-même, à nous donner de 
nouveaux sentiments d'estime pour notre chère Mère et d'union 
entre nous, qui étions bien dans nos beaux jours, et dans l'es- 
pérance que la joie sainte et le repos nous maintiendraient long- 
temps en santé cette vraie et digne Mère de nos cœurs. 



CHAPITRE XXX. 



".-- 



DE SON ÉLECTION .1 MOULINS, ET DE SES DERNIERS ADIEUX AU PREMIER 
MONASTÈRE D'ANNECY. 



Il y avait plus de dix-huit mois que Paris et Moulins étaient 
dans des grandes prétentions de faire faire à notre Bienheureuse 
Mère encore un voyage en France, dont elle renvoyait, comme à 
son ordinaire, toutes les propositions à l'ordonnance qu'il plairait 
à Monseigneur de Genève d'en faire. Ce bon seigneur avait di- 
verses fois dit et écrit qu'il ne voulait plus que noire Bienheu- 
reuse Mère sortit d'ici. Nos chères Sœurs de Moulins furent 
inspirées toutes unanimement en l'élection qu'elles devaient faire 
l'an 1641 , d'élire noire très-digne Mère de Chantai , quoi- 
qu'elle ne fut pas sur leur catalogue. Quand notre Bienheureuse 
Mère sut cette élection, elle dit de fort bonne grâce : a Je re- 
» nonce à toute supériorité », et manda à la bonne Mère déposée 
et aux Sœurs, en des termes fort humbles, «que leur élection 
ne pouvait être que frustratoire ; qu'elle n'accepterait jour 
de sa vie charge de supériorité, sinon par un exprès com- 
mandement de ses supérieurs, et qu'elle espérait qu'ils ne le lui 
feraient pas ; qu'il était bien raisonnable que le peu qui lui res- 
tait dévie fût dirigé par l'obéissance ; » ce sont ses mêmes mots. 
La très-digne madame de Montmorency voyant un second refus 
de ce voyage, écrivit à notre Bienheureuse Mère une lettre qui 
mit Sa Charité en grande considération, car elle disait ces mots : 
«Ma très-chère Mère, tous ces refus ne me rebutent point ; vous 








310 VIE DE SAINTE CHANTAI,. 

» viendrez, et Dieu fera pour moi ce que les hommes ne veu- 
» lent pas faire. » 

Quand ceux de la ville s'aperçurent que la France voulait 
encore revoir cette digne Mère, les plus notables se mirent en 
devoir d'empêcher ce voyage, disant qu'en l'âge où elle était 
si elle venait à mourir hors de l'état de Savoie, jamais on n'au- 
rait son corps. M. Barfelly envoya exprès à Son Excellence pour 
obtenir de lui une lettre de défense ou une de Madame Royale, 
pour ne point laisser sortir de l'État cette digne Mère. Pendant 
toutes ces entrefaites, Dieu fit pour madame de Montmorency 
ce que les hommes ne voulaient pas faire : Monseigneur d'Aulun 
ayant écrit à Monseigneur de Genève, sa seigneurie commanda 
à notre Bienheureuse Mère de lui dire si elle jugeait ce voyage 
nécessaire ; elle lui répondit, par obéissance, qu'elle avait ce sen- 
timent, et qu'elle croyait que, s'il le lui commandait, c'était la 
volonté de Dieu qu'elle le fit. Ce très-digne prélat nous a dit que 
comme Dieu donne aux fondateurs et fondatrices d'Ordres ses 
lumières, si cette Bienheureuse ne lui eût parlé de la sorte, qu'il 
n'eût donné la permission, laquelle il octroya. 

Notre très-chère Mère de Blonay et notre chapitre voyant les 
sentiments de cette unique Mère, et en considération des désirs 
de la très-vertueuse madame de Montmorency, ne voulurent 
pas s'opiniâtrer à des oppositions ; et ce fut une chose toute 
visible, que dès que ce béni voyage fût conclu, notre Bienheu- 
reuse brûlant du désir d'aller faire un dernier effort pour le 
bien de son Institut, et achever le reste de sa sainte vie au ser- 
vice d'icelui, son visage changea; elle était dans une allégresse 
admirable ; elle parla à toutes nos Sœurs avec une bonté mater- 
nelle. Contre sa façon de traiter et sa coutume, elle envoyait 
quérir les amis et amies du monastère pour les entretenir et dire 
adieu. Parlant à un monsieur, homme très-vertueux de cette 
ville, elle lui répondit sur ce que l'on craignait qu'elle ne revint 
plus : «Que l'on s'assure, dit-elle, que vive ou morte je revien- 






CHAPITRE XXX 311 

drai ici. » Parlant aussi à M. Piofon , qu'elle appelait son frère 
par alliance spirituelle, dès une vingtaine d'années, elle lui dit 
qu'elle allait allègrement à ce voyage, parce qu'elle croyait que 
c'était la volonté de Dieu, et ajouta avec une admirable 
ardeur et sentiment intérieur : « Voyez-vous, mon très-cher frère, 
» je ne veux, par la divine grâce, que la volonté de mon Dieu, et 
" si je savais que ton t h cette heure elle fût que je m'allasse noyer, 
» je courrais me précipiter dans le lac. » 

Elle fit écrire à quasi toutes nos maisons, pour leur dire 
adieu etque l'on priât pour son voyage, qu'il plût à Dieu le bénir; 
et laissa encore bon nombre de blancs signés et de lettres dictées 
à la Sœur qui écrivait pour elle, afin qu'elle les fit après son 
départ. Elle disait à quelques-unes de nos Sœurs supérieures, 
« que jamais elle n'avait fait voyage si joyeusement, parce qu'elle 
en prévoyait certains biens forts grands pour quelques maisons, 
et pour son âme en particulier, ayant grande envie de conférer de 
son inférieur avec Monseigneur l'archevêque de Sens et M. Vin- 
cent; que celte maison était en si bon train et avait une si bonne 
Mère, qu'il fallait qu'elle allât travailler ailleurs, et qu'elle n'avait 
point de plus grande suavité que de penser qu'elle laissait notre 
très-honorée Mère Marie-Aimée de Blonay dans Annecy. » Ayant 
parlé à toutes les Sœurs en particulier, elle voulut encore parler 
en général, non pour nous dire autre chose, sinon nous exhortera 
l'amour mutuel ; sachant que dans cet amour tout bonheur est en- 
clos, elle nous dit tout cordialement « afin que nous sussions où 
la chercher, que son lieu était le pied de la croix; qu'elle lâche- 
rait, Dieu aidant, de s'y tenir avec tant de fidélité, que nous l'y 
trouverions; elle ajouta que jamais elle, ni nous, n'eûmes plus 
de sujet de contentement, puisque nous avions une si bonne 
Mère; que cette seule pensée la faisait partir allègrement, parce 
qu'il ne lui restait ni peine ni souci de cette maison, mais seu- 
lement de l'amour invariable. » Après cela, elle nous fit toutes 
ranger au long de la chambre des assemblées, et sans nous 






312 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

vouloir permettre de nous mettre à genoux, elle nous embrassa 
l'une après l'autre, nous disant à chacune un mot à l'oreille 
selon noire besoin intérieur ; enfin elle nous donna sa bénédic- 
tion à toutes. Notre bonne Mère qui était absente, parce qu'elle 
se fondait de pleurer, arriva. Cette digne Mère s'en alla faire uu 
tour avec elle, lui demandant des avis pour son intérieur, lui 
disant qu'il y avait trois jours qu'elle était fort soulagée de sa 
peine d'esprit, la priant de lui marquer une pratique intérieure à 
quoi elle s'attacherait pendant son voyage; et la pria aussi de lui 
donner le livre qu'elle devait lire, ce que notre bonne Mère fit 
plus pour lui obéir que pour la diriger. Une Sœur voyant que 
celte digne Mère faisait un adieu si extraordinaire et avec tant 
de gaielé, elle qui toujours, quand elle nous quittait, mêlait 
quelqu'une de ses bénites larmes parmi les nôtres, lui dit . « Ma 
» Mère, nous ne nous reverrons plus. — Si ferons, ma fille, lui 
» dit-elle gaiement. — Mais, lui dit la Sœur, demandez-le donc 
» à Notre-Seigneur. — Non pas cela, dit-elle, sa volonté soil 
» faite ; nous nous reverrons en celle vie ou en l'autre. » 

Enfin le 28 juillet 1641, celle bénite Mère sortit de cette 
maison. La porte du monastère était gardée par un grand 
monde qui l'attendait; chacun se niellait par les rues pour lui 
dire adieu, et elle fil une chose qu'elle n'avait jamais faite, 
faisant relever de tous côtés sa litière, el donnant sa main de 
côté et d'autre aux dames el disant adieu; même les malades se 
faisaient mettre aux fenêtres pour la voir passer et lui crier 
adieu. Hélas ! que nous ne croyions pas que cet adieu dût être 
si long, car celle digne Mère élail dans une sanlé, dans une 
vigueur et dans un bon visage qui nous faisaient espérer encore, 
au dire de Monsieur notre médecin, une quinzaine d'années 
de vie. 

Elle vit nos Sœurs de Rumilly, Belley etMonlluel, et partout 
elle répandait une odeur de suavilé et de sainteté qui faisait 
dire que jamais on n'avait rien vu de pareil en elle. Son séjour 




CHAPITRE XXX. 313 

en notre monastère de Lyon, en Belle-Cour, fut de quatre 
jours; elle parla à toutes les Sœurs et fit des entretiens géné- 
raux avec un zèle et une ardeur de sainte. Sa ferveur et sainte 
joie s'accrurent par la vénération du cœur de notre Bienheureux 
Père, et elle poursuivit son chemin vers Moulins avec une allé- 
gresse qui en donnait à ceux de sa compagnie. Madame de 
Montmorency ayant reçu un mot de lettre qui assignait le jour de 
l'arrivée de notre Bienheureuse Mère à Moulins, l'afficha à un 
grand pilier, afin que toutes les Sœurs, l'une après l'autre, 
['allassent lire. Il n'est pas besoin de dire avec quelle joie cette 
Bienheureuse Mère fut reçue dans Moulins, surtout de celle 
digne madame de Montmorency. 

Jamais cette Bienheureuse Mère ne se voulut mettre en la 
place de la Supérieure, gardant partout jalousement son der- 
nier rang, et faisant faire à l'assistante absolument la charge 
de Supérieure; même on ne put jamais gagner sur elle qu'elle 
donnât la bénédiction de Complies; au contraire, elle s'inclinait 
comme les autres pour la recevoir de l'assistante. Elle se mil 
soudain à travailler pour le bien de la maison de Moulins, par- 
lant à toutes les Sœurs, faisant faire élection d'une Supérieure, 
en envoyant une à Vannes, et la chère déposée de Moulins 
àSemur. Mais qui pourrait dire les réciproques satisfactions de 
cette Bienheureuse et de madame de Montmorency? Certes, il 
s'en faut taire, car la chose est indisible, et il se fil une si 
grande union de cœurs entre ces deux grandes servantes de 
Noire-Seigneur, que notre Bienheureuse disait que son cœur 
était indivisible et inséparable d'avec celui de celle Irès-honorée 
dame. Dieu voulut interrompre leur réciproque contentement. 
Les poursuites pour le voyage de Paris recommencèrent quand 
on la sut à Moulins. La reine prit la peine d'en écrire à Monsei- 
gneur notre hon prélat, et à d'autres prélats et bons serviteurs 
de Dieu, tellement que Monseigneur envoya à cette digne Mère 
une obéissance pour s'acheminer à Paris. La reine lui envoya 









314 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

une de ses litières. Cette Bienheureuse Mère passa par Nevers, 
où Monseigneur l'évêque dudit lieu la pria de demeurer un jour 
plus qu'elle n'espérait; elle lui dit : «Monseigneur, puisque 
m vous me le commandez, je le ferai, mais j'ôterai ce jour-là à 
» ma fille de Toulonjon. » Ce qui fut vrai, ne demeurant qu'une 
nuit à Saint-Satur avec cette chère et vertueuse fille, remettant 
de se voir plus amplement et à souhait au retour de Paris. La 
reine voulut qu'elle passât à Saint-Germain, où était Sa Majesté. 
Cette grande princesse témoigna un grand désir de la voir, et 
plusieurs fois le jour qui devait être celui de l'arrivée elle s'en- 
quit si elle n'était point encore là. Elle alla à sa rencontre avec 
Monseigneur le dauphin et le duc d'Anjou; elle la mena dans 
son cabinet, où elle Penlrelint deux heures, lui témoignant 
grand désir d'avoir quelque chose d'elle pour le garder précieu- 
sement, et la traita en tout avec des témoignages d'honneur et 
de bienveillance dignes de sa grandeur et singulière piété. 



CHAPITRE XXXI. 



DE SON DERNIER SEJOUR A PARIS, A NEVERS ET A MOULINS. 



Nous n'entreprenons pas de dire avec quelle joie et honneur 
notre Bienheureuse Mère fut reçue dans nos Monastères de 

à 

Paris, ni par les autres où elle passa en ce voyage; il surfit de 
dire que partout elle répandit le parfum de sa profonde humi- 
lité, la suavité de sa sainte douceur, et ravissait tous les 
cœurs par le zèle admirable qu'elle témoignait à l'observance. 
Si Paris est appelé une ville-monde, il faut confesser que 
durant le séjour que notre Bienheureuse Mère y fit, elle eut un 
monde d'affaires par la multitude des personnes qui la venaient 
consulter de toutes parts, même de fort loin, entre autres 
quelques gentilshommes dont quelques-uns assurèrent qu'ils 
étaient venus de soixante-dix lieues pour la voir et conférer 
d'affaires avec elle. 

Le désir que cette Bienheureuse avait de satisfaire tout le 
monde était cause qu'elle se levait dès les trois ou quatre heures 
du malin pour faire ses prières, afin d'avoir le temps plus 
libre, rendant toujours à Dieu ce qui est dû à Dieu, puis au 
prochain ce qui est dû au prochain. Nos chères Sœurs de Paris 
nous ont écrit qu'elles étaient ravies de voir l'incomparable 
fidélité de cette digne Mère à ne pas quitter un quart d'heure 
de son oraison mentale pour la multitude de ses affaires. Un 
jour qu'elle n'avait presque point dormi et s'était levée fort 
matin, il lui survint durant le temps de l'oraison un peu d'assou- 
pissement, de quoi s'apercevant , elle se leva debout avec une 



mm 




316 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

sainte vitesse, et passa ainsi le reste de l'oraison avec un visage 

si enflammé et si dévot qu'elle semblait un ange. 

Madame de Port-Royal et les révérendes mères carmélites 
désirèrent extrêmement de voir dans leurs monastères celle 
Bienheureuse Mère, à quoi elle s'accorda bénignement, étant 
dans une disposition de si douce condescendance, qu'elle ne 
savait rien refuser au prochain de tout ce que légitimement il 
pouvait désirer d'elle. Dieu voulut faire éclater la vertu de son 
humble servante en telle sorte que nos chères Sœurs de Paris 
avaient assez d'affaire à fournir et satisfaire aux personnes de 
toutes sortes de conditions qui abordaient pour faire toucher des 
chapelets et autres choses à cette Bienheureuse Mère, chacun 
disant que ce que l'on avait autrefois admiré de vertu en elle ne 
semblait que l'aurore auprès du plein midi; aussi dans peu de 
temps celte douce lumière de notre petite Congrégation devait 
pencher vers son couchant. Avant de partir de Paris, où elle 
avait comblé nos deux chères maisons de suavité, elle envoya 
prendre la bénédiction et se recommanda aux prières de Mon- 
seigneur le cardinal de Larochefoucault, qui est en estime d'un 
saint prélat, lequel lui manda qu'il avait plus besoin de ses 
prières et de sa bénédiction, qu'elle de la sienne, témoignant 
par là la haute estime qu'il en faisait. Il plut à Noire-Seigneur 
d'opérer deux guérisons miraculeuses, par le moyen de cette 
Bienheureuse Mère, durant son séjour à Paris. La reine, sachant 
qu'elle était sur son départ, lui envoya témoigner qu'elle dési- 
rait qu'elle repassât à Saint-Germain, pour l'entretenir à 
souhait; mais comme le roi y était pour lois, notre Bienheu- 
reuse Mère s'en excusa par des humbles et religieuses raisons, 
que cette grande et pieuse princesse trouva bonnes. Il semblait 
que cette digne Mère se portât extrêmement bien à son départ 
de Paris , mais c'était l'extrême ferveur et zèle de son esprit qui 
supportait la faiblesse du corps. Cette sainte ferveur ne lui fai- 
sait refuser aucun travail, et lui faisait dire qu'il lui était avis 



CHAPITRE XXXI. 317 

que Notre-Seigneur lui avait donné un estomac tout nouveau 
pour supporter de tant parler, ce qui lui était pénible et nui- 
sible. Elle eut la consolation qu'elle avait et désirée et demandée 
à Dieu , de conférer amplement de son intérieur à Monseigneur 
de Sens, et par cette conférence, elle demeura paisible et toute 
soulagée de ses peines intérieures ; Dieu voulant que la fin de sa 
vie, après tant de travaux et furieux combats, se finît par sa 
grâce, dans une paix amoureuse et victorieuse. Comme si elle 
eût prévu le temps de son prochain départ de celle vie, elle se 
fit instruire par Monseigneur l'archevêque de Sens de la façon 
avec laquelle elle se devait disposer à son dernier passage, et 
pour commencement de préparation fit une revue générale de 
loute sa vie et de toute son âme devant ce digne prélat, qu'elle 
honorait parfaitement. Nous n'en disons pas davantage, parce 
que nous verrons le surplus de leur conférence avec beaucoup 
plus de satisfaction dans lé récit que Monseigneur de Sens a pris 
la peine d'écrire à notre chère Mère de Blonay des vertus de 
cette Bienheureuse Mère '. 



1 Voici un fragment remarquable de ces Dépositions : 

« Il me serait malaisé d'exprimer en quelle douceur, quelle tranquillité, quel 
» amour pour Dieu, quelle conformité et désir d'union avec lui était cette 
» sainte âme qui s'exhalait à Dieu en holocauste, comme une verge de fumée, 
» d'encens de myrrhe, de toutes sortes de parfums et de saintes odeurs, et cela 
» à diverses reprises. Et même en nous séparant, elle me tira à part pour me 
» demander : u Dites-moi encore (mon père) en quel état et en quelle dispo- 
» sition je dois mourir : car je ne le veux pas oublier. » 

Après le décès de la sainte Fondatrice, cel illustre prélat en rendit le témoi- 
gnage suivant : « Je n'aurais jamais fait, si je voulais discourir de toutes les 
« vertus que je lui ai vu pratiquer : l'humilité et l'obéissance étaient en elle en 
« un degré très-éminent, et plus encore la charité, tant à l'égard de Dieu qu'à 
» celui du prochain, spécialement de son Ordre, lui témoignant tant d'amour 
» qu'il nie semblait voir saint Paul dans ce transport d'esprit, qui lui faisait 
u dire : Que je sois anathème pour mes frères. Comme Dieu lui clait toute 
» chose, elle ne s'amusait point à jouir ni à prendre de la complaisance des 
u grâces qu'il lui faisait, mais regardait l'usage qu'elle en devait faire, et 



■HHHI 




318 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Elle arriva en notre monastère de Nevers, qui reçut la béné- 
diction qu'elle ait écrit sur leur livre les derniers renouvel- 
lements de ses vœux , le jour de la sainte Présentation de Notre- 
Dame au Temple, selon notre coutume. Le 24 et le 25 de 
novembre, elle se trouva fort mal, ce quiflt dire aux médecins 
que c'était un messager de la mort; pour cela elle ne prit pas 
seulement un jour de relâche ni de repos ; car le 26 elle fut levée 
dès les cinq heures et demie , pour aller faire son oraison au 
chœur avec la communauté. Lorsque nos chères Sœurs lui vou- 
lurent témoigner de l'appréhension, elle leur dit : « Mes filles, 
» il faut toujours vouloir ce que Dieu veut, et mourir quand il 
» lui plaira. » Elle ajouta qu'elle n'aimait point qu'on s'em- 
pressât pour la servir, et qu'elle ne voulait point souffrir que 
l'on cherchât des délicatesses ni des choses exquises, disant : 
«Pauvreté, humilité, simplicité, voilà nos règles. » 

Elle venait de Saint-Germain, où la reine lui avait fait de 
grandes faveurs; de Paris, où chacun l'avait honorée comme 
une sainte, elle n'en parlait pas un seul mot; que si on l'inler- 
•rogeait, elle semblait n'y avoir pas pris garde ou ne s'en plus 
souvenir, et ses discours n'étaient que feu et ardeur pour la 
parfaite observance, surtout pour l'amour mutuel et pour 
l'esprit d'humilité. Elle témoigna à nos chères Sœurs de Nevers 
qu'elle était fort fâchée de ce qu'elles chantaient parfois les 
litanies dans le chœur à quatre parties en musique, leur disant 
que c'était contre l'humilité pour nous autres pauvres filles de 
Sainte-Marie, parce que cela avait de l'éclat et attirait le peuple 
à l'admiration des belles voix. Elle témoigna aussi à ces chères 
Sœurs de Nevers (qui nous l'ont mandé avec une sainte fran- 
chise) un regret sensible qu'elles eussent fait le portail de leur 
éghse un peu trop beau , et les pria de mander à toutes les 



» hors cela les oubliait , ou même par une vraie simplicité de grâce et d'humi- 
» lité profonde , ne les connaissait pas. » 



CHAPITRE XXXI. 319 

maisons qu'elles avaient failli en cela, afin que personne n'y prit 
exemple, leur disant souvent : « Il faut tant aimer, avec notre 
» Bienheureux Fondateur, la pauvreté et simplicité de vie! 
» Celte belle apparence est contre ces bénites vertus. » Elle 
leur disait aussi de fort bonne grâce : « Si c'était chose qui se 
« pût faire, et qu'il se trouvât quelqu'un qui voulût acheter ce 
» portail, il le faudrait vendre. » Elle trouva dans noire monas- 
tère de Nevers une de nos chères Sœurs qu'on avait rappelée de 
noire maison de La Châtre, parce qu'elle n'y pouvait rendre les 
services pour lesquels elle avait été envoyée en cette Fondation, 
étant devenue percluse de son corps, en sorte que l'on n'avait 
pas espérance de la voir jamais marcher. Cette Bienheureuse 
Mère la guérit, comme nous dirons en un autre lieu. Quoiqu'elle 
fit son possible pour cacher cette merveille, elle éclata néan- 
moins aux yeux de tous. 

Notre chère Sœur la supérieure de Nevers, prenant congé 
de celte Bienheureuse Mère, lui dit : «0 Dieu! ma Mère, 
» faut-il penser que je ne reverrai plus Votre Charité en ce 
"monde?» Elle l'en reprit, lui disant «qu'il fallait servir 
Noire Seigneur avec un grand et généreux dégagement, et ne 
point avoir de bornes en nos dépouillements. » Ma fille, lui dil- 
» elle encore, vous m'avez dit une parole de tendresse; je me 
» souviens que notre Bienheureux Père, en quelque rencontre 
» de séparation, qu'il allait d'un côté et moi de l'autre, ne 
» voulut pas me souffrir de lui dire que nous serions longtemps 
» sans nous voir, et que cela me faisait peine. Il me dit, ce 
» Bienheureux : Ma Mère , il faut adorer les dispositions de Dieu 
» sur nous, et aller où il nous appelle, sans autre vouloir que 
» l'accomplissement de sa volonté. » 









CHAPITRE XXXII. 



DE SON HEUREUX DECES. 



Enfin, rien n'est permanent sous le soleil, et les plus belles 
vies trouvent leurs termes lorsque l'on s'y attend le moins. 
Notre digne Mère, qui venait de faire dans Paris un cours, où 
elle avait paru comme un soleil en sainteté, à peine fut-elle 
arrivée à Moulins, qu'elle eut des indices qu'elle était dans son 
occident, et qu'il se fallait coucher dans le lit de la mort , qui ne 
fut pas imprévue pour être inopinée. Il y avait plus de quarante 
années qu'elle l'attendait de pied ferme par une soigneuse pra- 
tique de toutes vertus, mais elle s'y voulut encore disposer par 
des pratiques sérieuses. Pour cela, sentant ses approches, le 
samedi, 7 décembre, veille de l'Immaculée Conception de la 
Mère de Dieu, quoiqu'elle fût fort lasse et accablée, elle alla au 
réfectoire, à genoux, pendant la collation des Sœurs, et les 
bras en croix, à l'imitation de l'ardent Apôtre des Indes, elle 
répéta deux fois ces paroles : « Mater Dei! mémento met' ; » 
puis elle ajouta en français : très-sainte Mère de Dieu ! par 
» votre Immaculée Conception, souvenez-vous de m'assistes 
» toujours, mais spécialement à l'heure de ma mort.» Elle 
employa une partie de la récréation du soir à parler, selon sa 
coutume , des choses utiles et saintes , avec madame la duchesse 
de Montmorency. 

Le soir, environ les neuf heures, elle se mit en devoir de 
traverser une grande cour pour aller de sa chambre aux in- 

1 Mère de Dieu! souvenez-vous de moi. 



CHAPITRE XXXII. 321 

iirmeries consoler une Sœur malade qui craignait la mort; mais 
comme on ne le lui voulut pas permettre, elle y envoya ma 
Sœur la supérieure avec des paroles de confiance en Dieu , puis 
tirant un profond soupir: «Hélas! dit-elle, que nous aurons 
» d'affaires à celle heure de la mort, et moi la première!» 
1-e lendemain, elle était levée à son ordinaire des premières 
de la maison, comme la plus ardente en la quête de l'Époux 
que Pâme cherche en la sainte oraison; quand elle eut com- 
mencé la sienne, le froid de la fièvre la prit; elle ne laissa 
point pour cela de continuer sa prière, et après Prime, 
alla trouver la Sœur malade à l'infirmerie, lui parla autant 
qu'elle voulut, quoique le froid de la fièvre s'augmentât. 
On voulait qu'elle se couchât, ou du moins qu'elle communiât 
avant la communauté, pour éviter la longueur et le froid. 
"Non, non, dit-elle gracieusement, je n'ai besoin que de 
» demeurer ici auprès de Dieu, en recueillement avec mon 
» petit livret en main» (c'était un recueil qu'elle avait fait des 
principales instructions que notre Bienheureux Père lui avait 
données pour sa conduite intérieure). «Hélas! dit-elle encore, 
« laissez-moi ce contentement de communier avec la commu- 
» naulé ; ce jour m'est bien particulier, car il y a aujourd'hui 
» trente-un ans accomplis que, par le commandement de notre" 
» Bienheureux Père, je communie tous les jours, indigne que 
» je suis de celte grâce. » Elle fut donc au banquet sacré, avec 
la communauté, mais à peine la messe fut finie, qu'il la fallut 
mettre au lit. Le médecin de madame la duchesse de Alonlmo- 
rency fut soudain appelé , qui jugea que ce n'était que la fièvre 
de rhume; mais sur les quatre heures du soir, il changea de 
langage et assura que ce serait une fièvre dangereuse avec 
inflammation de poitrine. 

Ce serait ici faire trouver place aux superfluités que nous 
voulons éviter de tout notre pouvoir, si nous disions que l'on 
n'épargna rien pour soulager celte précieuse malade, et qu'on 

21 















322 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

lui appliqua tous les remèdes dont on se put aviser, puisque 
même la digne madame de Montmorency offrit à Dieu sa vie 
pour sauver celle de la malade. La bonne Mère de Musy, pour 
lors Supérieure, alla faire la même offrande de la sienne et de 
celles de toutes ses filles, par leur consentement. Mais Dieu esl 
un maître souverain, il veut ce qu'il veut, et à lui seul appar- 
tient de vouloir. On exposa le Saint-Sacrement dans notre 
monastère pour les quartinte-heures. Toutes les maisons reli- 
gieuses de Moulins se mirent en prières. On eut recours à 
quantité d'aumônes, de vœux, de messes que l'on faisait dire 
en diverses églises, et Dieu voulut que les ailes de celle 
colombe qui s'élançait vers les contrées éternelles, fussent plus 
fortes pour l'emporter au ciel que toutes les puissances qu'on 
employait pour la retenir en la terre, et toujours son mal crois- 
sait , la conduisant à son vrai bien. Le mardi malin, elle 
dit à notre chère Sœur Jeanne-Thérèse qui la servait et accom- 
pagnait , qu'elle allât communier et faire des bons actes de rési- 
gnation à la volonté de Dieu, lui signifiant bien qu'il fallait se 
séparer. 

A une heure après minuit de son quatrième jour, l'oppres- 
sion s'augmenlant flt juger au médecin qu'il n'y avait plus 
d'espérance, et ordonna qu'on lui donnât le saint Viatique. 
Madame de Montmorency, qui ne bougeait presque jour et nuit 
de la chambre de celte digne Mère, fondant en larmes, la con- 
jura de prendre des reliques de notre Bienheureux Père ; elle 
lui répondit : « Madame, je le veux bien, puisque vous le vou- 
» lez, mais si ce n'était pour l'amour de vous, j'y aurais un peu 
■« de répugnance. » Condescendant donc, elle prit très-ré vérera- 
menl ces saintes reliques, par l'application desquelles elle avait 
guéri tant d'aulres malades, et dit tout haut les mains jointes: 
« Mon Dieu, si c'est votre volonlé et votre plus grande gloire, 
» pour la consolation de ma chère Madame, donnez-moi la santé 
» par les intercessions de noire Bienheureux Père. « Puis elle 



CHAPITRE XXXII. 323 

dit : « Je ne crois pas qu'il me veuille guérir. » Mais, aperce- 
vant que celle parole aliène! rissait grandement toute l'assem- 
blée, elle ajouta : « II faut pourtant espérer possible que notre 
» Bienheureux Père fera quelque chose en faveur de ma chère 
» Madame. » Témoignant bien par là son indifférence parfaite à 
mourir ou à vivre. Sur les quatre heures de ce même malin, 
elle fil une revue de sa conscience, et se confessa au révérend 
père de Lingendes, recleur de la sainte Compagnie de Jésus, 
qui l'assista en ce dernier passage ; Dieu l'ordonnant ainsi pour 
la rendre plus conforme à noire Bienheureux Père, qui fut 
aussi assisté à la mort par un père de celte même Compagnie. 
Après celte revue de sa conscience, elle fit appeler Monsieur 
noire confesseur, qui élait avec elle en voyage, et notre chère 
Sœur sa compagne, pour leur parler pour la dernière fois, les 
chargeant d'écrire de sa part son adieu à celle communauté 
d'Annecy, et qu'elle nous conjurait de vivre en grande union et 
amour réciproque, conservant la sincérité et simplicité de l'es- 
prit de l'Institut; que surlout l'on se gardât de l'ambition des 
charges; que Dieu doit suffire pour Joules choses. 

Celle digne Mère, qui avait toujours tant aimé le bon ordre 
de la maison de Dieu, n'avait pas voulu qu'on lui apportât le 
Saint-Sacrement avant le lever de la communauté. Entendant 
sonner le réveil, elle se disposa à recevoir ce Pain de vie par 
des actes d'humililé sincère, demandant pardon à la commu- 
nauté de l'avoir, disait-elle, mal édifiée, et qu'elle n'avait point 
d'autre regret que de n'avoir pas bien observé ses règles. Le 
Saint-Sacrement élant présent, on lui dit quelques paroles selon 
l'ordre de la sainle Église, louchant la foi de cet auguste sacre- 
ment; alors l'ardente flamme de son amour faisant un sacré 
effort, malgré l'oppression de poitrine et la faiblesse où l'avait 
réduile une ardente fièvre continue, elle éleva sa voix, et, 
d'une parole vive et forte, elle dit : « Je crois fermement que 
» mon Seigneur Jésus-Christ est au très-saint Sacrement de l'au- 

21. 






324 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» lel , je l'y ai toujours cru et confessé, je l'y adore et reconnais 
» pour mon Dieu, mon Créateur, mon Sauveur et Rédempteur, 
» qui m'a racheté de son précieux sang; je donnerais de bon 
» cœur ma vie pour celle créance, mais je n'en suis pas digne; 
» je confesse que je n'attends mon salut que de sa seule miséri- 
» corde. » Après la sainte communion, elle dit avec grande fer- 
veur : «Mon Père, tandis que j'ai le jugement sain, je vous 
» demande de tout mon cœur les saintes huiles, vous suppliant 
» de me les donner quand il en sera temps. » Ce même jour, 
une partie de la matinée, elle conféra avec le révérend père de 
Lingendes, sur le sujet de la lettre qu'elle désirait écrire pour 
la dernière fois à toute notre Congrégation. Ce bon père admi- 
rait sa grande présence d'esprit et la solidité de son jugement 
dans une si grande fièvre et oppression ; il l'entretint fort long- 
temps de la soumission que l'âme doit à la volonté de Dieu, à 
quoi la malade contribuait, donnant témoignage que ce dis- 
„ cours-là lui plaisait grandement. 

Sur le soir, on la supplia d'agréer qu'on lui apportât la sainte 
Communion, soudain la minuit passée, à cause de sa faiblesse, 
et, qu'ayant communié pour Viatique, il fallait communiera 
jeun; elle fit réponse qu'il ne fallait pas faire ce remuement la 
nuit, puisqu'elle avait reçu le saint Viatique, et qu'elle était 
indigne de la grâce qu'elle avait de communier tous les jours. 
Elle se priva donc humblement pour se soumettre à Dieu , à son 
infirmité et à la tranquillité de la nuit et du silence monastique, 
de la Communion ce jeudi-là, qui était son cinquième jour. Le 
médecin lui fit prendre quelques remèdes extraordinaires , et 
par son ordre, elle obéit, nonobstant les fortes agitations du 
mal, à demeurer deux grandes heures sans se remuer. Dans ce 
repos, son mal s'augmenta, et on lui demanda s'il ne faudrait 
pas lui donner les saintes huiles : « Non, pas encore, dit-elle, 
» il n'y a rien qui presse, je suis encore assez forte pour 
» attendre. » Sur les deux heures après midi, elle s'assit sur 



CHAPITRE XXXII. 325 

son Ii(, et d'un visage serein, d'un œil ferme et d'une parole 
assez forte, qui donnait quelque espérance de guérison, elle fit 
écrire à toutes nos maisons son adieu et les saintes instructions 
d'humilité, simplicité, observance et parfaite union qu'elle 
nous a laissées comme son testament maternel. Après que l'on 
eut transcrit cette lettre au net et qu'elle l'eut signée, elle dit 
que sa conscience était en extrême paix, et qu'elle n'avait plus 
rien à dire. La promptitude de cet esprit ardent affaiblissait 
toujours la chair infirme de celle digne Mère, laquelle après ce 
travail s'assoupit un peu ; puis s'éveillant et croyant d'avoir 
parlé en dormant, et que madame la duchesse de Montmorency 
fût à son accoutumé au chevet de son lit, elle dit : « Madame, 
m'avez-vous entendue? » On lui dit qu'elle était allé souper au 
réfectoire. « Laissez-la, dit-elle, c'est que je la voulais entre- 
» tenir du petit repos que j'ai pris en Dieu. » Prenant occasion 
de cette absence, elle parla à nos Sœurs de l'obligation qu'elles 
avaient à Dieu d'avoir appelé parmi elles celle vertueuse prin- 
cesse, qu'elles la devaient grandement honorer et chérir. Sur 
cela elle revint du réfectoire, et la malade lui dit : « Ma chère 
» Dame, je vous ai entretenue en esprit, mais ce sera demain, 
» Dieu aidant , que je vous en dirai davantage. " Car sur le soir 
elle élait plus oppressée. 

Celle nuil-là, qui fut la dernière de sa vie, ne pouvant point 
reposer, elle se fit lire l'épilaphe de saint Jérôme sur la mort de 
sainte Paule, à quoi elle donna une attention merveilleuse, et 
répéta plusieurs fois : « Qui sommes-nous, nous autres! nous 
» ne sommes que des atomes auprès -de ces grandes et saintes 
» Religieuses. » Elle se fit aussi lire le chapitre du décès de 
notre Bienheureux Père, pour se conformer à lui aussi bien 
à la mort qu'à là vie. Madame de Montmorency élait proche 
d'elle lorsqu'on lui lisait le chapitre du livre neuvième de 
l'Amour de Dieu, où noire Bienheureux Père dit : Ma .Mère ou 
moi, car c'est tout un, sommes malades, je dois être indi/férent 



mKÊÊÊKÊiÊÊÊÊ^BÊ 






326 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

en la volonté de Dieu, que le mal surmonte les remèdes ou les 
remèdes le mal. » Elle regarda bénignement celte vertueuse 
dame qui pleurait chaudement, et lui serrant amoureusement 
la main : « Voilà qui est pour vous, Madame», lui dit-elle, ajou- 
tant plusieurs paroles pour la porter à une parfaite résignation, 
avouant que Dieu l'avait tellement unie à son cœur, que 
nonobstant les longs désirs qu'elle avait eus de la mort, de bon 
cœur elle eût accepté de vivre encore quelque temps pour le 
service et contentement de cette grande àme , que la douleur où 
elle la voyait de sa séparalion la faisait plus souffrir que son 
mal. » Le reste de la nuit, elle se fit lire, dans les Confessions 
de saint Augustin, la mort de sainte Monique, et comme l'on 
fut à la remarque que fait saint Augustin, que sainte Monique 
ne se souciait point de mourir hors de son pays, elle dit : 
«Voilà qui est pour nous; » témoignant être indifférente de 
mourir hors du monastère de sa profession. Environ les quatre 
heures du malin, on lui demanda en quel état elle était, elle 
répondit : « La nature rend son combat et l'esprit souffre. » 
Fort peu de temps après, pour tenir sa promesse, elle entretint 
en particulier madame la duchesse environ une heure et demie; 
elle donna sa bénédiction , par obéissance, à toutes ses filles tant 
absentes que présentes, spécialement pour celles de celte 
communauté d'Annecy. Tout au long de sa maladie elle observa 
avec une grande rigueur le document de fie rien demander ni 
rien refuser, obéissant avec tant de rigueur à tout ce que le 
médecin ordonnait de prendre ou s'abstenir, qu'il en 'était dans 
une profonde admiration, de quoi s'apercevant elle lui dit : 
«Monsieur, il nous est ordonné d'obéir au médecin. » 

Environ les huit heures du malin , le vendredi, elle demanda 
le révérend père de Lingendes , par qui elle désirait être assistée 
en son dernier passage. Elle l'enlrelint fort longuement en par- 
ticulier, lui faisant un narré de toute sa vie , et en particulier 
de son état présent, lui demandant s'il lui fallait rien changer 



!■■ 



CHAPITRE XXXII. 327 

pour se disposer à la mort. Elle lui dit que Dieu l'avait mise en 
un état de repos, de simplicité et de confiance en sa bonté pour 
ne rien vouloir que son bon plaisir; que notre Bienheureux 
Père et quelqu'un de Messieurs les prélats l'avait affermie en 
celte voie. Le bon père la confirma dans sa paix, et elle lui 
déclara ce qui était dans le sachet qu'elle portait pendu à son 
col, le suppliant de le lui faire tenir entre les mains lorsqu'elle 
serait en l'agonie, et qu'il fût enseveli avec elle. Se sentant 
affaiblir, elle supplia le père de lui donner les saintes huiles, 
lesquelles elle reçut avec tant de ferveur d'esprit qu'elle répon- 
dit elle-même à toutes les prières; celle action finie, le père à 
genoux devant le lit la supplia de donner sa bénédiction à lui et 
à loules ses filles pour toutes celles de son Institut. Elle s'en 
excusa humblement, le suppliant que plutôt il la bénit, ce qu'il 
fut contraint de faire; mais aussi par la force de l'obéissance il 
contraignit son humilité , et , les mains jointes et les yeux levés 
au ciel, elle dit : «Mes chères filles, voici donc la dernière fois 
» que j'ai à vous parler, puisque (elle est la volonté de Dieu ; je 
» vous recommande de tout mon cœur de rendre un grand 
» respect et obéissance à vos Supérieures, regardant Noire- 
» Seigneur en elles; soyez parfaitement unies les unes avec les 
» autres, mais de la véritable union des cœurs » ; répétant plu- 
sieurs fois ces paroles : mais de l'union des cœurs. « Vivez dans 
» une grande simplicité et conservez l'intégrité de la parfaile 
» observance; par ce moyen, vous attirerez sur vous les béné- 
» dictions de la miséricorde divine, que je supplie se vouloir 
» répandre sur toutes les filles de la Visitation. » Après avoir 
donné sa bénédiction, elle dit encore à la communauté : «Mes 
» filles, ne faites nul état des choses de celte vie qui passe; 
» pensez souvent que vous vous trouverez un jour au même état 
» où vous me voyez à présent; qu'il faudra rendre compte à 
n Dieu de toutes vos pensées, paroles et actions. Ne faites 
« estime que de ce qui peut servir à votre salut et perfection. » 



'- 






■ 



| 






32 8 VIE DE SAIMTE CHANTAI,. 

Le révérend père recteur, qui voyait nos chères Sœurs 
toutes fondues en larmes, ne put s'empêcher de pareil atten- 
drissement dans une action si généreuse d'une part et si dou- 
loureuse de l'autre, et craignant que la malade s'affaiblît trop 
en continuant de parler avec une si grande ardeur, il dit aux 
Sœurs de se retirer, « II est donc temps de se séparer, dit-elle, 
» mes filles, et de se dire le dernier adieu. » Toutes, rang par 
rang, s'approchèrent d'elle pour lui baiser la main , et elle les 
regardait d'un vrai œil maternel, leur disant à toutes à l'oreille, 
un mot pour leur perfection. Après qu'elle eut parlé à toutes les 
Sœurs, le révérend père recteur la supplia de lui dire quelque 
chose pour son propre profit; elle lui répondit avec grande 
humilité, et lui fit des remerciements pour le général et le par- 
ticulier de leur sainte Compagnie, surtout de la peine qu'il 
prenait de l'assister en sa dernière journée; il se mit à genoux, 
et lui baisa révéremment la main avec une haute estime de sa 
sainteté. Dès lors , cette sainte mourante ne parla que de Dieu, 
ne pensa qu'en sa bonté, et regardait de moment en moment 
l'image du Crucifix et celle de Nolre-Dame-de-Pitié, qui était 
proche d'elle; de temps en temps, le père recteur lui parlait 
de quelque chose sainte, et faisait des prières qu'elle se mettait 
toujours à répondre avec lui. Elle écouta avec une admirable 
attention la lecture de la Passion de Noire-Seigneur, en français, 
et la profession de foi selon le Concile de Trente, à la fin de 
laquelle elle protesta qu'elle croyait cela si fermement, qu'elle 
eût voulu mourir pour le soutenir; elle disait de fois à autres : 
« Maria, Mater qratiaz, etc. '. » Elle supplia le père de lui faire 
la recommandation de l'âme, et lorsqu'il fut aux oraisons, elle 

1 Marie, mère de grâce, Maria, mater gratis, 

Mère de miséricorde, Malcr miseri , ordiœ) 

Dcfendez-nous cuntre nos ennemis , Ta nos ab hosle protège , 

Et recevez-nous à l'heure de notre mort. El hora mortis suscipe. 

{Strophe d'une hymne de l'Office de la Sainte Vierge.) 



CHAPITRE XXXU. 329 

lui annonça qu'il les redirait plusieurs fois ; ce qui fui vrai , car 
son agonie fut longue; et une fois, le père disant ces oraisons 
en français, elle s'écria : «Jésus , que ces oraisons sont belles ! » 
Elle témoigna désirer d'être un peu seule et en repos, mais 
quasi tout soudain, elle fit rappeler le père et lui dit : « mon 
» père! que les jugements de Dieu sont effroyables. » Le père 
lui demanda si cela lui faisait de la peine : « Non pas, dit-elle, 
«mais je vous assure que les jugements de Dieu sont bien 
« effroyables!... 

Le médecin l'étant venu voir, elle le remercia fort cordiale- 
ment de tous ses soins, et qu'elle n'avait plus besoin que de ses 
prières. Il voulut lui faire prendre d'une gelée fort excellente, 
elle s'en excusa, disant que c'était chose perdue, que cela ne 
servait plus de rien, et en demanda l'avis du père recteur, qui 
répondit qu'il fallait prolonger sa vie pour en employer tous les 
moments à glorifier Dieu; dès lors, elle continua à prendre, 
sans dire mot, tout ce que l'on voulut. Il lui dit encore que, 
comme Dieu avait inspiré en nous l'esprit de vie, aussi venait-il 
à notre mort retirer à lui l'esprit et l'àme qu'il avait infus.ée en 
nous. Cela la fit tressaillir d'aise. « Ah! dit-elle, que celle 
pensée est douce! » Il lui demanda si elle n'espérait pas que 
notre Bienheureux Père , avec nos Mères et Sœurs décédées , lui 
viendraient au-devant. Elle répondit, avec une grande assu- 
rance : a Oui , je m'y fie, il me l'a ainsi promis. =. Elle renou- 
vela solennellement ses vœux selon le formulaire de nos pro- 
fessions, après quoi l'on vit son visage lout en feu et son corps 
en diverses agitations. Le révérend père lui demanda si elle 
voulait qu'on lui apportât une mitre de notre Bienheureux Père, 
qui est gardée dans noire maison de Moulins comme une pré- 
cieuse relique : a Aon , dit-elle, si c'est pour ma sanlé ou pour 
» mon soulagement. » Mais le père lui dit : « C'est afin que la 
» volonté de Dieu s'accomplisse en vous » ; alors elle la baisa 
révéremmentet une image de Noire-Dame de Monlaigu. Dès ce 









;$30 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

temps-là, ses inquiétudes se passèrent, et sa fièvre s'augmenta 
violemment. L'on fil rentrer la communauté, pour refaire encore 
la recommandation de l'âme; elle prit en sa main droite le 
crucifix, et en la gauche le cierge bénit, pour aller ainsi parée 
au-devant de son Bien-aimé. Le père de Lingendes lui dit « que 
ces grandes douleurs qu'elle souffrait étaient les clameurs qui 
précèdent la venue de l'Epoux; qu'il venait, qu'il s'approchait, 
et si elle ne voulait pas lui aller au-devant. » « Oui, mon père, 
» dit-elle distinctement , je m'en vais. Jésus, Jésus, Jésus! » Par 
ces trois mots de vie, avec trois doux amoureux soupirs, elle 
acheva de mourir, pour commencer de vivre et de paraître en 
la vraie vie, avec Jésus en gloire. Elle expira en même temps 
que le père recleur prononçait ces paroles : « Subvenite, 
sancti, etc., » le 13 décembre 1G41, entre les six et sept heures 
du soir, âgée de près de soixante-dix ans, desquelles elle en 
avait passé neuf vivant saintement en l'état de viduité, et trente 
et un en l'état monastique, où elle est décédée selon son souhait, 
en la condition de simple inférieure sans charge, et tenant le 
dernier rang. Sur quoi, selon la parole de Jésus-Christ, nous 
concluons qu'elle est grande au Royaume des cieux. 






CHAPITRE XXXIII. 



DES HONNEURS QU'oiï A RENDUS A SA MÉMOIRE. 



L'àme de celte bonne et loyale servante étant entrée en la joie 
de son Seigneur, nous laissa avec des douleurs qui sont encore 
Irop récentes pour être renouvelées. Le béni corps, qui avait 
logé une si digne bôlesse demeura si beau après sa mort, que 
l'on ne pouvait se lasser de le voir. La mort ne changea 
point son visage, il demeura dans celle grande sérénité qu'il 
avait durant sa vie. Toutes les Sœurs vinrent, l'une après 
j'aufre, baiser le saint nom de Jésus, qu'elle avait elle-même 
gravé sur son cœur. Il était de la bailleur d'un pouce, bien 
formé, exceplé YS, qui n'était pas bien achevé. La croix était 
du côlé d'en bas, sans doute pour signifier qu'elle était cruci- 
fiée à tout ce qui est de ce monde, et qu'en sa partie inférieure 
même le monde lui était crucifié. Le père trouva le pelit sachet 
qu'elle avait recommandé, bien cousu , et sur icelui une image 
de la sainte Vierge, tenant son divin Fils, et dedans, la grande 
prolestation de foi écrite de sa main et signée de son sang, puis 
des vœux, prières et abandonnement d'elle-même enlre les 
mains de Dieu. On tira copie de tout, puis on le remit sur sa 
poitrine, selon son désir, avec quelques reliques. 

Le lendemain matin, on exposa, selon noire coutume, ce 
béni corps au chœur, où toute la ville accourut avec tel témoi- 
gnage d'estime de sa sainteté, que, pour conlenter le peuple, 
il fallut approcher le corps de la grille, pour laisser ce conten- 



332 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

fement à leur dévotion de faire toucher leurs chapelets et au- 
tres choses. Tous les convois de la ville des Religieux et des 
paroisses allèrent, chacun à part, en diverses heures, chanter 
des De proj undis et des Libéra en l'église de nos Sœurs. Messieurs 
les chanoines de la collégiale de Notre-Dame y vinrent avec 
une fort bonne musique. Les révérends pères Jésuites len- 
dirent leurs autels de noir, et dirent tous leur messe pour la 
défunte, qu'ils invoquaient en leur cœur, et d'une voix com- 
mune, l'on disait par la ville qu'il éiait mort une Sainte à 
Sainte-Marie. 

Madame de Montmorency nous voulant garder cette fidélité de 
nous rendre au moins morte celle que nous lui avions prêtée 
vivante, mit ordre de faire ouvrir et embaumer son corps; ce 
fut en celte ouverture que l'on vit la cause de sa mort, ayant 
trouvé le poumon tout gâté, de mauvaise couleur et plein, du 
côté gauche, d'un sang pourri et purulent; son foie, son cœur 
et ses autres parties nourricières se trouvèrent fort saines, et lés 
chirurgiens ont attesté n'avoir jamais vu un cerveau si sain ni 
une tête si bien faite, et qu'il ne se fallait pas émerveiller si 
elle avait le jugement si bon et l'esprit si bien composé. Le 
corps fut embaumé , et l'on se diligenta le plus qu'on put , crainte 
de quelques difficultés qui n'eussent pas manqué, si la ville de 
Moulins n'eût voulu témoigner en celte occasion son amour de 
soumission et de respect à madame de Montmorency, qui, fai- 
sant céder tous les intérêts de l'inclination qu'elle avail de garder 
ce précieux dépôt, à la justice qui voulait qu'il nous fût rendu, 
prit elle-même le soin de ce renvoi, fil mettre le corps dans une 
châsse de plomb, et celle-là dans une de sapin, garnie de fer, 
pour être plus porlable; on la plaça dans un carrosse couvert 
d'un grand drap de mort. M. Marcher, noire confesseur, cl 
M. Aviat, confesseur de notre maison de Moulins, avec quelques 
officiers de madame la duchesse, l'accompagnaient, et d'autant 
que l'on ne tenait pas ce trésor bien assuré tandis qu'il serait 



CHAPITRE XXXIII. 333 

sur les lerrcs de France, on revenait le pins promplement et le 
plus secrètement que l'on pouvait dans les lieux qui eussent pu 
donner quelque arrêt, à la grande mortification de nos chères 
Sœurs de Lyon, qui apprirent que le propre jour de Noël l'on 
avait passé dans la ville ce béni corps, sans oser, pour de bonnes 
raisons, l'arrêter tant soit peu. On le fil reposer à Monlluel, 
petite ville, où nos pauvres Sœurs de Saint-Amour sont réfugiées 
depuis que le malheur des guerres les a chassées de leur mai- 
son. Là, tout ce bon peuple accourut en foule, et nos bonnes 
Sœurs passèrent la nuit à l'enlour de celle chasse, croyant bien 
que dès là, on n'avait rien à craindre. M. Marcher avertit nos 
Sœurs de Helley de la précieuse relique qu'il menait reposer chez 
elles. Dès que ce bruit fut épanché par la ville, presque toutes 
les maisons coururent en noire monastère, apportant des cierges 
et flambeaux pour les allumer autour du corps. En moins de 
deux heures, l'église fut tendue de noir, et la piété de Monsei- 
gneur l'évêque de Belley fut si grande, qu'à l'imitation de saint 
Epiphane, il sortit vêtu ponlilicalcmcnt avec tout son clergé et 
la musique, pour recevoir et introduire en sa ville cette nou- 
velle Paule de notre siècle, rendant des honneurs et témoignages 
d'estime dignes de sa piété et de la sainteté de celle qu'il 
vénérait. 

Ce corps, ainsi porté magnifiquement chez nos Sœurs, fut 
entouré de tant de lumières, que l'on eût dit qu'il y avait plu- 
sieurs chapelles ardentes. Elles restèrent gardiennes de ce dépôt 
jusqu'au lendemain que Monseigneur revenant derechef avec 
son clergé, Monsieur son théologal fit un très-beau et docte 
discours des vertus de notre Bienheureuse. L'on dit une messe 
solennelle, et enfin tous virent avec regret sortir de leur ville 
le trésor qu'ils n'y pouvaient pas retenir, et qui fut reçu à Saint- 
Zambert, Seyssel et Rumilly, selon la petitesse des lieux, avec la 
même révérence et dévotion. A Seyssel, il reposa en l'église des 
bernardines, où la chère Mère de Ballon , première supérieure de 



334 VIE DE SAINTE CHÀNTAL. 

celte sainte réforme, donna, avec toute sa communauté, des 
marques véritables de sa parfaite dévotion envers cette Bienheu- 
reuse Mère, avec laquelle elle avait eu une grande union de 
cœur. Nos Sœurs de Rumilly, avec une dévotion de vraies filles, 
passèrent la nuit autour de cette châsse, et avaient tendu leur 
église de noir couvert de larmes blanches. 

Enfin, le 30 décembre, ce béni corps aborda cette ville; il fut 
posé en l'église du Sépulcre, où Monsieur le doyen, avec les 
chanoines de sa collégiale, l'allèrent prendre; et accompagné 
de la foule du peuple, on nous apporta ce béni dépôt. Ce fut 
chose vraiment remarquable, qu'au même instant que le corps 
entra dans le monastère, nos pauvres cœurs, qui depuis la 
nouvelle de notre perte , avaient été si oppressés de douleur, que 
nous ne pouvions nous voira paupières sèches, furent tous uni- 
versellement saisis d'une certaine joie intérieure, et d'une cer- 
taine certitude spirituelle si grande de la gloire de l'âme de celle 
qui nous rendait son corps , que cela sécha nos larmes , et nous 
ne pouvions que redire ces mots : « Oh ! qu'elle est avant dans 
» le ciel, et que nous sommes heureuses d'avoir une telle avo- 
» cate devant Dieu I » Ce sentiment n'a pas été particulier à 
notre communauté, mais commun à toutes celles de notre 
Institut ; et nous apprenons par les lettres que nous recevons de 
nos monastères, qu'à la nouvelle douloureuse de ce décès, leurs 
cœurs étaient également en douleur de notre commune et irré- 
parable perle, et en suavité et en confiance, par un sentiment 
universel de la gloire de cette Bienheureuse âme; du soin qu'elle 
aurait auprès de Dieu, de ses filles et de tous ses dévols. Il n'est 
pas besoin de dire que nous lui avons rendu nos derniers 
devoirs comme à notre première Mère, avec les oraisons 
funèbres, grand'messe en musique et autres témoignages de 
notre estime, autant que l'a pu souffrir la simplicité qui doit 
reluire en toutes nos actions. Presque toutes nos maisons en 
ont fait de même, comme il se voit par le grand nombre d'o- 



CHAPITRE XXXIII. 335 

raisons, plutôt panégyriques que funèbres , que l'on nous a cor- 
dialement communiquées, tant imprimées qu'en manuscrit '. 

Nous savons de science certaine que deux des grands et saints 
serviteurs de Dieu qui soient au monde l'ont vu monter en 
gloire, l'un comme une humble épouse qui se présentait la 
croix en main pour être reçue par son Bien-aimé au festin nup- 
tial ; l'autre comme un globe lumineux qui se joignait à un 
autre globe (et c'est notre Bienheureux Père), et, ainsi joints, 
ces deux globes entraient et s'abîmaient dans le grand globe 
éernel 2 . Nous savons, de même certitude, que trois autres âmes 



1 Le corps de cette Bienheureuse Mère arriva à Annecy le 30 décembre 
1641 ; il fui porté à l'église du premier monastère de son Ordre, et déposé dans 
l'oratoire du Bienheureux Fondateur, jusqu'à ce que tout fût préparé dans 
ladite église pour sa sépulture, qui fut faile avec b^aucoip de solennité. 

A la Gn de l'année, on fit célébrer un anniversaire magnifique, et la per- 
suasion où l'on était de la béatitude dont jouissait celte sainte âme était si 
universelle, qu'on n'y put souffrir d'appareil funèbre; l'église où reposait son 
saint corps fut tendue de blanc et ornée comme pour un jour de fête. La 
solennité de cet anniversaire commença le 11 décembre et fut continué le 
12 et le 13; chaque jour l'office y fut solennel, et le panégyrique de la 
servante de Dieu y fat prononcé par Charles-Auguste de Sales, qui fut de- 
puis évêqne de Genève. 

- Il s'agit ici de saint Vincent de Paul, dont voici la remarquable dépo- 
sition : 

« Moi, Vincent de Paul, Supérieur général de la Congrégation des Prêtres 
n de la Mission, certifions qu'il y a environ vinjjt ans que Dieu nous a fait la 
» grâce d'être connu de la très-digne Mère de Chantai , Fondatrice du saint 
» Ordre de la Visitation -Sainte-Marie, par de fréquentes communications de 
)) paroles et par écrit qu'il a plu à Dieu que j'aie eues avec elle, tant au pre* 
» mier voyage qu'elle fit à Paris, il y a environ vingt ans, qu'aux autres qu'elle 
i y a faits depuis, en tous lesquels elle m'a honoré de la confiance de me 
» communiquer son intérieur, qu'il m'a- toujours paru qu'elle était accomplie 
» en toutes sortes de vertus, particulièrement qu'elle était pleine de foi quoi* 
» qu'elle ait to'ite sa vie été tentée de pensées contraires, qu'elle avait une très- 
» grande confiance en Dieu, et un amour souverain de sa divine bonté; qu'elle 
» avait l'esprit juste, prudent, tempéré et fort en un degré très-éminent; que 
» l'humilité, la mortification, l'obéissance, le zèle de la sanctification de son 






336 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

dignes de foi l'ont vu en esprit dans l'état de la gloire, au propre 
jour de son décès, qu'elles ne savaient en façon quelconque, 
étant bien éloignées du lieu où il arriva. 

Ce n'est pas de notre seul mouvement que , soudain après le 
décès de celte digne Mère, nous lui avons donné le nom de 
Bienheureuse, c'est le mouvement de la voix publique; elles 
personnes de grande doclrine, dignité et piété, qui nous ont 
vues réservées en ce point, nous ont dit de ne point craindre; 
que si bien quelques esprits critiques en disent quelque chose, 
il ne faut pas laisser d'honorer celle que Dieu a tant voulu ho- 



>' saint Ordre et du salut des âmes du pauvre peuple étaient en elle à un sou- 
» verain degré; en un mot, je n'ai jamais remarqué en elle aucune imperfec- 
» tion , mais un exercice continuel de toutes sortes de vertus, que quoiqu'elle 
* ait joui en apparence de la paix et tranquillité d'esprit dont jouissent lésâmes 
n qui sont parvenues à un si haut degré de vertu , elle a néanmoins souffert 
» des peines intérieures si grandes, qu'elle m'a dit et écrit plusieurs fois qu'elle 
i: avait l'esprit si plein de toutes sortes de tenlalions et d'abominations, que 
« son exercice continuel était de se retourner du regard de son intérieur, ne 
« pouvant se supporter elle-même en la vue de son âme si pleine d'horreur 
» qu'elle lui semblait l'image de l'enfer; que, néanmoins, quoiqu'elle souffrît 
» de la sorte, elle n'a jamais perdu la sérénité de son visage, ni ne s'est relâ- 
s chée de la fidélité que Dieu demandait d'elle dans l'exercice des vertus chré- 
>> tiennes et religieuses, ni dans la sollicitude prodigieuse qu'elle avait de son 
» saint Ordre, et que de là vient que je crois qu'elle était une des plus sainte 
» âmes que j'aie jamais connues sur la terre et qu'elle est maintenant bico- 
>• heureuse dans le ciel. Je ne fais pas de doute que Dieu ne manifeste un jour 
» sa sainteté comme déjà il la fait en plusieurs lieux de ce royaume. Voila ce 
i- qui arriva à une personne digne de foi et qui aimerait mieux mourir que de 
n mentir. Cette personne m'a dit qu'ayant nouvelle de l'extrémité de la maladie 
r. de noire défunte , elle se mit à genoux pour prier Dieu pour elle et que la 
» première pensée qui lui tomba dans l'esprit fut de faire- un acte de contrition 
u des péchés qu'elle avait commis et commettait ordinairement, et qu'immé- 
n diateinent après il lui apparut un petit globe, comme de feu, qui s'élevait 
h de terre et allait s'unir dans la région supérieure de l'air à un autre globe 
ii plus grand et plus lumineux, et que les ilem. réduits en un, montèrent plus 
ii haut, entrèrent et s'abîmèrent dans un autre g'obe infiniment pins grand et 
« plus resplendissant que les autres, et qui lui fut dit intérieurement que ce 
« petit globe était l'âme de notre digne Mère, le second celui de notre Bien- 



CHAPITRE XXXIII. 337 

norer, et qui a honoré Dieu par une si longue et sainte vie. Ce 
nous a été une grande consolation que la louange soit plutôt 
venue du dehors que de nous-mêmes pour cette Bienheureuse 
Mère , et ce serait entreprendre de faire parler ici toutes les voix 
de la renommée, que de rapporter toutes les louanges qu'on 
lui donne. Nous gardons les lettres de plusieurs de Messeigneurs 
les évêques, des abbés, des provinciaux d'Ordres, des supé- 
rieurs, des religieux, des seigneurs de justice, des grandes et 
vraies servantes de Dieu; tous, d'une mutuelle dévotion, la 
nomment Bienheureuse , demandent de ses reliques et l'invo- 
quent en leur particulier. Mais, parce que celui-là est vérita- 
blement digne de louange qui est loué de Dieu, je dirai ici une 

» heureux Père et l'autre l'essence divine ; que l'âme de notre digne Mère s'était 
» réunie à celle de notre Bienheureux l'ère , et toutes les deux à Dieu leur 
» suprême principe. 

« Il dit de plus que dans la célébration de la Sainte Messe pour notre digne 
» Mère, aussitôt qu'il eut appris la nouvelle de son heureuse mort, et étant 
» au second Mémento , où l'on prie pour les morts, il pensa qu'il ferait bien de 
» prier parce qu'elle pourrait bien être en Purgatoire à cause de certaines 
>) paroles qu'elle avait dites il y avait peu de temps, et qui lui paraissaient tenir 
» du péché véniel , et dans le même moment il revit la même vision , les mêmes 
» globes et leur union et qu'il lui resta un sentiment intérieur que cette âme 
a était bienheureuse et n'avait pas besoin de prières. Ce qui est resté si bien 
s imprimé dans l'esprit de cet homme que le même le voit dans le même état 
» toutes les fois qu'il pense à elle. Ce qui peut faire douter de cette vision , 
» c'est que cette personne a une si grande idée de la sainteté de cette âme bien- 
« heureuse qu'elle ne lit jamais ses réponses sans pleurer par l'opinion qu'elle 
» a que Dieu est celui qui a inspiré à cette Bienheureuse âme ce qu'elles con- 
" tiennent, et que conséquemment cette vision est l'effet de son imagination; 
« mais ce qui fait penser que c'est une vraie vision, c'est que le même n'est |ins 
» habitué d'en avoir et qu'il n'a jamais eu que celle-là. En foi de quoi j'ai signé 
» de ma propre main et scellé de notre sceau. » 

Vincent de Paul. 

L'humilité du saint lui a fait raconter sa vision à la troisième personne ; 
mais les réflexions qui terminent le récit, inspirées par une humilité pi i; s 
grande encore , sufflsent seules à trahir son secret. Cette faveur, du reste, lui 
est attribuée par tous les auteurs contemporains. 

22 












338 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

chose qui arriva à un très-grand et bon serviteur de Dieu : 
invoquant en sa messe notre Bienheureux Père, il fut arrête et 
ne sut passer outre, et Notre-Seigneur lui dit : Pourquoi 7Ï in- 
voques-tu pas ma fidèle Servante? Lui faisant voir que, lorsque 
l'on invoque notre Bienheureux Père, il faut conséquemment 
invoquer la Bienheureuse, d'autant que ces deux saintes âmes 
continuent en l'éternité, où est la consommation de la charité 
parfaite, de n'être qu'un, comme, par union parfaite en ce 
monde, Dieu les avait unies. Depuis cette vue, toute la commu- 
nauté où est ce bon et dévot personnage s'est également mise 
sous la protection du Bienheureux et de la Bienheureuse, et 
Dieu commença à rendre ce mouvement commun; car nous 
voyons que plusieurs de ceux qui font dire des messes en notre 
église, en ordonnent une au Bienheureux et une à la Bienheu- 
reuse, ou aux deux ensemble. 

Le corps de cette Bienheureuse Mère repose présentement 
dans un petit tombeau d'attente, jusqu'à ce que Dieu nous ait 
donné quelque moyen de bâtir notre église et les chapelles pour 
ces deux Saints. Il est au long de notre grille, tout vis-à-vis du 
tombeau de notre Bienheureux Père, qui est de l'autre côté de 
l'autel, lequel est orné de ces précieux dépôts, comme l'arche, 
de ces deux séraphins d'or très-pur. Ce qui a donné sujet à 
Monsieur le doyen de Notre-Dame, notre Père spirituel, d'atta- 
cher en notre église ces vers suivants : 



Mise au côté du grand homme de Dieu 
Qui par ses soins se la rendit pareille, 
Tu vois, passant, en cet auguste lieu , 
De notre temps la seconde merveille. 



AUTRES. 



De l'Institut qui fait profession 

De délivrer l'âme de passion , 

Bien qu'elle soit en faible corps enclose , 

Le Père là, la Mère ici repose. 



CHATITRE XXXIII. 339 

Nous savons bien que Dieu a déjà manifesté la gloire de son 
humble servante par des grâces miraculeuses, mais nous lais- 
sons au temps à découvrir ces merveilles, et nous concluons 
cette seconde partie de nos Mémoires par une chose digne, ce 
nous semble, d'être laissée dans l'Institut à notre postérité, pour 
faire voir qu'il n'y a point de tels liens que celui de la charité 
qui unit les cœurs. Dès aussitôt que la nouvelle du décès de 
notre Bienheureuse Mère fut épanchée par nos maisons, le 
jugement humain se vit trompé en ce qu'il avait cru que, quand 
cette digne Mère aurait fermé les yeux, cette grande union de 
pure charité et cordiale amitié qui avait tenu tous nos monas- 
tères joints à celui-ci, se dissiperait; car, après avoir rendu 
les derniers devoirs à cette sainte Mère, pour montrer que ses 
intentions étaient vivantes dans son Institut, presque tous nos 
monastères, les supérieures et les communautés, ont envoyé ici 
des messagers exprès pour renouveler et renouer leur union 
avec nous; protestant, avec tant de véritable bonté, vouloir, 
tout comme du vivant de nos Bienheureux Père et Mère, avoir 
en ce monastère, dépositaire de leurs corps et de leurs inten- 
tions, leur recours, leur confiance, leur union, leur communi- 
cation, leur déférence; ce qui nous a souvent tiré des yeux les 
larmes d'une tendre consolation, et donne un grand sujet de 
bénir Dieu , qui fait subsister ses ouvrages par sa seule grâce , 
lorsqu'il relire à soi les ouvriers. 

Ce qui nous donne aussi une grande espérance en sa bonté 
que, comme la charité, est la vertu permanente à l'éternité , 
ayant fondé notre petit Institut par la grande charité qui unit 
divinement les âmes de nos Bienheureux Père et Mère pour 
la charité des faibles et infirmes, selon la douceur de la cha- 
rité, dans la charité de la communication , par une humble 
cordialité sans obligation; enfin, celte sainte charité nous 
pressera en nos communes observances, et nous poussera toutes 
dans le sein de Celui qui est l'essentielle et éternelle charité, 



■ 



H 



340 



VIE DE SAINTE CHANTAL. 



où nous croyons que vivent en unité parfaite nos Bienheureux 
Père et Mère. 

Reste donc à voir ce qui doit faire vivre cette Bienheureuse 
Mère dans nos mémoires et dans notre imitation, à savoir la 
pratique des saintes vertus. 



TROISIEME PARTIE. 



LES PRATIQUES DE SES HEROÏQUES VERTUS. 



CHAPITRE PREMIER. 



DE LA FOI DE NOTRE BIEXHEU R El'S E. 



Ayant appris d'un grand, docte et pieux cardinal, que la foi 
est le fondement de la sainte maison spirituelle , l'espérance les 
murailles, et la charité le toit, il nous semble à propos de com- 
mencer le récit des vertus de notre Bienheureuse Mère par la 
solidité de sa foi, d'autant que l'on jugera plus facilement par 
après de la fermeté admirable de tout le bâtiment. 

Irons-nous rechercher la grandeur de la foi de ses aïeux, tant 
paternels que maternels, qui l'ont soutenue de leurs plumes, de 
leurs épées, de leurs travaux, de leurs propres moyens? Quel- 
ques-uns ont mieux aimé perdre la vie que de gauchir tant soit 
peu en la Foi ni au soutien d'icelle, et notre Bienheureuse Mère 
rendait tous les jours grâces à Dieu de ce que jamais aucun de sa 
race, que l'on ait su, n'a été que très-bon catholique. 

Nous avons montré ci-dessus comme Dieu avait tellement 
infusé le sacré don de la Foi en l'âme de noire Bienheureuse 



342 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Mère, que, dès sa tendre enfance, comme les innocents agneaux 
qui ne font que naître ont une peur naturelle et une antipathie 
si irréconciliable avec les loups, qu'ils crient et fuient voyant 
seulement leur peau, ainsi cette fidèle et aimable brebis du 
sacré bercail de saint Pierre ne se savait pas encore connaître ni 
conduire elle-même, qu'elle pleurait chaudement entre les bras 
de sa nourrice et se cachait dans son sein, si quelques héré- 
tiques, qui étaient alors en grand nombre en France, la vou- 
laient caresser. 

Un jour, un des plus grands seigneurs du royaume étant chez 
M. le président Frémyot, pour parler de quelque affaire 
d'Etat, de ce discours politique ils descendirent au spirituel et 
s'échauffèrent des grandes questions de controverses ; ce grand 
seigneur dont je parle était huguenot depuis fort peu de temps, 
et disait que rien ne lui plaisait en sa religion prétendue, que ce 
que l'on y nie la réalité du Saint-Sacrement. Notre Bienheureuse 
Mère, qui n'était alors qu'une enfant de quatre à cinq ans, 
s'échappant de sa gouvernante, qui la récréait à un coin de 
la grande salle où ces messieurs discouraient, courut à ce 
grand seigneur et lui dit : « Monseigneur, il faut croire que 
» Jésus-Christ est au Saint-Sacrement, parce qu'il l'a dit. Quand 
» vous ne croyez pas ce qu'il a dit, vous le faites menteur. » 
Ce seigneur fut extrêmement touché du discours de cette 
enfant, et la raisonna longtemps. Elle donna toujours des 
réponses qui ravissaient la compagnie ; enfin, ce seigneur lui 
voulut donner des dragées, mais l'aimable petite ne voulut pas 
seulement les toucher, ains les prit avec son tablier et courut 
agréablement les jeter au feu, disant : « Voyez-vous, Monsei- 
» gneur, voilà comme brûleront au feu d'enfer tous les héré- 
» tiques , parce qu'ils ne croient pas ce que Notre-Seigneur a 
» dit. » 

Il semblait que cette petite épouse du Sauveur avait entrepris 
la conversion de ce seigneur, car, contre son ordinaire de fuir 



■■ 



CHAPITRE I". 343 

même avec effroi tous les hérétiques, elle s'accosta avec celui-ci 
et lui dit une fois : « Si vous aviez donné un démenti au roi, 
» mon papa vous aurait fait pendre. » (Elle ne savait pas encore 
l'honneur que l'on fait aux gentilshommes de leur trancher la 
tête.) Puis elle ajouta [en lui montrant vn grand tableau de 
saint Pierre et de saint Paul) : « Vous donnez tant de démenti 
à Notre-Seigneur que ces deux grands présidents-là vous feront 
pendre. » 

Etant devenue grande , nous avons dit ci-dessus qu'elle aima 
mieux tomber en la disgrâce du baron, son beau-frère, que 
d'épouser un seigneur hérétique, et protesta qu'elle élirait 
plutôt une obscure prison pour y passer sa vie que la maison 
d'un ennemi de la foi, et dès son jeune âge elle a eu une 
lumière de foi si vive et si pénétrante, qu'elle allait jusque dans 
les cœurs et discernait par un véritable sentiment le croyant et 
le mécroyant. Combien de fois nous a-t-elle raconté la peine 
qu'elle avait à retenir ses larmes quand elle voyait par le Poitou 
les monastères et les églises que les hérétiques avaient renver- 
sés, brûlés et profanés! Elle nous dit une fois que lorsqu'elle 
entendait chanter ce verset de Jérémie : Vice Sion lugent, etc. ', 
elle se souvenait toujours des serrements de cœur qu'elle avait 
eus, considérant les monastères et églises d'où l'exercice de la 
sainte foi était banni et que personne ne fréquentait plus. Cette 
Bienheureuse Mère, en ses vieux jours, se fit faire un cantique 
sur cette première leçon de Jérémie, et disait : « Si j'eusse eu 
cette chanson quand j'étais jeune, je l'aurais chantée tous les 
jours. » 

Lorsque cette Bienheureuse Mère faisait sa demeure aux 
champs étant mariée, et après étant veuve , elle avait mis ordre 
que les serviteurs de la maison qui avaient meilleure voix 
apprissent le chant du grand Credo , pour l'aider à chanter plus 



1 Les voies de Sion pleurent, etc., etc. (Thr, e, I, v. 1-5). 









■ 

I 



344 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

solennellement à la messe paroissiale, à quoi elle prenait un 
singulier plaisir; et depuis étant religieuse, elle le faisait quel- 
quefois à la récréation, et on lui voyait un visage extraor- 
dinairement suave en chantant et écoutant ces saintes paroles. 
Elle avait une dévotion toute particulière aux saints martyrs, 
parce qu'ils ont donné leur sang pour la foi, et aux saints des 
premiers siècles, parce qu'ils ont soutenu cette sainte foi par 
leurs écrits et par leurs travaux, et quand venaient les fêtes de 
ces grands saints des premiers siècles, c'était un proverbe 
entre nous de dire : Cest un des saints de notre Mère. Elle ne 
se contentait pas d'en ouïr lire"' la vie à table et d'en parler aux 
conversations, mais encore elle faisait apporter quelquefois le 
livre en sa chambre pour les relire en son particulier; et en ses 
dernières années, elle fit acheter la Vie des Saints en deux tomes, 
pour la tenir en sa chambre, et avait marqué la vie de ces 
grands saints et premiers piliers de l'Église , qu'elle lisait avec 
une dévotion admirable. Elle avait une spéciale dévotion à saint 
Spiridion, qui captiva la raison d'un subtil philosophe par le 
symbole de la foi. 

Elle savait par cœur l'hymne de saint Thomas, Adoro te 
devotè, etc. , et la disait souvent, et la fit apprendre et écrire à 
quelques-unes de ses religieuses, et leur dit «qu'elle répétait 
toujours de grande affection deux ou trois fois cette parole : 
Je crois tout ce que dit la vérité suprême, et au commencement 
de son veuvage , qu'elle s'adonna plus particulièrement à la 
dévotion, elle n'avait pas de plus grande suavité que de con- 
vaincre son entendement, disant avec une ferme foi : « Je vois 
» le jus du raisin et je crois le sang de l'Agneau de Dieu; je 
» goûte le pain et je crois la vraie chair de mon Sauveur » ; mais 
que par après, quand elle fut sous la conduite de notre Bien- 
heureux Père, il lui apprit à simplifier sa foi et à en produire 
des actes fervents, courts, simples et sans épluchements; ce qui 
lui fit bien connaître que la foi la plus simple et la plus humble 






CHAPITRE I". 345 

est par conséquent la plus amoureuse et la plus solide. » Tous 
les jours, à la fin de l'évangile de la messe, cette Bienheureuse 
Mère disait de cœur et de bouche le Credo et le Confiteor, et 
nous enseignant un jour à faire de même. «0 Dieu! dit-elle, 
» que nous avons de sujets de nous humilier de n'être pas jugées 
» dignes de confesser notre créance devant tous les tyrans de la 
» terre ! » 

Lorsque cette Bienheureuse Mère fit garnir de sentences sa 
chambre, où l'on a fait depuis le noviciat, elle voulut écrire 
elle-même sur la muraille , à l'endroit où les pieds de son cru- 
cifix aboutissaient, ce trait du cantique : Je me sais assise à 
l'ombre de mon Bien-armé, et son fruit est doux à ma bouche. 
Une Sœur la pria de lui dire pourquoi elle mettait cette sentence 
en ce lieu-là. « Afin, dit-elle, de faire souvent des actes de foi 
» très-nus et très-simples, car la foi , quoique lumière, est une 
» ombre pour la raison humaine, et je veux que mon raisonne- 
» ment s'asseye en repos à l'ombre de la foi qui me fait croire 
» que Celui qui fut mis en cette croix avec tant d'opprobres est 
« le vrai Fils de Dieu. » Une autrefois, sur quelques rencontres, 
elle dit qu'elle avait dès longtemps en son intention que toutes 
les fois qu'elle regarderait le crucifix, son regard fût un acte de 
foi pareil à celui de ce centenier qui, frappant sa poitrine, 
disait : Car vraiment tu es le Fils de Dieu. Cette Bienheureuse 
Mère dit en confiance à une personne, « qu'étant encore au 
monde, Dieu lui donna un jour une grande intelligence de la 
pureté de la foi , et lui avait fait voir que la perfection de notre 
entendement en cette vie c'est sa parfaite captivité et assujettisse- 
ment aux choses obscures de notre foi, et que l'entendement 
serait éclairé dans la béatitude à proportion qu'il se serait tenu 
humblement soumis à ces obscurités, que depuis elle avait tou- 
jours eu aversion à ouïr les discours où l'on veut prouver par rai- 
sons naturelles le mystère de la très-sainte Trinité ou les autres 
articles de notre foi; que l'àme fidèle ne doit point chercher 






346 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

d'autres raisons que celte seule souveraine raison universelle : 

Dieu qui a révélé ces choses à son Église. » 

Jamais elle ne se souciait d'ouïr lire des miracles faits en 
confirmation de notre foi, ni des révélations; et d'ordinaire elle 
les faisait passer quand on lisait au réfectoire les vies des saints 
ou discours des fêtes ou mystères de Notre-Seigneur et Notre- 
Dame ; elle nous disait quelquefois : Qu'avons-nous à faire de 
» ces preuves, de ces miracles ni des révélations, sinon pour 
» bénir Dieu qui les a faits pour quelques âmes qui en avaient 
» besoin? Dieu a révélé pour nous tout ce qu'il faut à son 
» Eglise. » Nous avons ouï dire quelquefois à cette Bienheureuse 
Mère, avec très-grande ferveur, qu'elle croyait mille fois mieux 
tous et un chacun des articles de notre sainte foi, qu'elle ne 
croyait d'avoir deux yeux dans la tète. 

Lorsque cette Bienheureuse Mère fit faire les Méditations pour 
nos solitudes, tirées des écrits de notre Bienheureux Père, elle 
voulut en avoir une toute particulière, sur la grâce incompa- 
rable que nous avons d'être filles de la très-sainte Église; elle 
se la fit écrire en un feuillet à part, et dit que, les deux pre- 
miers jours de sa solitude, elle n'avait lu que celte méditation, 
et que véritablement elle avait mal au cœur de voir combien 
d'âmes profitent et reconnaissent peu le sacré don de la foi, et 
d'être enfants de l'Église. 

Nous avons trouvé en plusieurs petites prières que celte Bien- 
heureuse Mère invoquait souvent le saint père Abraham, père 
des croyants ; elle lui avait une spéciale dévotion. Elle lisait la 
sainte Ecriture par l'ordre de ses supérieurs; mais entre tous 
les livres de ce sacré volume, les actes des apôtres lui étaient 
chers, et l'on ne saurait exprimer combien de fois elle les a lus 
et relus, et nous en faisait le récit aux conversations avec une 
toujours toute nouvelle ferveur, et nous semblait, à chaque fois 
qu'elle nous parlait de cette primitive Église, qu'il y eût quelque 
chose de nouveau que nous n'avions jamais ouï. Elle portait sur 



CHAPITRE K 347 

son cœur, depuis plusieurs années, la grande proleslation de foi 
écrite de sa main et signée de son sang. L'ennemi qui connais- 
sait combien la foi de cette sainte femme était grande, lui a 
tendu de terribles pièges de ce côté-là, ainsi que nous dirons, 
parlant de ses tentations et peines intérieures ; et, comme a dévo- 
tement et saintement remarqué Monseigneur l'évèquc du Puy, 
celte Bienheureuse Mère peut être appelée martyre de la foi, 
puisqu'elle s'est persécutée elle-même pour la soutenir en son 
cœur, et en élevant l'étendard, appliquant le saint nom de Jésus 
sur son cœur avec le fer et le feu, lorsqu'elle était combattue 
de fortes tentations contre cette sainte foi, de laquelle elle 
vivait et montrait sa foi par ses œuvres. 



1 



m. 



.., 



CHAPITRE II. 



DE SON ESPÉRANCE. 




Notre Bienheureuse Mère nous dit une fois qu'elle invoquait 
toujours avec ses saints protecteurs notre saint père Abraham, 
non-seulement pour l'amour qu'elle portait à sa grande foi, mais 
parce qu'il espéra contre l'espérance même. Nous pouvons 
bien dire d'elle que, comme vraie fille d'Abraham, elle a espéré 
contre toute espérance et apparence humaine; aussi Dieu a béni 
et multiplié sa génération sainte selon la vérité de sa promesse. 
Elle avait si fermement jeté l'ancre de son espérance en Dieu, 
que rien n'était capable de la détourner de ce nord bienheureux, 
ainsi qu'elle fit bien voir lorsqu'elle abandonna son pays sans 
autre vue ni appui que cette vive espérance en Dieu, qui lui 
commandait de sortir de sa terre, se dépouillant totalement- de 
ses prudences humaines pour s'abandonner entièrement à la 
conduite de Dieu , avec une ferme confiance qu'il ferait d'elle et 
par elle sa sainte volonté. 

Combien de choses cette Bienheureuse Mère a entreprises 
pour le service de Dieu, sans aucun fondement que l'espoir 
ferme et.immobile que celui pour lequel elle travaillait lui four- 
nirait ce qui serait requis. Étant au commencement de notre 
maison de Paris, à Saint-Antoine, elle écrivait à notre chère 
Mère Péronne-Marie de Châtel les paroles suivantes : «Vous me 
» demandez, ma chère fille, si nous sommes pauvres ; oui, je vous 
» assure, et si je n'y pense quasi point; le ciel et la terre peu- 
» vent bouleverser, mais la parole de Dieu demeure éternelle- 



CHAPITRE II 349 

« ment; pour le fozidement de notre espérance, il a dit que si 
» nous cherchons son royaume et sa justice, il nous fournira du 
v reste; je le crois et m'y confie. L'extrémité de la nécessité où 
» nous nous trouvons quelquefois nous donne de hautes leçons 
» de la perfection de la sainte confiance et espérance en Dieu, 
» et véritablement nous voyons déjà combien il fait bon s'at- 
« tacher à Dieu et espérer en lui contre l'espérance humaine, 
» car notre établissement s'est fait, par la divine grâce, mieux 
» mille fois que nous n'eussions osé espérer. » 

En une occasion fort importante et qui lui était fort à cœur, 
elle dit, sur les difficultés qu'on lui faisait voir : « Il n'est point 
« besoin que je voie des apparences ni des appuis humains; il 
» suffit de croire et d'espérer que la parole de Dieu ne peut être 
» sans son effet. » Elle avait cotté de sa main et chantait souvent 
des psaumes qui traitent de celle sainte espérance ; entre au 1res 
celui-ci lui était familier ' : 

En vous mon âme, ô Dieu, s'adresse, 

En vous ma fiance j'ai mis ; 

La peur de rougir ne m'oppresse, 

Ni le ris de mes ennemis. 

Qui met en vous sa confiance , 

Ne manque jamais d'assistance '. 

Toute son espérance pour les biens éternels était fondée sur 
les mérites de Jésus-Christ, sur l'amour qu'il porte de toute éter- 
nité à sa créature, et sur l'amoureux désir qu'il a de conserver 
l'ouvrage de ses mains et donner la vie éternelle à qui coopère 
à ses grâces. «Ces trois points, disait-elle, sont la pierre angu- 
» laire sur laquelle la solide maison de notre espérance se doit 
» fonder. » Elle parlait une fois à un très-vertueux et dévot per- 
sonnage qui vivait dans une trémeuret crainte imparfaite des 
jugements de Dieu; elle lui dit pour le consoler ces propres 



1 Ps. 24, v. 1. 2. (Traduction Desportes.) 







350 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

paroles, dont la Sœur qui l'assistait fit un fidèle recueil : «Je 
» vous assure, mon cher Père, que quand je vois le Sauveur 
» mourant d'amour en la croix, ce n'est jamais sans espérer qu'il 
» nous fera vivre d'amour dans la gloire. Quand je me regarde 
» moi-même en moi-même, je frémis et connais que sans res- 
» sources je mérite l'enfer; mais quand je me regarde au pied 
» de la croix et que j'embrasse ce signe de notre salut, l'espé- 
« rance du ciel qu'il m'a acquise se rend si vive que j'oublie 
» l'enfer, et il est bien rare que je pense à l'enfer. Entre tous 
» les vices desquels Dieu m'a donné horreur particulière, c'est 
» le désespoir, d'autant que c'est un manquement de foi insup- 
» portable. » Ce dévot personnage produisait quantité de raisons 
pour appuyer et soutenir ses craintes, mais cette Bienheureuse 
Mère lui dit que la crainte excessive aux âmes déjà avancées en 
la vie dévote, est une barrière à l'espérance et un refroidisse- 
ment à la charité ; comme au contraire, l'humble espérance en 
Jésus-Christ est un aiguillon de l'amour. « Pour moi, ajouta-t-elle 
)> j'ai établi, dès mon commencement, deux maximes en mon 
» esprit, l'une de David, l'autre de notre Bienheureux Père ; la 
« première, Fais bien, espère en Dieu; la seconde, Dieu veut que 
» notre misère serve de trône à sa miséricorde. Avec ces deux 
» pensées fidèlement pratiquées, je vous conseille, disait-elle, 
» de ne jamais regarder le ciel sans espérer. » 

Elle avait encore une grande inclination à cette parole de Job i 
« Qu'il me tue, j'espérerai toujours en lui» , et dit qu'il avait 
été un temps qu'elle la proférait souvent et avec quelques re- 
conforts dans ses travaux intérieurs, Une fois, une personne qui 
la voulait faire parler, lui demanda si elle pensait à espérer les 
biens et les joies de la vie éternelle j elle repartit avec un très- 
profond rabaissement : « Je sais bien qu'aux mérites du Sauveur 
» elles se doivent espérer, mais mon espérance ne se tourne 
» point de ce côté-là ; je ne désire ni espère chose quelconque, 
» sinon que Dieu accomplisse sa volonté en moi, et qu'à jamais 



CHAPITRE II. 351 

» il en soit glorifié ; je ne voudrais pas que mon espérance tendît 
» à mon profit particulier, mais à la gloire éternelle de mon 
« Dieu. » On lui demanda aussi une fois, si dans divers périls 
qu'elle avait courus d'être précipitée dans, des abîmes et des 
rivières, en voyageant, elle avait toujours espéré que Dieu l'en 
retirerait; elle dit que non, «mais qu'elle avait toujours espéré 
que Dieu ferait en elle ce qui serait le plus à sa divine gloire, 
ou en la sauvant du danger, ou en lui faisant finir sa vie en 
icelui, et que dans cette espérance son cœur était tranquille et 
en repos, et content de ce que Dieu disposerait d'elle. » 

Un jour d'été, qu'il faisait une extrême chaleur, cette Bien- 
heureuse Mère menant du jardin, s'assit sur un escalier de pierre , 
où il venait un petit ventelet fort gracieux; elle se leva promp- 
tement de cette place, disant : «La nature trouve ici trop à 
)) prendre. » S'étant assise ailleurs , elle demeura fort longtemps 
sans mot dire, se pinçant la peau des mains ; elle ouït qu'une 
Sœur disait à une autre : «Je voudrais bien savoir la pensée de 
» notre Mère, mais je n'ose pas la lui demander. » Cette digne 
Mère, se tournant gracieusement du côté de ses Sœurs, leur 
dit, avec une bonté toute maternelle : «Mes filles, je pense que 
» la chair qui est terre, veut tirer l'esprit en terre ; mais l'es- 
» prit, aidé du Saint-Esprit, tirera la chair au ciel, quand 
m ce corruptible sera couvert d'incorruption. » Et de rechef, 
pinçant sa main , elle disait avec une ferveur admirable : « En 
» cette chair je ressusciterai, et cette chair donnera gloire 
« à la sacrée humanité de mon Rédempteur; cette espérance 
» repose dans mon sein. » 



CHAPITRE III 



DE SON AMOUR EX VERS D1EC. 



Celle bien-aimée du Seigneur ayant abandonné sa maison el 
toule sa chevance pour la dilection, eslima que cet amour sou- 
verain qui la portait à quitter tout, n'était rien auprès de 
celui qui la pressait incessamment de sacrifier à Dieu sa per- 
sonne et sa vie , s'ahandonnant elle-même pour être plus parfai- 
tement à son céleste Epoux , et mourant en elle-même pour y 
faire vivre son souverain amour. Oh ! que ce saint amour sut 
bien , comme jaloux de ce digne cœur, chasser tous les autres 
amours qui pouvaient empêcher la parfaite souveraineté et sua- 
vité de ses divins effets! Celui qui est marié a encore le cœur 
divisé. Le divin Epoux, voulant que notre Bienheureuse Mère 
cherchât d'un cœur tout uni son seul et unique amour, lui ôla 
le baron de Chantai, son cher mari, qu'elle aimait si chèrement 
et tendrement. Il lui ôta, dis-je, son époux, afin qu'elle fût 
avec une entière perfection sa fidèle épouse, et dès le moment 
de sa viduité , s'empara avec une telle puissance et une si douce 
autorité du cœur et désaffections de cette veuve, que jamais, 
depuis, l'amour de la créature ne fut rival, dans sa volonté, à 
l'amour de son Créateur qui la captiva de telle sorte que , sur- 
le-champ elle s'engagea par vœu à ce saint amour, lequel s'ap- 
propriant cette bénite âme, exerça en elle et par elle sa domi- 
nation, et la gouvernant à son plaisir comme une heureuse cap- 
tive, l'a menée par des chemins si divers et des sentiers si 



CHAPITRE III 353 

étroits, qu'ils feraient horreur à ceux qui ne sont pas intelli- 
gents en la conduite de l'amour. 

Le premier sacrifice que cette Bienheureuse Mère fit à 
l'amour, fut de sa propre volonté par un si véhément désir de 
l'obéissance, qu'elle n'aspirait qu'à être dirigée dans les voies 
de Dieu. Le goût souverain de cet amour la dégoûta si fort des 
choses de la terre, que, comme elle dit elle-même, ainsi que 
nous l'avons rapporté ci-dessus, elle eût voulu abandonner 
père, enfants, pays et tout, pour aller vivre dans le fond d'un 
désert, et jouir à souhait de son Bien-Aimé. Et comme c'est un 
grand signe d'amour que de se plaire en la conversation de la 
chose aimée, cette Bienheureuse Mère, dès son veuvage, se 
plaisait tellement en la solitude, pour être seule avec son seul 
amour, qu'elle abandonna toutes les conversations mondaines 
et inutiles, et ne se trouvait en compagnie que lorsque le de- 
voir, la charité ou la civilité vertueuse le requérait. Tous les 
jours ce saint amour Fallait purifiant, il l'éveillait au bien, il 
l'excitait, il l'admonestait, il l'instruisait, il la séparait de tout, 
et enfin il l'emprisonna glorieusement lorsqu'elle s'enferma 
dans une petite maisonnette, au faubourg de cette ville, pour 
commencer notre Congrégation. Ce fut ici que cet amour victo- 
rieux se rendit plus que jamais infatigable et insatiable en la 
pratique de toutes verius, et où cette Bienheureuse Mère reçut 
non-seulement la grâce surabondante de croire et d'aimer, mais 
de beaucoup faire et souffrir pour son Bien-Aimé. 

Les médecins , et même notre Bienheureux Père , ont attribué 
aux douces violences de l'amour céleste les maladies inconnues 
et irrémédiables que cette Bienheureuse Mère souffrait dans ses 
premières années de religion, et notre Bienheureux Père disait, 
ainsi qu'il se voit dans une épître, que le saint amour voulait 
tout à fait rendre cette digne Mère une sainte Angèle, une sainte 
Catherine, et telles autres saintes amantes, à quoi elle a corres- 
pondu avec une fidélité admirable. L'amour de cette Bienheu- 

23 






354 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

reuse Mère, quoiqu'elle eût goûté de grandes suavités célestes, 
était un amour fort, généreux, détaché, indépendant de tous les 
goûts, sentiments et plaisirs spirituels, un amour courageux à 
entreprendre des choses grandes pour la gloire de Dieu; un 
amour constant parmi la longueur des travaux, un amour hardi 
dans les difficultés, un amour soumis dans les succès contraires, 
un amour toujours adhérant aux volontés divines, un amour sage 
et discret, un amour désapproprié et désintéressé, un amour 
qui la faisait vivre tout abandonnée à la Providence de son 
Amant, un amour de simple confiance, un amour d'épouse et 
de fille qui subsistait très-ferme et très-pur et sans propre 
recherche avec une crainte chaste et filiale, un amour humble 
qui la portait jusques à l'anéantissement total d'elle-même pour 
exalter son Bien-Aimé, un amour qui l'avait constituée au par- 
fait oubli d'elle-même par le continuel souvenir de son Dieu , un 
amour de conformité qui l'a fait se réjouir de suivre nue Jésus- 
Christ nu , de vivre dans les angoisses sur le Calvaire , dans les 
dérélictions intérieures inexplicables sur la Croix, ne goûtant 
que fiel et vinaigre en son intérieur, et quelquefois en son exté- 
rieur quantité de mépris et de contradictions. Bref, ce saint 
amour l'a fait persévérer jusques à la fin avec une fidélité tou- 
jours croissante au service de Dieu , fidélité admirable, et qui 
ne se pourra connaître que dans le ciel, parce que celte 
fidélité amoureuse a subsisté non-seulement dans la douceur de 
la paix intérieure, mais dans le froid, dans l'horreur, dans la 
violence et dans la longueur de la guerre spirituelle, ainsi que 
nous dirons en un autre endroit. 

Le révérend Père Jean Bertrand, vice-recteur du collège de 
la sainte Compagnie de Jésus, qui était un docte et vertueux 
Père auquel notre Bienheureuse s'était communiquée avec con- 
fiance extraordinaire, disait un jour à notre très-bonne et chère 
Mère Péronne-Marie de Chàtel, que qui voudrait apprendre 
comme l'on doit pratiquer le premier et le grand commande- 



CHAPITRE III. 355 

ment d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son àme , etc., 
et le prochain comme soi-même, il fallait regarder la pratique 
de cette digne Mère, et qu'il savait qu'elle avait reçu d'en haut 
une intelligence admirable de ce premier commandement ; « et 
j) je ne sais, dit-il, si l'amour divin a jamais eu une domination 
» plus entière et plus absolue sur une àme, et s'il s'en pourrait 
» trouver en toute la terre, une plus abandonnée à l'amour que 
» celle-là. » Cette Bienheureuse aimait, non-seulement de 
paroles, mais d'œuvres et de vérité. Mgr le cardinal de 
Bérulle, fondateur des Pères de l'Oratoire, et qui est décédé en 
très-grande réputation de sainteté, communiant notre Bienheu- 
reuse Mère à Dijon depuis qu'elle fut veuve, connut par une 
lumière surnaturelle que cette âme était conduite intérieurement 
par une voie extraordinaire. Après la messe , il s'enquit qui 
était cette dame veuve, et dit ces propres paroles: «Le cœur 
» de cette dame est un autel où le feu de l'amour ne s'éteint 
s point; et il se rendra si véhément, qu'il ne consumera pas 
» seulement les sacrifices, mais l'autel même. » Ce qui a eu son 
véritable effet en des manières inexplicables. Lorsque cette 
Bienheureuse Mère était en la fondation de notre première 
maison de Paris, ce grand cardinal la fut.visiter, et dit au retour 
à madame la comtesse de Saint-Paul, princesse de grande vertu 
et conduite par des chemins intérieurs fort épineux, qu'il venait 
de voir l'une des grandes amantes que Dieu eût sur la terre • il 
porta plusieurs autres dames à conférer avec cette Bienheureuse 
Mère de leur intérieur, l'annonçant comme l'amoureuse Sula- 
mite destinée à conduire ses compagnes en l'amour céleste , 
par les déserts et les sentiers les plus périlleux. 

Le jour de saint Basile 1632, notre Bienheureuse Mère sou- 
tint un assaut très-grand de l'amour divin qui l'empêchait de 
pouvoir parler à la récréation ; elle demeurait les yeux fermés 
avec un visage tout enflammé; elle tâchait de se divertir à filer 
sa quenouille, et demeurait prise à la moitié de son aiguillée. 

23. 









356 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Quand elle vit qu'elle ne pouvait faire autrement, elle fit chan- 
ter et s'essaya de chanter elle-même ce cantique qu'elle s'était 
fait faire autrefois par notre très-honorée Mère de Bréchard : ' 

Pourquoi donner à mon âme 
Quelque travail ou souci, 
Puisque l'amour qui l'enflamme 
Ne le permet pas ainsi? 

Il me meut et me gouverne 
Tout au gré de son désir, 
Et je n'ai ni but ni ternie 
Que son céleste plaisir. 

Mon cœur n'a de complaisance 
Qu'aux entretiens amoureux 
De celte divine essence , 
Seul objet des Bienheureux. 



Ce chant la divertit un peu, et, pour cacher la grâce, elle 
s'essaya de nous parler, mais avec des paroles de feu, qui fu- 
rent fidèlement recueillies sur-le-champ : « Mes chères filles, 
» saint Basile, ni la plupart de nos saints Pères et piliers de 
» l'Eglise, n'ont pas été martyrisés; pourquoi vous semhle-t-il 
» que cela soit arrivé ? » Après que chacune eût répondu : « Et 
« moi, dit celte Bienheureuse Mère, je crois que c'est parce 
» qu'il y a un martyre qui s'appelle le martyre d'amour, dans 
» lequel Dieu soutenant la vie à ses serviteurs et servantes, 
» pour les faire travailler à sa gloire, il les rend martyrs et con- 
« fesseurs tout ensemble ; je sais, ajoula-t-clle, que c'est le 
» martyre auquel les Fdles de la Visitation sont destinées, et 
î) que Dieu le fera souffrir à celles qui seront si heureuses que 
« de le vouloir. » Une Sœur lui demanda comment ce martyre 
se pouvait faire? « Donnez, lui dit-elle, votre consentement 
» absolu à Dieu, et vous le sentirez. C'est, poursuivit-elle, que 
» le divin amour fait passer son glaive dans les plus secrètes et 



■ 



CHAPITRE III. 357 

ii intimes parties de nos âmes, et nous sépare nous-mêmes de 
» nous-mêmes. Je sais une âme, ajouta-t-elle, laquelle l'amour 
■>■> a séparée des choses qui lui ont été plus sensibles que si les 
i) tyrans eussent séparé son corps de son âme par le tranchant 
» de leurs épées. " Nous connûmes bien qu'elle parlait d'elle- 
même. Une Sœur lui demanda combien ce martyre durait. 
«Depuis le moment, répondit-elle, que nous nous sommes 
» livrées sans réserves à Dieu jusqu'au moment de notre mort, 
» mais cela s'entend pour les cœurs généreux, et qui, sans se 
« reprendre , sont fidèles à l'amour ; car, les cœurs faibles et de 
» peu d'amour et de constance, Noire-Seigneur ne s'applique 
n pas aies martyriser; il se contente de les laisser rouler leur 
«petit train, crainte qu'ils ne lui échappent, parce qu'il ne 
« violente jamais le libre arbitre. » On lui répliqua si ce mar- 
tyre d'amour pouvait jamais égaler le martyre corporel. « Ne 
» cherchons point, dit-elle, l'égalité, quoique je pense que l'un 
» ne cède rien à l'autre, car V amour est fort comme la mort, et les 
» martyrs d'amour souffrent plus mille fois en gardant leur vie, 
» pour faire la volonté de Dieu, que s'il en fallait donner mille 
« pour témoignage de leur foi, de leur amour et de leur fidé- 
» lité. « Une autre fois, que l'on avait lu la vie de saint Jacques 
le martyr, qui fut coupé par morceaux, celte Bienheureuse 
Mère dit qu'elle avait pensé que ce martyre-là élait un portrait 
du martyre d'amour, sinon que celui d'amour est de plus lon- 
gue durée , et que tous les jours le glaive de l'amour coupe et 
retranche quelque chose à une âme véritablement fidèle, et que 
les souffrances secrètes de l'âme qui ne met point de bornes 
aux opérations de l'amour sont inimaginables. 

Lorsque notre chère Mère de Chàtel fut élue céans pour supé- 
rieure l'année 1635, voyant dans les recueils qu'une Sœur faisait 
des choses particulières qu'elle remarquait de notre Bienheu- 
reuse Mère, ce que nous venons de dire du jour de saint Basile, 
elle la pria fort instamment de lui raconter ce qui s'était passé 



358 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

eu son âme ce jour-là; notre Bienheureuse Mère, comme très- 
obéissante, lui dit : «Ma chère Mère, il est vrai, Dieu me fit 
» voir ce jour-là, pensant à saint Basile, un martyre d'amour 
» par lequel il a dessein de faire passer les filles de celle 
" P etite Congrégation, je dis celles qui se voudront absolument 
» livrer à l'amour, et j'eus une lumière, après la communion, 
» qui m'apprit que la vie des vraies filles de cet Institut doit 
» être une mort journalière pour vivre en ce monde à l'évangé- 
» lique , et leurs offices de s'abîmer en Dieu et perdre dans cet 
« océan de bonté tout ce qui leur est propre pour faire et souf- 
» frir tout ce qu'il plaira à l'amour; mais , ajouta-t-elle avec les 
» larmes aux yeux, ma chère Mère, il ne faut pas faire grande 
» estime de mes pensées, car mon infidélité me prive de leurs 
"fruits; j'ai parlé et poussé nos Sœurs dans la ferveur de 
» l'amour, et je suis tombée dans une déplorable froideur. » 
Elle disait cela parce que, le lendemain du jour de saint 
Basile 1631 , que Dieu lui avait montré la perfection du mar- 
tyre d'amour, il la mit de nouveau dans le sacré supplice, lais- 
sant sa bénite âme abandonnée à tant de travaux intérieurs de 
tentations, de souffrances, de ténèbres et de dérélictions, 
qu'elle ne se connaissait plus soi-même, et cet état lui a duré 
tout le reste de sa vie, quoique diversement, des fois plus, 
d'autres fois moins ; et, au travers de tant d'épines, cette rose 
de charité s'est toujours conservée fraîche et d'une odeur 
ravissante, par la force de son amour opérant, capable de 
tout faire et de tout soutenir pour l'amour même de Celui qui 
l'affligeait. 



CHAPITRE IV. 

SUITE DU MÊME SUJET DE SON AMOUR ENVERS DIEU. 

Cet ardent amour de Dieu avait porté notre Bienheureuse 
Mère à un si véhément désir de plaire à Celui qu'elle aimait 
qu'elle s'obligea par vœu à faire toujours ce qui serait le plus 
parfait et plus agréable à Dieu, et, comme lui écrivit notre 
Bienheureux Père, son cœur, amoureusement attentif à plaire à 
l'Amant céleste, n'avait pas le loisir de se retourner sur soi- 
même, l'amour la portant et tournant continuellement son âme 
du côté de la chose aimée. Et, comme lui dit encore ce Bienheu- 
reux au même écrit, le soin qu'elle avait de la pureté de son 
âme la faisait ressembler aux colombes amoureuses qui se 
lavent et se mirent le long des ruisseaux , s'agençant, non pour 
être belles, mais pour plaire à leur amant. N'était-ce pas avoir 
un amour bien pur, bien net et bien simple, puisqu'elle ne se 
purifiait pas pour être pure, elle ne séparait pas des vertus 
pour être belle , mais seulement pour plaire à son Amant divin, 
auquel si la laideur eût été aussi agréable, elle l'aurait autant 
aimée que la beauté? 

L'amour de cette Bienheureuse Mère ne tendait nullement à 
la récompense ni h la jouissance; aussi ne parlait-elle quasi 
jamais des suavités de l'amour, mais toujours de l'opération. Une 
fois, comme l'on disait qu'une Sœur avait de grandes consola- 
tions intérieures et qu'elle aimait bien Notre-Seigneur, notre 
Bienheureuse Mère, comme très-expérimentée en l'amour véri- 
table , répondit : « Savourer les suavités de Dieu n'est pas 







31)0 VIE DE SAINTE CHAMAL. 

» amour solide de Dieu, mais s'humilier, souffrir les injures, 
» être exacte à sa règle, mourir à soi-même, vivre sans intérêt, 
» vouloir n'être connue que de Dieu seul, c'est véritablement 
» aimer, et des marques infaillibles de l'amour. » Sur ce sujet 
elle écrivait une fois à une supérieure de notre Congrégation 
les paroles suivantes : « Quant à cette bonne fille qui se croit si 
» élevée en amour et qui ne l'est pas en vertu , je crois que ces 
» chaleurs et ces assauts qu'elle sent sont des ouvrages de la 
» nature et de l'amour-propre ; car, ma chère fille , il lui faut 
» faire savoir que l'amour divin élève l'âme non tant à de hautes 
» pensées qu'à une fidèle pratique de la règle et à ces saintes 
» vertus d'abnégation, d'oubli de soi-même, d'amour à l'abjec- 
» tion et d'une patience qui sache tout souffrir. ma fille ! Dieu 
» nous défende de cet amour sensible qui nous laisse vivre en 
» nous-mêmes, car il mène à la mort; et puissions-nous être 
» bien possédées de cet ainonr divin qui, nous menant à la mort 
» de nous-mêmes , nous fera arriver à la vie de Dieu ! Les âmes 
» qui auront véritablement l'amour d'opération, ne manqueront 
» pas de sentir en un temps ou en un autre les opérations de 
» l'amour en elles. » 

Le révérend Père Binet, provincial de la sainte Compagnie en 
la province de Paris, dit une fois à notre chère Sœur Anne- 
Catherine de Beaumont, qui y était alors supérieure : « L'amour 
» a tellement fermé l'œil du propre intérêt à la Mère de Chantai, 
» qu'elle n'en a plus de vue ni d'amour d'espérance, quoi- 
» qu'elle ait celte vertu d'espérance en degré éminent; mais 
» quand je l'ai interrogée pour connaître un peu son fond , elle 
» m'a dit que, parce que la grâce et la gloire se trouvent en 
» Dieu, elle espère tout sans penser toutefois à autre chose qu'à 
» lui, et que si la gloire et les félicités se pouvaient séparer de 
» Dieu , elle ne ferait jamais un pas pour les acquérir, ne ten- 
» dant qu'à Dieu seul. Cette pureté d'amour, ajouta ce bon Père, 
» m'a ravi tout à fait. » 



CHAPITRE IV. 361 

Celte Bienheureuse Mère avait des maximes et des principes 
de vertus qu'elle avait écrits de sa main et tirés de l'Ecriture : 
premièrement celui-ci : Dieu nous a aimés d'une charité éter- 
nelle. Elle disait que cela devait porter L'âme à un désir éternel 
d'amour. Secondement : Dieu a tant aimé le monde, qu'il lui a 
donné son Fils unique. L'âme doit correspondre à cet amour, en 
sorte qu'on puisse dire qu'elle a tant aimé Dieu qu'elle lui a 
donné, par un don absolu, son unique, son franc arbitre, sa 
volonté, et que, comme le monde a traité àprementetà son gré 
le Fils de Dieu dès qu'il l'a eu, sans que ce bon Sauveur y ait 
non plus résisté qu'un agneau qu'on mène à la boucherie, que 
de même Dieu fasse en nous, de nous et pour lui seul tout ce 
qu'il lui plaira, sans que nous lui résistions. Troisièmement, 
elle avait en écrit, mais plus au cœur que sur le papier, cette 
parole : Celui qui m'aime est celui qui garde mes commande- 
ments. Elle répétait souvent cette sentence, et nous lui avons 
ouï dire avec grand sentiment a que l'amour est ingrat, chétif 
et indigne du nom d'amour, s'il n'est fidèle à faire ce qui est des 
volontés de Dieu. ■>■> Elle dit une fois à une prétendante qui était 
prête à prendre notre habit, qu'elle purifiât grandement son 
intention; que ce serait un amour avare de quitter le monde, 
qui n'est rien, pour posséder Dieu , qui est tout. «Non, ma fille, 
)' ajoufa-t-elle, l'âme fidèle doit tout quitter, afin qu'étant libre 
» de tout, elle ne possède ni ne soit possédée d'aucune chose, 
» ains demeure en l'absolue possession et merci de l'amour 
» divin, afin qu'il fasse d'elle ce qu'il lui plaira. » 

Etant dans une des plus grandes villes de France, une Mère 
de religion, qui est une âme d'une vertu éminente et fort gra- 
tifiée de Dieu, désira extrêmement de conférer de son intérieur 
avec cette Bienheureuse Mère, qui en fut très-aise. Ces deux 
grandes servantes de Notre-Seigneur se découvrant naïvement 
les états par lesquels Notre-Seigneur les faisait passer, cette 
bonne Mère dit à notre Bienheureuse qu'il y avait quelque temps 






362 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

qu'elle était dans des travaux intérieurs tels que parfois son 
délaissement était à ce point d'extrémité qu'il fallait qu'elle se 
contentât de savoir que Dieu est Dieu , sans qu'elle l'osât appe- 
ler son Dieu , ni penser qu'il fût son Dieu. Notre Bienheureuse 
lui dit gracieusement : «Ma chère Mère, je vous laisse ce 
» point-là , et ne pratiquerai jamais cette abnégation , pour 
» abattue et angoissée qu'ait été mon âme ; elle n'a jamais été si 
» bas que je n'aie dit : Mon Dieu , vous êtes mou Dieu et le Dieu 
» de mon cœur. Car si la foi m'enseigne qu'il est Dieu , le 
» baptême que j'ai reçu me fait voir qu'il est mon Dieu. « Cette 
grande religieuse lui répliqua qu'il lui semblait qu'en ce mot de 
mon Dieu l'on n'était pas encore dans ce parfait dénùment 
d'esprit ; à quoi notre Bienheureuse repartit que nos délaisse- 
ments ne peuvent parvenir jusques au point de ceux du Fils de 
Dieu, et que , dans le plus grand abandon de tous les abandons 
imaginables, il avait dit : Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi 
mavez-vous délaissé? Elle lui dit encore les paroles suivantes : 
«J'ai souvent dit à Notre-Seigneur, au fort de mes travaux , que 
» s'il lui plaisait de me marquer ma demeure aux enfers, 
» pourvu qu'il mît ordre que ce fût sans que je l'offensasse, et 
» que mon tourment éternel fût à sa gloire éternelle, je serais 
» contente, et que toujours il serait mon Dieu. » Notre Bienheu- 
reuse Mère donna à cette vertueuse religieuse le couplet suivant 
en écrit , disant qu'elle se plaisait beaucoup à le chanter parmi 
ses travaux : 

Comme un cuir séché se retire 
Au chaud, telle suis de douleur, 
Mais j'ai toujours vos lois au cœur 
Sans prendre garde à mon martyre ; 
Rien ne me console en ce lieu , 
Que de savoir : Dieu est mon Dieu. 



Cette bonne religieuse remercia beaucoup notre Bienheureuse 



CHAPITRE IV. 363 

Mère de la lumière qu'elle lui avait donnée, publiant qu'elle 
était bien plus intelligente qu'elle en l'amour, et qu'elle n'ou- 
blierait jamais ses maximes ; qu'il ne faut pas de plus grande 
délicatesse en la vie spirituelle, que de suivre l'exemplaire que 
le Père nous a montré en son Fils Notre-Seigneur. 

Notre Bienheureuse Mère dit à notre très-chère Sœur Anne- 
Catherine de Beaumont, « qu'elle avait diverses fois repassé en 
son esprit l'entretien qu'elle avait eu avec cette très-vertueuse 
religieuse , et qu'elle trouvait que cette distinction de dire Dieu , 
et n'oser dire mon Dieu, était insupportable; que si Dieu lui 
donnait ces sentiments-là, elle croyait que son cœur s'anéanti- 
rait et se fondrait de douleur. » "Volontiers, lui dit-elle, je 
« souffrirai la privation des sentiments et l'expérience de celte 
» douce vérité que Dieu est mon Dieu, mais plutôt je me lais- 
» serai arracher mille vies que d'en perdre la croyance et la 
» confiance. » Une fois, comme quelques Sœurs disaient à notre 
Bienheureuse Mère que notre Mère de Chàtel portait toujours le 
Cantique des cantiques sur elle, et que c'était le plus ordinaire 
entretien de ses pensées, elle répondit : « C'était son attrait, et 
» elle le méritait, car c'était une épouse bien fidèle et bien 
» amoureuse; mais pour moi, hors quatre ou cinq versets du 
» cantique, je n'ai osé m'en servir; mon inclination c'est les 
» maximes évangéliques, parce que notre Bienheureux Père me 
» marqua, au commencement, les paroles de l'épouse : Que mon 
» Bien-aimé me baise d'un baiser de sa bouche, je m'en suis 
» servie pour le très-saint Sacrement, mais non jamais hors de 
» là, car ce serait demander des faveurs et des caresses d'amour 
» dues à cette pure épouse, et non pas à une chélive servante. » 
L'amour pur et fort de cette Bienheureuse Mère lui faisait avoir 
à contentement que tout le long de celte vie l'Époux céleste la 
tînt comme une moissonneuse de myrrhe, toujours travaillant 
à la mortification et toujours altérée du pourchas d'une plus 
grande accroissance au saint amour; elle ne pouvait faire état 



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364 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

de l'amour de douceur à l'égal de l'amour de douleur et d'hu- 
milité profonde. 

Elle fit écrire sur la muraille en l'allée la plus fréquentée du 
monastère, toutes les admirables qualités que saint Paul donne 
à la charité, qu'elle est bénigne, patiente, douce, croit tout, 
souffre tout, etc. Elle appelait cette sentence le miroir du mo- 
nastère , et quelquefois ordonnait aux Sœurs qui avaient dit 
leurs coulpes de quelque défaut contre la charité, d'aller lire 
cette sentence, et elle-même y allait, goûtant et nous faisant 
surtout peser cette parole : Si je parle le langage des Anges et 
n'ai point la charité, je ne suis rien, et si je livre mon corps aux 
tourments et aux flammes, et n'ai point de charité, cela ne me 
profite de rien. 

Elle parlait assez souvent de l'honneur qu'il faut porter aux 
Commandements de Dieu , nous remontrant comme c'était l'obli- 
gation des obligations; surtout elle parlait fort fréquemment du 
premier commandement, et les deux dernières années de sa 
sainte vie , elle avait appris à chanter ces divins Commandements 
comme on les fait chanter, à la fin du catéchisme, aux enfants; 
et véritablement nous pouvons bien dire qu'elle aimait Dieu de 
toute son âme et de tout son cœur, de toute sa force et de toute 
sa pensée, et que tout son être était sacrifié à l'amour et servait 
à l'Amant. 



CHAPITRE V. 



DE SON AMOUR ET CHARITE A L EGARD DU PROCHAIN. 



L'amour de Dieu et celui du prochain étant unis par le Saint- 
Esprit en un même commandement, il n'en faut pas séparer le 
discours , vu même que si l'amour du prochain était un arbre 
fleurissant et portant des fruits d'immortalité au cœur de notre 
Bienheureuse Mère, l'amour de Dieu en était la très-pure et 
précieuse racine. Elle nous dit une fois que son premier direc- 
teur lui avait appris d'aimer tous les prochains en Dieu par cer- 
taines pratiques d'imaginations dévotes qui lui faisaient de la 
peine ; mais que l'ayant représenté à notre Bienheureux. Père, 
il lui répondit qu'elle aimât et bénit Dieu en toutes ses créa- 
tures, et que, s'il fallait regarder les créatures en elles-mêmes, 
ce fût dans la poitrine du Sauveur ; et qu'elle s'était toujours 
depuis tenue à celte pratique. Elle aimait ses parents d'un 
amour très-purifié et parfait, mais suave, doux, gracieux, se 
conciliant amiablement leur bienveillance, et leur témoignant 
la sienne par un véritable désir de leur bien spirituel. Toutes 
les lettres qu'elle leur écrivait étaient, ou pour l'utilité des 
affaires ou pour le bien de leurs âmes. A l'exemple de Noire- 
Seigneur, elle aimait fort chèrement ceux qui l'aimaient, et 
correspondait très-cordialement aux âmes qu'elle voyait aller 
confidemment et sans détours avec elle, bien qu'elle ne voulût 
point d'attache, de mollesse, de tendreté ni d'empressement 
autour d'elle; l'amour naturel des correspondances, des sym- 
pathies, des complaisances, fut anéanti en elle et tout rangé 






36G VIE DE SAINTE CHANTAL. 

sous la loi du pur amour. Quiconque mettait sa confiance eu 
celte Bienheureuse Mère , pouvait bien dire qu'il avait trouve 
l'amie fidèle et une source de vie et de consolation pour son 
cœur. Elle ne se contentait pas d'aimer ceux dont elle se voyait 
chérie, mais, montant plus haut, elle chérissait et embrassait 
des bras d'une ardente charité ceux qu'elle savait avoir des 
aversions et des mauvaises volontés pour elle. 

Elle avait tiré et écrit de sa main quantité de sentences de 
la sainte Ecriture, sur cet amour du prochain; la première 
était : Faire bien aux ingrats pour imiter la bénignité du 
Père céleste. La seconde : Jésus-Christ nous a aimés et nous 
a lavés en son sang. Sur quoi elle fit écrire un jour les paroles 
suivantes à une religieuse qui avait fait quelque difficulté pour 
la charité envers le prochain : « Ma chère fille, considérez sou- 
» vent ces paroles : Jésus-Christ nous a aimés et lavés en son 
» sang. Pourquoi nous a-t-il aimés, puisque nous étions de 
» sales et viles créatures? Il nous a aimés par un excès de cha- 
» rite, parce qu'il nous voulait laver en son sang, car il n'a pas 
» attendu que nous ayons été lavés pour nous aimer. Croyez- 
» moi, ma chère fille, aimons sans examen ce cher prochain, 
» tout pauvre , tout mal fait, tout tel qu'il est , et s'il était moyen 
» que nous puissions laver ses imperfections dans notre sang, nous 
» devrions souhaiter de le donner jusqu'à la dernière goutte. s 

Elle dit une fois qu'elle n'avait rien trouvé en l'Écriture qui 
lui eût tant donné de quoi penser à cet amour du prochain que 
cette parole de Jésus-Christ à ses Apôtres : Voici mon comman- 
dement : que vous vous aimiez l'un l'autre comme je vous ai 
aimés. Il dit au général du monde : Aimez votre prochain 
comme vous-même; mais aux Apôtres, aux âmes religieuses : 
Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés et comme 
mon Père m'a aimé. « Cela, reprenait-elle, doit ouvrir devant 
» nos yeux des abîmes de charité pour le prochain, car le Père 
» et le Fils se sont aimés, s'aiment et s'aimeront d'un amour 



■ 



CHAPITRE V. 367 

» éternel, d'un amour de communication, d'égalité et d'unité 
» inséparables, et l'Évangile dit que Notre-Seigneur a aimé les 
» siens jusqu'à la fin. » 

Quand cette Bienheureuse se mettait à parler parmi nous 
de l'amour du prochain, c'était avec un discours si plein des 
traits de l'Ecriture, si enflammé et si fluide, que si le temps des 
exercices ne l'eût borné, je ne sais quand elle aurait fini. Elle 
nous aimait véritablement plus que soi-même, puisqu'elle s'est 
donnée soi-même pour notre bien et pour nous dresser le che- 
min de salut de notre petite Congrégation. Elle nous a aimées 
d'un amour de communication, n'ayant pas même fait la ren- 
chérie de tous les plus secrets avis que notre Bienheureux Père 
lui avait donnés pour sa conduite intérieure, qu'elle ne nous les 
ait mis en commun pour notre bien, et disait une fois fort gra- 
cieusement : «Hors que je ne rends pas compte à nos Sœurs, 
» je n'ai presque rien de secret pour elles, car elles savent par 
» quel chemin Notre-Seigneur me conduit. » Elle avait un petit 
livre écrit à la main des avis que notre Bienheureux Père lui 
avait donnés, tant pour l'oraison que pour ses tentations, et un 
autre petit cahier écrit de la main de notre Bienheureux Père et 
de la sienne ; c'étaient des demandes sur les plus intimes diffi- 
cultés de son intérieur. Elle prêtait assez souvent à diverses 
Sœurs ces deux livrets ',' selon leur besoin, leur marquant les 
points qu'elle croyait leur être utiles ; et à plusieurs, lorsqu'elles 
lui parlaient de leurs peines intérieures, elle disait : a J'ai eu 
» cette tentation en un tel temps, notre Bienheureux Père me 
» donna tel avis, ou je lus telle chose qui me fortifia ; voyez 
» voir s'il vous pourrait servir. » Bref, cette digne Mère pouvait 
bien dire à ses filles : Je vous ai communiqué tout ce que j'ai 
reçu de mon Bienheureux Père. 




1 Ces deux livrels se trouvent au commencement du deuxième volume de 
cette publication. 






I 



368 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Elle nous aimait d'un amour d'obéissance, non-seulement par 
le rare exemple qu'elle nous a donné de celte vertu, mais par 
la violence qu'elle s'est faite à elle-même pour acquérir une cer- 
taine complaisance de charité envers le prochain, que nous 
avons vue et admirée mille et mille fois, mais que nous ne sau- 
rions exprimer; elle disait une fois qu'elle faisait attention de 
prendre les justes désirs et les vertueuses inclinations que les 
Sœurs avaient qu'elle fit ou ne fit pas quelque chose, par manière 
d'obéissance et de charité. 

Elle nous aimait d'un amour d'égalité, se rendant toute à 
toutes, et bien qu'elle fût parmi nous, sans qu'elle y prît garde 
avec une majesté de Sainte qui nous la rendait vénérable, c'était 
avec une douceur de colombe qui la rendait entièrement accos- 
table. Elle se tenait entre nous comme l'une de nous; et disait 
une fois au parloir à un Père de religion, qu'elle avait envie par 
charité de retirer d'un esprit trop austère où il était : « Me voyez- 
vous, lui disait-elle, en l'âge où je suis, en l'état intérieur auquel 
» Dieu me tient, et sous la multitude d'affaires ? je n'ai envie 
» quelconque de rire ni de parler, et si vous me voyiez avec notre 
» jeunesse, qui est gaie d'importance, je parle, je les écoute, je 
» ris d'ordinaire sans joie de ce qu'elles me disent, pour leur 
» donner confiance de se récréer, parce que cela leur est néces- 
» saire. » 

Elle nous aimait d'un amour d'union tel qu'elle disait un jour 
qu'on lui parlait de quelque Sœur qui croyait n'être pas aimée 
d'elle : « Cette chère âme me fait grand tort, car je vous assure 
» qu'il n'y a fdle de la Visitation, quelle qu'elle soit et où qu'elle 
» soit, qui soit inséparable de mon cœur. » Elle disait aussi, 
cette bonne Mère, que ce monastère d'Annecy était dans le fin 
centre de son cœur, et tous les autres de l'Institut rangés autour, 
en nommant quelques-uns où elle avait remarqué une plus par- 
faite vertu et un zèle plus grand pour l'observance, pour l'amour 
à la bassesse et humilité; parce qu'elle sentait que ces monas- 



CHAPITRE V. 369 

(ères-là étaient dans son cœur les plus proches de celui d'Annecy. 
On ne saurait exprimer l'attention qu'elle avait de faire fleurir 
en cette maison et en toutes celles de l'Institut, la mutuelle cha- 
rité et sainte amitié et unité d'esprit. Quand il se faisait des fon- 
dations, c'était toujours l'un des premiers avis qu'elle donnait 
ou écrivait à celles qui y allaient èlre Supérieures, que surtout 
elles procurassent une grande et sainte union entre leurs filles. 
Quand elle écrivait à quelques communautés ou aux Sœurs du 
noviciat de quelque maison, jamais elle n'oubliait de recom- 
mander la sainte et mutuelle amitié, et par conséquent l'estime 
cordiale des unes et des autres. On l'entendait exprimer avec 
un grand sentiment et de grosses larmes aux yeux, qu'on la 
ferait mourir de regret, que le cœur lui sécherait de douleur et 
que l'on avancerait ses jours, si elle ne voyait la sainte union 
des cœurs et des esprits dans une communauté où l'on craignait 
qu'elle ne fût pas entière. 

Bref, nous pouvons dire qu'elle nous a aimées jusqu'à la fin; 
en ce dernier triennal qu'elle a fini la dernière année de sa vie', 
je ne sais s'il s'est passé récréations, assemblées, où elle ne se 
soit trouvée, chapitre qu'elle n'ait tenu, qu'elle ne nous ait pres- 
sées, poussées et excitées saintement à cet estime et amour réci- 
proque. Quand la fin de son triennal approcha, elle voulut nous 
lire au chapitre le traité que le révérend Père Rodriguez a fait 
de l'union religieuse, et pria une Sœur de lui en marquer les 
plus beaux traits pour les lire; elle lui dit : a En ces derniers 
» actes de supériorité que je ferai en ma vie, je ne veux parler 
» à nos Sœurs que de charité et d'amour, parce que les choses 
» dites les dernières demeurent plus gravées au cœur ; cette 
» charité et amour mutuel sont la bonne bouche que je désire 
« donner à celte communauté. » Avant de se déposer de ce der- 
nier triennal, elle fit deux entretiens à la communauté de cet 
amour du prochain, et en était tellement en zèle que, passant 
parmi les Sœurs, elle se tournait gracieusement contre chacune 

24 




370 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

et faisant un petit enclin de la tête, elle disait : «Amour! 

amour ! amour ! mes filles , je ne sais plus autre chose. » 

Une Sœur à laquelle elle ordonnait de faire quelques lettres 
de communauté, lui dit : «Ma Mère, je vais mettre dans celte 
» lettre que votre charité est en sa vieillesse comme votre par- 
» rain saint Jean, que Votre Charité ne nous parle plus que 
n d'amour.» Cette digne Mère lui repartit : «Ma fille, ne faites 
» point cette comparaison, car il ne faut pas profaner les saints 
» en les comparant aux chétifs pécheurs ; mais vous me ferez 
» plaisir de mander à ces filles-là que je vous ai dit, il y a plus 
» de deux ans, que si je croyais mon courage, si je suivais mon 
» inclination et si je ne craignais d'ennuyer nos Sœurs, je ne 
» parlerais jamais d'autre chose que de la charité, et je vous 
» assure (ajouta-t-elle avec une honte et innocence admirable), 
» que quasi jamais je n'ouvre la bouche pour parler de choses 
» bonnes que je n'aie envie de dire : Tu aimeras le Seigneur de 
» tout ton cœur, et ton prochain comme toi-même.» 

Si cette Bienheureuse savait que quelqu'une de ses filles eût 
quelque froideur ou mécontentement l'une de l'autre, l'on 
peut véritablement dire qu'elle n'avait point de repos qu'elle 
n'eût réuni leurs esprits, et exagérait, avec des paroles puis- 
santes, le péché qu'il y a de donner quelque ouverture au re- 
froidissement de la charité ; elle nous a dit et redit une infinité 
de fois ce passage de Salomon : Le Seigneur a en haine six 
choses, mais la septième lui est en abomination, c'est ceux qui 
sèment la discorde entre lesfrères et sœurs. Elle dit une fois avec 
grand zèle, que si justice était faite, il faudrait couper la langue 
à celle qui sème des paroles de désunion, ajoutant avec grande 
ferveur, qu'elle voudrait de tout son cœur qu'on lui coupât 
la langue à elle-même, et qu'elle le souffrirait avec suavité, si 
par ce moyen elle pouvait bannir de toutes les maisons reli- 
gieuses, et d'hommes et de femmes, les semeurs et semeuses 
de oaroles désunissante?. 



CHAPITRE V. 371 

Il n'y avait aucune imperfection dont elle reprît avec tant de 
force que des manquements contre cette sainte charité et union, 
ni pour lesquels elle donnât si facilement des pénitences. Elle 
nous parlait souvent de la délicatesse de conscience qu'il faut 
avoir à ne parler qu'en bonne part du prochain ; et que s'il nous 
échappait quelques paroles, pour petites qu'elles fussent, contre 
celte union, que nous nous en confessassions bien clairement et 
particulièrement, sans généralité, nous disant que nous ne 
saurions jamais concevoir combien il est facile d'offenser griève- 
ment Noire-Seigneur, lorsque l'on parle du prochain, surtout 
si l'on a la moindre petite ombre d'émulation contre lui. 

Lorsqu'on ce dernier triennal elle se déposa, elle entretint 
deux fois la communauté, comme nous avons dit ci-dessus, de 
la charité et union mutuelle, et entre autres choses, elle nous 
dit que si, lorsque notre chère Mère supérieure, Marie-Aimée de 
Blonay, serait arrivée céans, elle s'apercevait qu'aucune de nous 
lui allât parler des fautes passées de ses Sœurs, qu'elle sup- 
plierait Monseigneur d'en donner une pénitence exemplaire. 
» Ayez, mes chères Sœurs, nous disait-elle, un grand soin de 
» vous mettre en l'estime l'une de l'autre, dans l'esprit de votre 
» supérieure; à quel propos iriez-vous rappeler les défauts effa- 
» ces de vos Sœurs, pour donner de l'ombrage de leur vertu? 
» Vous feriez un très-grand péché ; et celle qui pensera rabattre 
» l'estime de sa Sœur anéantira du tout celle qu'on aurait d'elle. 
» Moi-même, ajouta-t-elle, qui sais vos imperfections de toutes, 
» je me ferais grande conscience de dire autre chose à notre 
» bonne Mère, quand elle sera revenue, que vos bonnes incii- 
» nations naturelles et votre attrait intérieur, mais rien de vos 
» défauts passés : les imperfections que vous commettrez sous 
» sa conduite, elle les saura et corrigera. » Après que notre chère 
Mère fut arrivée, cette Bienheureuse lui dit devant la commu- 
nauté la défense qu'elle avait faite, qu'on ne lui parlât point 
des fautes passées. «Notre Mère de Blonay répondit qu'elle lui 



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372 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

avait fait grand plaisir, et qu'elle avait grande aversion que l'on 
parlât des défauts d'aulrui, sinon lorsque la charité et nécessité 
le requerraient, selon la règle. » Celte digne Mère l'embrassa 
tendrement, et lui dit avec une face riante : «Htl chère Mère, 
» Dieu vous comble de ses bénédictions ; je vous aime encore 
» plus que je ne faisais. » 

Cette Bienheureuse, en parlant en particulier à notre très- 
honoréc Mère, pour lui donner connaissance de la communauté, 
elle prit la carte où le nom des Sœurs est écrit par rang, et lui dit 
du bien de toutes , et comme quoi elle avait fâché de servir leurs 
esprits, lui disant : « Ma chère Mère, dans les occasions et sur les 
33 sujets des défauts que les particulières commettront, je vous 
» en dirai davantage. » Elle dit à la Sœur qui écrivait pour elle, 
de mettre sur son mémoire, qu'elle faisait faire depuis quel- 
ques mois, pour écrire une lettre à tout l'Institut de diverses 
choses fort utiles, qu'il fallait se souvenir d'avertir les maisons, 
qu'aux changements de supérieures, il se faisait de grandes 
fautes contre la charité et l'union; et, écrivant une lettre à des 
supérieures élues et déposées cette année-là, elle leur dit les 
paroles suivantes : « Mes chères filles, vos bons cœurs seront 
» bien aises que je leur fasse part d'une lumière que Dieu m'a 
m donnée , et laqu elle , si Dieu m'en donne le loisir, je veux com- 
» muniquer à nos maisons; c'est que, lorsqu'une supérieure 
» est élue, il ne faut nullement, sous prétexte de confiance, 
» sans une très-absolue nécessité, lui parler des fautes passées 
» des Sœurs; cela ne sert qu'à donner des impressions et des 
» ombrages ; et ce sont des lourds péchés. Nous avons élu céans 
» notre bonne Mère de Blonay ; vous savez que c'est une âme 
« d'une totale confiance ; néanmoins, pour mettre celte pratique 
» céans, et si je puis dans l'Institut, je ne veux point que nos 
j) Sœurs lui parlent, ni lui parler moi-même des défauts de nos 
33 Sœurs, commis avant son arrivée céans; faites-en de même 
33 entre vous, mes très-chères filles, et vous verrez que cette 



CHAPITRE V. 373 

» pralique de charité universelle attirera sur votre conduite des 
«bénédictions du ciel très-grandes. Hélas! mes filles, tout le 
» bien de notre pauvre cher Institut dépend de la mutuelle union 
» des cœurs. » Elle avait fait écrire à la porte de notre chambre 
des assemblées, sur la muraille, ces vers qu'elle aimait fort et 
qu'elle chantait quelquefois: 



que c'est un bien qui contente, 
Quand les frères d'amour constante 
Vivent unis ensemblenient! 
Car, où !a concorde est suivie, 
Le Seijjneur y donne la vie , 
Paix et repos abondamment. 



Comme cette Bienheureuse Mère ne nous avait rien tant incul- 
qué pendant sa vie que cet amour du prochain, elle ne nous a 
rien tant recommandé à sa mort; et, outre ce qu'elle en a dit 
dans sa lettre générale , elle le fit écrire en particulier aux Sœurs 
de cette communauté. 



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CHAPITRE VI. 

SUITE DU MÊME SUJET, DE SON AMOUR ET CHARITÉ A L'ÉGARD DU 

PROCHAIN. 



Celle Bienheureuse, aimant si fort la fraternité, elle n'était 
jamais tardive à faire du bien au prochain ; elle ne se contentait 
pas de l'amour affectif, elle y joignait l'effectif, et faisait du 
bien à tous selon l'étendue de son pouvoir. Elle avait un zèle 
extraordinaire pour le salut de l'âme de ce cher prochain, et pe- 
sait exlraordinairement celle parole de l'Écriture : Que Dieu a 
donné charge à chacun de Vâme de son prochain. Ce désir du 
salut des âmes lui fit procurer, avec grande adresse et soin, 
l'établissement de Messieurs de la mission de l'institution de 
M. Vincent de' Paul, en ce diocèse, pour l'instruction des pau- 
vres. villageois; et, quand elle eut la réponse de M. le comman- 
deur de Sillcry, par laquelle il lui mandait qu'il acceptait l'in- 
spiration que Dieu lui avait donnée d'établir des missionnaires 
en ce diocèse, comme si lui-même l'avait reçue, et qu'il s'en 
rendrait le fondateur, on ne saurait exprimer la joie que celte 
nouvelle lui donna, ni les actions de grâces qu'elle en fit à Dieu 
et aux hommes. 

Elle voulut que ce monastère prît soin de faire apprêter la 
maison pour recevoir ces Messieurs, de leur faire faire leurs 
meubles et linges de sacristie, doctoir, réfectoire; elle-même 
voulait les coudre, et disait, avec une gaieté et douceur ravis- 
sante : <c Quand je m'imagine que ces bons Messieurs viennent 
» pour instruire et nourrir de la parole de Dieu les brebis de 



CHAPITRE VI. 375 

» noire Bienheureux Père, je ne sais ce que je ne voudrais faire 
» pour eux. » 

On né pouvait mieux la réjouir qu'en lui racontant le 
fruit que les prédications de ces Messieurs faisaient parmi 
les paroisses, et assez souvent, quand elle voyait entrer la 
Sœur portière aux récréations, elle lui demandait si elle n'en 
avait rien appris de nouveau. Nous avons encore trouvé , 
écrites de sa main, ces paroles sur un dos de lettre : « Sou- 
» viens-toi de prier Monseigneur de Genève qu'il fasse instruire 
» le menu peuple de la ville à ouïr avec révérence et dévo- 
» lion la sainte messe, et à offrir à Dieu, le malin, les actions 
» de toute la journée. » Elle a toujours gardé, celte pratique 
de charité et humble confiance envers Messeigneurs les pré- 
lats de ce diocèse, de leur dire ce qu'elle avait en vue pour 
le bien de leur troupeau ; ou si elle voyait ou entendait dire 
quelque chose des chanoines ou ecclésiastiques qui fût digne 
d'être redressé, elle ne manquait point d'en avertir le pré- 
lat, et disait que comme l'âme est la principale partie de 
l'homme, aussi, la meilleure, la première et la principale 
partie de la charité, doit s'exercer envers l'âme et pour les 
biens futurs. 

Elle souffrait beaucoup lorsqu'elle ne pouvait faire amender 
le prochain des fautes dont elle avait charge de reprendre, 
passait au-dessus de toutes considérations humaines pour pro- 
curer l'amendement, se servant de toutes les voies de douceur 
et de rigueur dont elle se pouvait aviser. Elle parlait doucement 
et fortement, selon que le plus grand bien du prochain le requé- 
rait, mais toujours avec charité et désir incroyable du bien des 
âmes. Une fois qu'il fallait nécessairement que, pour relever le 
prochain de quelques imperfections, elle fit une chose qui de- 
vait déplaire à une personne de considération notable, clic dit 
qu'il lui fâchait fort de le faire, mais que, néanmoins, elle ne 
pouvait voir cette âme tremper plus longtemps dans son défaut, 






376 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

et que, quand elle eût dû encourir les mauvaises grâces de tout 

le monde, elle n'eût su trahir les âmes commises à son soin. 

Elle a dit diverses fois que, si elle avait mille vies, elle les 

donnerait , l'une après l'autre , pour le bien et salut du 

prochain. 

Parlerons-nous ici de sa charité envers les nécessiteux : en 
vouloir dire les pratiques particulières, il faudrait faire des 
volumes à part. Celles qui ont eu les charges de portière et 
d'économe sous cette bénite Mère rendent ce témoignage , que 
jamais elles ne l'ont trouvée plus gracieuse que lorsqu'elles lui 
allaient demander de faire quelques charités aux pauvres; 
car, nous ne voulons pas rappeler ici cette charité admirable 
qui la porta, h la plus rigoureuse saison de son âge, à sacri- 
fier sa vie et sa liberté au service du corps et de l'esprit des 
pauvres, 

Elle avait instruit une portière que, lorsqu'elle viendrait 
lui demander congé de faire quelques aumônes, elle lui dît : 
«Ma Mère, plaît-il à Votre Charité que l'on donne telle chose 
» au nom de Notre-Seigneur? » Et elle répondait avec une 
attention de dévotion et un témoignage de contentement non- 
pareil : « Oui, ma fille, donnez l'aumône à Notre-Seigneur, 
» et pour son amour. » Elle allait elle-même parler aux Sœurs 
tourières , afin qu'elles allassent s'informer des plus néces- 
siteux, et prenait soin elle-même de faire les bouillons, pa- 
nades et autres telles choses, pour les pauvres malades. On 
l'a quelquefois vue aller à la dépense et à l'économie deman- 
der quelque chose pour les pauvres , et disait : « Ma fille , 
» au nom de Notre-Seigneur, donnez-moi telle et telle chose 
» pour nos pauvres, » et s'en allait toute joyeuse le porter à 
la Sœur portière, lui disant, avec une gracieuse suavité: 
« Je suis meilleure quêteuse que vous; on m'a donné cela et 
» cela. » 

Nous lui avons ouï dire souvent qu'elle n'aimait point que nos 



CHAPITRE VI. 377 

monastères fissent des présents aux personnes riches, sinon 
qu'on leur eût de particulières obligations : qu'il fallait épar- 
gner le bien que Dieu nous enverrait, non point pour être riches, 
non point pour être accommodées de tout, mais pour faire la 
charité aux pauvres. 

Nous l'avons vue s'assujettir plusieurs semaines durant à 
aller voir matin et soir, les portions d'un Père capucin ma- 
lade, afin de s'assurer si elles étaient bonnes et bien apprê- 
tées. Toujours, quand il y avait quelques capucins malades au 
couvent de cette ville, elle voulait qu'on leur donnât leurs 
vivres de céans et avait cet accord avec le révérend Père gar- 
dien, que lorsqu'il serait dans la nécessité et qu'il ne trouve- 
rait pas ailleurs, celte maison fut leur refuge; et quand ils 
avaient des Pères étrangers et qu'ils venaient au monastère de- 
mander leur nourriture, cette Bienheureuse Mère prenait la 
peine de descendre, et disait à la dépensière : «Pourriez- 
» vous , ma fille , nous faire ici une charité pour nos bons 
Pères capucins ? » 

Lorsque le malheur des guerres a contraint plusieurs du 
comté de Bourgogne à se retirer en cette ville, il ne se peut dire 
les charitables soins que cette Bienheureuse prenait de ces 
pauvres réfugiés, donnant une certaine quantité de pains par 
semaine à des pauvres ménages, et faisant plusieurs autres 
charités ; elle disait, lorsque l'on s'étonnait de la grande quan- 
tité de pain qu'elle faisait donner, quoiqu'il n'y eût que la pro- 
vision ordinaire du blé : «Donnez hardiment; mes filles, au 
» nom de Notre-Seigneur, vous verrez qu'à la fin de l'année, 
» votre dépense n'en sera point plus grosse. » Ce qui fut si vrai 
que l'année où nous fîmes attention à le remarquer, Messieurs 
nos Supérieurs faisant la visite, et voyant les comptes de la dé- 
pense, s'étonnaient qu'une si grande communauté dépensât si 
peu de blé. 

Nous avons vu cette Bienheureuse, dans de grandes douleurs 



MH 









378 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

de cœur, lorsqu'elle ne pouvait pas assister le prochain selon 
son besoin ; et une fois, à l'occasion d'un pauvre gentilhomme, 
ruiné par les guerres, qui ne savait où se retirer, elle nous dit, 
avec un grand sentiment de compassion : «Je vous assure que 
» si M. le commandeur de Sillery était encore en vie, je lui de- 
» manderais une aumône de mille ou deux mille écus pour bâtir 
» une petite maison, en laquelle nous pussions retirer les pauvres 
» personnes délaissées. » 

Quelque prochain que ce fût qui requît de l'instruction ou 
de la consolation de cette Mère, elle ne le refusait jamais ■ mais 
il est vrai qu'elle allait voir, parler et consoler les pauvres avec 
une gaieté toute particulière, et n'y plaignait point son temps ; 
disant qu'envers ces prochains-là, on pratique tout à la fois les 
offices de charité, l'on console les affligés, l'on enseigne les 
ignorants, leur montrant le fruit qu'ils doivent tirer de leur tri- 
bulation, et l'on sait d'eux-mêmes leurs besoins pour y pourvoir. 
Elle avait ordonné à la Sœur lingère de lui mettre à part les 
chemises rompues pour les pauvres, et lui faufiler les pièces 
pour les raccommoder de sa propre main ; et si on l'eût laissée 
faire, elle eût voulu aussi apprendre de nos Sœurs cordon- 
nières à raccommoder elle-même les vieux souliers pour les 
pauvres. 

La charité de celte Bienheureuse n'avait ni indiscrétion ni 
profusion ; elle n'eût pas voulu faire des aumônes au préjudice 
du traitement de sa communauté, sinon que le prochain eût été 
dans une absolue et totale nécessité, comme il arriva une année 
qu'elle demanda aux Sœurs si elles ne seraient pas bien aises de 
continuer le carême quelques semaines après Pâques, ou au 
moins de faire maigre quelques jours de la semaine, pour avoir 
de quoi assister les pauvres. Durant le temps de la peste, elle 
lira consentement de la communauté pour faire manger du pain 
noir à la table commune, afin de pouvoir subsister et persévérera 
assister les pauvres. L'on peut voir sur les comptes les signalées 



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CHAPITRE VI. 379 

charités que celle Bienheureuse Mère faisait quasi toutes les 
années par-ci, par-là, à nos pauvres monastères, et voyant que 
cette maison ne pouvait subvenir à tous les besoins des outres, 
elle demandait des secours à celles qu'elle croyait être en état 
de les donner plus facilement, et souvent elle voulait faire ces 
lettres-là elle-même de sa main, parce que, disait-elle, elles sont 
pour la charité. 

Nous l'avons vue pleurer de joie et de contentement, lisant 
une lettre de notre très-honorée Sœur la supérieure de Rouen, 
Anne-Thérèse de Préchonnet, qui lui mandait que bon nom- 
bre de novices, - qu'elle avait alors avaient fait un amas de plu- 
sieurs choses qui leur appartenaient et qui n'étaient pas de 
leur dot, pour en faire un petit fonds pour assister de ce re- 
venu les pauvres monastères. « Voyez, disait-elle, celte inven- 
» lion de charité me fond le cœur de reconnaissance envers 
» celle bonne Mère et ses filles. » Elle leur en écrivit une 
lettre de remerciments, avec les termes les plus doux qu'elle 
put trouver. 

Une fois, notre chère Sœur Anne-Elisabeth Perrin, supé- 
rieure du Puy, lui écrivit qu'elle apprenait que plusieurs de 
nos maisons pâlissaient ; que cela lui donnait une grande com- 
passion, et qu'elle et sa communauté étaient résolues, n'étant 
pas encore à leur aise, de jeûner et épargner pour secourir les 
plus nécessiteuses. Notre digne Mère fut si joyeuse de ce trait 
de charité qu'elle baisait amoureusement cette lettre, et nous 
disait : a Voyez-vous, voilà qui est sorti du cœur et de la main 
» d'une vraie fille de la Visitation. » Elle la porta à sa ceinture 
durant deux jours par dévotion. Nous lui demandâmes pourquoi : 
«Afin, dit-elle, d'offrir ces bonnes et charitables filles à Dieu, et 
» que sa bonlé me bénisse avec elles.» 

Quand elle ne savait plus oii prendre ni demander pour as- 
sister les pauvres monastères, elle avait au moins le soin de les 
consoler et encourager souvent, par ses lettres, à s'enrichir des 






380 VIE DE SAINTE CHANTAL 

trésors spirituels parmi cette diselte temporelle, et nous disait 
que, ne pouvant point faire à nos bonnes Sœurs de plus grands 
biens, qu'au moins il faut leur donner la satisfaction de nos 
lettres. Elle souffrait une grande pressure de cœur si elle voyait 
quelques maisons moins inclinées à soulager les autres, et nous 
dit une fois que rien ne la pouvait tant affliger que de voir entre 
les filles de la Visitation des charités rétrécies les unes pour les 
autres. 

Mais, finirons-nous le discours des charitables bontés que 
cette digne Mère pratiquait envers ceux du dehors et des pau- 
vres maisons de l'Institut, sans dire un mot de celles qu'elle 
exerçait dans la communauté ; il est plus aisé de l'admirer que 
de le dépeindre. Elle a dit souvent que, par ses propres souf- 
frances, Dieu l'avait rangée au support et compassion des in- 
firmes, et que sans les continuelles maladies dont Dieu la 
gratifia (c'était son expression) au commencement, elle aurait eu 
une grande peine de souffrir que notre Bienheureux Père eût 
établi l'Ordre dans la douceur où il est, mais que Dieu lui avait 
appris que rien n'égale la hauteur de la charité. Elle avait l'œil 
sur toutes les nécessités de ses filles, mais singulièrement sur 
celles des malades, ayant écrit de sa propre main que, où elle 
voyait une vraie nécessité, elle aurait voulu se fondre. Quand il 
y avait des malades, tous les jours, sa première action, au sortir 
de Prime, était de les aller visiter, et y retournait encore ce jour- 
là une fois ou deux. 

Lorsque c'était des grandes maladies, pour affairée qu'elle fût, 
elle dérobait du temps pour les aller servir de ses propres 
mains, et leur donner à manger, et avait très-expressément 
ordonné aux infirmières de l'appeler aux heures les plus com- 
modes aux malades, et qu'en quelque heure de la nuit que les 
malades la demandassent, on allât la réveiller sans crainte ; que 
c'était son plus grand repos que de servir ses Sœurs; elle disait 
une fois : « Quand je vois que Dieu me donne une vieillesse si 



CHAPITRE VI. 381 

«saine, je crois qu'il me signifie par là qu'il veut que je 
» l'emploie à servir nos infirmes; c'est pourquoi je vais le plus 
» que je peux par nos infirmeries. » On la voyait parfois, de 
longs espaces de temps, tenir la tête aux fébricitantes qui étaient 
dans l'ardeur de la fièvre, et lorsqu'on lui disait qu'elle se 
lassait trop : » Au contraire, répondait-elle, je me récrée et 
» me délasse toujours dans nos infirmeries. » 

Elle recommandait les malades à l'infirmière avec des paroles 
qui montraient bien l'universelle charité de son digne cœur, et 
encore en son dernier triennal, il mourut une novice domes- 
tique, cette Bienheureuse pria la Sœur infirmière de la servir 
avec autant de soin, et de lui donner tout ce qui lui fallait 
comme si c'eût été une des plus grandes religieuses de l'Ordre, 
et l'on n'a pas remarqué que jamais cette digne Mère se soit 
plus assujettie d'aller servir et faire manger de sa propre main 
aucune des autres malades, qu'elle le fit pour celle bonne 
novice domestique. 

Non-seulement elle avait soin des malades, mais aussi des 
infirmières, et voulait que le matin elles prissent quelque chose 
pour chasser le mauvais air, et avait -attention à leur faire 
reprendre du sommeil dans la journée. Elle disait quelquefois à 
notre chère Sœur infirmière qu'elle rendit grâce à Dieu, comme 
d'un grand bénéfice, de l'affection qu'il lui avait donnée à servir 
les malades, et que si elle eût eu l'âge et les forces, elle eût 
souhaité de n'avoir jamais autre charge dans l'Ordre que de 
servir à l'infirmerie. 

Une Sœur infirme lui disant une fois qu'elle avait de la peine, 
se croyant à charge à la maison, ne pouvant rien faire, et 
qu'ayant été reçue sans dot, cela la faisait souffrir en l'esprit. 
Notre Bienheureuse Mère lui repartit: a Ah! ma chère fille, ne 
» dites pas cela, vous nous êtes plus précieuse qu'une montagne 
» d'or; c'est un grand trésor aux maisons de Dieu , d'avoir des 
" âmes qui souffrent leur mal avec patience, comme vous le 






382 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

y. voulez faire, et des sujets pour exercer la très-sainte cha- 
» rite. » Une fois , faisant prendre quelques soulagements à une 
» Sœur , elle dit : « J'ai grande envie de faire tout le bien que 
» je pourrai à nos Sœurs, selon » ma règle, car hors de là, je 
» ne veux ni ne peux rien. » 



■ 



CHAPITRE VIL 



DE SA PATIEXTE CHARITE A SUPPORTER LE PROCHAIN. 



De l'amour bienfaisant de celte Bienheureuse Mère, il faut 
monter à l'amour supportant; Dieu a permis pour sa sanctifica- 
tion que les occasions de la pratiquer ne lui ont non plus man- 
qué que l'air pour respirer; elle avait écrit de sa main ces 
paroles de Notre-Seigneur : 5/ vous saluez vos frères, que faites- 
vous de plus que les païens? Aimez vos ennemis, faites du bien à 
ceuxepii vous haïssent. 

Elle dit une fois, sur quelque occasion où elle était obligée 
de parler, qu'elle n'avait pas connaissance depuis qu'elle s'était 
sacrifiée au service de Dieu, d'avoir rendu mal pour mal, mais 
qu'elle avait grande inclination de surmonter le mal par le bien. 
En une autre rencontre, elle dit, au sujet de la vengeance, ces 
paroles : «J'ai une telle horreur de ce vice, que s'il m'était 
» arrivé de faire quelque chose par vengeance, je crois que j'en 
» mourrais de regret; il n'y a guère de choses qui m'étonnent 
» davantage, que de penser comme quoi il se peut faire qu'un 
» cœur chrétien se laisse emporter aux désirs et aux actions de 
» la vengeance , étant chose si éloignée des maximes du Fils de 
» Dieu.» Une fois, une personne d'assez basse condition, ne con- 
sidérant pas la raison que cette Bienheureuse avait eue de l'aire 
quelque chose à quoi sa conscience l'obligeait, se laissant 
emportera la passion, lui dit des paroles fort extravagantes et 
offensives, la taxant d'injustice et d'une fausse charité ; notre 
Bienheureuse Mère écouta tout cela avec un visage doux, 






884 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

rabaissé et dévot ; et quand celle personne eut tout dit, notre 
Bienhenreuse Mère ne lui répondit jamais autre chose, sinon: 
«Dieu vous bénisse, mon enfant!» Puis se tournant vers les 
Sœurs qui étaient proches d'elle : «Voyez-vous, dit-elle 
» comme ce cher prochain se détraque; il est créé à l'image et 
» semblance de Dieu , il faut l'aimer de tout notre cœur : allons 
» prier à son intention. » 

Une autre personne , non moins passionnée et indiscrète que 
celle dont nous venons de parler, vint un jour chanter pouille 
à notre Bienheureuse Mère au parloir; la Sœur qui l'assistait, 
lui dit : «Vraiment, ma Mère, ce n'est point l'intention de 
«Monseigneur (c'était notre Bienheureux Père) que Votre Cha- 
» rite souffre telles choses. » La Bienheureuse se mit à sourire, 
et lui dit : «Pardonnez-moi, ma chère fille, Monseigneur m'a 
» appris que nous devons suivre cet avis de saint Paul, qui dit : 
» Mes bien-aiméSj ne vous revanchez point, ne vous défendes 
» point, souffrez plutôt que l'on vous fasse tort et injure. » Le 
lendemain , un proche parent de cette personne inconsidérée 
s'alla plaindre hautement de notre Bienheureuse iMère à M. le 
prince de Nemours, qui était alors en cette ville. Mgr de 
la Roche d'Allery en vint avertir Sa Charité, afin qu'on fit 
parler au prince ; mais elle lui dit gracieusement : « Mon 
» cher frère (elle le nommait ainsi par alliance sainte, car 
» c'était un gentilhomme de grande vertu) , il faut bien souffrir 
» quelque chose; si notre prochain ne nous faisait point de mal, 
» en quoi le supporterions-nous? J'ai grande consolation 
» qu'étant épouses de Jésus-Christ, nous soyons comme lui 
» accusées devant les princes; tout le remède que j'y apporterai 
» c'est que je vais communier pour notre accusateur. » 

Un gentilhomme fort en colère de ce que sa sœur se faisait 
religieuse en un de nos monastères , après avoir fait son pos- 
sible pour lui persuader de retourner au monde, n'eu pouvant 
venir à bout, il s'en prit à notre Bienheureuse Mère par des 



CHAPITRE VII. 385 

paroles fort piquantes , à quoi elle n'opposa que de la modestie 
et suavité religieuses ; de quoi ce gentilhomme s'aigrissait 
davantage ; notre Bienheureuse Mère voyant qu'elle ne le pou- 
vait adoucir par le miel de ses paroles, se résolut d'y employer 
les bienfaits, et procura que la prétendante laissât une notable 
partie de son bien à son frère, disant qu'il ne fallait rien épar- 
gner pour ramener un prochain dans la do,uce charité chré- 
tienne ; elle détermina aussi la prétendante à faire présent à son 
frère d'une chaîne de perles qu'elle voulait donner au monas- 
tère. «Ma chère fille, lui disait-elle, donnez les perles du 
» monde au monde, pour ramènera la très-sainte charité l'âme 
» de votre frère, qui est le précieux joyau de Jésus-Christ. » 

Lorsque l'on bâtissait ce monastère, comme nous avons dit 
en notre fondation , il y eut des contradictions grandes, jusqu'à 
faire chasser nos ouvriers à coups de pierres. L'une des per- 
sonnes qui contrariaient le plus tomba malade; notre Bienheu- 
reuse Mère prit un soin tout extraordinaire de se venger à la 
façon des saints par mille bienfaits, lui faisant faire des coulis, 
de l'orge mondé et autres petites choses propres à son soulage- 
ment, sans manquer aucun jour de lui en envoyer; elle disait à 
nos Sœurs: «Voyez-vous, mes Sœurs, ce bonhomme mérite 
» que nous en ayons grande compassion ; il a une tentation 
» d'aversion contre nous, qui ne se guérira jamais que par notre 
» douceur envers lui. » 

Un jeune homme, irrité de ce que celle qu'il recherchait se 
faisait religieuse dans une de nos maisons que notre Bienheu- 
reuse Mère était allée fonder, se laissa emporter à sa passion, 
jusqu'à aller demander notre Bienheureuse Mère et lui présenter 
un pasquin; elle commença aie lire, sans savoir ce que c'était; 
puis, le jetant à terre, elle lui dit: « Monsieur, je crois que 
» vous vous êtes mépris, ce n'est pas à nous que ce papier-là 
» s'adresse. » Il lui répondit que c'était à elle-même, et qu'il 
le lui voulait expliquer; sur quoi il se mit à lui dire les 

25 



WÊËÊËUM 






386 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

choses les plus humiliantes qui se sauraient imaginer. En sor- 
tant du parloir, elle dit à la Sœur qui l'assistait : « Jamais, je 
» vous assure, je n'ouïs harangue qui me plût tant que celle de 
» ce jeune homme; mais, cependant, j'ai grande pitié de le 
» voir dans le péché ; il faut que nous fassions tant envers Notre- 
» Seigneur qu'il nous donne cette âme. » Elle pria si fervem- 
ment que Nôtre-Seigneur lui accorda sa demande; ce jeune 
homme se convertit, lui vint demander pardon avec larmes, se 
fit religieux , et est encore aujourd'hui un très-vertueux prêtre et 
grand prédicateur. 

Un personnage qui avait écrit une lettre diffamatoire à son 
prince contre notre Bienheureuse Mère, se trouva en nécessité 
de recourir à elle ; elle lui alla parler avec autant de paix et de 
tranquillité qu'à un des plus grands amis de la maison , n'oublia 
rien pour lui rendre le service qu'il désirait, et ne voulut pas 
seulement lui faire connaître ce qu'il avait fait contre elle et 
contre le monastère. Une Sœur lui dit : « Ma Mère, il faut dire 
v la vérité, vous en souffrez trop. » « Ma fille, lui dit-elle, 
« venez voir notre belle sentence : La charité souffre tout, la 
» charité supporte tout. » 

Quelques personnes oublieuses de leur devoir lui ont repro- 
ché, après plusieurs autres paroles, d'avoir fait plus de mal que 
de bien dans l'Institut; à quoi elle n'opposa que douceur, di- 
sant qu'il pourrait être vrai, mais que c'était contre sa volonté 
et connaissance. Encore un peu avant qu'elle partît de ce mo- 
nastère, un esprit mécontent lui écrivit une lettre si hautaine, et 
la blâmait en tant de points, où elle était parfaitement innocente, 
que nous avions horreur de la lire ; mais elle nous pria de ne 
pas sauter un mot, de bien tout dire, et, crainte que quelque 
chose n'eût été passée sous silence, elle nous en fit recommencer 
la lecture, l'écoutant avec un visage si recueilli et dévot, qu'à 
tout moment je cessais de lire pour la regarder. Lorsque la 
lettre fut finie, elle nous dit : « II- faut chercher un bon biais 



CHAPITRE VII. 387 

» de douceur pour gagner celte chère âme ; je n'en sache aucune 
m dans l'Institut pour le bien de laquelle je voulusse plus volon- 
» tiers donner mes yeux et ma vie. » Elle fit écrire diverses 
lettres pour procurer satisfaction à cette personne, et serra la 
sienne en sa layette, pour relire, comme nous croyons, en son 
particulier, les blâmes qu'on lui donnait; et, quoique l'écriture 
l'incommodât fort en ce temps, elle voulut faire un billet de sa 
main à cette personne, « afin, nous dit-elle, qu'elle voie mieux 
» combien je l'aime. » 

Cette Bienheureuse Mère nous redisait souvent les' paroles de 
saint Paul : Portez les charges les uns des autres, et ajoutait 
qu'il n'y avait pas de plus grande charge à supporter au pro- 
chain que ses imperfections et ce qui nous heurte ; elle nous 
donnait un admirable exemple de cette vertu, et l'on peut dire 
qu'on la voyait croître à l'œil en cette vertu du support du 
prochain. 

On lui donna une fois une chanson qui avait été faite contre 
elle et blâmait sa conduite ; elle nous la fit lire en sa présence et 
l'écoutait comme un cantique de suavité; après, elle nous dit : 
« Que ferons-nous ici? Ce n'est pas le moyen de gagner ce pro- 
» chain que de lui faire voir sa faute ; la disposition n'y est pas ; 
» il vaut mieux que je supporte cela, et il me sera aussi facile 
» que de me coucher (elle se mettait au lit); mais ayons recours 
« à Dieu, je communierai demain pour cette âme, faites de votre 
» côté une dévotion à un tel saint. » 

Elle avait une adresse admirable à couvrir et supporter les 
fautes du prochain, mais singulièrement lorsqu'elles étaient 
contre elle. Une fois, sur une notable contradiction, une Sœur 
lui ayant dit : « Ma Mère, voilà des morceaux propres à l'esto- 
¥ mac des saints, parce qu'ils ont la chaleur de la charité pour 
» les digérer, » elle lui répoudit : « Ma fille, ne dites pas cela, 
"je ne suis pas digne d'avoir des morceaux des saints; mais 
" Dieu permet, pour mon humiliation, que je ressente ces choses; 

25. 






■ 















388 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» il voit mon cœur, je ne veux point d'autre défense, sa bonté 

» sait bien que je sacrifierais ma vie pour le bien de quelle âme 

» que ce soit. » 

En quelque autre rencontre, elle dit : « Il y a trois mois que 

» je patiente, que je souffre, que je vais épiant l'occasion d'en- 
» trer dans ce cœur, et tous mes soins sont interprétés d'une 
» autre façon ; je ne veux point pourtant désister, car je suis 
» encore bien loin d'avoir pardonné jusqu'à septante fois sept 
« fois '. « 

Ecrivant à notre très-honorée Mère de Blonay sur quelque 
cbose où on lui avait donné un déplaisir sensible, elle disait ces 
propres paroles : « Pensez, ma chère Mère, si cette privation 
» m'a mortifiée; mais, ô Dieu ! ma toute aimée Mère, accoutu- 
» mons-nous à souffrir les coups de dards que les mains qui 
» devraient caresser lancent contre nous , serrons ces flèches en 
m notre cœur et ne les rendons jamais; mais toujours le bien 
5> pour le mal. » 

Celte Bienheureuse avait une aversion nonpareille que l'on 
gardât du ressouvenir des déplaisirs reçus par le prochain, et 
n'oubliait rien pour porter les âmes à cet oubli des torts que 
l'on pouvait avoir reçus. 

Une religieuse lui écrivit une fois qu'une autre avait de si 
grandes froideurs pour elle que cela lui glaçait le cœur; celte 
Bienheureuse lui fit réponse : « Ma chère fille, ce n'est pas les 
» maximes de la charité de se laisser surmonter par le mal; 
» exercez-vous, je vous supplie, à une telle exactitude à suivre 



1 Dans une semblable rencontre, je lui ai ouï dire avec un grand zèle (dé- 
posa une contemporaine de la Sainte), sur la crainte qu'on avait pour l'âme 
d'une personne qui ne croyait pas d'être aimée de notre digne Mère , qu'elle 
donnerait de, très-bon cœur un de ses yeux, voire tous deux, pour le salut de 
cette âme-là. Et que s'il fallait répandre son sarfg pour cela, qu'elle le ferait 
aussi fort volontiers. Elle disait ceci la larme à l'œil, tant son cœur était 
touché du malheur de cette personne. 



CHAPITRE VII. 389 

» les maximes du Fils de Dieu, que la chaleur de votre cor- 
» dialc charité fonde la froideur qui est au cœur de votre 
» Sœur. » 

Une Sœur lui dit une fois qu'elle avait ouï qu'une autre par- 
lait d'un défaut qu'elle avait commis , il y avait quelques années ; 
cette Bienheureuse lui demanda quelles résolutions elle avait 
faites là-dessus. « De tâcher, lui dit la Sœur, pour l'amour de 
» Notre-Seigneur, de couvrir les défauts, le plus que je pourrai, 
» de celles qui vont déterrer les miens pour faire que telle per- 
» sonne ne m'ait pas confiance. » « Ah! ma fille , dit cette Bien- 
» heureuse Mère, vous me rajeunissez. » Et l'embrassant ten- 
drement : « Plaise à mon Dieu que jamais ces résolutions ne 
s sortent de votre âme! je m'estimerais heureuse de mourir pour 
s la graver au cœur de toutes les filles de la Visitation. » Et, con- 
tinuant de parler : «Il ne faut jamais craindre, dit-elle, de ne 
» pas se revenger contre le prochain, car Dieu prend si haute- 
» ment le parti de ceux qui se taisent, crainte de nuire à ceux 
» qui leur nuisent, que tout revient à leur gloire '. » 

Une personne voulant une fois demander pardon à cette digne 
Mère de quantités de paroles qu'elle avait dites autrefois contre 
elle, et plusieurs autres exercices qu'elle lui avait donnés, la 
Bienheureuse lui dit : « Non , je vous supplie , ne rappelez point 
» cela en votre esprit, je ne sais plus où tout cela est, et n'ai 
» point de mémoire, par la grâce de Dieu, pour me ressou- 
» venir de ce que l'on a fait contre moi ; quand les choses 
» sont une fois souffertes pour Dieu, qu'en avons-nous plus à 
m faire? » 

Quelqu'une de nos Sœurs écrivit une fois à notre Bienheu- 
reuse Mère qu'elle voulait changer de lieu , parce qu'elle ne 
pouvait demeurer avec des personnes qui l'avaient humiliée et 

4 On voit dans la vie de la Mère Françoise-Madeleine de Chaugy, que ce 
trait de grande charité, tant loué par la Sainte, lui était arrivé à elle-même. 



390 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

contrariée, elle lui fit cette réponse : « Seigneur Jésus, ma 
■ chère fille! en quelle école avez-vous été nourrie, que vous 
» n'ayez point encore appris à souffrir de votre prochain? avec 
» qui Jésus-Christ demeurait-il? n'était-ce point avec un larron 
« qui murmurait des caresses que l'on faisait à sa divine per- 
» sonne, humiliant si fort Jésus-Christ que de dire en plein 
» banquet, que ce que l'on employait pour lui était perdu? 
•> n'était-ce point avec un traître qui le vendit à petit prix? Oh! 
" ma fille, que nous sommes ignorantes en la leçon du support 
» dn prochain! hélas! à l'ombre du mépris et de la contradic- 
» lion, il faut penser à témoigner notre peu de charité. Ma 
«chère fille, croyez-moi, servez-vous de cette considération 
» avec laquelle j'en ai déjà guéri quelques autres- où voulez- 
« vous demeurer éternellement? Sans doute vous prétendez au 
» salut; la chère âme contre laquelle vous êtes heurtée, y va 
» d'un bon pas; dites-moi, ma chère fille, comment prétendez- 
» vous que Dieu vous unisse éternellement en un même séjour, 
» si vous ne pouvez pas, pour l'amour de lui, demeurer en- 
« semble durant le moment de la vie mortelle? Croyez-moi, ne 
» pensez jamais à vous séparer du prochain, faute de le savoir 
» supporter, car vous vous sépareriez de Dieu. » 

Une autre religieuse fit dire à cette digne Mère, par une per- 
sonne de confiance qui allait la voir, qu'elle ne pouvait plus 
demeurer avec une personne qu'elle aimait certainement, 
mais qu'elle ne pouvait pas voir ni lui parler; notre Bienheu- 
reuse dit : « Je ne veux faire autre réponse à cette fille, sinon 
» que vous lui disiez de ma part que si elle ne s'adonne au sup- 
» port gracieux du prochain , quand ce viendra l'heure de sa 
» mort, Notre-Seigneur lui dira : « Je vous ai aimée d'une cha- 
» rite éternelle, je vous aime encore, parce que vous êtes mon 
» ouvrage, mais je ne vous peux voir ni parler; et partant, il 
» nous faut séparer, retirez-vous de moi. » Cette parole produisit 
un fruit excellent; aussi s'adressait-elle à une âme bien bonne. 



CHAPITRE VII. 391 

Je ne puis sortir de ces chapitres de la charité de cette Bien- 
heureuse ; ce sont des abîmes sans fond , et desquels je sors par 
cette généralité, que véritablement elle était patiente et sup- 
portante envers tous. Mais je ferais tort si, en parlant de son 
amour supportant, je ne le joignais à son amour punissant; 
elle était très-exacte , et même quelquefois paraissait un peu 
sévère à corriger et donner des pénitences; les choses qui 
s'adressaient immédiatement à elle et qui n'étaient sues que 
d'elle, elle les souffrait et supportait, tâchant de corriger par 
douceur; mais ce qui était fait devant les autres, elle passait 
sur les considérations particulières pour s'attacher au bien 
général , et nous lui avons vu enjoindre des pénitences en pleu- 
rant, et disant du profond de son cœur : u Plût à mon Dieu 
» qu'il me fut loisible de subir moi-même cette pénitence, 
» pourvu que mon support ne fût point nuisible à mes Sœurs ! » 
Elle écrivit une fois à une de nos supérieures : « Il est vrai, 
» ma chère fille, j'ai une inclination incroyable à la parole que 
» me dit notre Bienheureux Père, qu'il faut supporter le pro- 
» chain jusqu'à la niaiserie, et puisque vous voulez que je vous 
» dise comme vous la devez entendre, je vous dirai naïvement 
» comme quoi je désire la pratiquer moi-même : c'est en sup- 
» portant les fâcheuses humeurs, certaines petites importunités 
" qui ne font point d'autre mal que de nous ennuyer , certaines 
» petites déraisons, certaines faiblesses, certaines inconsidéra- 
» tions, faute d'avoir plus longue vue, certaines fautes qui 
» buttent entièrement et secrètement contre nous-mêmes ; mais , 
» ôDieu! ma chère fille, ce qui mal édifie les Sœurs, ce qui 
» est volontaire; les choses où il y a de la malice, des opinià- 
» tretés manifestes, oh! vraiment notre Bienheureux Père ne 
» nous enseigna jamais à supporter telles choses , sans essayer , 
» par toutes les voies possibles de douceur et de rigueur, à en 
» faire amender ; et il est vrai que je suis un peu ferme en cela , 
m parce que cette maison est sujette à donner des filles dehors; 



I 



I 









392 VIE DE SAINTE CHAMAL. 

» nous en avons donné quatre*, cette année ; je ne veux pas que 
» l'on aille dire : notre Mère d'Annecy supporte tout, souffre 
"tout, cela serait très-préjudiciable dans les maisons; nous 
» autres supérieures devons tellement supporter nos filles- 
» que ce support ne nous empêche point de les porter en 
» Paradis. » 



CHAPITRE VIII. 

COMMENT ELLE PRATIQUA LES QUATRE VERTUS CARDINALES. 

Si le cœur de notre Bienheureuse Mère était le char de 
l'amour, nous pouvons dire qu'il roulait sur ces quatre roues : 
prudence, tempérance , justice et force. 

Sa prudence était surnaturelle, et devrait plutôt être ap- 
pelée sagesse que prudence, tant elle l'avait divinisée. Elle 
haïssait le vice de la duplicité et artifice, en sorte que le seul 
nom , comme elle le dit, lui faisait horreur. Une fois, quelque 
Sœur parlant contre la prudence, pensait louer la simplicité; 
notre Bienheureuse lui dit : « Distinguez donc la prudence 
» humaine, car notre Mère, la Sainte Église, nous enseigne à 
» demander à Dieu qu'il nous enseigne les voies de sa prudence.» 
Ecrivant une fois à une de nos supérieures , elle lui disait : « En- 
» fin, ma chère fille, les bonnes supérieures de Sainte Marie 
» doivent être des prudentes colombes, en sorte qu'elles sachent 
» mêler une once de prudence parmi dix livres de simplicité; 
» les vertus sont une chaîne d'honneur, la prudence est l'une 
» des boucles; si on l'Ole, on rend la chaîne défectueuse en cet 
» endroit. » Elle disait aussi : « Plusieurs blâment la prudence 
» indiscrètement , et d'autres la pratiquent sans mesure, les uns 
» et les autres font mal. » Si cette Bienheureuse blâmait ces 
extrémités, elle les fuyait soigneusement : sa prudence était 
modérée , et sa simplicité était unique. Notre Bienheureux Père, 
parlant de l'ordre qu'elle mit à ses affaires pour se retirer du 
monde, dit : « Elle a fait tout cela avec une prudence si admi- 



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394 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» rable, que la téméraire sagesse du monde n'y saurait rien 
» trouver à censurer, et les gens sages et vertueux y trouvent 
» beaucoup à louer. » L'on a pu voir par tout ce qui est dit ci- 
dessus, et qui se dira ci-après, combien la prudence de celte 
Sainte était parfaite pour ajuster tant d'affaires diverses, prati- 
quer avec toutes sortes de personnes de toute condition, et sa- 
voir se maintenir avec tous. 

Elle a toujours été si réglée, que sa vie en tout et partout a 
été une perpétuelle tempérance; elle dit une fois,» qu'en 
quelque lieu qu'elle fût et quelques sortes de viande qu'on 
lui donnât, elle faisait attention de ne manger toujours que 
d'une ou de deux sortes de viande, tant qu'elle le pouvait. » Et 
lorsqu'elle était en voyage et que les maisons la voulaient traiter 
extraordinairement, elle ne pouvait souffrir ce qui sentait l'abon- 
dance, priant les supérieures de ne lui faire donner que sa petite 
portion. Et quand elle était céans, ces dernières années, elle 
mangeait fort peu, sa portion pour l'ordinaire était des plus 
petites, et quoique l'on prît garde à lui donner des choses sub- 
stantielles et nourrissantes, elle ne voulait point souffrir ce qui 
ressentait tant soit peu la mollesse des sens. Elle ne mangeait 
véritablement que pour se soutenir, et nous disait quelquefois : 
« L'on ne saurait croire combien le boire et le manger me sont 
» ennuyeux , et ils me le seraient encore davantage, ce n'était 
» que je mange sans goût, sans appétit, et seulement pour obéir 
» à Dieu '. » 

1 Une contemporaine de la Sainte dépose ce qui suit : J'ai vu quelquefois 
la dépensière et l'économe lui demander, au sortir de table, si ce qu'elle avait 
mangé était bien cuit ou njal accommodé : « Certes, répondait-elle, je ne sais 
ce que c'est », montrant bien qu'elle n'avait pas l'esprit à ce qu'on lui servait 
au réfectoire. <■ Aussi, ajoutait-elle, les fdles de la Visiiation doivent avoir le 
» seul corps à table et l'esprit en Dieu ou à la lecture qui se fait selon notre 
» sainte règle, et pour cela il est bon , pendant les repas , de tremper quelque- 
» fois sa pitance dans le sang du Sauveur qui tombait sur le mont de Calvaire, 
» parce que cela a deux effets, l'un de faire trouver excellent ce qui nous 



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CHAPITRE VIII. 395 

La justice et l'équité lui étaient naturelles; toute sa vie et au 
monde et en la Religion, elle a eu une grande inclination que 
l'on rendit à chacun ce qui lui appartenait; elle nous dit une 
fois, riant innocemment avec nous, que lorsqu'elle était à son 
ménage, elle ne savait presque point de sentences de l'Écriture, 
que celle-ci : « Rendez à César ce qui est à César , et à Dieu ce 
» qui est à Dieu. » 

Au commencement de notre Institut, celte digne Mère, trai- 
tant de quelque affaire avec une dame de qualité, notre Bien- 
heureux Père vit qu'elle tenait fort ferme et ne voulait pas 
relâcher; il lui dit qu'elle était trop ferme, à quoi elle répondit : 
«Monseigneur, je ne puis rien relâcher où je vois la justice ; 
» quand ce serait contre moi-même, je m'y tiendrais inébran- 
» labié. 55 Notre Bienheureux lui réptiqua : «Ma Mère, ma Mère, 
55 vous êtes plus juste que bonne; je ne veux point que vous 
55 soyez si juste, il faut être plus bonne que juste. 55 Cette parole 
fit un très-grand effet dans l'esprit de notre digne Mère, par qui 
elle fut longtemps méditée ; et nous lui en avons vu faire des 
pratiques très-signalées, assaisonnant sa justice de tant de bonté 
que ce n'était plus en ces dernières années qu'une juste et ai- 
mable bénignité. Lorsque l'on traitait de quelque affaire un peu 



: S 



h répugne , l'autre d'empêcher la sensualité que l'on pouvait prendre à la 
» nourriture, chose indigne d'un cœur religieux. » 

Une autre fois , parlant à un Père de religion auquel les médecins disaient 
que l'air d'un certain lieu n'était pas bon, elle dit : « L'on m'a aussi toujours 
» assuré que l'air de cette ville m'était fort contraire à cause qu'il est humide, 
» mais je ne m'en mets pas fort en peine. Qu'il me soit bon ,. ou qu'il me soit 
a mauvais, cela m'est égal, puisque Dieu veut que j'y sois. Et qu'importe-t-il 
i) aux personnes religieuses, qui ont donné leur corps et leur santé à Dieu, 
n d'être malades ou en santé, pourvu qu'en l'un et l'autre état, elles accom- 
» plissent la volonté divine. Pour moi, il me paraît que selon l'esprit, cela 
» doit être fort indifférent, car j'aime autant l'un que l'autre. » Ce bon Reli- 
gieux lui répondit que cela était bien difficile et propre seulement à sa révé- 
rence , à quoi elle repartit que non et qu'elle croyait que tous les bons reli- 
gieux en devaient être là. (Dépositions des contemporaines.) 



396 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

embrouillée, ou qu'il fallait débattre quelque chose avec le pro- 
chain, elle priait soigneusement les Sœurs qui avaient soin du 
temporel d'être extraordinairement attentives que tout se passât 
avec une charitable équité. Lorsqu'on lui disait quelque chose 
du prochain, elle examinait soigneusement les deux parties; 
et dit une fois, avec un profond soupir : «Dieu nous défende des 
" supérieures qui croient légèrement toutes choses car elles 
» feront beaucoup de petites injustices; mais Dieu nous préserve 
» encore plus des inférieures injustes. » 

Nous avons vu en quelques rencontres où l'on voulait que 
cette Bienheureuse se montrât plus âpre qu'il ne lui semblait 
convenable, qu'elle allait cherchant de petites adresses pour 
ajuster tout, en sorte que chacun fût content ; et enfin, elle 
disait : « Voyez-vous, mes Sœurs, par justice les anciens eus- 
•> sent lapidé la pauvre femme adultère; mais par bonté Jésus 
» la délivra ; ce bon Sauveur est venu en terre, afin d'associer 
- la justice à la paix; imitons-le. « Oh! combien de choses lui 
avons-nous vu céder et lâcher par bonté, qu'elle eût pu exiger 
et retenir par justice ! 

Une personne de dehors ayant une fois dérobé quelque 
chose au monastère, l'on en avertit cette Bienheureuse Mère, 
pour savoir si elle avait fait ce présent ou si c'était un larcin; elle 
reprit gracieusement ce mot : «Un larcin, voudriez-vous bien 
" j u 3 er que cette personne-là en eût fait un? Il faut être plus juste 
» en ses jugements. » Et elle détourna le propos ; et faisant ap- 
peler en particulier la personne qui avait dérobé, elle lui dit : 
« Prenez exemple à nous ; par justice nous pouvons vous faire 
» rendre votre larcin et vous donner confusion ; mais par misé- 
» ricorde, nous nous contentons de vous dire de vous en con- 
y fesser ; nous vous donnons ce que vous avez pris, à la charge 
« que ce sera une marque chez vous de ne faire jamais tort à 
» votre prochain. » 

Les maçons qui bâtissaient notre seconde maison furent con- 



CHAPITRE VIII. 39" 

vaincus d'avoir fait des manquements notables aux murailles, 
et condamnés à les faire réparer à leurs dépens; et l'on 
voulait d'autres ouvriers, ce qui eût beaucoup préjudicié à la 
réputation de ceux-ci, pour leur métier ; notre Bienheureuse ne 
put jamais supporter cette justice si rigoureuse, et dit «qu'en 
conscience cela lui semblait injuste pour des servantes de Dieu, 
qui doivent posséder et pratiquer toutes les vertus avec des 
puretés et des délicatesses relevées au-dessus du commun. » Elle 
fit venir tous ces pauvres maçons, leur inculqua beaucoup de 
faire le reste de la besogne loyalement et équitablement, leur 
fit réparer les fautes qu'ils avaient commises, et afin qu'ils n'en 
fussent pas grevés, elle voulut que ce monastère leur donnât 
une somme d'argent du sien propre. Notre très-bonne Mère de 
Cbàlel, qui était au parloir avec elle, au sortir de là, monta dans 
la cellule de la Sœur qui écrivait pour elle, et lui fit écrire cet 
acte de vertu, faisant mettre au commencement du mémoire : 
«Béni soit Dieu qui nous a donné une Mère si dignement juste 
» et si saintement bonne. » Notre Bienheureuse Mère disait que 
la vraie règle de la justice chrétienne, c'est ces paroles : «Fais 
» à ton prochain ce que lu voudrais qu'il te fit ; qui ne vil pas 
» conformément à cela, ne vit pas justement, et fait grand tort à 
» son âme, car l'âme du juste est le siège de Dieu. » 

Notre Bienheureux Père parlant une fois à M. l'Abbé d'Abon- 
dance lui dit gracieusement : «J'ai trouvé dans Dijon ce que 
» Salomon était en peine de trouver dans Jérusalem. » Ce bon 
Abbé pressait le saint Prélat d'expliquer ce que c'était. «C'est, 
r> dit-il, que j'ai trouvé la femme forte en madame de Chantai, n 
En plusieurs épîlres, ce Bienheureux lui donne toujours cet 
éloge. 

Il faudrait un discours tout entier pour parler de la force de 
cette digne Mère, car toute sa vie elle apparut forte, ainsi que 
chacun a pu le voir. Nous ne voulons pas rappeler la force avec 
laquelle elle s'est arrachée des mains de ses parents, et a passé 








^ i 




398 



VIE DE SAINTE CHANTAL. 



sur son propre fils pour obéir à Dieu, qui l'inspirait à sortir de 
sa terre. La perfection de sa force peut se juger de la constante 
guerre que l'ennemi lui a faite tout le temps de sa vie sans rien 
gagner sur elle ; c'était un fort et ferme rocher, qui voyait briser 
à ses pieds les diverses adversités, comme faisant hommage à sa 
constance. Lorsqu'on l'eut jugée plus faible, c'est alors qu'elle 
était plus forte par la grâce de Notre-Seigneur qui la rendait 
forte dans ses faiblesses ; forte en prospérité, ne s'évanouissant 
point dans la complaisance et la vanité ; forte en l'adversité 
sans s'abattre ; forte à soutenir et supporter le prochain ; forte 
à s'abattre et s'abaisser soi-même ; forte à souffrir les blâmes et 
contradictions ; forte à ne point désister des choses entreprises 
pour les fondations et le bien de son Ordre, contre toutes les 
menaces et contradictions, disant en une occasion fort prégnante : 
«Il n'y a que les hommes contre nous; quand l'enfer s'y join- 
» diait encore, nous ne voudrions point nous désister de faire 
» l'œuvre de Dieu. » Elle était forte à supporter, voire même à 
porter gaiement une multitude de tant et si différentes affaires ■ 
bref, forte en pâtissant , en agissant en jouissant en son com- 
mencement, en son progrès, en sa fin ; même l'on peut dire 
que la faiblesse du vieil âge faisait davantage éclater la sainte 
force de son cœur, de son esprit et de son amour, en sorte que 
sans se regarder elle-même, aucune entreprise où elle voyait la 
volonté de Dieu et l'obéissance, ne l'élonnait ; le Seigneur était 
sa force; c'est pourquoi elle pouvait tout en celui qui la confor- 
tait et la renforçait pour résister à tout ce qui est mal et faire 
tout ce qui est bien. 



CHAPITRE IX. 



DE SA PIETE ET DE SOX ZELE AU CULTE DIVIN. 



L'on a pu remarquer dans tous les discours précédents, que 
dès le plus bas âge de notre Bienheureuse Mère, le ciel l'avait 
douée d'une piété signalée et envers Dieu et envers le prochain ; 
mais nous ne voulons parler ici que de ce qui concerne les 
choses saintes pour lesquelles notre Bienheureuse avait un res- 
pect incomparable et un zèle inexplicable : en tout ce qui con- 
cernait le culte et service de Dieu, elle appliquait partout la 
piété et dévotion, et faisait profit de tout ce qui la pouvait faire 
avancer en cet heureux chemin. 

Elle célébrait les fêtes de Notre-Seigneur et de Notre-Dame 
avec spéciale attention et dévotion. Durant l'avent et le carême, 
elle parlait ordinairement au chapitre de l'anéantissement du 
Verbe dans les entrailles de sa sainte Mère, et de la Passion. En 
ces deux temps-là, elle voulait que l'on fit une attention parti- 
culière à faire les récréations plus dévotement qu'à l'ordinaire, 
et nous disait quelquefois avec une suavité admirable qu'elle 
nous donnait demi-heure de la récréation pour nous divertir 
innocemment et indifféremment, mais que l'autre demi-heure, 
elle voulait que nous la lui donnassions pour nous entretenir dé- 
votement et sérieusement. 

Aux fêtes de Noël, il y avait trop de plaisir à voir avec quelle 
dévotion elle allait quelquefois elle-même envelopper le petit 
Jésus pour le poser dans la crèche de Bethléem, que l'on accou- 
tume de faire; elle y allait soigneusement tous les jours faire 






400 VIE DE SAIiYTE CHAKTAL. 

ses actes d'adoration. Elle prenait grand plaisir que l'on chantât 
à la récréation des noëls que les Sœurs faisaient ; elle ne se sou- 
ciait point de la bonne rime pourvu qu'elle y trouvât de la dé- 
votion; même elle témoignait prendre plaisir d'en ouïr où l'on 
entremêlât quelques traits innocents et récréatifs. 

Dès le commencement de l'Institut, elle avait, par l'ordre de 
notre Bienheureux Père, établi la coutume qu'on chantât des 
noëls au chœur, dès le jour de la Nativité jusqu'au jour des 
Rois; pour affairée qu'elle fût, elle prenait du loisir pour voir 
et ouïr chanter les noëls qui se devaient chanter au chœur, 
afin que l'on n'y en dît que de bien à propos. Une fois s'étant 
aperçue qu'une Sœur témoignait de la difficulté de chanter un 
noël sur certain air qui , disait-elle , lui peinait l'estomac , cette 
digne Mère fut fort touchée de ce défaut , et dit avec grand 
sentiment de cœur: « Hélas! que nous sommes peu dévotes! 
» nous voyons notre Seigneur pleurer pour nous, et il nous 
» fâche de souffrir un peu à chanter pour lui. » Elle avait une 
affection spéciale que l'on célébrât avec dévotion la fête de l'Epi- 
phanie, et faisait toujours faire la communion ce jour-là en 
action de grâces de ce que Jésus-Christ s'était manifesté à la 
genlilité. 

Le jour de Pâques, tant qu'elle pouvait, elle allait avec la 
communauté faire sept stations en l'honneur des sept apparitions, 
et pour gagner les indulgences. Le jour de l'Ascension , elle ne 
manquait point d'aller au chœur avec la communauté, demi- 
quart d'heure avant midi, pour accompagner, par adoration, 
Notre-Seigneur montant au ciel en son triomphe, et en a établi la 
coutume dans nos maisons. Lorsqu'au jour de la Pentecôte, elle 
avait tiré avec la communauté le don du Saint Esprit, elle se fai- 
sait chercher par après, dans quelques livres spirituels, l'expli- 
cation du don qui lui était échu ' ; et lui étant venu deux années 

1 Le jour de la Pentecôte 1631, notre très-digne Mère se trouva le matin 
si absorbée en Dieu, qu'après que l'on eût Ju le point de l'oraison, elle se 



CHAPITRE IX. 401 

de suite le don de piété, elle en témoigna une grande joie, 
disant que la volonté de Dieu , par ce sort, était qu'elle se ren- 
dît bien dévote, et aussi que nous ne manquions à être bonnes 
religieuses , que parce que nous manquions à être vraiment 
dévoles. Au commencement de chaque année, elle mettait soi- 
gneusement dans ses règles le billet du saint protecteur qui lui 
était échu et était celui de l'année précédente, et comme on lui 
demandait pourquoi elle prenait ce soin : «Afin, dit-elle, que 
» tous les jours , ouvrant nos règles, j'honore mon saint pro- 
» lecteur, baisant son nom, et le priant de m'ètre protecteur. » 

C'était une chose admirable, comme pour toutes les actions 
de piété, même qui n'étaient pas d'obligation, elle trouvait du 
loisir; nous l'avons vue s'assujettir à venir au noviciat avec une 
troupe déjeunes Sœurs, chanter tous les jours, durant les 
octaves de la Sainte Vierge, le Magnificat devant son tableau. 
Tant qu'elle pouvait, elle ne perdait aucune procession ni autre 
prière, action et prière de nulle obligation ains de simple dévo- 
tion; et soit que l'on fût en des actions obligatoires ou volon- 
iaires de piété, elle ne voulait aucunement que l'on fit des 
actes légers, disant fort fréquemment qu'il fallait servir Dieu 
sérieusement et comme Dieu. 

Elle ne manquait point, autour des bonnes fêles et au com- 
mencement de l'année, de nous donner des défis pour la plus 
parfaite pratique de quelque vertu et exercice de dévotion, s'as- 
sujettissant elle-même de marquer ses fautes et en dire tout haut 
le nombre, lorsque l'on en rendait compte; elle faisait écrire le 



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mit à dire tout haut, sans savoir, au moins sans penser, qu'elle éiail avec la 
communauté, au chœur : Venez, à très-saint Esprit ! Les Sœurs furent Lien 
étonnées et bien consolées tout ensemble. M. Michel Favre lui demanda plus 
tard : « Ma Mère, que pensiez-vous alors? » — « Hélas ! mon Père, dit-elle, 
» je ne pensais point que j'étais au chœur, je pensais à appeler le Saint- 
» Esprit. Je l'ai crié en français! » (Déposions des contemporaines de la 
Sainte.) 

26 



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402 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

défi du commencement de l'année dans la chambre des assem- 
blées, crainte que l'on vînt à l'oublier ; et Sa Charité, après nous 
avoir plusieurs fois dit que nous n'étions pas assez fidèles à faire 
attention à bien pratiquer nos défis , trouva cette faute digne 
de nous en faire reprendre par Monsieur notre très-honoré Père 
spirituel , en la visite annuelle. 

Enfin cette bénite Mère n'oubliait rien de tout ce qui pouvait 
contribuer à avancer sa chère âme et celles de ses filles en la 
piété et dévotion , et pouvons bien dire que le zèle de la maison 
de Dieu la dévorait. Elle souffrait extraordinairement quand 
elle savait qu'en quelques monastères la principale étude 
n'était pas celle de la dévotion, et dit une fois qu'elle 
emploierait toutes ses forces afin que l'on s'appliquât si bien 
à la dévotion céans, que tout y ressentît la piété et religiosité. 
Quel zèle n'avait-elle pas pour la célébration des divins 
Offices! elle en était la grande surveillante, nous reprenant 
jusqu'aux moindres petites fautes; les plus minces cérémonies 
lui étaient en vénération; toute âgée qu'elle était, voyant que 
nous traînions trop à l'Office, elle s'efforçait elle-même de sou- 
tenir le chœur, afin de nous tirer de notre défaut. Combien de 
fois a-t-elle fait assembler dans sa chambre les jeunes Sœurs! 
Ou bien elle allait au noviciat et nous faisait chanter devant 
elle, chantant elle-même, nous reprenant et instruisant tout à 
loisir, comme si elle n'eût autre chose à faire. Quand elle 
passait par les monastères, c'était sa principale surveillance de 
voir si le divin Office se célébrait avec l'entière observance du 
cérémonial, ne s'épargnant point à chanter et beaucoup parler 
pour bien instruire ses filles. Elle nous a dit quelquefois 
qu'au commencement de notre Institut, notre Bienheureux 
Père l'ayant reprise de quelques mauvaises prononciations qu'il 
avait remarquées d'elle à l'Office , et ayant une extrême peine 
à prononcer autrement, elle avait passé quelques nuits sans 
pouvoir dormir, pour l'extrême désir qu'elle avait de bien dire 



CHAPITRE IX. 403 

l'Office, prononçant tant et tant de fois à part soi les mots 
esquels elle avait des difficultés , qu'elle s'y habitua. 

Jusquesà sa soixante et dixième année que Dieu l'appela pour 
chanter les louanges de sa divine Majesté dans le ciel, elle n'a 
jamais manqué à faire l'Office aux grandes fêtes de Nôtre-Sei- 
gneur, de Notre-Dame, de saint Joseph, de saint Augustin, de 
la Dédicace, les jours de Ténèbres, sinon lorsqu'elle en était 
empêchée par maladie , ou qu'il y avait une autre supérieure ■ 
alors elle se tenait en son petit coin de déposée ; encore es der- 
niers mois de sa vie , elle officia en notre monastère de Moulins 
en qualité de la plus ancienne religieuse de la maison , ce qui 
est une ordonnance du Coutumier, quant on a bonne voix. 
Cette Bienheureuse l'avait si bonne et si agréable, qu'elle 
donnait de la dévotion de l'ouïr chanter. 

Quoique l'action du lavement des pieds soit fort pénible dans 
les grandes communautés, à cause qu'il faut si souvent se 
mettre à genoux et se relever, notre digne Mère , malgré son 
grand âge, ne s'en dispensait point, lavant et baisant les pieds 
des Sœurs avec une dévotion qui rejaillissait sur son visage ; 
cette même dévotion et révérence paraissait en elle dans toutes 
les plus petites actions de piété, comme lorsqu'elle accomplis- 
sait des pénitences au réfectoire , où d'ordinaire, les veilles de 
grandes fêtes, elle faisait une prière tout haut, les bras en 
croix, priant Notre-Seigneur, par les mérites du mystère que 
l'Eglise célébrait, de pardonner les péchés de son peuple, de 
lui faire miséricorde , de nous faire la grâce de nous départir 
la fidélité en son saint amour et en nos observances; et autres 
demandes qu'elle faisait avec des brièves paroles, mais très-fer- 
ventes, humbles et dévotes. 

Elle avait aussi un zèle particulier pour l'ornement des autels 
et de l'église ; il n'y avait point d'office en la maison sur lequel 
elle eût l'œil si ouvert que sur celui de la sacristaine. Sa plus 
ordinaire besogne était de lascer des voiles de calices pour nos 

26. 






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3* 



______ 



40i VIE DE SAINTE CHANTAL. 

maisons qui le désiraient, ou des dentelles, dont elle a lascé 
une grande quantité; en un été, elle fit, nonobstant toutes ses 
affaires , un pavillon , un devant d'autel avec la crédence , 
qu'elle faisait recouvrir de laine et de soie ; et se dépêchait si 
fort qu'elle se retrancha sa demi-heure de repos que la règle 
nous permet l'été, après midi, parce qu'elle désirait que, dans 
une octave de la Sainte Vierge, l'autel fût paré de son ouvrage. 
Ce parement étant fort simple et agréable, elle en lasça aussi un 
avec les rideaux et le dais pour le tombeau de notre Bienheureux 
Père, et dit avec un profond rabaisssement : «J'ai eu l'hon- 
» neur de filer les habits de ce Bienheureux tandis qu'il était 
» en vie, ce m'est encore consolation de travailler pour orner 
» son sépulcre. » Elle fila de la serge violette pour faire un 
parement au tombeau de notre Bienheureux Père et un orne- 
ment à son oratoire. Non-seulement elle avait soin de notre 
église, mais encore des paroisses de villages quand elle savait qu'il 
y avait de la nécessité, y faisant faire des corporaux et certaines 
petites boîtes fort propres, en forme de custode, pour tenir le 
Saint-Sacrement. 



CHAPITRE X. 



DE SA DEVOTION AU SAINT-SACREMENT , A LA MESSE ET DAXS 
LA COMMUNION. 



La dévotion et révérence que celte Bienheureuse Mère avait 
au très-saint Sacrement de l'autel ne se pourrait exprimer ; elle 
portait toujours en écrit sur soi une action de grâces à Nolre- 
Seigneur, de l'avoir admise à la participation journalière de 
son très-saint corps. Elle a persévéré trente et un ans, par ordre 
de notre Bienheureux Père, à communier tous les jours ; et tant 
s'en faut que la fréquence engendrât la négligence ni la fami- 
liarité ou le mépris, son soin, son amour et sa dévotion crois- 
saient tous les jours. Elle dit un jour à notre chère Mère de 
Blonay qu'elle avait grande envie de demander permission de 
se confesser tous les jours pour se purifier, puisque tous les 
jours elle se mettait à la Table des anges, mais qu'elle n'avait 
osé le faire, parce que notre Bienheureux Père l'avait fait com- 
munier tous les jours sans lui ordonner de se confesser plus de 
deux fois la semaine , la priant, en qualité de sa supérieure, de 
lui ordonner si elle devait se confesser tous les jours ou non. 
Notre chère Mère lui ayant répondu qu'elle croyait qu'elle devait 
suivre le train auquel notre Bienheureux Père l'avait mise, elle 
s'arrêta à cet avis. 

Dès le commencement de sa dévotion , elle avait eu un soin 
nonpareil de se disposer, avec une préparation toute extraordi- 
naire, à la sainte communion; plus tard, notre Bienheureux 
Père lui dressa une méthode particulière, dans laquelle son 



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I 



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■ 



406 VIE DE SAINTE CHAÎVTAL. 

âme s'allait toujours simplifiant et épurant. Il lui donna l'exer- 
cice de la sainte communion, que nous avons encore aujour- 
d'hui dans l'Institut, en notre directoire spirituel; et enfin 
l'amour unique et unissant la priva de toutes méthodes pour ce 
Saint Sacrement ; la seule foi lui suffisait. 

Elle avait une affection nonpareille d'assister au saint sacri- 
fice de la messe, et il fallait que les affaires fussent extrêmement 
pressées, pour l'empêcher d'ouïr, soit en hiver, soit en été, 
deux messes les jours de fêtes. Ayant appris qu'une de nos mai- 
sons était en telle pauvreté, que les Sœurs n'entendaient messe 
que les fêtes, faute d'avoir de quoi payer un prêtre, Sa Charité 
en témoigna une très-grande douleur de cœur, et leur envoya 
soudain de quoi payer un prêtre pour un an ; avec prières que, 
si, l'année suivante, elles étaient dans la même nécessité, elles 
l'en avertissent, et qu'elle leur enverrait encore une somme 
pour avoir la messe , disant que jamais nécessité d'aucune mai- 
son ne l'avait tant touchée comme celle-là, et qu'elle sentait 
une douleur sensible de savoir des filles de la Visitation privées 
d'assister tous les jours à ce sacrifice de vie et d'amour. 

Ecrivant à une de nos Sœurs qui allait commencer une de 
nos maisons, elle lui dit les paroles suivantes : « Je vous sup- 
» plie, ma très-chère fille, que la première chose à laquelle 
» vous mettrez ordre, dès que vous serez arrivée, que ce soit à 
» votre chapelle, et que vous ayez messe tous les jours; que si 
» les choses ne sont pas en état, et que vous ne la puissiez pas 
"avoir en votre maison, allez l'entendre, avec grande mo- 
» destie, en l'église la plus proche; c'est un grand soutien à 
» l'àme pour tout le reste du jour, d'avoir été le matin si près 
» de son Sauveur réellement présent au divin sacrifice. » 

Ecrivant à une directrice, elle disait : « Avant toutes choses, 
» ma très-chère fille, que votre soin premier et principal soit 
» d'apprendre à vos novices à faire le plus purement et parfai- 
» tement qu'il se pourra l'exercice de la sainte messe et corn- 






CHAPITRE X. 107 

v munion; ces deux actions sont les plus hautes que nous sau- 
» rions faire. Donnez-leur intelligence que, demandant à être 
v reçues , elles ont demandé d'habiter en la maison du Seigneur ; 
» cela se doit entendre de faire séjour en la même maison où le 
» Saint-Sacrement repose. Cette présence sacrée rend les mo- 
» nastères les maisons du Seigneur ; faites-leur peser cette grâce 
» au poids du sanctuaire; qu'elles fassent souvent des considé- 
» rations à l'entour de ce très-Saint Sacrement, afin qu'à l'imi- 
« talion de ce bon Sauveur, elles apprennent à s'anéantir tota- 
» lement, et à vouloir vivre cachées comme il est caché. Enfin, 
» donnez-leur beaucoup de chaleur de ce côté-là, et je vous 
» supplie,, menez une fois toutes ces chères filles devant le 
» Saint-Sacrement, l'adorer à mon intention, et lui demander 
» pardon du mauvais usage que j'en fais. « 

Elle avait en si haute estime les prières que les prêtres font 
pour le prochain à la sainte messe, qu'elle n'écrivit jamais à 
aucun prêtre qu'elle ne le priât de se souvenir d'elle au saint 
sacrifice de la messe. Une fois, un révérend Père de l'Oratoire 
Jui écrivant qu'il tenait fidèlement la promesse qu'il lui avait 
faite de se souvenir tous les jours d'elle à la sainte messe, elle 
dit avec grand sentiment que cette promesse lui était plus chère 
que si tous les rois de la terre lui promettaient de la couronner 
et la rendre souveraine du monde. Elle honorait extrêmement 
les prêtres, en parlant toujours avec respect, et, comme elle 
se trouvait souvent en des rencontres où on lui demandait sa 
bénédiction, jamais elle ne se laissait vaincre, sinon que le 
prêtre lui commandât de la donner ; encore fallait-il qu'il se re- 
tirât un peu , disant qu'il n'appartenait à personne de donner 
des bénédictions quand il y avait un prêtre ; que cela était dû à 
leur dignité. Un jeune homme lui communiquant un jour le des- 
sein qu'il avait de se faire d'Église, elle lui dit : « Voilà le plus 
» grand et le plus digne dessein que vous puissiez jmnais faire ; 
» mais prenez de fortes résolutions de ne pas vivre en homme, 






408 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» si vous voulez faire un office plus relevé que celui des anges; 
». l'on ne peut, sans grand danger de son salut, servir le mondé 
» et l'autel. » 

Lorsqu'on l'avertissait de quelques fautes commises au chœur, 
ou du manquement de tranquillité, d'ordinaire notre digne Mère 
alléguait où était notre attention de faire tels défauts en la pré- 
sence du Saint-Sacrement. Elle avait une telle envie que l'on se 
tînt avec un respect religieux devant le Saint-Sacrement, que 
même il fut un temps qu'elle avait établi le silence devant la 
porte du chœur, pour nous y donner plus d'attention. 

Durant les octaves du Saint-Sacrement, et toujours quand il 
était exposé, celte Bienheureuse se tenait au chœur le plus 
qu'elle pouvait; et notre très-honorée Mère de Blonay étant ar- 
rivée en ce monastère, l'année 1641, dans l'octave du Saint- 
Sacrement, elle était étonnée de voir cette digne Mère si assidue 
au chœur, et lui dit : « Ma Mère, je vous assure que vous me 
» lassez seulement de vous voir tenir tant à genoux »; la Bien- 
heureuse lui repartit gracieusement : « Ma chère Mère, c'est 
» par charité que vous vous lassez de me voir; mais moi, je ne 
v mêlasse point, c'est tout mon plaisir en celte vie d'être un 
» peu devant le Saint-Sacrement. » 

Notre chère Mère admirait aussi que cette Bienheureuse, 
avec son estomac faible et usé, ne manquait jamais de chan- 
ter à la communion et aux bénédictions avec le chœur, pré- 
voyant à l'avantage ce qu'il fallait chanter, afin de ne pas 
feuilleter dans ses heures, et pour suivre en cela l'observance. 
Elle avait un très-grand plaisir de répondre aux litanies du très- 
Saint-Sacrement, et nous dit une fois qu'elle voudrait bien, si 
nous nous trouvions à sa mort, qu'on les lui chantât devant son 
lit, et qu'on lui fit répéter souvent ces deux versets : Myste- 
riumfulei et Marina absconditum l . 

* Mystère de foi, Manne cachée. 



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CHAPITRE X. 409 

Elle avait un grand soin qu'il y eût de belles fleurs au jardin 
et qu'on les conservât pour les mettre devant le Saint-Sacre- 
ment. Tous les dimanches et fêtes, les Sœurs jardinières avaient 
accoutume de lui donner un bouquet pour le porter en sa main, 
pensant la récréer, mais toujours elle faisait appeler la Sœur 
sacrislaine, et envoyait mettre ce bouquet dans une fiole d'eau, 
et, lorsqu'on lui en donnait un nouveau, elle l'envoyait dere- 
chef devant le Saint-Sacrement, se faisant rendre le précédent, 
qu'elle gardait aux pieds de son crucifix, dans sa cellule; et 
quand il était du tout flétri , le serrait en sa layette. Quand elle 
en avait fait amas, elle les faisait brûler, par respect et par 
crainte qu'on ne les jetât dans un lieu indécent. Elle n'était 
point sans avoir de ces bouquets séchés devant le Saint-Sacre 
ment, c'était sa pratique constante. Une Sœur s'enhardit u 
jour de lui demander instamment pourquoi elle faisait cela, 
cette Bienheureuse lui répondit : « Aies pensées ne méritent pas 
i) d'être dites. » La Sœur la pressant derechef: « Ma fille, lui 
» dit-elle, la couleur et l'odeur sont la vie de ces fleurs; je les 
» envoie devant le Saint-Sacrement où peu à peu elles lié tri s- 
» sent, se passent et meurent : je désire d'être ainsi, et que ma 
» vie, qui se va passant peu à peu, se finisse devant Dieu, en 
» honorant le mystère de la très-sainte Eglise. » Une autrefois , 
cette Sœur étant travaillée de peines intérieures, notre Bien- 
heureuse Mère lui donna la moitié du bouquet flétri qu'on ve- 
nait de lui apporter de devant le Saint-Sacrement, et lui dit : 
« Ma fille, pliez cela dans du papier et le mettez sur votre cœur 
5) en révérence du Saint-Sacrement; j'ai quelquefois été soula- 
» gée en mes peines par ce remède. » 

Cette Bienheureuse Mère ayant ouï chanter un cantique fait 
sur les litanies du Saint-Sacrement, elle le fit souvent répéter 
aux récréations et se le faisait apporter en particulier. Elle en 
fit copier trois couplets sur un bout de papier, pour les ap- 
prendre par cœur, et dit que celte nuit-là elle s'était réveillée 









410 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

cinq fois avec douleur, répétant toujours cette reprise d'un 



couplet : 



Ah! suprême bonté! cet amoureux repas, 
Me doit anéantir et je ne le suis pas ! 



ajoutant que c'était une grande confusion à l'âme de rece- 
voir si souvent son Dieu et ne point vivre conformément à la 
divine viande dont elle est nourrie. Elle nous exhortait souvent 
a profiter de la communion, et n'aimait point que l'on multi- 
pliât les communions générales dans les communautés, à cause 
de la diversité des dispositions. 



CHAPITRE XL 



DE SA DEVOTION ET CONFIANCE ENVERS LA SAINTE VIERGE. 



Jamais notre Bienheureuse Mère n'avait connu d'autre mère 
que la très-Sainte Vierge, puisque étant demeurée orpheline de 
mère au berceau, dès qu'elle eut l'usage de la raison, elle se 
voua à la Sainte Vierge pour être sa fille, et la prit pour Mère; 
aussi elle rendait tous les jours grâces à celte Sainte Vierge des 
assistances et faveurs qu'elle avait reçues d'elle en sa jeunesse, 
comme l'ayant conduite, détournée de plusieurs dangers, et 
fait éviter de grandes occasions de se perdre. 

Lorsqu'elle fut mariée, c'était une grande partie de sa dévo- 
tion de se recommander elle, son ménage et ses affaires à la 
Sainte Vierge; et après la crainte de Dieu, elle n'avait rien tant 
à cœur que d'élever ses enfants en la dévotion et confiance en- 
vers cette Sainte Mère. Lorsqu'elle fut veuve, ne pouvant pas 
être sitôt religieuse, à cause de la charge de ses enfants, elle 
dressa un monastère en son intérieur, duquel la très-sacrée 
Vierge était Abbesse; elle l'honorait, l'écoutait, et suivait sa 
direction, et l'on voit en diverses épîlres que notre Bienheureux 
Père lui recommandait toujours de se tenir bien proche de sa 
Sainte Abbesse au mont de Calvaire : « Gardez-bien, ma chère 
51 fille, la clôture de votre couvent, n'en sortez point sans la 
» licence de Madame votre Sainte Abbesse, obéissez-lui bien, 
» elle ne veut autre chose de vous, sinon que vous fassiez ce 
» que son Fils vous dira. » 

Notre Bienheureuse Mère, pour avoir une marque de servi- 



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412 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

tude perpétuelle à la sacrée Vierge, s'obligea par vœu de dire 

tous les jours son chapelet, c'est-à-dire la couronne de six 

dizaines, à quoi elle a persévéré toute sa vie, employant à cela, 

chaque jour, une bonne demi-heure. En une grande maladie 

qu'elle fit, en laquelle même elle ne pouvait pas dire son Office, 

elle pria six de ses filles qu'après avoir dit leur chapelet, elles 

ajoutassent encore une dizaine à son intention, afin que par 

elle, ou par autrui, de sa part, cette couronne fût tous les jours 

offerte à la Reine du ciel. Elle disait encore tous les jours la 

petite couronne de douze Ave Maria, et en donna la licence 

générale à celles qui la voudraient dire, pourvu que cela se fit 

sans obligation, ni sans scrupule quand on ne le ferait pas. 

Lorsque notre Bienheureux Père lui eut déclaré le dessein 
qu'il avait de l'employer à ériger une Congrégation, il lui dit 
qu'il avait pensé qu'elle se nommerait la Congrégation de 
Sainte -Marthe, et quand il lui écrivait, il disait : «Sainte 
» Marthe , notre chère maîtresse. » Quoiqu'elle eût grande dé- 
votion à cette sainte hôtesse de Nôtre-Seigneur, son cœur sen- 
tait un peu de résistance de n'être pas entièrement sous la pro- 
tection de la très-Sainte Vierge; mais elle n'en dit jamais mot, 
se tenant si absolument à l'obéissance, qu'elle ne faisait nul 
état de ses propres pensées; mais elle pria beaucoup Dieu de 
découvrir sa volonté là-dessus à notre Bienheureux Père, lequel 
un matin, lorsqu'elle y pensait le moins, lui vint dire avec un 
visage tout gai, que Dieu lui avait fait changer d'avis, et que nous 
nous appellerions les Filles de la Visitation; qu'il choisissait ce 
mystère, parce que c'était un mystère caché, et qu'il n'était 
pas célébré solennellement en l'Église comme les autres, qu'au 
moins il le serait en notre Congrégation ; ce qui donna une très- 
grande joie à notre Bienheureuse Mère, et elle inculqua telle- 
ment la dévotion à la Sainte Vierge à nos premières Sœurs, et 
en parlait si souvent aux malades qu'elle allait visiter et servir, 
que par un mouvement commun des petits enfants et du peuple, 



CHAPITRE XI. 413 

l'on nous nomma les Religieuses de Sainte-Marie , nom qui 
nous est toujours demeuré depuis. 

Quand les fêtes de la très-Sainte Vierge approchaient, au 
chapitre et aux récréations, notre digne Mère nous invitait fort 
à les céléhrer dévotement. Il se passait peu de fêtes de la Sainte 
Vierge qu'elle ne fit chanter aux récréations quelques cantiques 
en son honneur , et se joignait souvent , aux jours de ses 
grandes fêtes, avec les novices ou autres Sœurs, pour aller 
chanter devant un tableau de la Sainte Vierge, ou le Magnificat 
ou Y Ave maris Stella, avant grande dévotion à répéter trois fois 
ce verset : Monslra te esse matrem. Pour les nécessités publi- 
ques ou autres besoins, elle faisait volontiers faire des neu- 
vaines et des processions à la très-Sainte Vierge; elle recom- 
mandait aux directrices d'inculquer fort aux novices la dévotion 
à la Mère de Dieu. 

Entre toutes les fêtes de la Sainte Vierge, elle a témoigné 
une affection incomparable à son Immaculée-Conception, et a 
témoigné un zèle extraordinaire pour procurer que Monseigneur 
de Genève la fît chômer en son diocèse, lui en ayant parlé 
diverses fois, et fait parler par des personnes qu'elle voyait avoir 
crédit auprès de sa seigneurie. Voyant qu'elle ne pouvait venir 
à bout de son dessein, elle pria fort humblement et instamment 
Monsieur notre très-honoré Père spirituel, doyen de Notre- 
Dame, qu'il l'a fit célébrer bien solennellement dans son église, 
ce qu'il lui promit, et cette Bienheureuse Mère nous dit avec 
une joie extraordinaire : « Notre bon Monsieur le doyen m'a 
» toute réjouie, car il m'a dit que, quand il devrait lui-même 
» aller sonner la grosse cloche de Notre-Dame, qu'il fera sonner 
■» pour la fête de l'Immaculée-Conccplion comme pour les 
» grandes fêles. » 

Ecrivant à un seigneur Abbé, elle dit ces mots sur la fin de 
sa lettre : « Au reste, mon très-cher Frère, j'ai une grâce à 
» vous demander, c'est qu'il vous plaise m'accorder qu'en votre 



■ 



■ 



M MH . M 



414 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» abbaye et dans les prieurés qui en dépendent, vous fassiez 
» célébrer la fête de l'Immaculée -Conception de la Mère de 
» Dieu, avec la solennité que l'on observe aux autres fêtes de 
» Notre-Dame, et qu'il y ait sermon pour émouvoir le peuple à 
» révérer cette très-Immaculée-Conception : je m'estimerais 
» beureuse de donner ma vie pour la soutenir. » Une Sœur de- 
manda congé à notre Bienheureuse Mère de dire le chapelet de 
la Conception neuf jours avant et neuf après la fête de l'Imma- 
culée-Conceplion. Cette digne Mère se le fit apprendre et dit 
qu'elle le dirait aussi ces deux neuvaines, et « quelquefois les 
fêtes (ajouta-t-elle) quand j'en aurai le loisir. » 

Assez souvent , dans les rencontres d'afflictions, cette Bien- 
heureuse disait : « Ayons recours à Notre-Dame; » et en sa soli- 
tude de 1640, elle fit écrire une oraison à cette Sainte Vierge, 
pour lui demander secours en ses peines intérieures , et la dicta 
a une Sœur, à genoux devant son crucifix, en ces propres 
termes : « Souvenez-vous, ô très-pitoyable Vierge! que jamais 
» personne n'a eu recours à vous , qu'elle n'aie ressenti les 
» effets de vos bontés; en cette confiance, ô Vierge des Vierges! 
»je me présente devant vous, avec un très-véhément désir que 
«vous daigniez regarder mon intérieure misère; et dans ce 
«regard, ô Vierge pitoyable! usez de votre autorité mater- 
» nelle envers votre divin Fils, et faites qu'il m'accorde non la 
» délivrance de ma peine, si ce n'est sa volonté, mais la grâce 
» de vivre en sa crainte , et qu'il fasse de moi son éternel bon 
» plaisir, auquel, entre vos sacrées mains, je me sacrifie de- 
» rechef, en union du sacrifice que vous files de vous-même au 
« jour de votre Immaculée-Conception, de laquelle je veux bénir 
» à jamais le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Amen. » 

Elle demeura assez longtemps à faire écrire cette oraison, ne 
voulant mettre en icelle aucune parole qui ne fut très-désinté- 
ressée; lorsque la Sœur l'eut mise au net, cette Bienheureuse 
la serra en son sein et dit : « J'ai envie de dire cette oraison 



■■MB 



CHAPITRE XI. 115 

» neuf mois durant ; j'en demanderai congé à Monsieur le doyen 
» la première fois que je le verrai. » La Sœur lui demanda si 
» elle ne pouvait pas faire cela d'elle-même?» « Si une de nos 
» Sœurs, répondit cette Bienheureuse, voulait faire quelques 
» prières journalières, elle m'en demanderait permission ; n'est-il 
» pas bien raisonnable que je le demande au Supérieur? Pos- 
» sible que la Sainte Vierge ne rn'écoutera , que parce que je 
» lui parlerai par obéissance ? » Nous avons su de Monsieur notre 
Père spirituel, que notre Bienheureuse lui avait demandé cette 
licence, lui disant, avec grande simplicité, que c'était pour 
quelques peines intérieures sur lesquelles il ne voulut pas l'in- 
terroger pour le grand respect qu'elle lui portait. 

Une fois cette Bienheureuse Mère étant en solitude , trois 
Sœurs allèrent la trouver ensemble pour lui demander quelques 
permissions; elle était les bras croisés devant une image de la 
Sainte Vierge : au lieu de donner aux Sœurs le congé qu'elles 
lui demandaient de faire quelques austérités corporelles, elle 
leur ordonna de faire un quart d'heure d'oraison, chaque jour 
de leur solitude, devant une image de Notre-Dame, et tirant 
de sa manche un livret qu'elle avait écrit de sa main, où étaient 
en français les litanies de la Sainte Vierge, elle leur dit : « Voyez, 
» mes fdles, comme nous avons tout en Marie, et avec quel 
» soin et confiance nous devons recourir à elle : si nous sommes 
» enfants, elle est Mère ; si nous sommes faibles, elle est Vierge 
» puissante; si nous avons besoin de grâces, elle est Mère de 
» la divine grâce ; si nous sommes en ignorance , elle est le 
» siège de la sapience ; si nous sommes tristes, elle est une 
» cause de joie à toute la terre » ; et ainsi poursuivit tous les 
versets des litanies, après quoi elle renvoya les Sœurs, leur 
demandant qu'elles priassent fort la Sainte Vierge pour elle. 
Une des Sœurs lui répondit : « Quelle prière faut-il faire? » 
«Ma fdle, dit-elle, l'on fait une prière fort agréable à la Sainte 
» Vierge, quand on loue Dieu des grandeurs qu'il a mises en 








'ilfi VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» elle , et du choix qu'il a fait d'elle pour être sa digne et vraie 
n Mère. » 

Etant si dévote à la très-Sainte Vierge, elle l'était par une con- 
séquence infaillible à son chaste époux, le glorieux saint Joseph ; 
aussi, avons-nous trouvé en écrit que, lorsqu'elle en parlait à 
notre Bienheureux Père, elle disait : « Ce cher saint que notre 
eœur aime. » Cette Bienheureuse Mère se mit et nous fit mettre 
de l'association de Saint-Joseph, et avait grand soin que les se- 
conds dimanches du mois l'on fît la sainte communion et la pro- 
cession, pour les canadiens, à l'honneur de saint Joseph; elle 
avait une petite image de Jésus, Marie et Joseph, qu'elle por- 
tait en son livre des règles ; nous la montrant une fois, elle dit : 
«Tous les jours, lorsque je commence notre lecture, je baise 
» les pieds à Jésus , Marie, Joseph; mais parce qu'il y a à notre 
» image un démon peint sous leurs pieds, et que je ne les puis 
«baiser sans baiser certe laide bête, je prierai Monsieur le 
« doyen d'y passer un peu de peinture, pour effacer celui qui 
» nous voudrait effacer du livre de Dieu. » 
, Elle allait tous les jours, sans y manquer, prier devant le 
tableau de saint Joseph, qui est sur l'autel du chapitre. La veille 
du jour qu'elle partit pour aller en Piémont, en l'année 1638, 
une Sœur alla l'attendre au chapitre, et la pria de lui dire 
quelles prières elle faisait tous les jours devant ce tableau, 
afin que, pendant son absence, elle les vînt faire en sa place; 
cette Sainte en témoigna grande joie, et lui dit : « Je vous 
» en prie, ma fille, venez-y pour moi; je dis un Laudate Do- 
y minum, omnes gentes, un Ave Maria et un Gloria Patri , 
» pour rendre grâces à la Trinité éternelle de toutes les gran- 
» deurs, grâces et privilèges qui ont été donnés à la Trinité 
» terrestre , non que je fasse tous les jours des actes nouveaux, 
a mais je les ai faits une' fois pour toutes, faites-en ainsi. » 

La dernière fois que cette Bienheureuse Mère alla à notre 
monastère de Thonon , elle pria une Sœur de lui donner la copie 



CHAPITRE XI. 417 

d'un cantique qui avait été fait en l'honneur de saint Joseph, et 
qu'elle le lui apportât quand elle monterait en litière, ce que la 
Sœur fit, et cette Bienheureuse lui dit amiablement : « Grand 
merci ■> , ajoutant qu'elle avait envie de faire ce petit voyage 
avec ce grand Saint. Elle dit une fois qu'elle avait envie de 
prier, dans sa lettre commune qu'elle voulait faire et qu'elle 
n'a pas faite, toutes les supérieures de procurer que chacune 
de leurs filles eût une image de Jésus, Marie, Joseph, et une 
de notre Bienheureux Père, pour la porter toujours sur elles; 
"car, disait-elle, il me semble qu'il fait si grand bien d'avoir 
toujours ses bons amis avec soi. » 

Une fois, approchant d'un des petits autels des oratoires de 
la maison, et y voyant une image de saint Joseph tenant le 
petit Jésus, elle fit encore apporter une image de la Sainte- 
Vierge, et dit : « Quand Jésus, Marie et Joseph ne sont pas 
» sur un autel, je n'y trouve pas tout ce que j'y cherche. » 

Quelques-unes de nos Sœurs les supérieures ayant écrit à 
notre Bienheureuse Mère pour lui demander si elles pouvaient 
prêter leur église aux associés de Saint-Joseph, pour y prêcher 
tous les seconds dimanches du mois, et y faire les fonctions de 
la confrérie, elle répondit « que oui, et qu'elles devaient tenir 
à grand honneur et faveur que leur église fût choisie pour ho- 
norer celui que Dieu avait tant honoré; mais qu'elles priassent 
les prieurs et prieures de l'association de prendre leur temps, 
en sorte que, tant qu'il se pourrait, l'on dit l'Office à l'heure 
ordonnée parla constitution. » 

D'ordinaire, quand on parlait de la dévotion à la Sainte 
Vierge, à saint Joseph et aux saints, notre Bienheureuse Mère 
nous instruisait que la dévotion qui leur était le plus agréable 
c'était l'imitation, et que la Sainte Vierge et les saints avaient 
plus agréable que l'on fil à leur imitation un acte d'humilité, 
de support du prochain, d'oubli et renoncement de soi-même, 
que de leur faire de grandes prières vocales. 

27 








CHAPITRE XII. 



DE SA DEVOTION AU BON ANGE ET AUX SAINTS. 



Comme nous avons dit ci-dessus, notre Bienheureuse Mère 
avait une dévotion particulière aux Apôtres, aux Martyrs et à 
ces grands saints des premiers siècles , qui ont planté et soutenu 
la foi par leur sang et leurs travaux ; elle avait fait une litanie 
de ces saints protecteurs et protectrices, les invoquant quel- 
quefois l'un après l'autre, mais d'ordinaire, elle les invoquait 
plutôt virtuellement qu'actuellement. 

Elle avouait qu'elle n'avait pas inclination que, sous prétexte 
d'union avec Dieu , on négligeai la dévotion des saints, lesquels 
au moins il faut honorer par une intention générale, et qu'en- 
core qu'il y ait des temps où l'àme ne peut agir, ni avoir autre 
souvenance que de Dieu seul, il y aura aussi des temps qu'elle 
aura non-seulement prou de liberté, mais prou de nécessité de 
recourir aux saints et aux saintes. 

Une de nos supérieures ayant une fois écrit à cette Bienheu- 
reuse Mère qu'il y avait une novice tellement attirée à la con- 
templation simple de Dieu seul, qu'elle ne pouvait pas même 
invoquer les saints à son exercice du matin, cette Bienheureuse 
répondit « qu'il y avait de la tromperie là dedans ; qu'il fallait 
bien examiner cette fille, et lui apprendre que, pour quelque 
favori que l'on soit auprès du roi, il y a toujours des temps et 
des affaires où l'on a besoin des officiers de la couronne » ; « nous 
» avons, ajouta-t-elle, une Sœur conduite par une voie des plus 
» simples, et épurée de tout images et actes, que j'ai vu, mais 



CHAPITRE XII. 419 

» je ne laisse pas de lui faire gagner des indulgences et faire des 
» prières aux saints, et si je lui avais dit de réciter tous les ma- 
» tins la grande oraison à tous les saints, elle le ferait sans pré- 
judice quelconque de l'unique simplicité de son attrait. Or- 
>■ donnez quelquefois à cette novice de réciter les litanies des 
» saints; que si elle dit ne le pouvoir faire, tenez-la pour bien 
» suspecte; remettez-la entre les mains de quelque personne 
» docte, et qu'on la sonde bien profondément. » Le conseil de 
celte Bienheureuse fut suivi, et l'on trouva que cette novice étant 
une jeune fille convertie assez nouvellement, le diable lui don- 
nait cet endormissement de contemplation feinte, pour la rete- 
nir dans celte erreur qu'il ne faut pas invoquer les saints, et 
qu'il tenait encore son âme par ce filet détestable qui fut rompu 
par les avis de notre Bienheureuse Mère, à laquelle, quand on 
en écrivit derechef, elle nous dit : « Je vous assure que je n'osais 
» rien dire, sinon que l'on sondât et interrogeât cette fille; mais 
» je sentais en mon cœur que cette âme n'était pas bien purgée 
» du levain des hérétiques. » Ce qui est nolable , c l est que notre 
Bienheureuse Mère, quand elle avait ce sentiment et fit cette 
première réponse, elle ne savait pas que cette fille eût jamais été 
de la religion réformée. Elle ordonna qu'on lui fit dire tout au 
long de son noviciat les litanies des saints tous les jours; par ce 
remède, elle fut totalement guérie de celte plaie et est une très- 
vertueuse religieuse. 

Comme nous avons dit ci-dessus, dans les premiers exercices 
que notre Bienheureux Père donna à cette digne Mère, il lui 
avait appris à visiter tous les matins l'Église triomphante ; elle 
a gardé cette pratique toute sa vie, et tous les jours, après son 
exercice du matin, elle disait cette petite oraison du bréviaire : 
Sancla Maria, et omnes Saneti, intercedite pro nolris ad Domi- 
num, ut nos mereamur ab eo adjuvari, et salutari , qui vivit et 
régnât in secula seculorum. Elle avait écrit de sa main, dans 
son petit livret, des oraisons à saint Jean-Baptiste et à saint Jean 

27. 



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S 









4-20 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

l'EvangélisIe, aux deux saints François d'Assise et de Paule, et 
une petite à saint Bernard, qui était son grand saint, et duquel 
elle se plaisait exlraordinairement de lire les écrits, singulière- 
ment lorsque ce saint traite de la très-Sainte Vierge, et ses ser- 
mons sur le Cantique des cantiques. Elle s'en fit apporter un 
livre relié à part, pour s'en pouvoir servir plus facilement, et 
ordonna que l'on tin t toujours céans, au chapitre, le tome où toutes 
les œuvres de saint Bernard sont ensemble, afin que, les fêtes 
et les autres jours, pendant le temps assigné à la lecture, les 
Sœurs qui voudraient y allassent lire, disant que, « quoiqu'elle 
honorât grandement tous les traités de piélé, néanmoins, elle 
trouvait un goût et un avantage particulier à lire ou la vie des 
sainls ou l'ouvrage des saints, d'autant que cette lecture incite 
le cœur à les imiter, à les invoquer, et la prière sollicite les 
sainls de nous assister. » 

Quand on avait lu la vie de quelque saint à table, celte Bien- 
heureuse Mère en parlait aux récréations avec tant d'honneur et 
d'amour, qu'on eût dit qu'elle n'aimait que celui-là d'une sin- 
gulière dévotion ; ce qui faisait que nous récréant avec Sa Cha- 
rité, selon que sa sainte bonté nous en donnait la confiance, 
nous lui disions qu'elle devait bien avoir du crédit à la cour 
céleste, puisqu'elle y avait tant de connaissances et de bons 
amis; à quoi elle répondait par quelques courtes paroles, tou- 
jours tendantes à l'humilité. 

La dévotion qu'elle portait à son bon Ange lui fit ordonner 
que l'on collât, à chaque porte des cellules, une image de l'Ange 
gardien, afin que les Sœurs, entrant et sortant de leurs cellules, 
se souvinssent de le saluer. Elle nous a enseigné, dans ses Ré- 
ponses, de demander souvent conseil à nos bons Anges de ce 
que nous devons faire en diverses occurences, et leur deman- 
der pardon quand on a failli. 

Elle dit une fois « que nous devions, par la continuelle pré- 
sence de Dieu, avoir cette similitude avec notre bon Ange, de 



CHAPITRE XII. 421 

voir toujours présente par la foi la face du Père céleste qu'il voit 
à découvert au ciel. » Allant une fois en voyage, elle dit à sa 
compagne : « Ma fille, accoutumons-nous, en entrant dans nos 
* maisons, à saluer les bons Anges qui en ont le soin, et, en 
» sortant, de prendre leur bénédiction et leur recommander ces 
» chères communautés. » Elle chantait assez souvent ces ver- 
sets de David ' , traduits par Desportes, et les avait en écrit dans 
son livret : 

Aux Anges qui font ses messages 
Il a fait ce commandement , 
Qu'en quelque part que tu voyages , 
Ils te gardent soigneusement; 
Voire de peur que d'avanture 
Ton pied ne vienne à se grever, 
Chopant contre la pierre dure 
Leurs mains te voudront soulever. 

Nous parlerons en un autre endroit de l'incomparable dévo- 
tion que cette Bienheureuse portait à notre Bienheureux Père, 
mais dévotion affective et effective, qui a fait dire à notre très- 
honoré Père spirituel celte belle parole : « Que la vie de notre 
Bienheureuse Mère était une copie fidèle de la vie de notre Bien- 
heureux Père. « 

1 Psaume 90; v. 10, 11 et 12, 









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CHAPITRE XIII. 



DE SON AMOUR A LA PAUVRETÉ 



Je joins le discours de la pauvreté de notre Bienheureuse 
Mère à celui de sa piété et dévotion, parce que j'ai appris d'un 
saint religieux que l'àme qui est bien dénuée de tout, et qui ne 
tient compte des choses de ce monde, fait une oraison très-pure. 

Le désir de l'imitation parfaite de Notre-Seigneur fit quitter 
à notre Bienheureuse Mère son pays, sa maison, ses richesses, 
pour se rendre pauvre à l'exemple de Notre-Seigneur, et le 
commencement de notre Congrégation se fit avec un tel dénû- 
ment des biens de la terre, que cela ne se saurait exprimer; en 
sorte que la pauvreté de notre Bienheureuse Mère était vraiment 
une pauvreté d'élection et purement volontaire, mais conjoin- 
tement, une pauvreté nécessaire, puisqu'elle n'avait que cela, 
et que, suivant la conduite de l'amour, elle s'était volontairement 
laissé mener dans cet état de vie pauvre, dénuée de toutes 
commodités. 

Avant que la Congrégation fit les vœux solennels, notre Bien- 
heureuse Mère, comme nous l'avons dit ci-dessus, fit en parti- 
culier vœu de pauvreté entre les mains de notre Bienheureux 
Père, et elle avait accoutumé de dire « que lorsqu'elle pensait au 
vœu de pauvreté, elle eût volontiers tremblé de crainte, tant 
elle voyait qu'il était facile d'y commettre des défauts; elle avait 
si peur d'en commettre, qu'en tout elle était sur ses gardes. » 

II fut un temps qu'elle gardait une montre, quelques reliques 
et choses semblables qui peuvent être licitement gardées par 



CHAPITRE XIII. 423 

une supérieure, mais elle en eut scrupule, et se défit tellement 
de tout, qu'elle ne laissa chose quelconque en sa cellule, que 
comme les autres Sœurs; même avait soin de temps en temps 
de regarder dans sa chambre si la Sœur qui y couchait pour 
l'assister en ses incommodités, à cause de son âge, ne tenait 
rien de superflu, et trouvant quelquefois qu'elle avait deux 
mouchoirs blancs de réserve, parce que souvent elle était en- 
rhumée, celle Bienheureuse Mère en allait rendre un à la Sœur 
lingère, disant : « Ma Sœur Jeanne-Thérèse n'est jamais con- 
» tente s'il n'y a quelque chose de réserve, et moi je désire que, 
» pour moi comme pour les autres, l'on vienne prendre à la 
» communauté ce qui est nécessaire. » 

Celte chère Sœur avait quelques coussins et serviettes pour 
le service de notre Bienheureuse Mère, lorsqu'elle se trouvait 
mal ; s'en étant aperçue, elle fit porter le tout à l'infirmerie, ne 
voulant point ces particularités, ains que l'infirmière lui donnât 
comme aux autres ce qu'elle aurait besoin. 

Elle s'aperçut aussi que l'on avait un coffre particulier, où 
l'on tenait ses habits 3 elle en fut mortifiée et le fit portera la 
roberie, priant pour l'amour de Dieu, et à mains jointes, qu'on 
lui donnât ce contentement de tout mettre en commun. Elle 
disait quelquefois qu'elle avait de la consolation à penser qu'elle 
était plus particulièrement vêtue, et nourrie d'aumônes, parce 
que Monseigneur de Bourges, son frère, lui donnait par charité 
une pension viagère, et que nos monastères lui envoyaient aussi 
une partie de ses habits; elle aimait grandement à les porter 
rapiécés et bien vieux, « pourvu, disait-elle, qu'ils fussent 
nets. » Elle pria une fois, à mains jointes, une robière de lui 
laisser encore porter son voile, où il y avait déjà, compte fait, 
quatorze à quinze pièces; elle usait d'ordinaire ce qu'elle avait 
une fois commencé, jusqu'au bout. Une de nos Sœurs les supé- 
rieures lui ayant une fois écrit si elle devait condescendre à une 
religieuse qui voulait qu'on lui fît une robe d'hiver de deux en 





424 VIE DE SAINTE CHANTÀL. 

deux ans, sous prétexte qu'elles sont plus chaudes quand elles 
sont neuves, celte digne Mère lui fit réponse : « Seigneur Jésus, 
» ma chère fille, ce que vous me dites de notre Sœur N. N. me 
» scandaliserait volontiers; gardez-vous bien, ma chère fille, de 
» condescendre à faire ainsi des habits neufs, mais tenez-y bien 
» ferme, et si elle a froid, qu'on lui donne une bonne tunique. 
» Je vous assure qu'il y a huit ans que je porte la robe d'hiver 
» que nos chères Sœurs de Dijon me donnèrent, et si je n'ai 
» encore point pensé qu'elle ne fut pas prou chaude, et espère 
» bien que, si Dieu me donne vie, elle me fera encore deux ou 
» trois bons hivers. J'ai, certes, honte de voir que des filles qui 
» ont voué la pauvreté, aient soin de leur vêtir; hélas! que les 
» vrais serviteurs et servantes de Dieu vivent bien d'une autre 
» sorte ! Je lisais hier que le grand saint Paul ayant de quoi 
» mater sa faim, et couvrir sa nudité, était content; hélas ! que 
» nous sommes éloignées de cet esprit de parfaite pauvreté ! 
» Tâchez de la graver bien avant dans le cœur de vos filles, et 
» ne leur souffrez point de se rendre soigneuses d'elles-mêmes, 
» ni de prévoir ce qui leur est nécessaire; cela est contre les 
» vœux et la règle. » 

Lorsque celte Bienheureuse voyait une Sœur avec ses habits 
bien rapiécés : « Voilà qui me plait tant, disait-elle, parce que 
cela ressent une vraie religieuse. » Elle a ordonné aux supé- 
rieures dans ses Réponses, d'être attentives à bien faire obser- 
ver aux Sœurs le vœu de pauvreté, et de leur donner occasion 
de le pratiquer; elle disait « que nous devrions baiser tendre- 
ment, par révérence, les habits vieux et rapiécés » ; on lui avait 
vu faire celle pratique à elle-même et a porté onze ans la robe 
d'hiver dont elle a parlé ci-dessus, et l'on n'eût pu la lui faire 
changer, n'eût été qu'elle fut contrainte, allant à la fondation 
de notre monastère de Turin, de prendre une robe de la même 
étoffe que les Sœurs de la fondalion, afin que tout fût égal. Une 
fois, la robière ayant besoin d'une paire de pantoufles pour une 



CHAPITRE XIII. 425 

Sœur infirme, elle lui donna une paire que noire digne Mère 
avait portée, avec dessein de lui en faire faire des neuves; dès 
qu'elle s'en aperçut, elle se les fit rendre, et ordonna que l'on 
en fit des neuves à la Sœur, disant à la robière : a Ma fille, il 
» est bien raisonnable que moi, qui enseigne aux autres qu'il 
» faut que chacune use entièrement ce qu'elle a commencé, 
» sinon qu'il plaise à la supérieure, de son autorité, de le changer 
» que je l'observe moi-même.» Ainsi elle porta tout l'hiver cette 
chaussure, quoiqu'elle en fût incommodée; comme elle avoua 
par après, ses pantoufles lui étant trop petites. Une robière 
donna deux étés de suite des bandeaux de jour à cette Bien- 
heureuse Mère, les plus étroits qu'elle pouvait trouver, pensant 
qu'ils lui étaient plus commodes; et ils l'incommodaient beau- 
coup, mais elle n'en dit jamais mot, jusqu'à une occasion qu'elle 
demanda à la robière si elle ne faisait pas attention de lui don- 
ner des petits bandeaux; la robière lui dit que oui, lui deman- 
dant si ceux-là l'incommodaient. « C'est à quoi, lui répondit- 
» elle, nous ne devons pas seulement penser, ni prendre garde, 
» car nous avons si peu d'occasions de pratiquer la pauvreté 
» effective, dans la nécessité; quand il s'en trouve quelque ren- 
» contre, nous les devons chérir uniquement '. » 

Lorsqu'elle alla en son dernier voyage de France, elle ne vou- 
lait jamais souffrir qu'on lui fit des habits neufs; et, la veille 
de son départ, elledemanda à la robière des pièces pour raccom- 
moder sa tunique, qui était toute rompue; elle les y faufila 
elle-même, et après allant trouver la robière, la pria de les 
coudre, lui montrant comme cela allait bien, et qu'il lui sem- 

II se rencontra une fuis (déposa une contemporaine de la Sainte) qu'on 
avait donné à celte unique Mère quelques linges, pour son usage, assez gros- 
siers , et comme quelques Sœurs s'en aperçurent, elles lui dirent que sans 
doute la Sœur lingère s'était méprise. « Je l'ai bien pensé (répondit-elle avec 
» un visage gai), mais qu'importe! je serais bien aise qu'elle se méprît sou- 
» vent ainsi, car ne vaut-il pas autant que je l'aie qu'une autre? » 



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426 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

blait être si brave, quand elle avait quelque chose qui sentait la 
pauvreté. 

Etant à la fondation de notre monastère de Turin, visitant 
quelques maisons pour loger ses religieuses, monsieur le mar- 
quis de Lulin dit à Madame Royale, qui était présente, qu'elle 
remarquât un peu la splendeur de cette fondatrice d'Ordre; 
ses souliers avaient deux ou trois pièces en devant, et étaient 
attachés avec des courroies de cuir. Cette grande princesse fut 
fort édifiée de cela, et l'en estima davantage. En toutes occa- 
sions, petites et grandes, elle avait attention à pratiquer la 
sainte pauvreté, et tenait un si petit feu en sa chambre, l'hiver, 
qu'à peine s'y pouvait-on chauffer, je dis du feu en sa chambre, 
quand elle en eut une particulière que notre chère Mère de 
Chàtel lui fit prendre; car, jusqu'à l'âge de soixante ans, elle 
avait toujours couché au dortoir, dans une petite cellule comme 
les autres; seulement le matin, après les Ave, la Sœur qui cou- 
chait en la cellule plus proche entrait vers elle pour lui aider 
à faire son lit, avant l'oraison. Excepté quand elle écrivait le 
soir, elle ne voulait qu'une lampe en sa chambre, et encore 
qu'il n'y eût que trois fils de coton, ou deux, quand il était un 
peu gros, et disait : « Je prends si grand plaisir à voir cette 
» petite lumière, cela sent si fort la pauvreté. » Tandis qu'elle 
a couché au dortoir, pour l'ordinaire, elle n'allumait pas la 
lampe de sa cellule, mais ouvrait sa porte, et se servait de la 
lampe commune, que l'on allume au milieu d'icelui, afin que 
les Sœurs ne se choquent l'une l'autre en sortant de Matines. 

Madame de Toulonjon, sa fille, voulut lui faire faire une robe 
de raz de Milan, parce qu'elle en portait une en voyage qui était 
fort pesante pour l'été, jamais cette Bienheureuse Mère ne le 
voulut souffrir, et lui dit : a Comment, ma chère fille ! si j'avais 
" sur mes épaules une robe de raz de Milan, pour légère que . 
" soit celle étoffe, je m'en estimerais si chargée, que je n'aurais 
» point de repos que je ne l'eusse mise à bas; il faut aux pau- 



CHAPITRE XIII. 427 

» vres ce qui sent la pauvreté : il ne m'est que bon d'avoir une 
» robe pesante quand j'en aurais besoin d'une légère. » Une 
Sœur ayant appris à saigner, on lui voulut faire présent d'un 
étui de chirurgie, dont les lancettes étaient accommodées avec 
un peu d'argent; jamais celte digne Mère ne voulut qu'elle les 
prît, et, parce que c'était une supérieure d'une de nos maisons, 
qui était venue céans pour quelques nécessités, cette digne 
Mère prit occasion de l'instruire, mortifiant la Sœur, en présence 
de cette supérieure, lui disant que le désir d'avoir ces lancettes 
mériterait une bonne pénitence, et lui dit ces propres mots : 
«Ma fille, souvenez-vous toute votre vie que où l'argent suffira, 
» n'y mettez pas de l'or; où l'étain pourra servir, n'y mettez pas 
» de l'argent; où le plomb pourra être suffisant, n'y mettez pas 
» de l'étain; car la vraie fille de la Visitation ne doit pas cher- 
» cher les choses riches, polies et gentilles, mais les grossières, 
» solides, et où le seul nécessaire soit. » 










CHAPITRE XIV. 



SUITE DE SON AMOUK A LA PAUVRETÉ. 



Elle estimait pour une vraie pratique de pauvreté religieuse 
de travailler soigneusement; ce qu'elle faisait elle-même avec 
une admirable fidélité, même au parloir, sinon lorsqu'on lui 
parlait de choses fort intérieures; alors elle cessait l'ouvrage 
pour y donner toute son attention, ou bien, quand elle parlait 
à des personnes qui n'étaient pas familières ou d'extraordinaire 
respect. Toujours, à la fin du mois, elle voulait voir l'ouvrage 
de chaque religieuse, ou qu'elle dit à quoi elle avait employé 
son temps. Elle faisait une particulière estime des religieuses 
qui sont soigneuses de le bien employer, et nous disait quelque- 
fois que les dames du monde et les riches sont ordinairement 
lâches au travail, mais que les servantes de Dieu se doivent 
tenir comme pauvres en sa maison, et par conséquent aimer le 
travail. 

L'amour que cette Bienheureuse Mère avait à la sainte pau- 
vreté religieuse était cause qu'elle n'agréait point que l'on fit 
des présents de grands prix aux personnes riches, disant qu'il 
n'appartenait pas aux pauvres petites religieuses de faire des 
présents aux grands de ce monde, sinon quelque chose de 
piété et dévotion qui fût propre et bien fait, pour leur témoi- 
gner le respect que l'on leur porte ; qu'il fallait garder et 
conserver le bien pour le distribuer aux pauvres dans leurs 
nécessités. 

Une fois celte Bienheureuse Mère sut qu'une de nos supé- 



CHAPITRE XIV. 429 

Heures avait fait quelques présents à un évèque d'une valeur 
assez notable, elle lui en écrivit, avec son zèle ordinaire, les 
paroles suivantes : « J'ai appris, ma clière fille, que vous avez 
» fait un rare présent à Monseigneur votre prélat; je vous con- 
» fesse naïvement que cela m'a déplu, pour être totalement con- 
« traire à l'esprit d'humilité et de pauvreté; non que je désap- 
» prouve que l'on fasse quelquefois des présents aux personnes 
v auxquelles on doit de la reconnaissance, mais il faut que cela 
« soit selon que le Coutumier l'ordonne. Si vous vouliez faire 
» quelque présent à Monseigneur votre prélat, il lui fallait faire 
•> un beau voile de calice pour sa chapelle ou une belle mitre; 
» cela nous le faisons bien céans, mais des raretés d'orfèvrerie, 
» certes, ma chère fille, ce sont des présents de princesses. Or 
» sus, une autre fois il n'y faut pas retourner, votre maison n'a 
» pas encore son revenu, et il y a quantité de pauvres dans 
» l'Institut auquels l'aumône serait bien employée. Enfin, 
» croyez-moi, ma chère fille, mortifions bien la nature qui a 
» aversion à tout ce qui l'ahaisse; faisons paraître, par notre 
» humilité, que nous sommes pauvres, et que, par conséquent, 
« nous n'avons pas ni le de quoi, ni l'industrie de faire des 
» présents de valeur aux riches, sinon de quelque dévotion qui 
«doit être toute notre richesse; pour le reste, tenons-nous 
» petites, et mangeons notre pain avec les pauvres de Jésus- 
« Christ : ce sont de ces amis-là dont nous aurons affaire dans 
» les tabernacles éternels. Oh! que les vrais pauvres y seront 
» riches ! » 

Une des communautés de notre Institut envoya une fois à 
cette digne Mère une bague pour offrir a feu Monseigneur de 
Genève, parce qu'il était frère de notre Bienheureux Père, et 
que celte bague leur avait été donnée par une prétendante, et 
n'était pas achetée du bien de la maison; elle ne laissa pas de 
la leur renvoyer avec une cordiale excuse, si elle ne faisait pas 
ce qu'elles avaient désiré; que, croyant que celte bague était 



■ 






*30 VIE DE SAINTE CHANTAL 

un peu de trop haut prix, elle craindrait" de contrevenir à la 

pauvreté et simplicité religieuse, en faisant ce présent. 

Cette Bienheureuse Mère lisait les lettres et écrivait avec une 
allégresse et soin particuliers à nos monastères pauvres, et nous 
disait quelquefois : « Mon Dieu, que ces filles sont heureuses 
» d'être dans l'occasion de pratiquer effectivement leurs vœux ! 
» Je remarque, ce me semble, que les pauvres monastères ont 
» toujours une richesse particulière de dévotion, de joie et de 
» bonté. » Elle les encourageait fort par ses lettres à s'enrichir 
de ce trésor de pauvreté, et leur répétait souvent l'avis qu'elle 
a donné dans ses Réponses, que les supérieures qui sont en des 
monastères pauvres ne parlent qu'à fort peu de personnes de 
leur pauvreté, et seulement à ceux qui y pourront remédier; 
« car, disait-elle, on ne se plaint pas de ce que l'on aime. » 
Quand elle voyait de nos pauvres maisons s'affectionner à n'im- 
portuner personne, mais à travailler pour gagner leur vie, elle 
les eût voulu mettre dans son cœur, et écrivant à d'autres, elle 
les leur donnait pour exemple, disant qu'il fait si bon voir les 
épouses de Dieu, comme vraies pauvres, travailler à l'exemple 
du grand Apôtre pour gagner leur pauvre vie. Elle priait les 
supérieures qui étaient dans de pauvres monastèses, que si 
elles s'adressaient à quelques autres pour être secourues, et 
qu'on leur répondît un peu fortement et avec refus, elles en 
eussent une double joie, parce que c'était une dépendance 
précieuse de leur pauvreté d'être rejetées. 

Elle écrivit à une supérieure un peu avant de partir pour son 
dernier voyage de France, ces paroles : « Je vous conjure, ma 
» très-chère fille, correspondez à votre pauvreté selon toute 
» l'étendue de cette grâce; faites que vos filles aiment à voir 
» que leur sacristie, leur dortoir, leur roberie, leur réfectoire 
» ressentent la pauvreté; gardez-vous de faire des dépenses inu- 
" tiles, ni des enjolivements dans votre maison ; employez hum- 
» blement votre peu à l'entretien de vos Sœurs. » 



CHAPITRE XIV. 431 

Cette digne Mère nous a dit souvent qu'elle avait de la conso- 
lation de voir par toutes les lettres qu'elle recevait de l'état de 
nos maisons, que généralement la pauvreté est dans l'Institut 
n'y ayant encore qu'une ou deux maisons entièrement rentées 
et bâties. Elle nous a dit souvent dans l'occasion d'écrire aux 
monastères plus pauvres, « que le soin que nos chères Sœurs 
de Crémieux avaient eu de cacher leur pauvreté aux hommes 
et de travailler soigneusement, se joignant ainsi aux desseins de 
Dieu qui les laissait pauvres, avait attiré sur elle les bénédictions 
du ciel, et que ce monastère-là s'était relevé insensiblement de 
la très-grande pauvreté où il était, et que leur bâtiment avait 
été fait en partie, parce qu'elles avaient cherché premièrement 
le royaume de Dieu et sa justice, le reste leur ayant été donné. » 
Elle écrivait une fois à un révérend père Jésuite : « Nous ne 
» nous plaignons jamais de la pauvreté, c'est le trésor le plus 
» précieux des servantes de Dieu. » 

Cette digne Mère, jugeant que deux de nos maisons qui ne 
sont pas en lieu pour faire des fondations , pouvaient commencer 
à pratiquer cet article de la Constitution, quand on est bâti et 
rente, de recevoir les fdles par charité, elle les en avertit soi- 
gneusement avec des paroles fort puissantes, en écrivant aussi 
au Père spirituel, le conjurant d'y prendre garde, et que l'abon- 
dance des biens de la terre serait grandement contraire à la 
perfection d'esprit, à laquelle les fdles de la Visitation sont 
appelées; et, comme elle a mis dans ses Réponses, elle avait 
grande consolation qu'en ce point cette maison eût devancé la 
règle, ayant reçu bon nombre de filles sans dot. Je me souviens 
que, l'année 1G40, cette digne Mère écrivit trois ou quatre fois, 
avec une très-humble instance à nos Sœurs de Crémieux, poul- 
ies conjurer de recevoir une vertueuse fille de Bourgogne, réfu- 
giée, qui n'avait rien du tout, et leur disant qu'elle leur faisait 
cette demande à mains jointes, et si je ne me trompe, il y avait 
dans une de ses lettres, ces paroles : « Imaginez-vous, ma chère 






432 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» fille, que je suis à genoux devant vous, el vous demande à 
» mains jointes la place pour cette pauvre fille. » La bonne 
Mère de Crémieux lui écrivit que son humilité leur avait tiré les 
larmes des yeux, et qu'elle avait tant fait, qu'elle avait obtenu 
licence de recevoir cette bonne fille; de quoi notre Bienheu- 
reuse Mère témoigna la joie à quelques Sœurs qui étaient dans 
sa chambre ; elle fit même écrire une lettre de grand merci 
avec des termes du tout cordial, et leur dit que cette pauvre 
fille serait chez elle la fille de la Sainte Vierge, et un aimant 
pour attirer sur leur maison les bénédictions du ciel. A cette 
occasion, une Sœur dit à celte digne Mère qu'elle avait eu 
quelque pensée de ce que Sa Charité avait tant fait d'in- 
stances à nos Sœurs de Crémieux, pour recevoir celte pauvre 
fille sans dot, et qu'elle poursuivait pour avoir celle de notre 
chère Sœur de Prâ, dont le bien est aussi ruiné par les guerres. 
Cette Bienheureuse Mère se mit bénignement à sourire, et ré- 
pondit « qu'il fallait considérer que ma Sœur de Prâ avait des 
fonds que la guerre n'emporle pas, si bien elle les ruine pour 
un temps, et qu'elle avait un oncle riche à l'abbaye de Saint- 
Claude; qu'il ne fallait pas user de complaisance envers les 
riches , qu'il valait mieux se tenir en pouvoir de faire la cha- 
rité aux pauvres filles qui avaient de bons talents et bonne 
volonté. » 

Nous avons parlé ci-dessus de la pauvreté que notre Bienheu- 
reuse Mère a pratiquée es fondations, surtout en celles de Bourges 
et de Paris, singulièrement en cette dernière; elle dit à ce sujet 
qu'elle avait une grande suavité de ne point s'embesogner ni 
manifester sa pauvreté; « nous laissions, ajoutait-elle, tranquil- 
v lement croître ce rosier nouveau avec les épines de maintes 
» disettes qui nous piquaient assez sensiblement, mais nous 
» donnaient grandes espérances que les roses en seraient plus 
» belles. « 

Lorsque celte Bienheureuse Mère allait en voyage, et qu'elle 



CHAPITRE XIV. 433 

élait contrainte de loger en des maisons séculières, on la met- 
tait toujours par respect dans les plus belles chambres de 
parade; même on lui disait quelquefois qu'on la mettait dans la 
même chambre où le roi avait couche, et qu'on la servait avec 
les mêmes meubles qui avaient servi à Sa Majesté ; ce qui lui 
déplaisait extrêmement, et étant le soir dans ces chambres de 
parade, elle pliait avec sa compagne les grandes couvertures 
de soie, et se couvrait de ses habits; d'autres fois, elle se 
couchait dans le pavillon , faisait coucher sa compagne au grand 
lit, et lui disait : « Pour Dieu, levons-nous demain de bon 
» matin, pour nous en aller et nous oler de parmi cet apparat 
» mondain. » Elle témoignait beaucoup plus de contentement 
de coucher en des méchants logis, sur la paille ou sur les 
feuilles, comme elle a été parfois contrainte de faire, plutôt que 
de coucher dans des grandes chambres tapissées, et sur des 
lits mollets. Nonobstant son âge et sa délicate complexion, elle 
n'a jamais voulu souffrir qu'on lui ait porté un lit en voyage, 
ni d'avoir un cheval de bagage, ains une seule petite cassette 
que l'on mettait dans la litière pour tenir ses livres, papiers et 
un peu de linge pour se changer, et disait : « Que les bonnes 
religieuses doivent, h l'exemple de saint Paul, être contentes 
comme elles se trouvent. » 

Elle a dit souvent que la plus grande peine qu'elle ait eue en 
religion a été de se soumettre à l'obéissance de ses supérieures 
qui la faisaient traiter avec quelque singularité, à cause de ses 
infirmités et de sa très-délicate complexion jointe à son âge et 
au grand travail qu'elle supportait. Quand elle a changé de su- 
périeures, pour faire voir qu'elle se tenait pour une pauvre et 
simple religieuse qui ne veut rien avoir sans permission, elle 
leur montrait tout le peu qu'elle avait pour son usage; et celte 
dernière fois, lorsque notre très-honorée Mère de IMonay fut 
arrivée, elle lui montra jusqu'aux papiers de ses protestations 
de foi et prières qu'elle portait dans un petit sac pendu à son 

28 






434 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

cou, lui disant s'il lui plaisait de les voir, et lui demandant 

permission de les garder, et une petite image de Jésus, Marie, 

Joseph, qu'elle tenait toujours dans ses règles; et tirant la 

layette de sa table , elle fit voir qu'elle n'avait rien qu'un petit 

bout de taffetas vert, dont elle s'essuyait les yeux quelquefois. 

Allant par nos maisons , on lui préparait souvent un agenouil- 

loir avec des coussins, au chœur; jamais elle ne s'en voulut 

servir : « Otez cela, mes Sœurs, disait-elle; où est la pauvreté? » 

et s'est toujours agenouillée à plate terre. Deux ans avant son 

bienheureux décès, l'âge la rendant fort pesante, en sorte 

qu'elle avait peine à se lever lorsqu'elle était assise à terre dans 

le chœur, on lui voulut donner un coussin de plume, lequel elle 

ne voulut point souffrir, mais condescendit à se servir d'un 

petit coussin de méchante toile noire, plein de paille. 

Je crois que nous avons fait voir ci-dessus, en parlant de sa 
charité envers le prochain, comme quoi elle n'aimait pas seule- 
ment la pauvreté, ains aussi les pauvres, et prenait la patience 
d'ouïr leurs doléances, leur faisant tout le bien qu'elle pouvait, 
conduite d'une parfaite et discrète charité. Lorsqu'à la fin des 
saisons elle allait voir à la roberie, étant supérieure, les habits 
et souliers que les Sœurs rendaient, elle recommandait fort aux 
officières de lui conserver tout ce qu'elles pourraient, sans pré- 
judice de la communauté, pour les pauvres, et voulait que les 
souliers qu'on leur donnait, fussent raccommodés. Si on l'eût 
laissée faire, une fois, au gros de l'hiver, elle voulait dévêtir 
sa tunique pour la donner à une pauvre femme. 

D'ordinaire , avant la fête de la Présentation de Notre-Dame, 
jour que nous faisons le renouvellement de nos vœux , cette 
digne Mère priait les Sœurs de bien regarder si elles n'avaient 
rien pour leur usage que le juste nécessaire, et faisait, en ce 
temps-là, la visite par toutes les cellules des Sœurs, pour voir 
si elles n'avaient rien de superflu. Elle avait une telle aversion 
que celles qui ont fait vœu de pauvreté eussent la moindre chose 



CHAPITRE XIV. 435 

superflue, que lorsque, par son âge, elle ne put plus s'occuper 
à la couture, elle rendit à la Sœur qui a le soin des ouvrages, 
les aiguilles qui étaient en sa pelote, et nous savons, très-assu- 
rément, que les derniers scrupules, en la fine extrémité de sa 
vie, ont été d'avoir gardé des épingles inutiles à sa pelote. 




28. 



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CHAPITRE XV. 



DE SON AMOUR A l'oBEISSANCE. 



Saint Jean Climaque estimait grand celui qui renonçait à l'or 
et à l'argent; mais il estimait comme saint celui qui se 
dépouillait de sa propre volonté; à son dire, nous devons esti- 
mer que notre Bienheureuse Mère est grande et sainte; car il 
n'y arien à quoi elle ait renoncé si pleinement, si absolument 
et si parfaitement qu'à elle-même et à sa propre volonté. 

L'on a pu remarquer celte vérité, quasi en toute la suite de 
sa vie et de ses actions; aussi le ciel lui fit savoir, ainsi que 
nous l'avons dit ci-dcssns, qu'il la destinait à être une victime 
sacrifiée par la parfaite obéissance. Oh! combien le désir d'être 
dirigée lui a fait jeter de soupirs et de larmes devant la divine 
Majesté, pour obtenir un conducteur ! et lorsque, par une mé- 
prise innocente, elle se mit sous un directeur qui n'était pas 
celui à qui Dieu avait donné ses lumières pour sa conduite, 
avec quelle fidélité lui obéissait-elle, et contre tous ses attraits 
intérieurs et tous ses propres sentiments! Mais après que le ciel 
l'eut rangée sous la conduite de notre Bienheureux Père, qui 
pourrait exprimer la perfection de son obéissance qui a toujours 
été obéissance religieuse, puisqu'elle était vouée! Notre Bien- 
heureux a dit qu'entre toute celte multitude d'ames qui deman- 
daient sa direction et suivaient ses avis, il n'en avait jamais 
trouvé une qui égalât notre Bienheureuse Mère en la perfection 
de l'obéissance. 



CHAPITRE XV. 437 

Je crois avoir oublié de dire en son lieu, qu'au second voyage 
que noire Bienheureuse Mère fit en Savoie, durant son veuvage, 
pour venir conférer de son âme avec noire Bienheureux Père , 
il lui avait marqué le jour qu'il se trouverait à Sales, où il 
1 allait attendre: or, il arriva que , pour quelques légitimes et 
pressantes occupations de ses affaires, elle fut contrainte de 
partir deux jours plus tard qu'elle ne pensait; étant en chemin 
et à cheval, elle faisait de fort grandes journées pour regagner 
le temps, et voyant qu'elle ne pouvait, nonobstant sa diligence, 
arriver au jour qui lui était inarqué, elle marcha toute une 
nuit, quoiqu'il plût et fil de grands tonnerres. Noire Bienheu- 
reux Père fut ravi de celle obéissance, et lui demandant pour- 
quoi elle s'était fatiguée de la sorle : «Je ne croyais pas, dît— 
«elle, qu'il me fût loisible de prendre aucun prétexte pour 
» m'exempler de ce que vous m'aviez ordonné, d'arriver 
» aujourd'hui.!' Alors le Bienheureux lui apprit combien il vou- 
lait que son obéissance fût libre, a et qu'elle devait plus aimer 
l'obéissance que craindre la désobéissance, plus regarder à la 
douceur de ses intentions qu'à la rigueur de ses paroles dans 
de tels rencontres. » 

Une fois, notre Bienheureux Père parlant à cette digne Mère 
en discours familiers, de la vertu d'obéissance, il lui dit : 
«Vous ne m'avez jamais désobéi en rien que ce soit, qu'en la 
» condescendance que vous files à nos deux premières filles» 
(nous en avons dit l'histoire ci-dessus). Soudain celle digne 
Mère se jeta à genoux avec abondance de larmes, disant qu'elle 
avait fait naufrage au port. Le Bienheureux la fit lever et la 
consola, admirant combien celle âme élail sensible à la douleur 
pour la moindre faute contre l'obéissance. 

Non contente d'écrire es tablettes de son cœur les avis qu'elle 
recevait de notre Bienheureux Père, elles les niellait encore 
par écrit, et faisait, dans son petit livret, des extraits des points 
principaux de ses lettres, pour les avoir toujours devant les 






I 



438 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

yeux, et diriger tout son extérieur et encore plus son intérieur, 
par l'obéissance. Nous avons trouvé que, par une obéissance 
encore inouïe, elle pria notre Bienheureux Père de faire un 
commandement à son esprit, pour l'arrêter en l'oraison; en 
voici les propres mois, écrits de la main de l'un et de l'autre : 
«Je ne suis pas maîtresse de mon esprit, dit-elle , lequel , sans 
» mon congé, veut tout voir et ménager; c'est pourquoi je 
» demande à mon très-cher seigneur l'aide de la très-sainte 
» obéissance, pour arrêter ce misérable coureur, car il m'est 
» avis qu'il craindra le commandement absolu. » Notre Bien- 
heureux Père lui écrivit sur le même feuillet ces mots : «Cher 
» esprit, pourquoi voulez-vous pratiquer la partie de Marthe en 
» l'oraison, puisque Dieu vous fait entendre qu'il veut que vous 
» exerciez celle de Marie? Je vous commande donc simplement 
» que vous demeuriez en Dieu, ou auprès de Dieu, sans vous 
» essayer de rien faire, et s'en vous enquérir de lui de chose 
» quelconque, sinon à mesure qu'il vous excitera ; ne retournez 
» nullement sur vous-même, ains soyez là auprès de lui. » Ne 
voilà-t-il pas aller bien avant dans l'obéissance? Il faudrait 
que le bon Ange de cette sainte vînt nous déclarer avec quelle 
perfection elle a pratiqué ce commandement. 

Cette Bienheureuse Mère a toujours été entre les mains, non- 
seulement de notre Bienheureux Père, mais de ses autres supé- 
rieurs, comme le serviteur fidèle de l'Évangile, allant et venant 
entant de divers lieux, selon que l'obéissance lui ordonnait, 
et lorsqne les hommes y voulaient mettre des obstacles, la force 
de son obéissance se jouait à les rompre. Une fois, lorsqu'on 
craignait qu'une autorité souveraine la retînt, si elle allait fonder 
une de nos maisons dans une certaine ville, elle dit avec une 
grande fermeté, que, pour ce point, il ne fallait point y avoir 
d'égard, que rien ne la pouvait jamais arrêter hors d'Annecy, 
que l'obéissance; et que quand on lui ferait bâtir une tourpour 
la tenir enfermée , si son supérieur lui mandait de s'en revenir, 






CHAPITRE XV. 439 

elle croyait que Dieu lui donnerait la force et l'industrie pour 
rompre les murailles et aller obéir. 

Eu tous les voyages qu'elle a faits, elle n'a jamais voulu qu'il 
y eût de sa volonté, mais que, purement et simplement, l'on 
fit voir au supérieur la nécessité de lui commander d'aller, afin 
qu'eux-mêmes jugeassent, se tenant dans une totale indifférence 
de ce qu'il leur plairait d'ordonner, sans qu'elle voulût donner 
aucun mouvement à leur volonté ni pour ni contre. Lorsqu'elle 
était en son voyage de Lorraine, s'apercevant que l'on écrivait 
à Monseigneur de Genève pour la faire passera Paris, et crai- 
gnant qu'il la remît à faire ce qu'elle jugerait à propos, elle le 
prévint, le conjurant Irès-humblement de lui ordonner, en 
paroles expresses, ce qu'il plairait à sa seigneurie qu'elle fit, 
et qu'il ne la laissât point à la disposition d'elle-même. Etant 
une fois demandée en quelqu'un de nos monastères, pour 
quelques semaines, feu Monseigneur de Genève l'interrogea sur 
ce que lui disait le cœur de ce voyage, à quoi elle répondit : 
«Monseigneur, je ne l'ai point consulté, et quand je l'aurais 
» fait, il n'a rien à me répondre, sinon que je dois obéir. » 
Pour le dernier voyage de France, où elle a laissé sa précieuse 
vie , il ne peut se dire avec quelle démision d'elle-même elle s'y 
est comportée. Elle écrivait toujours à notre très -digne 
madame de Montmorency, que ce lui serait un bonheur et joie 
très-grande de la revoir, mais qu'elle ne pouvait dire une seule 
parole là-dessus, sinon qu'elle ferait ce qu'on lui commanderait. 
Et notre très-chère Sœur Marie-Hélène de Chastcllux, alors Supé- 
rieure à Moulins, l'ayant priée de faire voir à Monseigneur de 
Genève la nécessité de ce voyage, cette digne Mère lui fit 
réponse de l'en excuser, qu'elle n'avait garde de prévenir l'es- 
prit de ses supérieurs, ajoutant : «Je vous assure, ma très-chère 
» fille, que j'ai un désir infini que le peu de temps qui me reste 
» de vie soit entièrement employé et dirigé par la sainte 
» obéissance. » 













/iW VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Lorsqu'elle était en voyage , elle regardait fort souvent, selon 
les rencontres, les paroles portées par son obédience, afin de 
s'y tenir ric-à-ric. En ce dernier voyage, la compagne de cette 
Bienheureuse Mère, notre chère sœur Jeanne-Thérèse Picoteau, 
écrivit de Paris, à notre très-honorable Mère de Blonay, qu'elle 
la conjurait de s'abstenir de prier, dans ses lettres, notre Bien- 
heureuse Mère d'abréger son voyage le plus qu'elle pourrait, 
parce que, la regardant comme sa supérieure, elle avait connu 
que cela faisait peine à cette Bienheureuse, qui craignait de s'ar- 
rêter tant soit peu, contre son intention. Dans ce même voyage, 
celte digne Mère écrivit de sa main , à notre très-honorée Mère , 
ces paroles : a Ma très-chère et toute bonne Mère, mandez-moi 
» clairement votre intention, et croyez que si l'obéissance veut 
» que je m'en retourne à Annecy , au retour de Paris , que je le 
» ferai nonobstant l'hiver, quoique l'œuvre pour laquelle je suis 
» venue ne soif pas achevée; mais, grâce à mon Dieu, je ne veux 
» m'attacher qu'à l'obéissance. » 

L'honneur, l'amour elle respect que cette Bienheureuse por- 
tait à ses supérieurs ne se peut exprimer, et avait une affection 
non pareille que l'Institut portât une révérence toute sacrée à 
Messeigneurs les prélats, nos vrais et légitimes supérieurs. Elle 
avait un respect de soumission et de confiance inexplicable pour 
Monsieur notre très-honoré Père spirituel, ce qui lui faisait 
prendre la liberté de l'importuner en plusieurs petites occuren- 
ces. Elle disait qu'entre les bénéfices dont elle rendait grâce à 
Notre-Seigneur, elle le remerciait de lui avoir donné un supé- 
rieur si bon et d'un abord si accostable, qu'elle pouvait recou- 
rir à lui pour toutes choses un peu extraordinaires, et qu'ainsi 
elle vivait avec plus de repos dans la conduite de l'obéissance. 
Le respect religieux s'étendait encore envers ses supérieures 
auxquelles elle rendait une déférence et respect non pareils; et 
dès qu'elle était déposée, vous eussiez dit qu'elle n'avait jamais 
commandé, tant elle savait parfaitement obéir; ne voulant point 



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CHAPITRE XV. 441 

de liberté que celle qui se trouve dans la sujétion de l'obéis- 
sance, elle demandait soigneusement congé pour tout ce qu'elle 
voulait faire. 

Lorsque notre très-bonne et cbère Mère de Châlel fut élue en 
ce monastère, notre Bienheureuse la pria instamment de l'exer- 
cer en la vertu d'obéissance, lui représentant qu'il y avait si 
longtemps qu'elle commandait aux autres, qu'elle craignait de 
n'avoir point cette vertu qui fait les religieuses religieuses; elle 
lui disait donc : « Ma chère Mère, voilà beaucoup de lettres 
» auxquelles je dois répondre, ordonnez que je fasse réponse 
» aujourd'hui à celle-ci, et demain à celle-là, et ainsi, donnez- 
» moi matière de vous obéir. » Elle trouvait d'autres petites in- 
ventions, afin qu'on lui commandât, et faisait un tel état des 
avis de sa supérieure pour sa direction intérieure, qu'elle met- 
tait en écrit ce qu'elle lui disait pour son àme, et portait tou- 
jours sur elle quelques avis que noire très-honorée Mère de 
Chàtel lui avait donnés à son instante prière. 

Lorsque notre très-honorée Mère de Blonay fut arrivée céans, 
cette digne Mère, après lui avoir rendu un compte fidèle de son 
intérieur, et singulièrement de ce qui s'était passé depuis le 
décès de notre très-chère Mère de Chàtel, elle la conjura à 
mains jointes de la diriger selon la lumière que Dieu lui don- 
nerait pour son bien. Avant donc de partir pour son voyage de 
Moulins, elle lui dit en abrégé l'état présent de son intérieur et 
sa disposition, la suppliant de lui donner une pratique spiri- 
tuelle à laquelle elle se pût attacher le long du voyage; elle la 
supplia aussi de lui donner le livre qu'elle jugerait plus à pro- 
pos qu'elle lût jusqu'à son retour, afin que, faisant ces pratiques 
intérieures et extérieures, elle se tînt, absente comme présente, 
sous sa direction et conduite. Notre chère Mère la contenta en 
ses désirs; de quoi celle Bienheureuse témoigna un grand con- 
tentement, et que cela était véritablement selon son besoin, et 
voulait que sortant de la maison, notre chère Mère lui donnât sa 






442 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

bénédiction ; l'en suppliant amiablement, et en en recevant le 
refus avec humilité, disait : « Hé bien ! ma chère Mère, je la 
» recevrai en esprit. » 

Cette Bienheureuse Mère désirait extrêmement que notre 
Congrégation fit profession d'une très-parfaite obéissance; elle 
parlait souvent de cette vertu, et recommandait fréquemment à 
nos Sœurs les supérieures de grandement affermir leurs filles 
en la pratique de l'obéissance, selon les conditions que la Con- 
stitution marque. Elle écrivait une fois à notre très-honorée Mère 
de Blonay : « Procurez que vos filles se rendent de plus en plus 
» parfaitement obéissantes. C'est en quoi nous tâchons de bien 
» établir nos novices; et je pense que si je les voulais au ciel, 
>' elles s'y élèveraient, et si je les voulais au centre de la terre, 
» elles s'y approfondiraient. » 

Une de nos chères Sœurs d'Autun écrivit à cette digne Mère, 
que l'on mettait à son choix de retourner à notre maison de 
Moulins, d'où elle était professe, ou de demeurer à Autun, et 
qu'elle ne savait que faire là-dessus; qu'ayant sacrifié toute 
son âme à l'obéissance, elle n'avait plus de jugement pour rien 
discerner pour elle-même, ni faire un choix, se trouvant égale- 
ment prête d'aller et de venir. Notre Bienheureuse baisa deux 
ou trois fois cette lettre, disant : « Bénite de Dieu soit cette fille, 
» qui n'a point de volonté; si elle faisait maintenant des mira- 
" cles > j'y ajouterais une facile créance. » Elle lui écrivit pour 
la conjurer de persévérer en cette démission de soi-même, 
disant que « quiconque s'est voué à l'obéissance, et par après se 
mêle de soi-même, de son emploi, de son séjour ou de sa direc- 
tion, il se retire de son vœu, et après être mort pour Dieu, se 
laisse ressusciter misérablement par l'amour-propre, pour vivre 
en soi-même. » 

Enfin cette Bienheureuse pouvait bien parler de ses victoires, 
car elle a été très-obéissante en tous temps et conditions, sécu- 
lière, religieuse et supérieure, en qualité d'inférieure, saine et 



CHAPITRE XV. 4i3 

malade, dans ses voyages et en la maison, aux petites et aux 
grandes choses, en l'intérieur et en l'extérieur, pour autrui et 
pour elle-même, en la vie. et en la mort; car, comme on lui 
demandait ce qui lui plaisait que l'on fit de son corps après son 
décès, elle répondit qu'elle n'avait rien à ordonner là-dessus, 
qu'elle était à l'obéissance de ses supérieurs et du monastère 
d'Annecy; et comme madame la duchesse de Montmorency la 
pria de laisser à Moulins notre chère Sœur Jeanne-Thérèse, sa 
compagne, elle fit la même réponse, qu'elle était sans aucun 
pouvoir d'ordonner, qu'il fallait s'adresser aux supérieurs et à 
la supérieure d'Annecy, d'où cette chère Sœur est professe. 



■■■^■■■■■■i 



CHAPITRE XVI. 



DE SON AMOUR A LA PURETÉ. 



Je ne sais bonnement que dire sur ce troisième vœu, hormis 
ce que noire Bienheureux Père a écrit : <c Que la virginité de 
» cette sainte veuve, réparée par l'humilité, était plus excellente 
» qu'une virginité moins humble, et qu'elle mérite véritable- 
» ment d'être associée à celte honorable troupe de saintes veu- 
» ves, aussi dignes d'être honorées que le sacraire de Dieu. » 
Pendant le temps qu'elle a été et fille et mariée, possédant 
une beauté et une grâce fort attrayante, son innocence, sa 
modestie et la majesté de son visage, tenaient les plus licen- 
cieux dans la retenue, pioche d'elle. Dès qu'elle fut veuve, 
son cœur fut le jardin clos par le sacré vœu de chasteté, et 
entouré d'une haie d'épines, de mortifications et d'exercices 
de vertus. Noire Bienheureux Père disait que c'était une 
tour d'ivoire, tant elle était pure et propre à faire de son chaste 
cœur le Irône du pacifique Salomon. 

Demeurant veuve, jeune et belle, elle renonça à tout ce qui 
flatte les sens; le seul pourparler des seconds mariages lui était 
en horreur; toutes ses amitiés étaient franches, rondes, naïves, 
sincères, mais saintes et sans familiarités. Elle avait gravé for- 
tement en son cœur, et portait en son petit livret, que la Sainte 
Vierge, Abbesse de son couvent intérieur, dont nous avons 
déjà parlé, avait craint, voyant un Ange en forme humaine, 
parce qu'il la Jouait; à son exemple, elle eût craint un homme, 
encore qu'il lui eût apparu en forme angélique, s'il l'eût louée 



CHAPITRE XVI. 445 

et caressée. Elle s'était fait écrire par notre Bienheureux Père 
les marques pour connaître les fausses amitiés d'avec les bonnes, 
et avait fort celte sentence : L'amitié de ce monde est ennemie 
de Dieu. Parlant une fois en confiance avec feue notre très- 
honorée Mère Favre, elle lui dit qu'elle ne se souvenait pas 
d'avoir jamais eu un mot à dire en confession, touchant la chas- 
teté, et qu'en cela elle prenait grand sujet de s'humilier, voyant 
sa faiblesse; et que sans doute, si elle eût été forte, Dieu eût 
permis qu'elle eût été attaquée de celte tentation, aussi bien 
que de plusieurs autres ; qu'elle avait grande compassion aux 
âmes qu'elle en voyait travaillées, et un soin particulier à prier 
pour elles et à les aider et consoler. Elle reconfirma la même 
chose, en rendant compte à notre Irès-honorée Mère de Rlonay, 
avant son départ pour Moulins, lui disant qu'elle avait été 
attaquée de toutes sortes de tentations, excepté de celles contre 
la pureté. Elle dit une fois « que la cellule, la retraite, la mor- 
tification et l'oraison sont les grands corps de garde de l'âme 
chaste, et qu'une vraie religieuse ne doit regarder les plaisirs 
du monde, de quelques sortes qu'ils soient, qu'au travers de la 
croix de son époux, c'est-à-dire avec un ceil de dédain. » 

Elle ordonnait que celles qui étaient travaillées contre la 
pureté, en parlassent fort peu, et qu'elles ne particularisassent 
aucune chose de leurs peines qu'à leur confesseur, et cela seu- 
lement quand elles auraient quelques scrupules. Lorsqu'il se 
rencontrait quelques avis pour la chasteté en ce qu'on lisait à 
table, elle les faisait toujours passer, disant que ces choses-là 
ne se devaient jamais lire en commun, ains seulement en par- 
ticulier par celles qui en auraient besoin. Elle dit une fois à une 
Sœur qui lui déclarait quelques peines sur ce sujet : « Ma fille, 
» prenez des ailes de colombe et volez es perluis de la pierre 
«angulaire, es plaies de Jésus-Christ, et tenez-vous là à 
» recoi, sans regard, sans dispute, et sans répondre un mot à 
» votre ennemi. » Elle ne parlait jamais guère sur telles 



■MOMMHHH 






446 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

tentations; mais avec sa clarté d'esprit admirable, en quatre ou 

cinq mots elle comprenait l'avis dont l'âme qui lui parlait avait 

besoin. 

La parfaite pureté et netteté de cœur de notre Bienheureuse 
paraissait excellemment dans l'incomparable netteté et propreté 
qui reluisait en son extérieur et en tout ce qu'elle faisait. Elle 
avait tellement chassé de son cœur l'amour humain parle divin, 
que ce digne cœur semblait être de nature toute spirituelle' 
purifié de tout ce qui n'était pas purement divin; et nous pou- 
vons assurer d'avoir vu cette Bienheureuse Mère parmi nous, ne 
vivant, respirant et aspirant que pour t Époux céleste , non-seu- 
lement en toute honnêteté et pureté, mais en toute sainteté d'es- 
prit, de paroles, de maintien et d'action; ce qui rendait sa 
conversation immaculée et angélique. 



CHAPITRE XVII. 



DE SOX AMOUR A L HUMILITE. 



Le révérend père Binel, Jésuile, ayant vu à Paris, en l'année 
1019 , notre Bienheureuse Mère supporter avec douceur et 
constance nonpareils un mépris et abaissement de longue durée, 
il dit qu'il croyait qu'elle était professe de quatre vœux, et que 
le quatrième était Vhumilité, demandant si on n'en faisait pas 
vœu en notre Congrégation, et qu'ayant vu la retenue et pro- 
fond rabaissement de notre Bienheureuse dans des occasions 
piquantes d'humiliations, il crut que l'humilité était notre qua- 
trième vœu. Notre Bienheureuse lui répondit, avec un doux 
sourire : ce Mon très-cher Père, je désire que nous pratiquions 
» l'humilité aussi exactement que si nous l'avions vouée; » sa- 
chant cela, nous joignons cette précieuse vertu à celles des trois 
vœux. 

Une âme gratifiée de Dieu en un degré éminent, depuis beau- 
coup d'années, et qui mène une vie conforme à ce qu'elle reçoit 
de sa divine Majesté, écrivit une fois à notre très-bonne Mère 
de Chàlcl, en réponse de quelque chose qu'elle lui avait de- 
mandée, les paroles suivantes : ce Depuis environ vingt ans que 
» Dieu m'a fait connaître notre très-digne mère de Chantai, sa 
» bonté m'a toujours fait voir, par vues d'esprit et par expé- 
» rience, qu'il l'avait singulièrement et privativement choisie 
» pour être, en ce siècle, un miroir et une représentation naïve de 
» la vie cachée de Jésus-Christ; et pour vous parler sincère- 
» ment, ma très-chère Mère (et avec prières très-instantes que 



448 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» je ne sois jamais nommée, m'étant rendue indigne de toules 
» les grâces de Dieu), la première fois que j'ouïs parler de 
m l'Ordre Sainte-Marie, je me trouvais fort excitée à prier pour 
î) son progrès; et, après la sainte Communion, Jésus-Christ me 
» fit voir que , lorsqu'il prononça cette haute leçon : Apprenez 
3> de moi que je suis doux et humble de cœur , il avait regardé 
» d'un regard d'amour et d'élection singulière notre Mère de 
» Chantai, laquelle alors je vis en esprit avec Jésus-Christ hu- 
» manisé, dans un abîme d'humilité, cachée en Dieu. » 

.Voyons comme cette Bienheureuse a correspondu au regard 
et à l'élection de Dieu sur elle , pour la très-sainte humilité. 
D'où provenait ce grand mouvement d'esprit dès son veuvage, 
et ce désir incroyable d'être instruite et guidée par un autre en 
la vie spirituelle et en la vertu, sinon d'une vraie et vertueuse 
défiance de soi-même? Voici ses propres termes : «Après que 
» Dieu m'eut ôté M. de Chantai, et que je me fus consacrée à 
» sa bonté, je conçus de grands regrets en mon âme, déjà fort 
» affligée par ma viduité, de la vanité en laquelle j'avais coulé 
» mes jours dans le monde; il me sembla que ce malheur 
» m'était arrivé, parce que j'étais maîtresse de mes actious; 
« dans les désirs extrêmes que j'avais d'avoir un directeur, je 
» disais à Notre-Seigneur, avec abondance de larmes : Mon Dieu, 
» cette ignorante errera, si elle n'est instruite, et mon âme plus 
» faible que la faiblesse même, tombera de mal en pis, si votre 
» Majesté ne me donne un maître et un soutien. » 

Comme naturellement notre Bienheureuse Mère avait un 
grand courage et, comme dit notre Bienheureux , l'humeur im- 
périeuse plutôt que tendante à l'impériosité, il fallut que la 
grâce puissante abattît en elle ce qui était de la nature, et, 
certes, il lui en coûta beaucoup; car Dieu lui apprit, dès la 
première année de son veuvage, à se rendre sujette à toutes 
créatures pour l'amour de lui; il la réduisit chez un beau-père 
à prendre le titre de servante de la servante du logis, plutôt que 



CHAPITRE XVII. 440 

celui de belle-fille; elle était sans autorité quelconque, ses 
actions étaient épiées et censurées, ses paroles prises à contre- 
sens et mal interprétées, ses bonnes œuvres contrôlées, ce 
qu'elle faisait de plus indifférent, blâmé; bref, comme dit un 
bon Père capucin , nommé Père Matbias, de Dole, elle fit là un 
noviciat plus long, plus humiliant et plus mortifié, qu'elle 
n'aurait fait aux Religions les plus rigoureuses de l'Eglise. 

Notre Bienheureux Père, comme un sage directeur, secon- 
dant les desseins du Saint-Esprit sur celte grande âme, la tenait 
toujours dans une pure voie de l'humilité, et voulait que son 
attention principale fût à bien enraciner son cœur en celle 
vertu. D'abord, il lui apprit que la veuve chrétienne est la pe- 
tite violette au jardin de l'Église, fleur basse, qui n'a ni cou- 
leur ni odeur éclatante; tout est doux, tout est petil, tout est 
médiocre : il disait qu'ayant perdu son mari, elle avait perdu sa 
couronne; qu'ayant perdu sa virginité, elle avait perdu sa 
gloire, en sorte qu'il ne lui restait rien que sa petitesse et son 
abjection, et il lui ordonna de s'exercer, non aux vertus pom- 
peuses et éclatantes, mais aux vertus convenables à sa viduité, 
dont il lui fit liste : l'humilité, le mépris du monde et de soi- 
même, la simplicité, l'amour à l'abjection, les services des 
pauvres et malades; il lui assigna pour sa demeure le pied de 
la croix, lui écrivant que sa gloire serait d'être méprisée, et sa 
couronne, sa misère, petitesse et abjection. 

Des personnes fort spirituelles, voyant celte sainte veuve avec 
de si hautes dispositions pour la vie spirituelle , voulaient qu'elle 
se poussât à la vie suréminente ; mais notre Bienheureux Père 
lui dit : « Non, non, demeurez à filer le fil des petites vertus 
" d'humilité, douceur, mortification, simplicité et autres con- 
» venables aux veuves; qui vous dit autrement, trompe et est 
» trompé. » Ce Bienheureux voulut que celte digne Mère eût 
une telle soumission à la conduite et démission de soi-même, 
que , lui ayant une fois écrit sur quelques désirs qu'elle avait 

29 










450 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

qui étaient un peu ardenls , il lui fit réponse que Dieu ne vou- 
lait d'elle que soumission en tout : « Laissez-moi, dit-il, la con- 
» duite de vos désirs, je vous les garderai soigneusement, n'en 
» ayez nul soin possible; possible aussi, ne vous les rendrai-je 
» jamais, et il ne serait pas expédient que je vous les rendisse; 
» assurez-vous que je ne les emploierai pas mal, j'en dois rendre 
» compte à Dieu. „ Est-il possible de voir une disciple plus dé- 
mise d'elle-même et plus soumise, puisque son directeur gou- 
vernait ses désirs, et, comme nous l'avons dit ci-dessus, com- 
mandait à ses pensées? Elle se tenait ainsi basse, petite et 
humble comme un enfant faible, tenant la main de celui qui la 
conduisait de la part de Dieu , sans lui demander seulement : 
« Où me menez-vous? » Elle disait plutôt, avec l'ardent saint 
Paul , dans cette soumission saintement aveugle : Que vous plaît-il 
que je fasse? 

Dieu ayant regardé l'humilité de sa servante , et l'ayant rendue 
si honorablement mère de tant de filles, elle voulut paraître 
plutôt disciple que maîtresse en celle haute leçon d'humilité, et 
en écrivait les paroles suivantes à noire Bienheureux Père : « Je 
» demande, pour l'honneur de Dieu, de l'aide à mon très-cher 
» seigneur pour m'humilier. Je pense me rendre exacte à ne 
« jamais rien dire dont il me puisse revenir quelque sorte de 
» gloire et d'estime. » Notre Bienheureux Père lui répondit sur 
le même feuillet ces mots : « Sans doute, qui parle peu de soi- 
" même fait extrêmement bien ; car, soit que nous en parlions 
» en nous accusant, soit en nous louant, soit en nous mépri- 
» sant, nous verrons que toujours notre parole sert d'amorce à 
» la vanité. " 

Chacun sait combien l'Institut doit à cette Bienheureuse, non 
moins certes qu'un enfant à sa vraie et très-bonne mère; néan- 
moins, elle a toujours voulu persuader qu'elle n'avait point de 
part au commencement et fondation d'icelui, et elle a dit en 
diverses rencontres, qu'il ne fallait pas faire ce déshonneur aune 



CHAPITRE XVII. 451 

si florissante Congrégation de l'en nommer la fondatrice; qu'il 
n'y avait qu'un unique fondateur, notre Bienheureux Père , et 
partout où elle trouvait écrit le nom de fondatrice , elle l'effa- 
çait ou le coupait; et nous savons que, lorsque l'on faisait les 
dépositions de notre Bienheureux Père, elle prit la peine d'en 
lire de fort mal écrites, parce qu'elle se doutait qu'on lui don- 
nait ce titre, qu'elle y effaça soigneusement. Elle n'a jamais 
voulu accepter d'autres qualités es contrats, ni au procès pour 
la béatification, que ceux d'humble et dévote Mère. 

Quoique notre Bienheureux Père lui eût donné un plein et 
entier pouvoir d'établir ou abolir dans l'Institut ce qu'elle juge- 
rait à propos, lui disant qu'elle était maîtresse de la famille et 
y devait ordonner, elle usa de ce pouvoir avec tant d'humble 
modestie, qu'elle nous a dit ne s'être jamais enhardie d'établir 
aucune chose dans l'Institut, qu'elle n'en eût premièrement 
reçu l'ordre et le sentiment de notre Bienheureux Père. Pour 
cet effet, elle portait toujours des tablettes avec soi, pour mar- 
quer ce que les occasions lui apprenaient devoir être établi 
pour en parler à notre saint Fondateur, et, depuis son décès, 
elle avait scrupule d'établir quoi que ce soit, si sa conscience 
ne lui eût dicté que telle était la volonté de notre Bienheureux 
Père; et, comme nous nous en étonnions : « Voilà bien de quoi! 
» nous dit-elle; appartient-il aux servantes de faire, dans une 
» maison, autre chose que ce qui est selon l'ordre ou l'intention 
» du maître? » nous faisant ainsi entendre qu'elle ne se tenait 
que pour la servante de l'Institut; ce qu'elle nous dit plus clai- 
rement en une autre rencontre, nous racontant avec une grande 
naïveté une pensée qu'elle avait eue en son recueillement : elle 
nous disait que, dans les premières années de l'Institut, les fon- 
dations étant fréquentes, elle était comme ces grosses servantes 
de peine, au temps de la moisson. Le Père de famille leur dit : 
« Venez ici, allez là, retournez en ce champ , allez en cet autre. » 
Mais quand ces pauvres paysannes sont devenues fort vieilles, 

29. 




m 



452 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

elles ne peuvent plus que filer leurs quenouilles, et ne se peu- 
vent tenir de dire aux enfants du Père de famille, auquel elles 
ont survécu : « Votre Père ne faisait pas ainsi, votre Père uou- 
» lait que l'on fît de telle et telle sorte » ; puis, s'appliquant à 
elle-même sa comparaison : « au commencement, disait-elle, 
» comme la servante de l'Institut, notre Bienheureux Père me 
» disait : « Allez fonder à Lyon, allez fonder à Grenoble, reve- 
» nez pour aller à Bourges, sortez de Bourges pour aller à Pa- 
» ris, quittez Paris et revenez à Dijon. » Ainsi j'ai été plusieurs 
» années que je ne faisais qu'aller et venir, tantôt en l'un des 
» champs, tantôt en un autre, de ce cher Père de famille ; main- 
» tenant, je suis une pauvre et chétive vieille de soixante-cinq 
» ans (c'était l'âge qu'elle avait alors); il me semble que je ne 
« sers plus de rien du tout dans l'Institut, sinon un peu pour 
» dire les intentions du Père. » Et elle ajouta qu'elle n'avait guère 
eu de pensées qui lui agréassent plus que celle-là. 

Elle honorait singulièrement nos anciennes Mères et Sœurs, 
et ne voulait point les appeler filles , les tenant pour ses com- 
pagnes ; mais notre Bienheureux Père le lui commanda , et cette 
Bienheureuse Mère, écrivant sur ce sujet à notre très-chère 
Sœur Françoise-Marguerite Favrot, elle lui dit les paroles sui- 
vantes : « J'ai trouvé, sur la fin de voire lettre, vos pensées de 
» jalousie de ce que j'appelle nos Sœurs les supérieures filles, 
» et non pas vous ; ô mon Dieu ! ma très-chère Sœur, vous vou- 
» lez donc que je vous appelle ma fille ; vraiment je le ferai pour 
» vous obéir, avec un sentiment non moins tendre que je le fais 
» pour toutes les autres; c'était par respect que je m'en abste- 
» nais, et le voulais faire aussi à l'endroit de nos premières 
» Mères, mais elles m'en firent tant d'instances, que notre Bien- 
» heureux Père me le commanda. Votre humilité à le désirer 
w accroîtra mon respect, et, en vous appelant ma chère fille , je 
» vous honorerai de tout mon cœur, comme ma très-chère Sœur 
» et ma très-honorée Mère. » Elle écrivait aussi à notre Sœur et 



CHAPITRE XVII. 453 

Mère Claude-Agnès de la Roche, les paroles suivantes: «L'âge 
» où je suis me donne moins de difficulté qu'autrefois d'appeler 
)> filles celles donl je vois bien que je ne suis ni ne mérite d'être 
» Mère; mais parce que je suis leur première Sœur, et qu'elles 
» sont orphelines de Père, elles veulent me nommer Mère. 
» mon Dieu ! qu'elles me fassent telle, et qu'elles n'aient pas 
» honte de m'avouer pour servante ; certes, ma chère fille, je 
» serais bien téméraire, vu le peu de fruit que j'ai fait en la 
« Congrégation, si j'y voulais autre qualité que celle de scr- 
» vante, et encore servante bien inutile. » 



^m 



CHAPITRE XVIII. 



SUITE DE SON AMOUR A L'HUMILITÉ. 



Après Je décès de notre Bienheureux Père, le chapitre de 
cette maison d'Annecy, craignant que l'humilité de notre très- 
digne Mère ne voulût la faire démettre du gouvernement, 
l'élut (en l'année 1623) supérieure générale, entre les mains de 
M. de Sales, cousin germain de notre Bienheureux Père , prévôt 
de l'église cathédrale de Genève et notre Père spirituel; mais 
notre Bienheureuse Mère renonça, en plein chapitre, à telle élec- 
tion, et ne la voulut jamais accepter, protestant qu'elle ne ferait 
jamais fonction de supérieure sous ce titre et élection de Mère 
perpétuelle, quoique les Sœurs anciennes et Monsieur le Prévôt 
lui assurassent de savoir, de la propre bouche de notre Bien- 
heureux Père, que c'était son intention, que tandis qu'elle serait 
en vie, cette maison, qui est mère et matrice de l'Institut, 
n'eût point d'autre supérieure, et qu'elle en étant la Supé- 
rieure, fût Mère commune de toutes. Elle répliqua fortement 
que sa conscience lui dictait que, si le Bienheureux eût été en 
vie, il eût approuvé son procédé et qu'elle aurait obtenu de lui 
d'être élue par triennal. Elle tint ferme avec tant de profonde 
et persévérante humilité, que l'on fut contraint de lui céder, et 
l'élection se fit triennaire. En conséquence, à la fin de ses trois 
ans elle envoya sa déposition par écrit depuis le Pont en Lor- 
raine, où elle était allée fonder une de nos maisons, et avait 
gagné sur feu Monseigneur de Genève, qu'il arrêtât, par un com- 
mandement absolu, la résistance de notre chapitre. L'on pro- 



CHAPITRE XVIII. 455 

céda donc à l'élection d'une autre supérieure, qui fut, comme 
nous l'avons dit ci-dessus, notre très-honorée Mère de Châtel; 
et depuis, notre Bienheureuse Alère a toujours, de triennal en 
triennal, passé par les voix; et non-seulement elle n'a pas 
voulu demeurer en la charge de supérieure plus que le Coutu- 
mier permet; mais, à celte dernière élection, elle pouvait 
encore être élue pour trois ans, et ne le voulut point souffrir, 
ayant représenté de fortes raisons à Messieurs nos supérieurs 
pour cela, en sorte que contre tous nos sentiments elle les fit 
joindre à son humilité. Elle nous a dit en quelques occasions 
qu'outre sa totale incapacité pour la conduite, elle était bien 
aise , par celte entière déposition, au bout de trois ans , d'ôter 
une erreur qui se glissait dans la plupart des maisons de l'Ins- 
titut, qu'il y ait quelque blâme pour celles qui ne demeurent 
que trois ans en la charge de supérieure. Dès le moment que 
cette Bienheureuse Mère était déposée, sans vouloir ni liberté, 
ni privilège, elle se tenait au dernier rang, s'assujettissait à 
faire les enclins et rendre les autres petils honneurs non-seule- 
ment aux supérieures, mais aux assistantes, tandis qu'elles 
tenaient la charge. 

Elle était très-soigneuse d'assister aux chapitres, et dire ses 
coulpes ; on avait beau mettre des empêchements, et lui donner 
de l'occupation, elle trouvait toujours moyen de s'échapper 
pour s'humilier, ce qui fâchait fort notre très-honorée Mère de 
Blonay, de voir au chapitre cette vraie sainte au dernier rang, et 
se venir humilier devant elle. Elle lâchait de procurer qu'à l'heure 
du chapitre, l'on vînt demander au parloir cette Bienheureuse 
Mère, qui se savait dégager bientôt ; ce qui fit que noire très- 
chère Mère, une fois sur la fin de la récréation, s'en alla tenir 
le chapitre, sans que l'on eut sonné'1'obéissance, pensant ainsi 
la surprendre; mais ce fut en vain, elle s'en doula, et rompant 
compagnie au parloir, s'en vint au chapitre. Notre chère Mère 
l'apercevant, la pria de se retirer, que le chapitre était coin- 












456 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

mencé, que, pour cette fois , elle n'y viendrait pas, que ce serait 
le samedi suivant. Cette Bienheureuse obéit et se retira, mais 
avec un cœur si touché de véritable douleur, de ce qu'on'ne lui 
laissait pas une ample liberté de pratiquer ces actes extérieurs 
d'humilité, qu'elle en pleura très-amèrement; puis elle s'en 
alla, durant le reste du chapitre, trouver une malade à l'infir- 
merie, à laquelle elle recommanda grandement qu'elle priât 
pour elle , ajoutant que c'était une justice de Dieu sur elle , qui 
lui ôtait les occasions de s'humilier comme les autres, et que, 
comme indigne d'être avec la communauté, elle en était 
séparée; ce qu'elle dit avec des larmes et de tels sanglots, 
qu'on ne l'avait jamais vue pleurer de meilleur cœur ; et la 
Sœur malade et l'infirmière ne se purent empêcher de pleurer 
avec elle. Après le chapitre, elle demanda pardon à notre chère 
Mère, se jetant à genoux devant elle, de ce qu'elle lui avait 
trop répliqué , afin d'avoir la liberté d'aller dire sa coulpe , la 
suppliant de l'humilier et lui donner pénitence de ce défaut. 
Cette pratique lui était familière envers ses supérieures, et je 
peux assurer ne l'avoir jamais vue s'attendrir, ni pleurer chau- 
dement et sensiblement, que dans des occasions de louanges, 
ou dans le refus et résistance qu'on lui faisait de pratiquer les 
actes d'humilité, comme la dernière de la maison. 

Tant que les forces le lui ont pu permettre, elle a toujours 
servi au réfectoire comme les autres, en son rang, et lavé la 
vaisselle , et se doutant qu'on la trompait et ne l'appelait pas à 
son tour, elle surveillait là-dessus , et y allait quelquefois de 
surérogation. Quant à balayer comme les autres (ce qui lui 
était assigné sur la carte du bon ordre de la maison), c'est de 
quoi elle ne s'est jamais dispensée que par maladies; et encore, 
l'avant-veille de son départ pour Moulins, en son dernier 
voyage, elle balaya, et après ramassait, selon sa coutume, la 
poussière avec des plumes liées ensemble, mais avec tant de 
soin et de temps, afin de le bien faire , qu'une Sœur qui l'aften- 



CHAPITRE XVIII. 457 

dait à la porte, pour quelques lettres pressées, lui dit, avec 
dessein de la faire parler: «Ma Mère, il semble que Votre 
» Charité trouve des perles, tant elle amasse tout soigneuse- 
« ment. » Cette sainte lui répondit, avec un visage le plus 
sereki et recueilli qu'il se puisse imaginer : «J'amasse plus que 
» cela, ma fdle, et si nous savions ce que c'est que l'éternité , 
» nous estimerions plus d'amasser de la poussière dans la 
» maison de Dieu, que des perles en celles du monde. » L;i 
Sœur alla sur-le-champ écrire ces paroles vraiment si reli- 
gieuses, tant elle eut crainte d'en perdre une syllabe. 

Elle ne se contentait pas de pratiquer l'humilité dans les ren- 
contres ordinaires , mais elle recevait à bras ouvers les humilia- 
tions qui ne lui ont pas manqué , et dit une fois sur quelques 
rencontres, qu'elle avait de quoi se réjouir et s'humilier en ce 
qu'elle ne connaissait supérieure en l'Ordre qui fût autant 
contrôlée qu'elle ; et comme on lui dit qu'étant Mère de toutes, 
elle devait porter le poids général : «Je ne l'ai jamais pris 
» dans ce sens, dit-elle, mais c'est que je fais plus mal que 
» toutes. " 

Une de nos très-bonnes supérieures , la chère Mère de 
Nantes, Marie-Constance Bressand, écrivit une fois à cette 
Bienheureuse Mère, avec sa parfaite confiance, qu'il y avait 
des personnes qui censuraient fort qu'elle souffrit qu'on l'ap- 
pelât digne Mère. Elle reçut cet avis avec une allégresse parti- 
culière, disant que l'on avait très-grande raison, que ce mot-là 
était bien digne de censure, quand on l'employait pour elle, et 
fit réponse en ce sens-là à la bonne Mère, la remerciant fort de 
sa sincérité; mais, par une incomparable simplicité, elle nous 
dit, eu nous faisant écrire, qu'elle n'avait jamais fait attention 
si on la nommait digne Mère , ou autrement , ce qui provenait 
de sa grande indifférence pour les choses de ce monde et de son 
attention continuelle à Dieu. 

Peu de semaines après ceci , elle reçut des lettres de quelques 









458 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

autres personnes , qui n'étaient rien moins que civiles lui 
disant que cela malédifiait, qu'elle se laissât appeler digne 
Mère , et qu'elle devrait effacer ce mot dans les écrits de l'Insti- 
tut. Celte véritablement digne Mère lut cette lettre encore de 
meilleur cœur que l'autre , parce qu'elle était toute humiliante • 
et prenant garde tout de bon à ce mot de digne Mère, elle nous 
fit écrire à toutes les communautés de l'Institut, pour les con- 
jurer de ne plus l'appeler ainsi : elle prit aussi le temps et la 
peine de faire lire devant elle les vies de nos Mères et Sœurs 
décédées, ainsi que le livre des fondations, afin de faire effacer 
ce mot de digne, ordonnant très-expressément à la Sœur qui 
écrivait ces choses , de n'y plus mettre ce mot • lui représentant 
que la seule raison le lui devrait faire faire, « étant chose hon- 
» teuse d'appeler digne celle qui était, disait-elle, si indigne. » 
Une de nos supérieures lui écrivit un jour, par un excès de 
simplicité et de confiance, qu'elle avait pensé que l'âge lui 
avait fait relâcher de la grande et générale mortification qui re- 
luisait autrefois en elle; qu'elle avait cru ainsi sur ce que, 
passant par son monastère, elle lui vit détacher sa petite 
manche pour prendre un insecte qui l'incommodait; qu'il lui 
semblait qu'autrefois elle n'eût pas fait cela. Cette Bienheu- 
reuse Mère nous fit lire, à trois ou quatre, les unes après les 
autres, cette lettre; elle le dit encore à la communauté, pro- 
testant qu'il n'était que trop vrai, qu'elle s'était relâchée en 
son attention sur ces petites mortifications, qu'elle voulait faire 
son profit de cet avis, remerciant avec des paroles tendres, 
pleines d'amour et de reconnaissance, celle qui lui avait donné 
cette lumière. 

En quelques occasions si piquantes qu'on n'ose pas les expri- 
mer , certaines personnes ayant hautement médit de cette digne 
Mère et de ses proches, elle n'en fit jamais semblant; et dit à 
quelques personnes de confiance qui savaient tout cela, que ce 
mépris et abjection lui avaient tellement servi pour son inté- 



H 



CHAPITRE XVIII. 459 

rieur, que, si elle n'eût craint de piquer et jeter dans la con- 
fusion les personnes qui lui avaient fait ce bon office, elle se 
fût mise à genoux pour leur en dire grand merci, à mains 
jointes, ce sont ses propres mois, ajoutant qu'elle l'avait fait 
devant Dieu, et avait dit de bon cœur : « Mon Père, pardonnez- 
» leur, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font. Par ces paroles, 
» ajouta-t-elle , j'entendais qu'ils ne savaient pas le bien que 
» m'avait apporté ce petit mépris. » 

On l'a vue en des occasions souffrir les injures et reproches 
sans s'émouvoir aucunement, ni vouloir faire connaître son 
innocence, disant seulement : u II faut bénir Dieu de tout, et 
» ne se point excuser '. » 

M. du Péron, très-grand serviteur de Dieu, nous parlant de 
la débonnaireté avec laquelle il avait vu cette Bienheureuse 
Mère supporter une humiliation qui lui fut peut-être la plus 
cuisante en toutes les parties et circonstances, qu'elle ait jamais, 
souffertes, nous rapporta que jamais cette Bienheureuse n'avait 
dit un mot que d'honneur, d'estime et d'affection, pour les per- 
sonnes qui lui avaient donné cette pilule, sans être seulement 
dorée, et qu'il paraissait sur le visage de cette Sainte une allé- 
gresse si extraordinaire, qu'il ne la pouvait regarder sans admi- 
ration. 



1 La Sainte profitait de toute occasion pour s'humilier. Un jour, recom- 
mandant un malade aux prières des Sœurs ; elle ajouta : « Je me recommande 
» aussi à vos prières, mes chères Sœurs , j'ai une fièvre bien plus dangereuse, 
» qui est celle de mon amour-propre. J'ai prou de quoi sentir la puanteur 
» en moi. » 

Une autre fois, elle assura qu'elle voudrait être inconnue à tout le monde. 
« Sans me comparer à sainte Thérèse, dit-elle, je dis bien que je voudrais 
» être en quelque lieu inconnu, s'entend dans quelque monastère de la Visi- 
» tation, car je ne voudrais pas être hors de là , pour que l'on ne sût ce que 
n je suis et que l'on me laissât là en repos. » Et comme les Sœurs lui dirent 
que cela ne se pouvait pas faire, Sa Charité répondit : u C'est pourtant ce que 
» je désirerais, d'être là une pauvre Sœur altasséc et vile qui n'est propre à 
» rien. » (Déposition des contemporaines.) 






46 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

L'amour du mépris, en cette Bienheureuse, était suivi de la 
haine mortelle des louanges, auxquelles elle n'opposait pas 
une multitude de paroles d'humilité, mais en disait trois ou 
quatre, avec un tel poids, qu'on les voyait venir du fond du 
cœur et ses yeux nager dans l'eau; aussi l'on perdait l'assu- 
rance de poursuivre. Elle dit une fois à notre très-honorée Mère 
de Chàtel, qu'après ses peines intérieures, rien sur la terre ne 
martyrisait son cœur comme les louanges, par la claire vue 
qu'elle avait que Dieu seul mérite d'être loué. Elle disait sou- 
vent qu'il ne faut point louer une personne en sa présence, ni 
pendant sa vie, car on ne sait pas quelle sera sa fin; elle ajou- 
tait aussi avec un grand sentiment, ces paroles : « Que Dieu 
» s'est réservé le jugement, la gloire et la vengeance » ; elle a 
quelquefois entretenu fort longtemps la communauté sur ces 
paroles. 

■ Définissant ce que c'était qu'être fille de la Visitation , elle 
écrivit les paroles suivantes : « Être vraie fille de la Visitation , 
» c'est estimer le mépris, et mépriser l'honneur. » Elle disait 
que « l'humilité est la clef des trésors de Dieu; que si l'âme 
se présente devant lui sans cette clef, elle n'aura rien de ce 
qui est dans les coffres éternels, et demeurera misérable et 
pauvre. » Elle écrivit une fois à une supérieure de notre Institut, 
que, hors de l'humilité solide, il n'y a que des ombres et sim- 
ples images de vertu. Souvent, en ses lettres et en ses discours, 
elle recommandait l'humilité, mais la véritable, qui fait aimer 
d'être tenu et traité pour ce qu'on se reconnaît devant Dieu. 
Elle ne voulut pas lire l'oraison funèbre de feu son frère, Mon- 
seigneur de Bourges , parce qu'il y avait des louanges de ses 
proches , et elle me dit : « Si vous y trouvez quelque chose de 
» dévot, apprenez-le moi quand vous l'aurez lue; du reste, je 
» ne veux pas en ouïr parler. » 

En une autre rencontre elle ne voulut pas que nous lui lus- 
sions une lettre où l'on parlait des honneurs que quelques grands 



CHAPITRE XVIII. 4(31 

avaient fails à cet unique frère, et comme le roi avait voulu 
communier de sa main, nous 'disant qu'elle aurait scrupule de 
s'y arrêter, et nous défendit de le dire à la communauté. 

Dieu, qui fait la volonté de ceux qui l'aiment, a contenté le 
désir de son humble servante, et a permis qu'elle soit décédée 
dans la pure pratique de l'humilité, n'ayant aucune charge en 
l'Ordre, tenant le dernier rang et la dernière place; mais tout 
ce que nous pourrions dire de l'humilité de notre digne Mère, 
n'est pas comparable h la vérité qu'a comprise, en quatre pa- 
roles, notre très-honoré Père spirituel; que l'excellence de l'hu- 
milité de cette sainte âme consistait à cacher son humilité 
même. 



CHAPITRE XIX. 



LA DOUCEUR ET L'HUMILITÉ DE SA CONDUITE. 



Ces deux chères verlus de douceur et d'humilité ont été les 
pivots sur lesquels toute la conduite de notre Bienheureuse- 
Mère a toujours roulé. Elle a écrit, en diverses rencontres, à 
des supérieures nouvellement élues, qui craignaient le faix de 
la supériorité, que si elles étaient humbles, elles seraient prou 
fortes; entre autres, elle mandait à une, sur les derniers mois 
de sa vie, que, si un bâton sec avait le pouvoir de s'anéantir 
et humilier devant Dieu et qu'il fût choisi pour gouverner, que 
Dieu lui donnerait plutôt l'être sensible et intelligible, que de 
manquer de bien conduire par lui; que jamais les supérieures 
ne manquent à bien conduire qu'elles n'aient manqué à se 
bien humilier. Lorsqu'elle écrivait aux supérieures et aux Sœurs 
qui allaient en fondation, elle leur recommandait toujours de 
fonder leur conduite sur l'humilité, et que, comme pierres de 
fondement, elles se devaient poser si bas et si très-bas, par 
humilité , qu'elles ne se puissent pas trouver elles-mêmes pour 
remonter en haut. « Bienheureuses sont les âmes, écrivait-elle 
» une fois à une de nos Sœurs, qui descendent si profondément 
» en l'abîme de l'humilité, qu'elles en perdent toute la terre 
» de vue! Dieu bénit telles âmes, en toute leur conduite et 
» entreprises. » 

Nous pouvons dire que la conduite générale et particulière 
de notre Bienheureuse Mère, sur son Institut, a plutôt été par 



sa 



CHAPITPxE XIX. 463 

douceur et humilité que par autorité '. Elle n'entreprenait rien 
sur nos maisons que par voie de prière, et avec une très-absolue 
déférence à Messeigneurs les Prélats et Pères spirituels. Une per- 
sonne de notable considération la pria une fois fort instam- 
ment, de commander à une de nos Sœurs les supérieures de 
faire quelque chose qu'elle désirait grandement ; cette Bienheu- 
reuse fit réponse en ces termes : «Trois choses m'empêchent 
» de faire le commandement que vous désirez : la première 
« parce que ce serait une moquerie de commander où l'on n'a 
» droit que d'obéir (elle était alors déposée) ; la seconde, que 
» moi, n'ayant aucun légitime pouvoir d'ordonner, nos Sœurs 
» n'auraient aucune obligation d'obéir ; la troisième est que, la 
» chose étant raisonnable, sans doute, dès que nous aurons sup- 
» plié nos Sœurs, elles useront de condescendance à notre 
» désir. » 

Le révérend Père Binet lui écrivit une fois, que l'on faisait 
courir le bruit qu'elle voulait retirer nos Sœurs de la conduite 
de sainte Magdeleine ; elle lui fit réponse en ces termes : «Pour la 
«froideur que votre Bévérence me dit que plusieurs personnes 
» de qualité ont conçue contre moi, pensant que je voulais retirer 
» nos Sœurs de l'exécution de cette charité, certes, mon très- 
» cher Père, j'embrasse cette abjection de tout mon cœur, 
» quoique, en vérité, je n'y aie pas pensé. Premièrement, ma 
» témérité ne va pas jusques à ce point, de présumer d'avoir 
» l'autorité de le faire quand je le voudrais, ni ne voudrais l'avoir 
» aussi. Quand donc, dans les occasions, l'on me demande mes 
» sentiments, je les dis le plus sincèrement que je puis; si on 



1 Elle donna une grande preuve de démission d'elle-même lorsqu'on la sup- 
plia de faire imprimer le livre de ses Réponses, car elle le fit lire à la commu- 
nauté, et supplia les Suîurs de lui dire tout naïvement ce qu'elles jugeraient 
devoir y être ajouté ou retranché. Même elle ordonna de lui faire ces obser- 
vations par écrit pour ne pas s'en oublier. La Sainte fit aussi examiner ce livre 
par le révérend Père Dom Juste Guérin. (Dépositions des contemporaines.) 






464 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» ne les suit pas, de vrai, mon très-cher Père, je ne m'en of- 
» fense pas, et aurais grand tort de le faire. Si nos Sœurs m'écri- 
» vent pour savoir mes pensées, je les demande à Notre-Seigneur 
» le plus sincèrement qu'il m'est possible, et si sa bonté me 
» daigne écouter et donner la lumière de sa sainte volonté, je le 
» leur dis selon la parfaite union et confiance que Dieu a mise 
» entre nous, leur laissant, comme de raison, l'entière liberté 
v de faire comme elles jugeront pour le mieux ; car, mon très- 
» cher Père, je ne traite ni ne dois traiter autrement avec nos 
» maisons ; je serais justement répréhensible par les supérieurs, 
» si j'en usais autrement. » En ces paroles, on voit un récit naïf 
et fidèle de la manière dont cette Bienheureuse Mère s'est tou- 
jours comportée envers l'Institut. 

Une autre fois, on lui écrivit qu'on la censurait fort de ce 
qu'elle ne mettait pas ordre à établir une générale après elle, 
puisqu'elle même en faisait la fonction ; elle fit réponse en ces 
termes : « Ma très-chère fille, vous pouvez dire à N. que je vous 
» ai mandé que si j'ai fait quelques actions qui sentent la géné- 
» raie, c'était saillie de mon orgueil et promptitude naturelle; 
» mais qu'au reste je ne pensai jamais à être générale; et si je 
» pensais l'être, et voulais passer pour telle, je voudrais être par- 
» tout montrée au doigt, comme vaine et vide de l'esprit de vé- 
» rite. Il est vrai que l'Institut s'adresse à moi, mais c'est parce 
» que j'ai quasi toujours été supérieure de cette maison d'An- 
» necy, à laquelle tous les monastères ont autant de droit de 
» s'adresser, que des enfants à leur maison paternelle; et certes, 
» si je me suis jamais étudiée à quelque chose, c'a été d'agir 
» envers les monastères qui s'adressent à nous, avec une douce 
» et humble charité, et sans autre pouvoir que celui de la cor- 
» diale prière '. » 

1 Celte digne Mère dit un jour à la communauté, qu'elle avait fait en sorte, 
dans son gouvernement, de prendre l'avis des Sœurs en tout ce qu'elle faisait, 
et de leur condescendre en tout ce qu'elle pouvait; mais néanmoins si son 



CHAPITRE XIX. 465 

Lorsque celte Bienheureuse Mère passait par les maisons, 
l'on n'a jamais pu gagner sur elle qu'elle ait fait aucun acte de 
supériorité, non pas même de se mettre au chœur sur le siège 
de la supérieure, ni de dire le Dcncdicite et les Grâces ; même, 
si elle avait quelque chose à dire au général de lacommunauté, 
elle faisait assembler les Sœurs ailleurs qu'au chapitre, lequel 
elle ne voulait point tenir: elle ne l'a jamais fait, que lorsqu'elle 
était supérieure. Même étant clans notre monastère de Moulins, 
es derniers mois de sa sainte vie, où il n'y avait point de supé- 
rieure élue parce qu'elle n'avait point accepté la charge, comme 
nous l'avons dit ci-dessus, elle laissa faire à l'assistante toutes 
les fonctions de supériorité, ne voulant pas même donner la 
bénédiction à la fin de Compiles ; au contraire, elle s'incli- 
nait pour la recevoir de la Sœur assistante, laquelle lui ayant 
dit qu'elle prononçait les paroles, mais sans oser faire le signe 
de la croix sur les Sœurs en sa présence, elle lui dit : « \la chère 
» fille, eh quoi ! vous m'avez donc privée de ce bien-là ; je vous 
» supplie, ne le faites plus, il faut que chacun fasse sa charge ; 
« c'est à vous et non à moi à faire les fonctions de supérieure. » 

Lorsque cette Bienheureuse Mère trouvait quelque chose en 
une maison digue d'être corrigée, elle le faisait avec une fran- 
chise humblement maternelle et généreuse ; et de même, lors- 
qu'on lui donnait avis de quelques défauts, elle ne manquait 
point d'en avertir par lettres cordiales et en paroles rondes, sin- 
cères et sans flatterie, disant le mal et faisant voir le bien avec 
une ingénuité admirable, se rapportant toujours aux supérieurs 

opinion ne se trouvait pas conforme à la leur, et qu'elle jugeai qu'il fut mieux 
de faire comme elle pensait, elle le faisait librement; quoique au partir de là 
en tout ce qu'elle pouvait s'accommoder à l'avis des antres, elle le faisait. .< Et 
n vous savez assez, mes Sœurs, que je dis vrai », dit-elle. Ce qui est, en 
effet, connu de toutes celles qui ont eu le bonheur de la connaître un peu par- 
ticulièrement. Pour moi, je l'ai remarque en beaucoup d'occasions, l'ayant iru 
céder à l'opinion des Sœurs avec une extrême douceur sans faire semblant de 
rien. (Dépositions des contemporaines de la Santé.) 

30 









466 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

par une déférence très-respectueuse et soumise; et quand les 
choses le requéraient, elle écrivait elle-même à Messeigneurs 
les Prélats, avec une confiance et humilité si fdiale, qu'ils se 
rapportaient à elle de tout ce qui serait requis, lui laissant plein 
pouvoir es monastères de leur juridiction; liberté dont elle 
usait avec toute déférence, retenue et modestie. 

Plus elle avançait en âge et en perfection, plus elle allait 
adoucissant sa conduite ; et en la dernière année de sa vie, elle 
dit à notre très-honorée Mère de Blonay : « Ma très-chère Mère, 
» j'ai tourné et viré de tous les côtés que j'ai sum'imaginer ; j'a! 
» considéré et essayé toutes les conduites, et après tout, j'ai vu 
» que la conduite douce, sincère et humble de support est la 
» meilleure, et celle que les supérieures de la Visitation doivent 
» suivre. » Elle écrivit aussi à une supérieure ce qui suit : «Ma 
» chère fille, soyez ferme en votre observance ; mais prenez 
» garde d'être plus rigide à vous-même qu'aux autres ; je ne 
» dis pas seulement pour vos inOrmités corporelles, car vous 
» devez avoir en cela de la charité et de la condescendance pour 
» vous-même, autrement vous donnerez de grandes inquiétudes 
» aux filles, mais je dis pour la régularité et les petites misères 
» de l'esprit : plus je vais et plus je vois que la douceur est 
» requise pour entrer et se maintenir dans les cœurs, afin qu'ils 
» fassent leurs devoirs envers Dieu. Et enfin, nos religieuses sont 
» les brebis de Xotre-Seigneur; il nous est bien permis, en les 
» conduisant, de les toucher de la verge de la correction, mais 
» non pas de les tondre ni écorcher, ou de les mener à la bou- 
» chérie, cela » n'appartient qu'au Maître Souverain. » 

C'était aussi une des grandes. maximes de cette Bienheureuse 
Mère, pour la conduite, de ne pas rendre le joug de la religion 
pesant par les surcharges de nouvelles obéissances; et disait 
« qu'une religieuse est assez chargée de sa règle; que le joug 
de la religion est léger, parce que Dieu le fait aimer, mais que 
parce qu'il est joug, il captive et assujettit la nature ; que les 



nu 



CHAPITRE XIX. 467 

supérieures doivent tenir leurs filles en force et courage, afin 
qu'elles portent ce joug sans ennui toute leur vie. » Cette Bien- 
heureuse disait aussi que, « tandis qu'une fille marche exacte- 
ment en sa règle, il la faut voirement exercer pour la faire 
avancer de plus en plus à la perfection, mais cela sans rudesse, 
ainsavec un esprit de très-douce charité et d'un zèle amoureux. » 
Quant aux défaillantes, elle voulait qu'on les portât à demander 
elles-mêmes pénitence de leurs fautes, et disait « qu'il leur en 
faut donner de légères, lorsqu'elles s'humilient véritablement, 
d'autant que la pénitence d'un cœur contrit est grande, quand 
il voit qu'on Je traite bénignement. » Dans les pénitences ou 
corrections, elle n'usait jamais de paroles de mépris, de reproche 
ou qui ressentissent tant soi peu le dédain ; elle savait parfaite- 
ment blâmer le défaut en soulageant la défaillante. Elle disait 
« qu'une des choses qui lui pesait davantage, en la charge de 
supérieure, était l'ohligation de conscience de faire la correc- 
tion et donner les pénitences, ce qu'elle disait néanmoins 
être une des solides parties de la conservation de la religion. » 
En quelque monastère, le prélat avait ordonné à une Sœur de 
ne boire que de l'eau pour quelques jours; cette Bienheureuse 
Mère, jugeant que l'estomac déhile de cette fille en pâtirait, elle 
obtint licence demitiger sa pénitence, et fit mettre secrètement 
quelques jours durant, du vin blanc dans le pot d'eau de cette 
Sœur, afin que la communauté, qui avait vu ses défauts, ne 
s'aperçût pas qu'on lui levait sa pénitence. 

Elle avait des supports incroyables pour les esprits faibles ; 
il serait difficile de discerner qui tenait le dessus en sa conduite, 
ou une gravité toute sainte et pleine de majesté, qui retranchait 
la mollesse , la perte de temps, les retours d'amour-propre, ou 
une bonté maternelle qui la rendait accoslable, aimable et com- 
patissante aux infirmes de corps et d'esprit , les prévenant avec 
charité, les écoutant avec patience, leur parlant avec une cha- 
ritable douceur, et les assistant avec une humble persévérance 

30. 









466 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Elle disait « qu'aux petits courages, il ne faut pas les mettre de 
prime-abord à la tête de l'armée, crainte de leur faire prendre 
l'épouvante, ni leur montrer toutes leurs plaies, crainte qu'ils 
ne les croient incurables , mais il leur faut faire faire doucement 
leurs pas, à l'exemple du grand Apôtre, qui se tenait comme 
une débonnaire nourrice parmi ses enfants. » 

Elle avait une charité vigoureuse et généreuse pour le soula- 
gement corporel de ses filles, et des petits soins véritablement 
maternels , qui faisaient admirer comme quoi elle pouvait faire 
ses petites attentions parmi de si grandes affaires; mais beau- 
coup plus elle avait un soin constant, cordial, fort et infatigable , 
pour le bien spirituel de ses filles ; c'était son but principal, et 
quand elle voyait une àme s'avancer en la solide vertu et en la 
vie intérieure, elle avait un zèle spécial pour la pousser au 
bien, et disait qu'à telles filles de bonne volonté, il ne fallait 
qu'éclairer leur chemin et échauffer leurs affections; que, 
pour peu qu'on les poussât, elles iraient bien avant dans la 
perfection. 

Ecrivant aune supérieure nouvellement élue, elle lui disait 
les paroles suivantes : «Votre charge, ma très-chère fille, est 
» une charge de mère de famille; appliquez-vous avec un saint 
» zèle au bien de votre maison, lequel consiste en deux parties : 
» le temporel et le spirituel. Que votre conduite pour le tem- 
» porel soit généreuse et humble, non point rétrécie ni splen- 
» dide; gardez d'endetter votre maison, cela donne des inquié- 
» tudes grandes à celles qui succèdent, et des sujets de mur- 
» mures. Si vous êtes pauvres, allez doucement et petitement; 
» quant au spirituel, ayez-en un soin continuel, mais doux; 
» rendez tant que vous pourrez vos filles fort dévotes , de là dé- 
» pend leur bien; car, si elles se plaisent à converser avec 
» Dieu, elles seront fort retirées et mortifiées; ne soyez point 
» de ces mères tendres qui n'osent. châtier leurs enfants, ni de 
» ces mères bouillantes qui ne font jamais que crier; ne flattez 



HB^D^HI 



CHAPITRE XIX. 469 

» point l'amour-propre , procurez que vos filles vous laissent le 
«soin d'elles-mêmes. Vous devez savoir, ma très-chère fille, 
» que toutes vos Sœurs n'iront pas d'un même vol à la perfec- 
» fion ; les unes iront haut, les autres iront has, les autres 
» mitoyennemenl; servez chacune selon leur portée. 11 y a cer- 
« taines honnes petites âmes de qui l'on ne doit pas attendre 
» autre chose que de les voir marcher en l'ohservance , leur 
» petit train , sans les vouloir presser , car on les ferait tomber 
» et s'emharrasser dans l'ennui et le chagrin; d'autres qui ont 
» de grandes dispositions pour elles-mêmes et pour autrui; 
" celles-là , il les finit pousser à la véritable vertu d'humilité et 
» de dénuement d'elles-mêmes , avec une constance aussi douce 
" que forte, et ne les point épargner. Si on loue votre conduite, 
» humiliez-vous devant Dieu, lui référant celle gloire duc à lui 
» seul; si l'on blâme votre procédé, humiliez-vous dans cette 
» vérité, que le rien ne peut rien; et tenez pour chose certaine, 
» ma chère fille, que vous ferez prou avec la grâce de Dieu , si 
» vous êtes humble , douce, généreuse et dévote. » 






CHAPITRE XX. 

COMBIEN CETTE BIENHEUREUSE MÉPRISAIT TOUT CE QUI SENTAIT 

l'éclat mondain. 



En la vie et en la mort, notre Bienheureuse Mère nous a 
recommandé l'amour de la bassesse, et à fuir comme poison 
mortel tout ce qui sent le monde, et qui nous pourrait donner 
de l'éclat devant les yeux du monde. Une fois, on lui disait 
qu'une de nos supérieures était un grand et bel esprit ; que son 
monastère était dans le lustre par-dessus tous ceux de la pro- 
vince; qu'il n'y avait bonne compagnie où l'on ne parlât d'elle ; 
que cette maison-là avait toute la vogue. Ce discours toucha 
vivement notre Bienheureuse Mère , et elle ne fit autre réponse, 
sinon : «Je n'ai jamais contentement de nos maisons, égala 
» celui que j'en reçois, lorsque l'on médit que l'humilité, la 
» dévotion et l'amour à la solitude y ont leur règne , et que l'es- 
prit qui y domine, ne reluit qu'en simplicité, pauvreté, et 
» mépris des choses de ce monde. » Elle nous inculquait extrê- 
mement de nous tenir très-basses et petites devant tous les 
autres Ordres de religion ; elle en a parlé dans ses Réponses en 
termes fort prégnants. 

Ecrivant à une supérieure qui se plaignait à elle de ce que 
quelques autres religieuses nous contrariaient, et faisaient par- 
dessous main que nous ne fussions point reçues en une ville, 
pour y établir plus facilement une maison de leur Ordre, celte 
Bienheureuse Mère lui disait : «Il est vrai, ma chère fille, nous 
» remarquons que partout où les bonnes religieuses N. IV. nous 



CHAPITRE XX. 471 

» peuvent contrarier, elles le font ; mais, croyez-moi, n'oppo- 
» sons à leur pouvoir que notre impuissance ; si elles veulent 
» aller fonder à N. , et qu'on les y veuille, laissez-les faire, ne 
«vous opposez point: n'esl-il pas raisonnable qu'elles passent 
» devant? Si nous sommes humbles et déférentes,' Dieu nous 
» fournira des établissements, et meilleurs que ceux que l'on 
» nous ôle. » 

Cette Bienheureuse ne voulait pas que l'on fit haut sonner 
l'appui que l'Institut pouvait avoir des rois, reines, princes, 
princesses, grands seigneurs et grandes dames; elle disait qu'il 
se fallait prévaloir avec une si humble modestie de la faveur des 
grands, et de la bienveillance dont ils nous favorisent, qu'eux 
mêmes voient que nous nous en estimons indignes et que nous 
ne voulons point leur être importunes, et que chacun connaisse 
que nous ne faisons point parade de notre crédit. 

Une personne de très-notable condition , et à laquelle nous 
avions de très-grandes obligations, vint un jour prier cette 
Bienheureuse d'écrire en sa faveur à Madame Royale , pour 
lui faire avoir une charge de capitaine dans ses gardes : 
jamais il ne le sut obtenir, elle lui dit toujours , avec un pro- 
fond rabaissement, que ce serait un sujet de risée, si elle pré- 
sumait d'avoir ce crédit ; quoiqu'il lui fâchât extrêmement 
d'éconduire ce gentilhomme, elle le fit, et dit à la Sœur qui 
l'assistait, « qu'elle aurait grande honte si l'on disait à la cour : 
un tel a une telle charge par la faveur de la Mère de Chan- 
tai ; n elle procura que Monseigneur de Genève écrivit à 
Madame Royale pour ce gentilhomme , disant « qu'elle prierait 
Notre-Seigneur pour lui , et que les vraies religieuses ne doivent 
estimer être en faveur qu'auprès de Dieu. » 

On l'avertit une fois qu'une supérieure déposée avait acquis 
beaucoup de crédit, et qu'elle écrivait fort souvent des lettres de 
faveur pour des procès et autres affaires ; cette digne Mère cher- 
cha dextrement l'occasion de l'en avertir en charité, lui remon- 









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472 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

trant que cela était trop éclatant pour notre petitesse, et lui 
dit avec confiance, qu'elle-même qui avait de grandes 
alliances et connaissances au parlement de Dijon, ne se souve- 
nait pas, depuis qu'elle était religieuse, d'y avoir écrit des 
lettres de faveur, qu'à un sien cousin germain, pour des 
affaires de piété et de charité; que nous nous devrions tenir 
indignes que nos noms fussent sus ou prononcés dans les cours 
ni dans les parlements. 

Cette digne Mère n'ignorait pas l'estime et l'affection q„e la 
reine avait pour elle, ce que celte religieuse princesse témoi- 
gnait, s'enquérant souvent de ses nouvelles. Lorsque le ciel eut 
ouï les vœux de la France, et que cette bonne reine fut enceinte 
de ce Dauphin tant désiré, Monseigneur de Bourges lui allant 
donner la joie de son heureuse grossesse, Sa Majesté le chargea 
d'écrire à notre Bienheureuse Mère, qu'elle se recommandait à ses 
prières, et qu'elle fît prier tout son Ordre à son intention. Mon- 
seigneur de Bourges, écrivant cela à cette Bienheureuse, la pria 
fort instamment d'écrireà la reine, pour la féliciter de sa grossesse, 
l'assurant que Sa Majesté l'aurait singulièrement agréable; mais 
elle s'en excusa, priant ce bon prélat d'assurer la reine qu'elle 
avait écrit à toutes nos maisons, afin qu'on priât instamment 
pour Sa Majesté; et comme nous l'engagions de condescendre 
à Monseigneur de Bourges, et d'écrire cette lettre de congratu- 
lation, elle nous répondit : « Non, ferai-je vraiment; car, qui 
» suis-je , moi, pour me hasarder d'écrire à cette grande reine ? 
» Nous nous devons tenir si basses et si cachées, que nous ne 
» cherchions jamais inventions humaines pour nous maintenir 
» dans l'affection des grands; si nous leur rendons bien nos 
» devoirs devant Dieu, le priant pour leur conservation, heu- 
» reux succès, et surtout pour leur salut, Dieu nous fera con- 
» naître à eux lorsque nous aurons besoin de leur protection, et 
» inclinera leurs affections de notre côté. » Elle disait encore 
que les grands ont de grandes pensées; c'est pourquoi, nous, 



CHAPITRE XX. 473 

qui ne sommes que petitesse, ne devons pas croire qu'ils pen- 
sent à nous. 

Elle disait une fois qu'elle croyait qu'il n'y avait guère de 
congrégations plus aimées des grands que la nôtre, et que 
c'était un don de Dieu, lequel nous perdrions, si nous le vou- 
lions conserver par des adresses humaines. 

Elle rompit tout à fait quelques affaires bien importantes, 
parce qu'elles nous tiraient dans une grande autorité et faveur 
mondaine; et une fois, parlant de cela, elle mit la main sur ses 
yeux, avec une grâce ravissante, et nous dit : « Dès que l'on 
» m'a fait voir ce grand éclat mondain , mes yeux ont été éblouis , 
» et je n'ai plus vu goutte en celte affaire, répétant souvent ces 
m paroles : L'éclat des filles de la Visitation est d'être sans éclat; 
» et leur gloire, est la petitesse ' ." 

On lui écrivit une fois que nos Sœurs de Paris pourraient 
beaucoup en une affaire, d'autant qu'elles avaient grand crédit 
au Parlement; elle leur répondit : « Il est vrai qu'elles y ont 
» grand crédit, et Dieu le leur conserve, parce qu'elles con- 
» servent envers Dieu leur simplicité et bassesse, et un très- 
» grand oubli du monde. Je puis vous assurer que ces trois ver- 
» tus éclatent dans leur communauté , et cela est notre véritable 
5> éclat. » 

Lorsque cette Bienheureuse allait par les champs, elle évi- 



1 Une autre fois, ayant reçu des nouvelles de quelques prospérités tempo- 
relles advenues à une maison de notre Ordre, elle dit le soir toute pensive : 
u J'ai été tout le jour toute craintive et en appréhension qu'avec le temps les 
» filles de la Visitation n'aiment l'éclat, ce qui me toucherait le cœur d'une 
» douleur incroyable Je crains que l'on se jette trop dans des petites gen- 
i' tillesses mondaines , qui ruineront notre humilité et notre simplicité ; mais 
» d'autre part, je me suis sentie cette espérance, que si jamais fille de la Visi- 
n tation est si téméraire que de vouloir paraître, Dieu la ravalera jusqu a 
» l'abîme de son néant, et la rabattera jusqu'aux profondeurs de la terre. Je 
» l'en supplie de tout mon cœur; oui, c'est de tout mon cœur que je I en snp- 
» plie. (Dépositions des contemporaines de la Sainte). 



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474 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

tait, tant qu'elle pouvait, qu'on lui fit des entrées pompeuses et 
avec cérémonie. Quant elle était contrainte de recevoir des ha- 
rangues de ceux du clergé, ou des magistrats, qui l'allaient 
visiter en corps, elle rougissait comme une jeune fille qui re- 
çoit une abjection, et y répondait avec peu de paroles, comme 
voulant faire voir qu'elle ne savait pas correspondre à ce qui 
sentait la mondanité et le faste. 

Une fois, une Sœur lui dit que madame de Toulonjon, sa 
Wle, lui avait donné charge de l'avertir quand elle devait partir 
pour son voyage de France, de l'année 1635, afin qu'elle allât 
I attendre sur chemin, pour la conduire. Cette Bienheureuse 
se tourna gracieusement du côté de notre chère Mère Favre et 
lui d,t : « Que ferons-nous là? Dieu sait quelle consolation ce 
» me serait d'avoir ma fille avec moi; mais c'est une pitié il 
» faut avoir litière , carrosse , train , tout cela me déplaît extrè- 
» mement; quand nous arriverions en quelques villes, on di- 
» rait : C'est la Mère de Chantai qui va à Sainte-Marie; cela 
» vous sent le monde, et m'est à contre-cœur; j'aime tant, ajou- 
» tait-elle, mon petit train, notre litière fermée, notre ecclé- 
» siastique et deux muletiers. » 

Avec quelle force celle digne Mère a résisté que cinq ou six 
de nos Sœurs, issues de grandes maisons, aient accepté de 
grandes abbayes qui leur étaient offertes par leurs proches; et 
combien a-t-elle su gré à notre chère Sœur Anne-Marie de Lage, 
de la généreuse résistance qu'elle fit d'elle-même à M. le duc du 
Puy-Laurent, son frère, pour un semblable sujet; elle écrivit à 
notre chère Mère Marie-Jacqueline Favre : « Au reste, la chère 
» Mère de Poitiers (c'est celle dont nous venons de parler) est 
» bien heureuse d'avoir tant témoigné de vertu et d'amour à sa 
» petite vocation, et donné cet exemple à son Institut, duquel 
» celles-là seront illégitimes, qui ne sauront pas d'une franche 
» volonté préférer la bassesse à la grandeur! Dieu! quej'au- 
» rais d'aversion à voir une de nos Sœurs s'appuyer sur une 



CHAPITRE XX. 475 

» crosse , et posséder le rang, le nom et le train d'une 
» dame ! » 

• Cette Bienheureuse a défini, dans ses Réponses, avec des pa- 
roles qui semblent exagérantes, bien qu'elles ne le fussent pas 
selon son zèle, que jamais nous ne devons accepter, ni posséder 
abbayes ni prieurés, si ce n'est pour les transmuter entière- 
ment en des monastères de la Visitation, et cela avec provision 
de Rome; et encore, en ceci, voulait-elle que nous fussions 
extrêmement réservées. 

Une fille, un peu mécontente, écrivit une fois à cette Bien- 
heureuse Mère, qu'elle avait quitté une abbaye et un prieuré, 
pour être fille de Sainte-Marie , et qu'ayant refusé la crosse que 
saint Benoît lui présentait, elle n'avait trouvé qu'une croix ès- 
mains de notre Bienheureux, pour elle. Cette digne Mère lui 
répondit : « Ma fille, c'est votre bonheur d'avoir trouvé la croix ; 
» la crosse n'ouvrit jamais le ciel à personne, la croix l'ouvre 
» à tout le monde. En vain vicut-on à la Visitation, si l'on pré- 
» tend y trouver autre chose que la vie cachée et humble de la 
» croix; car, ma chère fille, ne lisez-vous pas que la Congré- 
» galion même est fondée sur le mont du Calvaire ? » 

Non-seulement cette Bienheureuse Mère haïssait le faste en 
ces choses considérables, mais jusques aux moindres : les con- 
tenances composées, les discours étudiés, la propreté affec- 
tée, le langage à la mode, les lettres de compliments et de 
mots recherchés, tout cela lui était en horreur; et quand il 
venait quelque fille qui parlait mignardement, celte Bienheu- 
reuse prenait un soin incroyable de lui faire changer son lan- 
gage , la reprenant à tout coup et la faisant lire devant elle, 
pour lui faire prononcer les mots tout à la bonne foi. Même 
elle ne voulait pas qu'en traitant et parlant des choses spiri- 
tuelles, nous usassions des termes de doctrine et de surémi- 
nence, disant que cela est contraire à l'humilité et simplicité de 
vie de laquelle nous devons faire une absolue profession. 









470 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Allant par nos maisons, elle trouvait d'ordinaire qu'on lui 
préparait des agenouilloirs au chœur; jamais elle ne s'y voulait 
mettre, ni souffrir sur sa table un petit tapis de serge noire 
« Sommes-nous dames? disait-elle, nous faut-il les appareils 
» du monde? , Elle faisait ôter tout cela devant elle. 

Une fois, il vint une religieuse céans qui était un peu mus- 
quée; cette Bienheureuse Mère dit que, toutes les fois qu'elle 
l'approchait, le cœur lui faisait mal de cette senteur, et dit : «Je 
» m'admire en cela, car nos princesses viennent ici tant mus- 
" quées et parfumées que tout ce qu'elles touchent demeure 
» odoriférant, et je ne pense pas seulementà leur senteur; mais 
» à cette autre personne, cela me donne au cœur; je crois que 
» cela provient de l'aversion que nous devons avoir des choses 
» mondaines es personnes religieuses qui ne doivent point porter 
» d'autre musc que celui de l'odeur de leur piété, humilité et 
" modestie. » 

Elle détestait grandement les fredons et mignardises du chant • 
et quoiqu'elle aimât fort d'ouïr des belles voix, et des litanies et 
cant,ques bien chantés, elle voulait que ce fût simplement, sans 
ces feintes et artifices du monde. 

Elle voulait que, non-seulement en nos personnes, mais en- 
core en nos bâtiments, tout respirât cette humble simplicité et 
mépris du monde. Notre Bienheureux Père, parlant d'elle en 
une épîlre, sur le sujet du peu de place que nous avons en ce 
premier monastère, dit : « Quant à notre Mère, elle a si bien 
» appris à loger au mont du Calvaire, que toute habitation ter- 
» restre lui semble encore trop belle. » 

Cette Bienheureuse nous a souvent dit que les supérieures, 
quand on bâtissait, se devaient tenir bien attentives, afin que 
les architectes ne fissent rien faire qui ressentît la splendeur, et 
qu'elleétait mortifiée toutes les fois qu'elle se représentait un cer- 
tain pavillon qui fait l'entrée du logis des tourières et des par- 
loirs, en notre maison de Tours, « parce que, disait-elle, cela 



CHAPITRE XX. 477 

» sent son petit château ; mais il a été fait avec tant d'affection 
« et de sainte bonne foi de la part de celui qui conduisait le bà- 
» timent, que cela seul me le rend supportable. » Lorsque nous 
écrivions la fondation de notre monastère de Troyes, en Cham- 
pagne, cette Bienheureuse Mère y fit ajouter qu'il y avait des 
superfluités aux bâtiments par des embellissures que l'architecte 
y avait fait faire, à quoi les Sœurs n'avaient pu avoir l'œil, 
parce que l'on bâtissait loin de leur séjour. En ce dernier voyage, 
elle reprit nos chères Sœurs de Nevers de ce qu'il y a trop d'em- 
bellissure au portail de leur nouvelle église , et leur ordonna 
d'écrire à tous nos monastères qu'elles avaient failli en cela, tant 
elle craignait que ces exemples pussent tirer à conséquence , 
et que d'autres voulussent faire ce qu'elles voyaient que d'autres 
avaient fait. 






■ 







CHAPITRE XXI. 



DE SON AMOUR A INOBSERVANCE RÉGULIÈRE. 



La règle et les actions de notre Bienheureuse Mère étaient 
tellement ajustées l'une à l'autre, que l'on peut. dire que l'une 
était la juste mesure de l'autre, et qu'elle avait, selon l'en- 
seignement qu'elle nous en a donné, à la fin de sa vie, ajusté 
toutes ses inclinations à la règle, et non pas la règle à ses 
inclinations. 

Elle recommandait incessamment la ponctualité de l'obser- 
vance, soit en ses lettres, soit en ses discours; mais une ponc- 
tualité sans gêne et sans rélrécissures ; une ponctualité gaie et 
amoureuse, une ponctualité provenant de l'intérieur, et nous 
répétait fort souvent de n'avoir point une exactitude à l'écorce 
de la lettre, mais qu'il fallait pénétrer le sens et l'esprit de la 
lettre. «Il est bon, disait-elle, d'observer la règle qui dit que l'on 
» ira promptement au son de la cloche ; mais beaucoup meilleur 
» d'observer, ric-à-ric, celle qui ordonne la parfaite abnéga- 
» lion de sa propre volonté. » Elle nous disait souvent : « Mes 
» Sœurs, j'ai si grand peur que nous nous contentions de cette 
» observance extérieure, sans nous appliquer aux règles qui 
» concernent purement la perfection intérieure ! nous rendrons 
» un compte plus exact de celles-ci que des autres. », Elle disait 
qu'elle ne savait point de règles qui la pressassent de si près 
que celle-ci : Elles feront toutes choses en esprit de profonde, 
sincère et franche humilité; qu'il fallait remarquer que la règle 



CHAPITRE XXI. 479 

dit en esprit, et non pas en contenance, en paroles et en beau 
semblant. 

Elle recommandait aussi, avec une affection singulière, l'exac- 
titude aux petites choses, et répétait souvent cette parole pro- 
noncée par l'éternelle vérité : Celui qui rompra un de ces petits 
commandements et enseignera aux autres à faire de même, sera 
tenu le plus petit au royaume des deux. Celte vérité nous porte 
à croire notre Bienheureuse Mère très-grande au royaume des 
cieux; car elle a observé et nous a enseigné d'observer, avec une 
fidélité véritable, tous ces très-petits commandements de règle, 
cérémonies et petites ordonnances, qui sont en grand nombre 
es maisons religieuses, esquelles fout se fait avec règle- 
ment et bon ordre. Plus elle avançait en âge, plus elle se ren- 
dait ponctuelle en ces petites ordonnances et minces pratiques; 
elle ne se lut pas dispensée d'un enclin de tète, d'une céré- 
monie, d'une attention à trousser sa robe en descendant un 
escalier. 

Etant déposée, elle était des premières, la veille du jour de 
l'an, à remettre, à la Sœur assistante, sa croix, chapelet et images 
pour les changements, où elle tirait comme les autres Sœurs, 
sans vouloir de dispense. Elle se mettait à genoux pour faire les 
avertissements devant la supérieure comme les autres; que si 
l'on avertissait plusieurs Sœurs ou la communauté en général , 
de quelque défaut d'observance, elle était des premières à ge- 
noux pour s'en accuser, pour peu qu'elle crût y avoir manqué; 
car elle n'approuvait pas que l'on s'accusât à la légère de toutes 
choses, et disait que c'était faire une action si vénérable sans 
application et par manière d'acquit. 

C'était une chose admirable que l'exactitude qu'elle avait à se 
trouver à tous les Offices et oraisons même extraordinaires, qui 
ne sont que permis par la règle. Son âge et la multitude de ses 
affaires lui ayant rendu les matinées fort utiles, elle demanda 
permission à feu Monseigneur de Genève de s'exempter d'assister 






I 






480 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

à tierce et à sexte, où elle n'assistait guères que les fêtes ; elle 
dit aussi à notre très-bonne Mère de Chàtel de demander per- 
mission à Monsieur notre très-honoré Père spirituel , pour une 
Sœur qu'elle occupait aux écritures, et qui, à cause de cela, 
ne pouvait assister aux communautés. 

Lorsque cette Bienheureuse Mère fit faire l'ornement, pour 
la béatification de notre Bienheureux Père , comme c'était une 
besogne de longue haleine, et qu'il fallait de nécessité que les 
Sœurs se levassent un peu matin l'été, et s'absentassent des 
Offices, elle le dit à Monseigneur de Genève, et nous ordonna 
de prendre un temps et le son d'une cloche à laquelle nous nous 
rendrions promptes à partir, pour faire nos exercices, afin qu'en 
cela nous nous tinssions toujours dans l'observance. 

Lorsqu'elle ordonnait aux Sœurs de se trouver à quelque 
travail commun, comme à porter du bois, des pierres, de la les- 
sive et autres choses, elle ne manquait point de s'y trouver; 
même quand son âge et sa petite complexion lui eurent dimi- 
nué les forces, elle portait trois charges en l'honneur de la 
sainte Trinité, ou cinq en l'honneur des cinq plaies; puis se 
retirait, disant gracieusement : « Nos Sœurs offrent à Nofre- 
» Seigneur, selon la richesse de leur ferveur, et moi, selon ma 
» pauvreté et faiblesse. » Ce qui faisait qu'elle avait tant de 
temps pour se trouver avec la communauté , c'était qu'elle n'en 
perdait point en discours inutiles ; elle écoutait véritabiementles 
Sœurs selon leurs besoins, avec une amiable bonté et patience; 
mais, après cela, elle coupait court aux superfluités, avec 
une si sainte fermeté, que l'on n'avait pas l'assurance de s'ap- 
procher d'elle pour cela; même, elle reprenait et faisait avertir 
les Sœurs, si, faute de prévoir à demander leurs congés aux 
obéissances, il fallait qu'elles parlassent au silence. 

Quant au parloir, elle avait une adresse incomparable pour 
s'en dégager; et, comme elle avait une entière charité pour y 
demeurer, et souvent et longuement, lorsque la charité le re- 



CHAPITRE XXI. 481 

querrait, pour la consolation de quelque âme, aussi prenait- 
elle, avec une sainte rigidité, l'occasion de s'en dégager lorsque 
les Offices sonnaient ou quelque autre communauté, quand 
elle n'y était retenue que par des personnes dont elle osait se 
séparer, ou par des discours indifférents. Elle disait « que notre 
grande civilité est de nous montrer bonnes religieuses; » il lui 
était bien plus facile d'en user de la sorte qu'à aucune autre, 
plusieurs personnes se tenant satisfaites seulement de l'avoir 
vue, et n'eussent osé par respect la retenir. Elle disait encore 
« que la religieuse amie des discours inutiles ne sait guère que 
» c'est que de converser avec Dieu. » 

Elle avait une affection nonpareille à la sainte lecture; néan- 
moins, les jours ouvriers, elle n'y employait que la demi-heure 
que la règle ordonne; et lorsque l'on eut conclu que celles qui 
ne voudraient pas prendre leur demi-heure de repos , l'été, après 
midi, étaient obligées de faire leurs ouvrages, cette Bienheu- 
reuse, qui avait jusqu'alors accoutumé de donner celte demi- 
heure à la sainte récréation de son esprit, lisant dans la Sainte- 
Ecriture, se retrancha absolument cette petite liberté, et s'as- 
sujettit à faire son ouvrage, comme les autres, lorsqu'elle ne 
reposait pas; et, lorsque les Sœurs la priaient de continuer à 
faire cette demi-heure de lecture, elle répondit : « Il faut tou- 
« jours faire ce qui est plus conforme à la règle, quand on en a 
» la connaissance. » Quelquefois, elle revenait du parloir fort 
lassée et abattue, qu'il n'y avait plus qu'un demi-quart 
d'heure de récréation, les Sœurs la priaient, pour ce peu de 
temps, de ne pas reprendre son ouvrage ; elle se souriait gra- 
cieusement : « Eh! que ferons-nous de la règle, disait-elle, 
m qui ordonne que les Sœurs s'entretenant aux récréations feront 
» leurs ouvrages? « Cela dit, elle prenait le sien '. Elle répétait 

1 Une autrefois, cette digne Mère étant extrêmement acablée d'affaires et 
de mal, elle n'avait dîné que fort longtemps après les autres, et quand elle fut 
venue à la récréation , elle prit promptement, selon sa très-louable coutume, 

31 



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482 VIE DE SAIXTE CHANTAL. 

» souvent que rien n'était ordonné en vain dans les règles et 
amilles religieuses, et avait grande aversion que l'on glosât ou 
que l'on fit des questions qui tant soit peu retirassent de cette 
entière simplicité et fermeté à l'exactitude; et, d'ordinaire, 
elle ne répondait autre chose, sinon : « Voyez ce qui est écrit 
et le faites. » 

Une supérieure lui proposa une certaine méthode de faire 
rendre compte aux Sœurs de leur intérieur, en sorte qu'elles 
ne le fissent que de trois mois en trois mois; que les autres 
mois, elles iraient seulement dire un mot, et que toutes auraient 
passé en une heure; cette Bienheureuse fut touchée tout à 
fait de cette proposition, et fit réponse un peu fortement, «que 
si elle savait des maisons où l'on interprétât dans ces largesses-là 
l'observance de la règle, qu'elle s'en plaindrait au supérieur, 
priant la bonne Mère, si elle avait fait ce défaut, de s'en 
confesser, et de s'en imposer quelques pénitences elle-même, 
en sorte qu'elle s'en ressouvînt toute sa vie. » Quasi en même 
temps, une autre supérieure lui manda qu'elle faisait rendre 
compte un mois à un des chœurs, et l'autre mois à l'autre, et 
cela, à cause qu'elle avait des grandes occupations, tant au bâti- 
ment qu'aux autres affaires; cette Bienheureuse lui répondit : 
« Ma chère fille, votre grande occupation doit être d'observer 



son ouvrage; une Sœur lui dit : Ma Mère, Voire Charité est prou lasse ; s'il lui 
plaisait de ne prendre pas son ouvrage, l'on ira sonner à cette heure la fin de 
la récréation, u Vraiment, dit cette âme très-pure, il est vrai que je suis un 
» peu lasse, mais je me confesserais si je perdais du temps peu ou prou; il le 
» faut employer afin de n'en, rendre pas compte; tant que je me pourrai 
» traîner, je désire ne point manger le pain de la religion en vain, car notre 
» temps, ni nous, ne sommes plus à nous-méme; je vous assure qu'il se fait 
» plus de péché" en la Religion de ce côté-là que l'on ne pense. Perdre le temps 
» rn la Religion c'est larcin; nous sommes à Dieu et à la Religion, mes Sœurs; 
» le corps note que trop à l'esprit : faisons que l'esprit lui arrache des griffes 
» tout ce qu'il pourra; pour peu qu'il ait, c'est assez. » (Dépositions des con- 
temporaines de la Sainte.) 



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CHAPITRE XXI. 483 

n votre règle sans en omettre un iota, et je vois que vous l'en- 
» freignez en un point très-essentiel, qui est la direction inté- 
» Heure des Sœurs; or, je vous conjure, relevez-vous de ce 
» défaut, mais absolument; et demandez pardon à votre cha- 
» pitre du mauvais exemple que vous lui avez donné en donnant 
» cette entorse à la règle, afin que nul n'en tire conséquence; 
» je bénis Dieu de ce que me voici sur Je dernier triennal de ma 
» vie, sans que je me souvienne d'avoir jamais passé un mois 
» sans faire rendre compte à nos Sœurs, sinon quand j'ai été 
» absente en voyage, et une seule fois au temps de ma grande 
» maladie. » Celle Bienheureuse Mère était si exacte en ce point, 
que, devant aller faire des petits voyages par nécessité à nos 
monastères voisins, comme Chambéry et Thonon , elle partait 
après avoir fait rendre compte aux Sœurs et revenait à poinl 
nommé pour les ouïr le mois suivant. 

Des conseillères, d'une de nos maisons, écrivirent à cette Bien- 
heureuse Mère quelques semaines seulement avant son départ 
pour Moulins, en son dernier voyage, pour la supplier d'agréer 
que le dernier triennal de leur Mère fut de quatre ans ou que 
l'on retardât sa déposition de quelques mois, et puis, qu'on 
laissât écouler un an sans faire élection, en sorte que celle 
Mère ne fût déposée que de nom , et que d'effet elle conduisit 
toujours, disant qu'elle leur était si utile pour leur bâtiment, et 
autres raisons que cette digne Mère nommait déraisonnables. 
Elle fut si touchée de celte proposition si fort contre l'obser- 
vance , qu'elle en pleura, et nous dit « que si Dieu l'abandon- 
nait jusqu'à ce point, que d'écrire ainsi, afin de procurer que 
l'on fît des choses contre l'observance et les règles, qu'elle 
voudrait que la main lui séchât, pour donner l'exemple à toul 
l'Ordre de se tenir ferme et simple à l'observance; que toutes 
ces interprétations étaient, en l'Institut, comme ces faux traduc- 
teurs entre les juifs, qui annulaient la loi parleur tradition » ; 
et, appelant notre chère Mère de Blonay, elle lui dit: « Ma 

31. 















484 VIE DE SAINTE CHAXTAL. 

» chère Mère, que diriez-vous de ces filles qui m'ont écrit telle 
» chose? Je vous assure que si un monastère faisait ce qu'elles 
» me disent, et que les supérieures n'y voulussent pas mettre 
» ordre, j'aurais recours à Rome; car, après avoir fait un trien- 
n nal de quatre ans, l'on dira que le premier se peut bien faire 
r> de cinq, et ainsi l'observance s'abattra peu à peu ; et, si je ne 
» savais l'innocence des filles qui m'ont écrit, et n'étais assurée 
» qu'elles s'arrêteront à ce que nous leur dirons, je leur pro- 
» curerais une bonne mortification de leurs supérieurs, et qu'ils 
» les déposassent de leurs charges de conseillères '. » 

1 Elle appréhendait fort que la prudence humaine se glissât dans l'Institut, 
et un jour, sur quelques petites interprétations, inspirées par la sagesse ou 
pour mieux dire l'esprit du monde, au sujet de quelques points d'observance, 
cette Bienheureuse dit : « que rien ne l'affligerait en sa vie que de voir la pru- 
dence humaine en nos maisons , laquelle nous tire hors du train de la simple 
observance.» «Oh! ces sagesses humaines, s'écria la Sainte, mais plutôt ces 
n têtes faibles qui veulent opposer leur sagesse et leur jugement à celui du 
h Saint-Esprit qui a dicté leur Règle et leur Coutumier' Qu'elles se retirent de 
'i moi; car, sans mentir, je n'ai pas assez de force pour les supporter. Dieu 
•> veuille que je meure devant qu'elles fassent pratiquer leurs interprétations. 
» Ce sont des traditions comme celles des pharisiens! Oh! Dieu nous en pré- 
« serve! Que s'il doit nous arriver du relâchement, de la désunion, du détra- 
» quement de nos observances dans cet Institut, je prie Dieu qu'il tire fout 
« d'un coup en paradis toutes celles qui sont en l'Ordre, et puis qu'il l'anéan- 
n tisse et qu'il ne soit plus question de nouvelles choses. J'aimerais plus en 
n voir l' exlcrminement et l'anéantissement total, que d'y voir la dissolution , le 
» détraquement, la désunion et l'inobservance. Mes Sœurs, ne faisons point 
» les philosophes, suivons simplement ce qui est marqué et commandé, glori- 
» fions notre saint Fondateur et nous ennoblirons les lois de son Institut, qui 
n est la chose qu'il avait le plus à cœnr. Comment lui accroîtrons-nous sa gloire 
n accidentelle, si nous ne faisons pas ce qu'il nous enseigne? Je crie toujours 
n humilité, simplicité, Dieu veuille que je sois bien entendue, car en cela con- 
» siste la conservation de ce pauvre Institut!... » 

Quand on demandait à notre Sainte Mère de se dispenser de quelque exer- 
cice ou observance à cause de sa santé , elle répondait : u Hélas ! si l'on 
n voulait se dispenser de ce à quoi l'on est obligé et de tout ce qui peut incom- 
» raoder, l'on n'observerait jamais ni la Règle, ni les communautés. Il ne faut 
» pas être si facile à se dispenser de son devoir, et quand bien nous saurions 



CHAPITRE XXI. 485 

Celte Bienheureuse Mère avait celte sainte observance si à 
cœur, qu'elle s'y tenait ferme, même dans les voyages, portant 
une montre pour faire ses oraisons, lectures, et dire son Office 
à l'heure que la constitution l'ordonne. Elle portait toujours sa 
Règle sur elle et y lisait chaque jour quelque chose, la baisant 
d'ordinaire, après l'avoir lue, et ne se contentait pas de lire 
les Constitutions une fois le mois, comme il est ordonné ; mais 
il y avait certains points qui regardent la perfection intérieure, 
qu'elle lisait souvent et conseillait aux Sœurs de faire le même, 
disant qu'il n'y. a plus excellent livre pour une religieuse, que 
sa Règle. 

» que pour suivre la communauté nous vivrions un peu moins, à cause de 
» l'incommodité que nous en recevons , nous ne devrions pas laisser de le 
« suivre; à plus forte raison ne se faut-il pas dispenser pour de légères incom- 
» modités. Quiconque étant obligé à une Règle la penserait observer sans 
>i peine, il se tromperait; car l'on ne fait pas le bien sans qu'il en coûte tou- 
- jours quelque cbose. (Dépositions des contemporaines de la Sainte.) 






CHAPITRE XXII. 



DE SA .DOUCE CONVERSATION ET DE SON EXACTITUDE 



AU SILENCE. 




Comment n'aurait pas été agréable Ja conversation de celle" 
qui ne conversait en la terre que l'esprit au ciel; je n'entends 
pas parler ici de Ja conversation de cette Bienheureuse avant 
son veuvage, il ne faudrait pour cela que décrire les entretiens 
d une dame généreuse, de bon jugement, d'un esprit agréable, 
d une façon attrayante, mais naïve ; d'un bon discours, mais 
sans flatterie et sans affecterie; toujours modeste, et en tout 
tres-aimable et très-aimée de toute sa province. 

Quand elle fut veuve, elle moula ses conversations sur les 
instructions que notre Bienheureux Père donne à sa chère 
Phdothée. Ce n'était plus qu'une gracieuse sériosité; qu'une 
aimable et suave piété, qu'une prudente et dévote condescen- 
dance, sans gêne ni contrainte, selon les temps, les lieux et les 
personnes ; mais quand elle fut entièrement retirée des cavernes 
des léopards, pour entrer dans les secrets et se retirer es pertuis 
de la vie religieuse, il faut avouer que celte sainte épouse parla 
un nouveau langage ; ce n'était plus que des discours de Sula- 
mite, et nous avons appris de nos premières Mères, qu'il n'y 
avait rien de plus fervent, au commencement de l'Institut, que 
les conversations et récréations des Sœurs. Ces bénites âmes 
étaient enivrées d'un lait meilleur que le vin, et ne pouvaient 
se dilater ni se réjouir qu'au souvenir des mamelles du souve- 
rain Bien-Aimé; elles ne parlaient quasi d'autres choses que de 
la ferveur, de l'oraison, et de la fidélité de la mortification, se 



CHAPITRE XXII. 487 

disant, avec une simplicité ravissante, leurs petits biens ; de 
quoi notre Bienheureuse Mère leur donnait un exemple si doux, 
que toutes étaient attirées à l'odeur de ce suave parfum. Cela 
passa si avant, que notre Bienheureux Père ordonna que l'on ne 
parlât point tant de l'oraison à la récréation, que l'on se mît 
d'avantage dans l'indifférence et dans les discours moins sérieux . 
Pour se hien récréer, il fallait que notre Bienheureuse Mère y 
fût, et quand elle manquait aux récréations, il y manquait la 
meilleure partie de la joie et de la suavité ; elle portait l'une et 
l'autre sur son visage, et cette digne Mère a eu grand soin, dans 
ses Réponses, de hien inculquer aux supérieures, combien 
l'exercice de la récréation est nécessaire aux filles, surtout à 
celles, qui, comme nous, doivent faire profession d'une grande 
solitude, retraite et vie intérieure. 

Une fois, une de nos Sœurs les supérieures lui écrivit qu'il lui 
semblait que sa charité devait donner quelques avis, afin que les 
récréations se fissent avec sériosité ; que, pour elle, elle avait 
peine à voir rire ses filles, quand elle pensait que saint Benoit 
ne riait jamais ; cette Bienheureuse Mère lui fil réponse : «Ma 
» chère fille, il faut honorer tout ce que les saints ont fait ; si 
» vous étiez Bénédictine, nous uous mettrions en devoir de vous 
>- faire expliquer ce trait de la vie du grand saint Benoît, mais 
» puisque vous êtes de la Visitation, il faut comprendre l'esprit 
» du saint Fondateur, lequel était un saint, je vous en as- 
» sure, et sa sainteté ne l'empêchait pas, dans les temps d'une 
» sainte récréation, de porter un esprit de joie gracieuse, qu'il 
» communiquait aux autres, et riait de bon cœur quand il en 
» avait sujet. Je lisais, il y a peu, dans l'Ecriture, que Sara, 
» sur le sujet de la conception de son fils, disait : Le Sei- 
» gneur nia fait rire ; je pensais que l'esprit de Dieu porte 
» joie, et que puisque sa Providence nous a assujettis au boire, 
» au manger, au dormir et aux divertissements, nous devons 
» dire : le Seigneur me fait boire, le Seigneur me fait manger, 






488 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» le Seigneur me fait dormir, le Seigneur me fait rire et récréer- 
» et ainsi tout se fera par l'obéissance et au nom du Seigneur' 
» Prenez garde, ma chère fille, à ne point retrancher à vos 
» Sœurs la liberté que la règle leur donne, et ne soyez point si 
» rigide; pourvu que les récréations se fassent selon la rè<rle 
«soyez contente. Voyez-vous, ma fille, nous autres supé- 
» neures, quand nous avons passé une partie du jour dans les 
» affaires, à parler aux Sœurs ou dans le parloir, nous trouvant 
» aux récréations, il nous semble être de loisir, et que nous 
» donnerions volontiers ce temps-là à un entier recueillement- 
» mais nos Sœurs qui n'ont bougé du chœur et de leurs cellules' 
» elles ont nécessité de débander leurs arcs, comme dit notre 
" Bienheureux Père. » 

H est vrai que cette Bienheureuse Mère, depuis quelques 
années, soit par la multitude d'affaires, soit par la grandeur de 
son attention intérieure, soit pour l'extrémité de ses peines d'es- 
prit, soit par le continuel ennui qu'elle avait de la vie, ou par 
l'abattement de l'âge, ne se récréait plus autant que dans ses 
premières années; mais elle nous en laissait une entière liberté, 
et quand elle voyait qu'à cause d'elle nous nous taisions, elle 
nous priait de parler, et que si elle ne disait mot, c'était parce 
que son oppression d'estomac l'en empêchait, et pour nous 
donner plus de confiance, elle faisait parfois quelques petits 
contes de récréations. 

Elle était la surveillante de celle qui a charge de souvenir 
quelquefois de la divine présence durant les récréations, et le 
faisait souvent elle-même, enlreje liant quelques paroles dévotes, 
et quand la fin de la récréation s'approchait, elle mettait en 
train quelques choses de dévotion, afin qu'on s'en allât au silence, 
avec une affection spirituelle. L'avent et le carême, elle dési- 
rait que nos récréations fussent plus dévoles qu'aux autres temps, 
et, quelquefois, en ces temps-Jà, elle nous disait (non point 
qu'elle en fit coutume ni habitude générale) : «Récréez-vous 



m^H 



CHAPITRE XXII. 489 

» tant que vous voudrez demi-heure, et l'autre demi-heure, vous 
» me la donnerez pour parler de Noire-Seigneur. » Tandis que 
nous employions notre première demi-heure, elle se tenait les 
yeux fermés en fdant doucement sa quenouille ; mais quand 
le temps de parler de Noire-Seigneur était venu, elle trouvait 
bien sa langue et son estomac. 

Quant à ses conversations en particulier ou au parloir, elle 
était sage, sainte, gravement suave ; elle avait en singulière 
recommandation de ne point demeurer inutilement au parloir, 
ne voulant point savoir les nouvelles du monde, et quand elle 
en savait quelques-unes, jamais elle ne les apportait dans la com- 
munauté. 

De son amiable conversation nous devons passer à sa grande 
fidélité et amour du silence. Quant à celui de l'après-dîné, 
comme elle a quasi toujours été supérieure, et obligée de parler 
aux Sœurs et traiter d'affaires, jamais nous ne lui en avons vu 
faire scrupule ; mais pour le grand silence, il faut avouer qu'elle 
y était saintement austère et rigide, et, sans une vraie nécessité, 
elle n'eût pas dit un seul mot ; elle reprenait fort les Sœurs 
lorsqu'en ce temps-là, on lui allait dire quelque chose qu'on 
pouvait prévoir ou retarder. Etant en notre monastère de Gre- 
noble, son exactitude au grand silence fit faire un agréable 
équivoque : elle s'était retirée pour dire Matines en sa cellule, 
ou ne trouvant point d'Heures, elle fit signe à sa compagne, lui 
disant par un demi-mot : heu, au lieu de dire entièrement : 
Donnez-moi des Heures. La compagne crut que cette digne 
Mère se trouvait mal, ayant fort peu soupe, et qu'elle de- 
mandait un œuf. Elle va trouver la supérieure, et le lui dit; 
l'on s'en mit d'autant plus en peine que jamais celte Bien- 
heureuse ne faisait de telles demandes ; le bon du jeu fut 
qu'il ne se trouva point d'œufs frais dans la maison, il fallut 
envoyer une Sœur tourière à la maison voisine en chercher. 
Avant qu'ils fussent venus et cuits, notre Bienheureuse Mère 












490 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

eut bien à attendre, seule en sa chambre, à genoux de- 
vant son crucifix. Enfin voici la supérieure, sa compagne, et 
quelques autres Sœurs, qui apportèrent ces œufs, et venaient 
savoir comme cette digne Mère se portait. Quand elle vit cet 
équivoque, elle rit de si bon cœur, que jamais œufs ne lui firent 
plus de bien; mais par une sainte austérité à garder sa résolu- 
tion de ne point parler au grand silence que pour les choses 
nécessaires, elle se contenta de dire : «C'est des Heures que 
» je demande « , et remit au lendemain à faire en détail ce conte 
à la récréation, donnant le bonsoir à la supérieure et aux 
Sœurs, par un sourire gracieux et un enclin. Cet équivoque et 
encore quelques autres furent cause qu'elle ordonna qu'il 
valait mieux écrire ce qu'on voulait, au silence, ou dire cinq ou 
six courtes paroles pour la vraie nécessité, que de faire des signes 
peu intelligibles, et qui mettent en peine ou excitent à rire. 

Feu madame la baronne de Thorens , fille de notre Bienheu- 
reuse Mère, demeurait souvent dans le monastère, vu même, 
qu'outre qu'elle était fille de notre Fondatrice, nous n'avions pas 
alors la clôture absolue. Tous les matins, cette aimable fille, 
lorsque l'on sonnait l'oraison, se mettait sur le seuil de la porte 
de sa chambre, pour donner le bonjour à sa chère mère, laquelle, 
sans dire mot, lui rendait le bonjour en silence, par un regard 
amiable et un petit enclin de la tète. 

Cette Bienheureuse Mère nous parlait fort souvent de la vertu 
du silence non-seulement extérieur, mais intérieur ; ordinaire- 
ment, elle ne parlait point de l'un sans l'autre, et disait qu'elle 
avait remarqué, en passant par plusieurs de nos maisons, 
que celles où le silence était le mieux observé, les Sœurs y 
avaient plus de grâces extraordinaires. Elle nous recomman- 
dait extrêmement le peu parler, et disait «que comme nous 
devions avoir aux récréations une sainte joie et allégresse, 
qu'aussi hors de là nous devions être fort retenues, pour nous 
appliquer sérieusement à Dieu. » Elle nous répétait souvent : 



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CHAPITRE XXII. 491 

«Mes chères filles, il faut servir Dieu sérieusement, et faire grand 
« état du saint deuil; car bienheureux sont ceux qui mènent 
« deuil en ce monde, ils auront une éternelle consolation et allé- 
» gresse en l'autre. » Depuis quelques années, elle nous parlait 
beaucoup de ce saint deuil et de cette vertueuse tristesse qui 
fait opérer le salut avec crainte et tremblement, et disait que le 
silence en est un grand moyen. 

Quand elle trouvait quelque chose dans les livres qui traitent 
du trop parler, ou de l'utilité du silence, elle en faisait d'ordinaire 
la répétition à la communauté, nous témoignant un grand désir 
que non-seulement par obligation nous fussions très-exactes au 
silence, mais que, par dévotion et désir de perfection, nous 
fussions très-zélées à retrancher toutes paroles inutiles, hors le 
temps des récréations. Quant à elle, elle disait toujours beau- 
coup en se taisant ; son admirable modestie, un signe de ses 
yeux colombins, la gravité, sagesse et tranquillité de ses actions, 
parlaient plus que sa langue. 

Elle disait « qu'une religieuse qui aime fort le silence, est 
toujours très-soigneuse de toutes sortes de petites pratiques 
d'observance et de vertu, parce qu'elle est chez elle eu recueil- 
lement, lorsque les occasions se présentent. » Cette Bienheureuse 
Mère avait une si parfaite affection que l'on ne négligeât aucune 
de ces choses qui semblent petites, qu'elle nous en parlait sou- 
vent; nous faisant voir qu'elles semblent petites, mais que 
l'amour les doit agrandir, et elle-même s'y rendait si soigneuse, 
que nous en étions en admiration. 



I 



CHAPITRE XXIII. 



ON COMMENCE A PARLER DE ^INTÉRIEUR DE NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE, 
ET I" DE L'HONNEUR ET OBÉISSANCE A SON CONDUCTEUR. 



Il n'est pas mal à propos, ce me semble, d'entrer par laporte 
du silence dans l'intérieur de notre Bienheureuse Mère. Nous 
ne voulons pas rappeler ici l'honneur et le respect que cette 
Bienheureuse rendit à ce premier Père spirituel, duquel 
nous avons parlé ci-dessus; mais quand cette obéissante Tobie 
eut trouvé l'angélique Ananie pour la conduire au voyage de la 
perfection et vie intérieure, elle l'aimait comme son Père, mais 
elle le révérait comme son Ange : « Je ne savais quelquefois, dit- 
» elle, quand je regardais ce saint Prélat, si je devais croire que 
» c'était un Ange que Dieu avait envoyé vivre parmi les hommes 
» où si c'était un homme qui s'était rendu Ange par la grâce 
» divine. » Elle s'estimait indigne de lui filer ses habits, et d'ac- 
commoder de sa propre main les petites choses qui servaient à 
son usage. Dieu lui faisait voir ce sien fidèle Serviteur si élevé en 
perfection, que souvent elle trouvait son cœur hors d'espérance 
d'y pouvoir atteindre, et il fallait parfois qu'elle encourageât son 
âme par ces paroles du Sauveur : «Soyez parfait comme votre 
» Père céleste est parfait. » Toutes les paroles que ce saint 
évêque proférait pour l'instruction de cette sienne chère fille, 
étaient des grains d'amour qu'elle enterrait dans la bonne terre 
de son cœur, et les arrosait d'un continuel désir et fidélité, qui 
faisaient sortir en effet des fruits de toutes vertus. 

Elle s'engagea, l'an 1604, à obéir à ce saint Prélat par un 
vœu fait de tout son cœur et écrit de sa main, comme nous 



flBi^HnunB! 



CHAPITRE XXIII. 493 

avons dit ci-dessus. Le Bieuheureux s'engagea aussi par vœu à 
la conduite spirituelle de cette Bienheureuse Mère ; voici les 
propres termes que cette bénite Mère a portés le reste de ses 
jours sur elle, et qu'elle a désiré être enterres avec elle : «Je, 
» François de Sales, évêque de Genève, accepte, de la part de 
» Dieu, les vœux de chasteté, obéissance et pauvreté, présen- 
» tement renouvelés par Jeanne-Françoise Frémyot, ma très- 
» chère fdle spirituelle , et après avoir moi-même réitéré le vœu 
» solennel de perpétuelle chasteté, par moi fait à la réception 
» des Ordres, lequel je confirme de tout mon cœur; je proteste 
» et promets de conduire, aider et servir, et avancer ladite 
» Jeanne-Françoise Frémyot , ma fille, le plus soigneusement, 
» fidèlement et saintement que je saurai en l'amour de Dieu et 
« perfection de son âme, laquelle désormais je reçois et tiens 
» comme mienne, pour en répondre devant Dieu notre Sauveur , 
» et ainsi je le voue au Père, au Fils et au Saint-Esprit, un seul 
» vrai Dieu, auquel soit honneur, gloire et bénédiction, es 
» siècles des siècles. Amen. Fait en élevant le très-saint et 
» très adorable Sacrement de l'autel, en la sainte messe, à la vue 
» de sa divine Majesté, de la très-Sainte Vierge, Notre-Dame, de 
» mon bon Ange et de celui de ladite Jeanne-Françoise Frémyot , 
» ma très-chère fille, et de toute la cour céleste; le vingt- 
» deuxième jour d'août, octave de l'Assomption, de la même 
» glorieuse Vierge, à la protection de laquelle je recommande 
» de tout mon cœur ce mien vœu, afin qu'il soit à jamais 
» ferme, stable et inviolable. Amen. François de Sales, évêque 
» de Genève. » 

De ces vœux réciproques, est venue celle parfaite et très- 
pure liaison et union des cœurs de ce Saint et de cette Sainte; 
et cette entière communication de leurs biens intérieurs, en 
sorte que c'était bien des deux ce que dit saint Luc du com- 
mencement de l'Église : « Un seul cœur el une seule âme. » 
Aussi, ne parlaient-ils que ce langage entre eux. 






494 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Après que noire Bienheureux Père fut décédé, notre digne 
Mère, sur le papier du vœu de ce Bienheureux, écrivit de sa 
main les paroles suivantes : « très-adorable et souveraine Tri- 
" nité, qui de toute éternité, par votre incompréhensible misé- 
? ncorde sur moi, m'avez destinée au bonheur d'être conduite 
» par votre très-humble et très-saint serviteur, le Bienheureux 
» François de Sales, mon vrai Père très-cher, faites, ô très-douce 
» bonté, que ce vœu ne soit point terminé et fini par son départ 
» de cette vie mortelle, mais qu'il me continue ses soins et sa 
» direction paternelle, jusqu'à ce qu'il m'ait conduite et intro- 
* duite dans vos célestes tabernacles, après lesquels je soupire 
» incessamment, par le mérite de la Passion de mon Sauveur! 
» Que si cette prière n'est convenable et agréable à votre divine 
» Majesté, je veux ne l'avoir point faite, reconfirmant aujour- 
» d'hui, en la présence du divin Sacrement de votre vrai corps, 
» les vœux que j'ai faits à la très-sainle Trinité, entre les mains 
»de ce mien Père, et l'entier dépouillement de moi-même, 
» ainsi que je le fis sans aucune réserve, mercredi, devant la 
» fête du Saint-Esprit, 1616. * Après cela, cette Bienheureuse 
Mère ajoute une longue prière, le tout écrit de sa bénite main, 
se dédiant de nouveau à observer tout ce qu'elle avait appris de 
ce Bienheureux, et finit en ces termes : « O mon Sauveur! n'ai- 
» je point fait contre la révérence que je dois au caractère de 
» otre Saint, d'avoir osé insérer ceci, dessus? Hélas! s'il vous 
» déplaît, je vous supplie de l'effacer, et me pardonner, comme 
» aussi toutes mes offenses et les manquements d'obéissance et 
» de respect que j'ai tant commis, quoique non volontairement, 
» contre votre serviteur, mon Bienheureux Père. » 

C'est porter un grand honneur et avoir une grande soumis- 
sion à celui qui dirige, de suivre si constamment sa direction, 
que même la mort n'y met point de bornes. Cette Bienheureuse 
Mère a dit souvent qu'elle élirait plutôt de mourir, que de 
manquer à ce qu'elle savait être des intentions de notre Bien- 



CHAPITRE XXIII. 495 

heureux Père, ni pour son particulier , ni pour l'Institut, et si 
elle lui a continué son obéissance, il lui a aussi continué sa di- 
rection; car, non-seulement elle trouvait tout ce qu'elle avait 
besoin dans ses Ecrits, mais aussi elle a dit en confiance, que 
pendant plusieurs années elle avait fréquemment une vue intel- 
lectuelle de ce Bienheureux Père, à son côté droit, comme un 
second bon Ange qui l'aidait, instruisait intérieurement, et la 
fortifiait dans les rencontres difficiles. Qui ne croira facilement 
que ce bon pilote, étant arrivé au port, ne retournât souvent, 
par une assistance invisible et autant sensible à l'esprit que ca- 
chée aux sens, pour conduire celle qui s'était si absolument 
abandonnée à voguer sous sa conduite en la pleine mer de la 
perfection! Comme dit Monseigneur de Sens, celte Bienheu- 
reuse Mère était si humble, qu'elle estimait et voulait faire 
croire aux autres que ce qu'elle recevait d'extraordinaire n'était 
que songes et simples pensées; c'est dans ces bas sentiments 
d'elle-même qu'elle a écrit de sa main les paroles suivantes : 
«Notre Bienheureux Père, dit-elle, depuis son décès, m'a 
» apparu trois fois en songe; la première fois , il me dit : Ma 
» fille, Dieu m'a envoyé à vous, pour vous dire que son dessein 
» sur vous est que vous soyez extrêmement humble ; la seconde 
"fois, il me dit : Dieu m'a envoyé à vous, pour vous rendre 
« une parfaite colombe; la troisième fois : Ma fille, ne vous plai- 
» gnez jamais d'aucun manquement que l'on puisse faire contre 
» vous; ne vous courroucez point aussi de ceux qui se feront 
» dans le monastère , mais dites seulement, : Quoi ! les servantes 
» de Dieu doivent-elles faire telles et telles choses? Ne vous em- 
» pressez point, mais faites toutes choses en esprit de repos et 
» d'amoureuse tranquillité. » 

Le jour des Innocents, 1632, dans un de ces songes mys- 
tiques, cette digne Mère vit notre Bienheureux Père vêtu ponti- 
ficalement, assis dans une haute belle chaise, ayant une grande 
majesté et clarté; soudain elle se jeta à genoux devant lui, et lui 



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496 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

dit : « Mon Père, dites-moi ce qu'il vous plaît que je fasse, 
» pour parvenir à la perfection où j'aspire? » Ce Bienheureux 
lui répondit : « Faites toujours bien ce que vous avez commencé 
» à bien faire. » — « Mais , mon vrai Père, lui répliqua- t-elle , en- 
» seignez-moila volonté de mon Dieu, afin que je l'accomplisse. >, 
Le Bienheureux lui répondit : «Ma fille, Dieu veut que vous 
» paracheviez avec amour et courage ce que l'amour vous a fait 
» commencer. » Quantité de fois, ce Bienheureux l'a visitée par 
des odeurs très-suaves, par des paroles intérieures, par une 
assistance continuelle; et elle, de son côté, a suivi ce bon maître 
avec une fidélité aussi parfaite, un amour aussi constant et 
une dévotion autant véritable que l'on n'en saurait guère trouver 
en ce monde. 

Le soin qu'elle a eu de faire ramasser et imprimer tout ce 
qu'elle a pu des écrits et paroles de ce Bienheureux; son tra- 
vail continuel et ses soins admirables pour faire travailler aux 
informations de sa sainte vie et miracles; la continuelle alléga- 
tion qu'elle faisait en toutes rencontres des intentions et paroles 
de ce Bienheureux , sa vigilance à faire parer son tombeau , et 
à pourvoir des ornements pour sa béatification ; sa dévotion à 
distribuer ses reliques : tout cela, et mille autre choses qui se 
pourraient alléguer, sont des preuves irréprochables de l'incom- 
parable fidélité de cette Bienheureuse Mère envers son saint et 
parfait Directeur, et cette fidèle constance à suivre sa guide, est 
une très-grande marque du grand et heureux voyage qu'elle a 
fait en la vie intérieure, puisque jamais elle ne s'y est fourvoyée 
ni amusée à demander autre chemin que celui que son Raphaël 
lui montrait de la part de Dieu. 



CHAPITRE XXIV. 



DE SES VOIES D OBAISON. 



Commençons d'entrer dans cette maison d oraison, puisque 
nous en avons trouvé le chemin et le maître. 

De tout temps, Dieu donnait de grands attraits à celte bénite 
âme, pour s'appliquer à la prière et à l'oraison ; mais les com- 
plaisances autour de son mari , le souci de sa maison , l'amour 
de ses enfants , le divertissement des compagnies , divisaient ce 
pauvre cœur, lequel Dieu voulant posséder seul, il la sépara 
elle-même de toutes choses, tant par le décès du baron de 
Chantai, que par le dégoût universel qu'il lui donna des choses 
du monde. Dès qu'elle fut veuve , elle fut entièrement 
dévote, et avait de tels attraits à vivre d'une vie toute pure, 
toute dégagée et toute contemplative, que, comme nous 
avons rapporté ci-dessus , elle eût abandonné son pays , si 
le lien de ses enfants ne l'eût retenue, pour aller vivre d'une 
vie retirée et cachée aux yeux du monde. Sans savoir ce qu'elle 
faisait, ni sans connaître ce que Dieu opérait en elle (n'ayant 
jamais été instruite en la spiritualité) , elle eût bien passé les 
nuits en prières, à genoux; ses femmes de chambre veillaient 
l'une après l'autre pour avoir soin de la faire recoucher, parce 
qu'elle se levait au milieu de la nuit pour jouir plus à souhait 
de son Dieu, dans une oraison tranquille, favorisée des ténèbres 
et du calme de la nuit. 

Lorsqu'elle se fut mise sous la conduite de ce premier direc- 
teur dont nous avons déjà tant parlé, il lui donna des méthodes 

32 













4 '» 8 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

d'oraison mentale fort pénibles , des longues imaginations, des 
pénibles ratiocinations , à quoi elle s'appliqua avec autant de 
fidélité et de soin que si elle y eût eu grande suavité, quoique 
en vérité, par telles méthodes, son cœur fût grandement gêné 
et hors de son attrait et de son centre. Étant sous la conduite 
de notre Bienheureux Père, il lui semblait de nager en pleine 
eau, par la méthode douce et suave qu'il lui donna pour la 
méditation ; mais surtout parce qu'il la mettait en liberté de 
suivre l'attrait intérieur et lui enseignait que souvent , par nos 
industries humaines, nous contrarions l'esprit de Dieu et les 
opérations de sa grâce dans nos âmes. 

Elle fut sept ans entiers dans le train ordinaire des médita- 
tions et considérations; mais après ces sept ans de fidèles et 
pénibles services, sans être trompée ni déçue, son cœur fut 
marié à la belle Rachel de la sainte contemplation, à laquelle 
elle n'a jamais présumé de pouvoir atteindre, ni ne s'est en 
façon quelconque ingérée d'elle-même en aucun genre d'orai- 
son extraordinaire; même plusieurs fois, parlant des choses spi- 
rituelles avec une très-grande servante de Dieu qui lui conseil- 
lait fort de s'appliquer à une manière d'oraison mentale fort 
spirituelle et séparée des objets sensibles, cette digne Mère, qui 
n'avait garde de faire un pas sans sa guide, en conféra avec 
notre Bienheureux Père, qui lui écrivit qu'elle se tint encore 
dans les vallons à y cueillir l'hysope ; qu'elle n'avait pas les bras 
assez longs pour atteindre les cèdres du Liban. «Cueillons, dit- 
» il, les basses fleurettes au pied de la croix; contentons- 
» nous de baiser les pieds de notre époux; il sait bien le temps 
i où il nous doit appeler au baiser de sa bouche. » 

Durant les sept ans que notre Bienheureuse Mère demeura 
en l'oraison active , elle ne laissa pas d'y recevoir de grandes 
faveurs du ciel et d'être souvent tirée hors d'elle-même par 
l'attrait divin, comme il se peut voir en ce que nous avons dit 
ci-dessus en diverses visions et ravissements Mais quand cette 



CHAPITRE XXIV. 499 

sainle Amante eut longuement moissonné la myrrhe , elle fut 
introduite au cellier à vin, elle fut endormie par ce doux 
charme , et retenue eu une manière d'oraison très-pure et 
séparée de toute autre action, que d'un très-simple délaissement 
d'elle-même à la volonté divine. Comme elle avait l'entendement 
prompt et fertile, les parties inférieures de son âme eurent des 
grandes résistances à condescendre à ce paisible repos et très- 
sainte oisiveté, voulant toujours faire et agir, quoique la vérité 
de son attrait et de sa voie fût d'être totalement passive. Notre 
Bienheureux Père lui disait, pour l'affermir en ce chemin: 
«Vous êtes comme le petit saint Jean; tandis que les autres 
» mangent de diverses viandes à la table du Sauveur, par 
» diverses considérations et méditations pieuses , vous vous 
» reposez par ce sommeil amoureux sur sa sacrée poitrine ; cet 
» amour de simple confiance et cet endormissement amoureux 
» de votre esprit entre les bras de son Sauveur, comprenant 
» excellemment tout ce que vous allez cherchant, çà et là, pour 
» votre goût. » Ce Bienheureux Père et très-expert directeur, 
lui écrivit une autre fois : «Demeurez, ma chère Mère, en cette 
» simple et pure confiance filiale auprès de Notre-Seigneur , 
» sans vous remuer nullement pour faire des actions sensibles , 
» ni de l'entendement, ni de la volonté ; non, n'ayez point de 
» soin de vous-même, non plus qu'un voyageur qui s'est 
» embarqué de bonne foi sur un navire, qui ne prend garde 
» qu'à se tenir et vivre dans icelui, laissant le soin de prendre 
» les vents, tendre les voiles et faire voguer au pilote sous la 
» conduite duquel il s'est remis; c'est Jésus qui est votre pilote, 
» laissez-lui gouverner votre âme, et puisqu'il vous veut oisive, 
» soyez-le pour le temps qu'il lui plaira. » 

Dans les grandes traverses que la partie inférieure de notre 
Bienheureuse Mère donnait à la partie supérieure, pour la 
retirer de cette voie simple et épurée des espèces et images 
sensibles, elle prenait un soin extraordinaire de se bien faire 

32. 




500 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

instruire, et parmi plusieurs demandes que nous avons trouvées 

écrites de la main de notre Bienheureuse Mère, et réponses de 

notre Bienheureux Père, elle dit les paroles suivantes : «Son- 

» vent j'ai été en peine, voyant que tous les prédicateurs et bons 

» livres enseignent qu'il faut considérer et méditer les bénéfices 

«de Notre-Seigneur, sa grandenr, les Mystères de notre 

» Bédemption, spécialement quand l'Église nous les représente • 

» cependant, l'àme qui est en cet état d'unique regard et oisi- 

» veté, voulant s'essayer de le faire , ne le peut en façon quel- 

» conque, dont souvent elle se peine beaucoup; mais il me sem- 

« ble néanmoins qu'elle le fait en une manière fort excellente, 

» qui est un simple ressouvenir ou représentation fort délicate 

» du Mystère, avec des affections douces et savoureuses; Monsei- 

» gneur l'entendra mieux que je ne pourrais le dire. 

» Le Bienheureux répond : «Que l'âme s'arrête aux Mystères 
» en la façon d'oraison que Dieu lui a donnée, caries prédicateurs 
» et livres spirituels ne l'entendent pas autrement. » «Mais donc, 
« dit notre Bienheureuse, l'àme ne doit-elle pas, spécialement en 
» l'oraison, s'essayer d'arrêter toutes sortes de discours, indus- 
tries, répliques, curiosités et semblables; et au lieu de 
» regarder ce qu'elle fait, ce qu'elle a fait ou ce qu'elle fera, 
» regarder à Dieu , et ainsi simplifier son esprit et le vider dé 
» tout soin de soi-même , demeurant en cette simple vue de 
» Dieu et de son néant , toute abandonnée à sa sainte volonté, 
» dans les effets de laquelle il faut demeurer contente et tran- 
» quille, sans se remuer nullement pour faire des actes, ni de 
» l'entendement, ni de la volonté ; je dis même, qu'en la pra- 
» tique des vertus, et aux fautes et chutes, il ne faut bouger 
» de là, ce me semble; car Notre-Seigneur met en l'âme les 
» sentiments qu'il faut, et l'éclairé parfaitement; je dis pour 
» tout, et mieux mille fois qu'elle ne pourrait être par ses dis- 
» cours et imaginations. Vous médirez donc, pourquoi sortez- 
» vous de là? Dieu! c'est mon malheur et malgré moi, car 



K 









CHAPITRE XXIV. 501 

i! l'expérience m'a appris que cela est fort nuisible ; mais je ne 
» suis pas maîtresse de mon esprit, lequel, sans mon congé, 
» veut tout voir et ménager; c'est pourquoi je demande à mon 
» très-cher seigneur l'aide de l'obéissance pour arrêter ce misé- 
» rable coureur , car il m'est avis qu'il craindra le commande- 
i) ment absolu. » 

Notre Bienheureux Père répond : « Puisque Notre-Sei- 
» gneur, dès il y a si longtemps, vous a attirée à cette espèce 
» d'oraison, vous ayant fait goûter les fruits très-désirables 
" qui eu proviennent, et connaître les nuisances de la mé- 
» thode contraire, demeurez ferme et avec la plus grande 
« douceur que vous pourrez; ramenez votre esprit à cette unité 
» et simplicité de présence et abandonnement en Dieu ; et 
» d'autant que votre esprit désire quej'emploie l'obéissance, je 
» dis ainsi : Mon cher esprit, pourquoi voulez-vous pratiquer la 
» partie de Marthe en l'oraison, puisque Dieu vous fait entendre 
» qu'il veut que vous exerciez celle de Marie? Je vous com- 
» mande donc que simplement vous demeuriez ou en Dieu ou 
» auprès de Dieu, saus vous essayer d'y rien faire, et sans vous 
» enquérir de lui, de chose quelconque, sinon à mesure qu'il 
» vous excitera; ne retournez nullement sur vous-même, ains 
» soyez-la auprès de lui. » 

Elle fit encore une demande : « Si cette âme, ainsi re- 
» mise entre les mains de Dieu, ne doit pas demeurer sans 
» désirs et sans élection propre. » Le Bienheureux lui répond : 
» L'enfant qui est entre les bras de sa mère, n'a besoin que de 
» laisser faire, et de s'attacher à son col. » « Mais, dit-elle, 
» Notre-Seigneur n'a-t-il pas un soin particulier d'ordonner tout 
» ce qui est requis et nécessaire à cette âme ainsi abandonnée à 
» lui? » Notre Bienheureux Père répond : "Les personnes de 
» cette condition lui sont chères comme la prunelle de sou œil. » 

Dans les derniers avis que notre Bienheureux Père donna à 
cette digne Mère, il dit les paroles suivantes : « Ce sixième jour 




^■■■■i^HHi 



I 



502 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» de juin, dédié à l'honneur de saint Claude, et sanctifié par 

» 1 octave du Saint-Sacrement, jour mémorable à votre Congré- 

» gation, je ramasse ainsi tous les avis que je vous ai donnés 

» jusqu'à présent : Soyez fidèlement invariable en cette résolu- 

» Uon de demeurer en une très-simple unité et unique simpli- 

» cite de la présence de Dieu , par un entier abandonnement de 

» vous-même en sa sainte volonté. Ne vous divertissez jamais de 

» votre voie, souvenez-vous que la demeure de Dieu est faite en 

» paix; suivez la conduite de ses mouvements divins, soyez 

» souple à la grâce; soyez active, passive ou pâtissante, selon 

» que Dieu le voudra ou vous y portera; mais de vous-même, 

» ne sortez point de votre place, souvenez-vous de ce que je 

» vous ai tant dit et que j'ai mis dans Théotime ', qui est 

» fait pour vous et vos semblables; vous êtes la sage statue, le 

» maure vous a posée dans votre niche, ne sortez de là que 

» lorsque lui-même vous en tirera. » 

Sur ces avis, et plusieurs autres que notre Bienheureux Père 
lui donna , elle s'affermit tellement en son chemin, qu'elle y était 
inébranlable ; et quand elle y a commis quelque défaut, c'est- 
a-dire quand elle a voulu agir pour la recherche de son propre 
goût, l'amour l'en a corrigée, ainsi que nous l'avons vu écrit 
de sa chère main, en ces termes : « Au sortir de la sainte com- 
» munion, m'étant voulu mouvoir à faire des actes plus spéci- 
» fiés que ceux de mon simple regard et entière remise et abî- 
» mernent en Dieu , sa bonté m'en reprit et me fit entendre que 
» ce n'était que par amour de moi-même que je voulais faire 
» tels actes, par lesquels je faisais autant de tort à mon âme, 
» que l'on en fait à une personne faible et languissante, à 
» laquelle on rompt son premier sommeil, et qui ne peut, par 
» après , trouver son repos. » 

'C'est le Traité de l'Amour de Dieu, où saint François de Sales s'adresse 
a neotime; admirable livre que le saint évéque avait écrit en faveur de ses 
chères filles de la Visitation. 



CHAPITRE XXV. 



SUITE DE SES VOIES D ORAISOX. 



Le cœur de cette Bienheureuse Mère était vraiment celte 
maison d'oraisoii que l'éternelle Sapiencc s'est édifiée pour soi ; 
ef comme j'ai ouï dire à un grand spirituel, la divine Sapience 
présentaiten cette sienne maison, de deux sortes de mets pour 
la nourriture de sa Bien-Aimée : l'un ferme et solide, l'autre li- 
quide et coulant. Le solide, c'était cette constante et généreuse 
dévotion séparée de toute tendreté, mignardise et recherche 
propre, et, au contraire de cela, appliquée à toute vertu , par 
une attention admirable , jusqu'à la plus petite. Et, si son oisiveté 
àl'oraison ne lui eût apporté une parfaite activité à la mortification 
et aux actions vertueuses, elle se fût sans doute détournée de cet 
amusement. La nourriture liquide c'était un écoulement de la 
grâce divine en l'àme de cette Bien-Aimée, une connaissance sim- 
ple, tranquille, douce et expérimentale de la bonté de Dieu et 
de son amour, pur, ardent et consumant tout; et d'aulant que 
l'amour veut le réciproque, la grâce s'élant infusée et écoulée 
dans ce cœur aimant, il sortait de soi-même et faisait un total 
écoulement et perte en Dieu, de ses désirs, ferveurs, lumières 
et affections, bref de tout. 

Dans ce silence sacré, cette âme, saintement enfantine, tirait 
de sonBien-aimé un lait nourrissant qui faisait croître son cœur 
en son divin amour, comme l'enfant de son amour; elle y rece- 
vait un vin délicieux qui l'échauffail, la ravigorait en ses tra- 
vaux, et qui la récréait dans ses langueurs. En ce banquet de 



!_____^__^___-____^^___. 



504 



VIE DE SAINTE CHANTAL. 
l'Époux, le miel des suavités qu'elle y mangeait était plutôt 
pour purifier son âme que pour l'amuser aux sentiments de ses 
douceurs. Dans ce silence sacré, où elle ne disait mot, elle 
entendait beaucoup de choses, non-seulement de l'ouïe du 
cœur qui passe toute intelligence humaine, mais quelquefois 
d'une vo 1X distinctement ouïe des oreilles du corps, ainsi que 
nous avons déjà dit et comme nous dirons ci-après. Dans ce 
silence et sommeil amoureux, avec ses yeux fermés, elle voyait 
des lumières très-claires, et était enseignée par une divine in- 
telligence des choses mystiques et secrètes; et, ne voyant rien 
que par la foi nue et simple, elle recevait des expériences 
savoureuses de ce qui ne se peut ni toucher ni voir. 

Dans cette voie sacrée, malgré ses tentations continuelles 
son entendement était tout simplifié; et, s'il faut ainsi dire^ 
cette fidèle Epouse s'était laissé bander les yeux humains du 
voile de la foi, par les mains de l'amour, cet amour l'ayant tirée 
hors des sens et de l'opération de l'entendement : et elle, par 
une sortie absolue hors d'elle-même et de toutes choses, s'étant 
dépêtrée de tout, elle possédait au-dessus de tout Celui pour 
l'amour duquel elle avait mis, et elle , et toutes choses sous ses 
pieds. Dans cet état passif, elle ne laissait pas d'agir en cer- 
tains temps , quand Dieu retirait son opération ou qu'il l'exci- 
tait à cela; mais toujours ses actes étaient courts, humbles et 
amoureux.. 

Elle écrivait une fois à feu notre très-honorée MèreFavre, qui 
lui avait demandé si elle ne faisait point d'actes en l'oraison : 
« Oui, ma très-chère fille, toujours, quand Dieu le veut, et 
» qu'il me le témoigne par le mouvement de sa grâce, je fais 
» quelques actes intérieurs, ou prononce quelques paroles ex- 
» térieures , surtout dans le rejet des tentations; et Dieu neper- 
» met pas que je sois si téméraire que je présume n'avoir jamais 
» besoin de faire aucun acte, et je crois que ceux qui disent 
» n'en faire en aucun temps ne l'entendent pas; je crois même 



CHAPITRE XXV. 505 

» que notre Sœur N. en fait qu'elle ne discerne pas; du moins , 
» je lui en fais faire d'extérieurs. » 

Cette Bienheureuse Mère savait bien qu'il n'y a point d'union 
si serrée en ce monde qui n'ait besoin de l'être davantage, ni 
de sommeil si tranquille qui ne soit parfois éveillé, même contre 
la défense de l'Epoux, et que, pour pure et habile que soit une 
colombe, elle a quelquefois besoin de redoubler ses tire-d'ailes; 
c'est ce que notre Bienheureuse faisait par ses simples retours, 
comme fermant la porte de son cœur sur soi, ainsi que dit 
l'Évangile, pour être là, en secret, en silence et en repos avec 
l'Epoux céleste. Et, quoique dans cet état son cœur fut assez 
souvent, surtout es dernières années de sa vie, nu, sans 
consolation et comme insensible au bien, sans goût d'aucune 
saveur spirituelle, sans ouïe ni intelligence, sans vue ni lu- 
mière, elle ne sortait point de son silence ; celle sainte statue ne 
ne se remuait point de sa niche; il lui suffisait que le Maître 
l'avait mise là, et qu'il l'y voyait, et encore n'avait-elle, ni la 
vue, ni le sentiment de cette volonté du Maître, que par la force 
de l'esprit supérieur, où sa foi résidait toujours ferme, quoique 
nue et combattue. 

Ce qui lui servait de quelque appui, c'est qu'elle savait, par 
une science que l'expérience de la conduite des âmes lui avait 
apprise, que cette destitution des sentiments, en cette voie de 
la sainte oisiveté de Marie, qui vaut mieux que tous les soucis 
de Marthe , est une épreuve que l'amour fait subir à l'âme 
amante; et que, par celte voie, elle arrive à la parfaite nudité , 
pauvrelé, patience, et résignation d'esprit, et que c'est par là 
qu'elle est conduite au trépas de la volonté propre et en la perte 
de tous ses intérêts particuliers. 

En cet état d'amour constant , simple et nu , la très-bonne 
part de Marie demeurait à cette âme , seulement les choses sen- 
sibles lui étaient retranchées , parce qu'elle vivait d'une vie 
plus épurée et plus parfaite; et semblait que dans ces privations 



506 VIE DE SAINTE CHANTAL 

l'Epoux lui dit, comme à cette autre amante : «Ne me touchez 
point » , et cet amour séparant faisait en secret une union de 
volonté à volonté admirable, et c'était pour ce sujet que notre 
Bienheureuse Mère avait écrit en son livret le couplet suivant, 
qu'elle aimait fort : 

Je sais , cher objet de ma flamme , 
Que dépouillant ainsi mon âme , 
Tu ne méprises pas les ardeurs que je sens ; 
Mais tu veux que d'âme plus pure, 
Passant par dessus la nature, 
J'apprenne à aimer sans les sens. 

Nous pouvons assurer que l'oraison de cette Bienheureuse Mère 
était continuelle, selon l'avis de saint Paul ; et rien ne se présente 
à mes yeux pour mieux faire voir quel était son attrait, et sa vie 
intérieure, que de dire que c'était un continuel et simple 
regard de Dieu en toutes choses, et de toutes choses en Dieu, 
une perpétuelle adhérence à Dieu, un fiât voluntas indiscon- 
tinué. Si la sécheresse lui ôlail la tendreté et la suavité , elle ne 
s'en mettait pas en peine; si les plus rudes privations, si les 
peines et les tentations lui livraient la guerre, sa fidélité était 
toujours inébranlable, cette maison d'oraison était imprenable. 
Soit que les mamelles de l'Époux fussent meilleures que le vin, 
au goût de cette Bien-Aimée, ou qu'il la nourrît du pain de tri- 
bulation et de l'eau d'angoisse , elle ne sortait point du lieu secret 
de sa retraite intérieure, pour aller chercher d'autre nourriture; 
elle adhérait à cette conduite de Dieu sur elle, et la chaleur de 
son amour la soutenait sans qu'elle s'affaiblît spirituellement. 

Elle avait écrit de sa bénite main, à une âme attirée à cette 
bonne voie de la sainte simplicité, les paroles suivantes : « Si 
» vous suiviez les desseins de Dieu sur vous, quand le ciel et la 
» terre se renverseraient, vous ne désisteriez point de le regar- 
» der. » C'était sa véritable pratique , regarder Dieu et ne pas 
éplucher ce qu'il fait en nous , se tenir dans une simple attente 






CHAPITRE XXV. 507 

de tout ce qu'il lui plairait; et, quand les choses étaient arri- 
vées, n'avoir qu'une amoureuse acceptation de ce qu'il avait ou 
voulu ou permis. Cette manière simple l'avait conduite à une si 
grande habitude de prier, qu'en tout lieu elle était en recueil- 
lement, et depuis quelques années, dans un recueillement si 
profond, qu'à tout coup et en toute occasion elle avait les yeux 
fermés, et l'on voyait bien que c'était avec très-grande peine 
qu'elle sortait tant soit peu de cette sainte solitude intérieure 
pour vaquer aux choses de ce monde. Elle nous disait que, pour 
faire l'oraison, il ne faut pas toujours être à genoux; que puisque 
l'Epoux a dit : Je dors, mais mon cœur veille , c'est-à-dire, mon 
cœur prie, mon cœur aime, une bonne religieuse peut dire en 
toutes sortes de diverses actions : Je fais la récréation, mais 
mon cœur prie; je travaille, mais mon cœur est en repos. 

Une fois, cette Bienheureuse, durant que l'on parlait de 
quelques affaires proche d'elle, tint quasi toujours les yeux 
fermés, notre chère Mère de Châtel lui dit : « Dites-moi, je 
» vous prie, ma Mère, ce que vous venez de dire à Notre-Sei- 
« gneur » ; elle lui répondit : « Hélas ! ma chère Mère, vous savez 
» bien que je ne lui dis mot , mais je désire bien que mon 
» silence intérieur révère et adore sans cesse la Parole éternelle. » 

Notre chère Mère de Blonay lui ayant dit qu'elle avait lu en 
quelque part, que tout ce que l'on demandait à Notre-Seigueur 
en certains temps, il l'accordait, elle lui répondit : « Pour 
» moi, ma très-chère Mère, je ne demande aucune chose à 
» Notre-Seigneur. » Elle se contentait de dire son Pater pour 
toutes choses, sinon quelquefois qu'elle lisait dans ses Heures 
tout exprès des oraisons vocales , comme les trente demandes à 
Jésus-Christ pour les nécessités publiques; et cela pour ho- 
norer la sainte Eglise , qui ordonne et approuve telles prières. 

Etant une fois interrogée, comment elle faisait pour tenu- 
parole à tant de personnes qui se recommandaient à ses prières, 
et auxquelles elle le promettait; elle répondit qu'elle les mettait 






508 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

dans son intention générale, ou bien qu'elle allait dire son 
Pater pour eux, demandant à Dieu que sa volonté fût faite en 
cela, et que son nom y fût sanctifié. 

Cette grande cessation d'opérations intérieures lui fit trouver 
cette invention et intelligence d'amour; elle écrivit de sa main 
et signa de son sang une grande oraison qu'elle avait faite elle- 
même, de toutes les actions de grâces, louanges, prières, que 
sa dévotion et ses devoirs lui suggérèrent pour les bénéfices 
généraux et particuliers, pour ses parents et autres, pour les 
vivants et pour les morts; et ce papier elle le portait nuit et 
jour sur elle pendu à son col, avec la protestation de foi, ayant 
fait cette convention amoureuse avec Nôtre-Seigneur, qu'elle 
voulait et entendait que toutes les fois qu'elle serrerait sur son 
cœur la petite boursette où elle portait lesdits papiers (qu'elle 
mettait tous les matins en s'babillant au droit de son cœur), ce 
cœur avait dessein de faire tous les actes de foi, de remercî- 
ments et de prières contenus en cet écrit. 

Par ainsi, son simple retour, son regard unique, son action 
dévote était une grande et longue oraison actuelle dans son 
intention , quoiqu'en effet son cœur demeurât passif, calme et 
en silence, sans dire une seule parole; c'est que l'amour parle 
d'un langage muet, par les yeux ou par les simples signes, 
comme il plaît à l'Amant de prendre des diverses intelligences 
avec ses amantes. Nous parlerons en autre lieu des maximes 
et des avis de cette Bienheureuse Mère, pour cette manière 
d'oraison, qui n'est pas pour toutes sortes d'âmes. 



CHAPITRE XXVI. 



DE SES PEINES INTERIEURES. 



Se confier en Dieu et lui être fidèle emmy la douceur des 
prospérités intérieures, cela est très-facile, mais lui être égale- 
ment fidèle emmy les orages, tempêtes, travaux et délaisse- 
ments, c'est le propre d'un cœur vraiment amant, épuré et sans 
intérêt, comme celui de notre Bienheureuse Mère, laquelle 
nous avons vue d'une fidélité toujours croissante au service de 
Dieu, d'un visage toujours serein et doux, d'une constance en 
sa voie sans chanceler. Mais l'on pourra nous dire que son 
attrait et sa voie étant le simple regard, l'amoureux repos, la 
totale remise d'elle-même à Dieu et le sacré silence intérieur, 
si cela ne diminuait pas ses souffrances? C'était tout au con- 
traire, ainsi que cette Bienheureuse Mère le dit une fois en con- 
fiance à une de ses filles, en ces propres termes : « Dans les 
« destitutions et privations de toutes grâces sensibles, ma voie 
» simple m'est une nouvelle croix, et mon impuissance d'agir 
» m'est un surcroît de toutes privations, comme serait, quand 
» une personne est affligée au corps de quelques grandes dou- 
» leurs, et qu'elle est privée de se pouvoir tourner de côté et 
» d'autre, qu'elle est muette et ne peut exprimer ce qu'elle 
» sent; aveugle, ne voyant pas si ceux qui se présentent à elle 
» sont des médecins ou des empoisonneurs, tellement que l'âme, 
» dans cette angoisse et privation, aime mieux demeurer là souf- 
» frante et impuissante. » Oh! combien d'années notre Bien- 



. ; r~-* 



ÏIO 



VIE DE SAINTE CHANTAL. 



heureuse Mère a été dans cet état, et encore de plus pénibles, 
comme nous le dirons tantôt. 

Elle disait, en pleurant à grosses larmes, qu'elle se voyait 
sans foi, sans espérance et sans charité, pour celui qu'elle 
croyait, espérait et aimait si souverainement. Notre Bienheu- 
reux Père lui disait : « C'est une vraie insensibilité qui vous 
» prive de la jouissance de toutes les vertus que vous avez pour- 
» tant en fort bon état; mais vous n'en jouissez pas, ains vous 
» êtes comme un enfant qui a un tuteur qui le prive du manie- 
» ment de ses biens, en sorte que tout étant à lui, vraiment il 
» ne manie rien, ni semble posséder, ni avoir rien que sa vie, 
» et, comme dit saint Paul : maître de tout, et 71 être en rien 
» différent du serviteur; et en cela, ma fille, Dieu ne veut pas 
» que le maniement de votre foi, de votre espérance, de votre 
» charité et autres vertus, soit à vous, ni que vous en jouissiez 
» sinon pour vivre intérieurement, et vous en servir aux occa- 
» sions de la pure nécessité. Hélas! que vous êtes heureuse 
» d'être ainsi serrée et tenue de court par ce céleste Tuteur! et 
» ce que vous devez faire, n'est que ce que vous faites, qui est 
» d'adorer en silence votre Tuteur, vous jeter entre ses bras et 
» en son giron. » 

Qui pourrait exprimer la langueur et le martyre des âmes 
amantes, lorsque le Bien-Aimé s'en va, se cache, et leur fait 
voir et sentir qu'il les traite comme si , en effet , elles étaient 
ses ennemies ; elles se repaissent de larmes nuit et jour, tandis 
qu'on leur dit : Oh est ton Dieu? La seule satisfaction d'un 
prince présent, ou de quelques personnes fortement aimées, 
rend les travaux délicieux et les hasards désirables ; mais il n'y 
a rien de si fidèle, ni de si triste, que de servir un maître qui. 
n'en sait rien, ou, s'il le sait, ne fait nul semblant d'y prendre 
garde ni d'en savoir gré ; et faut bien que l'amour soit puis- 
sant, puisqu'il se soutient lui seul et sans être appuyé d'aucun 
plaisir ni d'aucune prétention; c'était en cet état qu'était notre 






CHAPITRE XXVI. 511 

Bienheureuse Mère, lorsque notre saint Fondateur lui écrivait 
les paroles suivantes : « Je travaille à votre livre neuvième de 
» l'Amour de Dieu, et aujourd'hui, priant devant mon crucifix, 
» Dieu m'a fait voir votre âme et votre état par la comparaison 
» d'un excellent musicien, né sujet d'un prince qui l'aimait par- 
" faitement, et qui lui avait témoigné se plaire passionnément 
» à la douce mélodie de son luth et de sa voix ; ce pauvre chantre 
» devint comme vous, sourd, et n'oyait plus sa mélodie, son 
» maître s'absentait souvent, et il ne laissait pas de chanter, 
» parce qu'il savait que son maître l'avait pris pour chanter. » 
Toute cette comparaison est mise fort au long dans le livre de 
l'Amour de Dieu. 

Le cœur de notre Bienheureuse Mère, dans ses longues pri- 
vations, était donc ce chantre sourd, qui ne savait pas même 
s'il chantait, et, outre cela, était pressé de mille craintes, 
troubles, tintamarres et ennuis, l'ennemi lui suggérant que pos- 
sible n'était-elle point agréable à son divin Maître ; que son 
amour était inutile, voir même faux et vain. Son travail lui 
était ennuyeux, ne voyant ni le bien de son travail, ni le Bien- 
Aimé pour qui elle travaillait; et ce qui augmentait son mal, 
dit notre Bienheureux Père, c'est que la suprême pointe de sa 
raisonne lui pouvait donner aucune sorte d'allégement; car, 
sa partie supérieure était tellement environnée des suggestions 
de l'ennemi et si alarmée elle-même, qu'elle se trouvait assez 
affairée de se garder d'aucun consentement au mal , de sorte 
qu'elle ne pouvait plus faire, comme elle avait fait autrefois, 
des sorties par la porte de la volonté , pour détruire les ennemis 
qui attaquaient son entendement; car, en cette nouvelle ma- 
nière de souffrances, la volonté même ne pouvait pas sortir 
pour dégager la partie inférieure ; et , bien qu'elle n'eût pas 
perdu le courage, elle était si furieusement attaquée et si dé- 
laissée, que si elle était sans coulpe, elle n'était pas sans peine, 
et, pour comble de son ennui, elle était privée de la générale 



I 






■ 

I 



512 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

consolation qui reste aux plus malheureux de ce monde , qui 
est que l'on en verra la fin. 

Notre Bienheureux Père, la consolant sur cette impuissance 
d'espérer la fin de ses travaux intérieurs, lui écrivit dans son 
livret : « Ma chère Mère , ne craignez point , la foi réside tou- 
» jours en la cime et pointe de votre esprit ; et cela vous assure 
» que ces troubles finiront, et que vous jouirez du repos désiré 
» au sein de Dieu ; mais la grandeur du bruit et des cris que 
» l'ennemi fait dans le reste de l'âme et raison inférieure, em- 
» pêche que les avis et remontrances de la foi ne sont presque 
» point entendues; mais de tout cela, ma chère Mère, je ne m'en 
» mets nullement en peine , au contraire , je bénis Dieu dans la 
» nuit de votre souffrance, et rends grâces à Celui qui vous 
» montre combien il faut souffrir pour son nom. » 

Cette Bienheureuse Mère, parmi tant de ténèbres, allait quel- ' 
quefois chercher de la lumière vers celui auquel Dieu l'avait 
départie pour sa conduite ; elle écrivit une fois à ce Bienheu- 
reux Père en ces termes : « Je vous écris et ne m'en puis pas 
» empêcher, car je me trouve ce matin plus ennuyée de moi 
» qu'à l'ordinaire ; je vois que je chancelle à tout propos dans 
» l'angoisse de mon esprit, qui m'est causée en partie par mon 
» intérieure difformité, laquelle est bien si grande, que je vous 
» assure, mon bon seigneur et mon très-cher Père, que je me 
« perds quasi dans cet abîme de misère ; la présence de mon 
» Dieu, qui autrefois me donnait des contentements indicibles, 
» me fait maintenant toute trembler et frissonner de crainte. Où 
» je ne vois aucune faute, l'œil de mon Dieu y en voit un nombre 
» horrible et quasi infini ; il m'est avis que cet œil divin, lequel 
» j'adore de toute la soumission de mon cœur, outreperce mon 
» âme comme un glaive, et regarde avec indignation toutes mes 
» œuvres, mes pensées et paroles, ce qui me tient en une 
» telle détresse d'esprit, que la mort ne me semble point si pé- 
» nible à supporter que toutes ces choses. Il m'est avis que tout 



CHAPITRE XXVI. 513 

» a pouvoir de me nuire ; j'appréhende tout , non que je craigne 
» que l'on me nuise à moi, quant à moi, mais je crains de dé- 
» plaire à mon Dieu, et que sa divine assistance soit bien éloi- 
» gnée de moi; ce qui m'a fait passer celte nuit dans des grandes 
» amertumes, et n'ai fait que répéter : Mon Dieu, mon Dieu, 
"pourquoi me délaissez-vous? Je suis vôtre, faites de moi 
» comme de chose vôtre. Au point du jour, Dieu m'a fait goûter, 
» quoique .imperceptiblement, une petite lumière en la très- 
» haute et suprême pointe de mon esprit ; tout le reste de l'âme 
» demeurait dans son trouble, et encore elle n'a pas duré l'es- 
» pace d'un demi Ave Maria, qu'un nouveau trouble s'est jeté 
» à coups perdus sur moi, et m'a toute offusquée et obscurcie. 
» Dans la langueur de cette pénible déréliclion, je dis toujours 
« quelquefois à Noire-Seigneur, au moins de bouche, qu'il coupe, 
» franche et brûle, que je suis à lui. » 

Ce Bienheureux, sur cet état, donnait d'excellentes leçons à 
sa sainte disciple, lui disant qu'elle était au vrai temps de 
servir le Sauveur purement pour l'amour de sa volonté, non- 
seulemenl, ajoutait-il, « sans plaisir, mais parmi ces déluges de 
Iristesses, d'horreurs, de frayeurs et d'attaques, comme firent 
la Sainte Vierge et saint Jean au jour de la Passion, demeurant 
fermes en l'amour, lors même que le divin Sauveur, ayant 
retiré toute sa joie dans la cime de son esprit, ne répandait ni 
allégresse, ni consolation quelconque en son divin visage; et 
que ses yeux, couverts des ténèbres de la mort, ne jetaient plus 
que des regards de douleur. » Comme notre Bienheureux Père 
enseignait encore à celte bénite âme, l'amour la privait des 
lumières et sentiments, afin que Dieu seul la possédât et l'unît 
à sot, volonté à volonté, et cœur à cœur immédiatement, et 
sans l'entremise d'aucun contentement ou prétention, pour spi- 
rituelle qu'elle fût. 

Dans cet amour privant et séparant, comme une autre Made- 
leine, elle recevait des faveurs et des paroles intérieures de 

33 






514 VIE DE SAINTE CHAMTAL. 

Dieu sans qu'elle s'en aperçût, la grandeur de sa douleur amou- 
reuse lui rendant son Amant méconnaissable. Nous avons trouvé 
dans les papiers de notre Bienheureux Père plusieurs petits 
billets, écrits de la main de cette chère Mère, qu'elle n'avait 
pas pu retirer pour brûler. En l'un d'eux, elle dit ces mots : 
«Je crois que je ne vous verrai pas aujourd'hui, mon très- 
» cher Père ; c'est pourquoi je vais vous demander ce que je dois 
» faire ces fêtes. Il y a trois jours, c'est-à-dire vers le jeudi- 
» saint, que je me vois seule de toutes les créatures, aban- 
» donnée et privée des mérites de la Passion de mon Sauveur- 
» et ma tentation me martyrise avec des tourments si cruels 
» que je n'ai point de termes pour les exprimer. » 

Il lui semblait quelquefois que toutes ses facultés et puis- 
sances avaient dressé une garnison rebelle en son cœur, pour 
l'empêcher de rentrer dans ce sacré cabinet intime, où autre- 
fois elle avait si savoureusement pris son repas et son repos au 
midi des saintes faveurs, avec l'Époux céleste. Notre Bienheu- 
reux Père la comparait à une abeille malade, qui n'a point 
d'autre remède que de s'exposer au soleil, étant dans l'impuis- 
sance d'aller à la cueillette sur les fleurs. Il la comparait encore 
à David, sortant de sa ville, tout roi qu'il était, pleurant, pieds 
nus et la tête voilée, chacun l'ayant abandonné. « H est roi, 
» pourtant, dit ce Bienheureux, et enfin il régnera et rangera 
» tout à son obéissance. C'est Absalon, qui a troublé le royaume 
» et l'a fait soulever contre l'esprit chrétien ; c'est l'esprit hu- 
» main et l'âme sensuelle qui s'élèvent en vous, qui troublent 
» et inquiètent l'esprit chrétien et l'âme spirituelle. » Il la com- 
parait encore à un navire en pleine mer, battu de toutes sortes 
d'orages. Une autre fois, il lui disait: « Il me semble, ma 
» fille, que votre âme soit comme le Prophète, quand l'Ange le 
» portait en l'air par l'un de ses cheveux;» et, passant plus 
avant, ce Bienheureux ajoute : « Votre déréliction ressemble à 
» celle que Noire-Seigneur voulut sentir en sa Passion, où son 



UHOI 



DE 



CHAPITRE XXVI. 515 

i) âme était triste jusqu'à la mort et très-délaissée; mais vous 
» n'avez qu'à continuer doucement votre remède, remettant 
» entièrement votre esprit entre les mains paternelles de 
» Dieu. » 

Notre Bienheureuse avait tiré d'un beau et grand cantique de 
l'Indifférence, fait par un dévot serviteur de Dieu, les quatre 
couplets suivants, qu'elle disait être tellement faits pour elle, 
qu'à peine pouvait-elle s'empêcher de croire que son bon An<re 
ne les eût dictés à celui qui les avait faits. 

Mon âme adhère intimement 

A son Dieu seul sans connaissance. 

J'endurerai fidèlement; 

Croire et souffrir c'est ma science. 

Si l'amour est ardent, 
L'âme se trouve en se perdant. 

Cette pauvre âme est sans pouvoir; 
Ce qu'elle fait elle l'abhorre , 
Mais il lui semble le vouloir : 
C'est un tourment qui la dévore. 
Si l'amour, etc. 

Elle a plutôt haine qu'amour, 
Plus de dédain que d'espérance; 
Elle se perd cent fois le jour , 
Et croit être sans conscience. 
Si l'amour, etc. 

Oh! quel tourment, quelle douleur, 
De vivre en cet état, privée 
D'espoir, d'amour, vers mon Seigneur, 
Ainsi qu'une âme réprouvée. 

Si l'amour est ardent, 
L'âme se trouve en se perdant. 



liais dans cet état d'angoisses, de travaux et de pertes, nous 

33. 



510 VIE DE SAINTE CHANTAI,. 

devons ajouter un cinquième couplet pour cette âme affligée el 
dire : 



Dieu la soutint secrètement , 
Dans une foi très-simple et nue ; 
Ayant consenti pleinement , 
Elle vit de vie inconnue ; 

Mais son amour ardent 
La fît trouver en se perdant. 



% '■' 




CHAPITRE XXVII. 



DE SES TEXTATIOXS. 



Si noire Bienheureuse Mère a pu dire qu'elle n'a jamais eu à 
combattre contre la chair et le sang, quant à cet infâme tenta- 
tion, qui combat quelquefois si violemment les plus saints, 
qu'elle en a fait jeter quelques-uns dans les épines et quelques 
autres dans les glaçons, nous pouvons bien dire qu'en contre- 
échange elle a eu à lutter contre toutes les malices spirituelles ; 
et cette Bienheureuse Alère, parlant à une de ses filles, la veille 
de son départ pour son dernier voyage de France, lui dit, sur 
quelques sujets d'appréhension de la continuation d'une peine : 
« Et moi, ma fille, qu'il y a maintenant quarante et un ans que 
» les tentations me poursuivent, faut-il pour cela que je perde 
» courage? Aon, je veux espérer en Dieu, quand bien il m'au- 
» rait tuée et anéantie pour jamais. » Très-fidèle Israélite d'avoir 
cheminé quarante et un ans par le désert, sans avoir détourné, 
son cœur du Seigneur! 

Notre Bienheureux Père lui écrivit, avant qu'elle se fit reli- 
gieuse , une parole qu'elle avait recueillie dans son petit livret, 
et qu'elle avait fréquemment devant les yeux : « Il vous faut 
» résoudre à sentir presque toute votre vie les tentations, et à 
" n 'y point consentir et ne vous étonner point; car, qui n'est 
» pas tenté, que sait-il? » C'a été une grande marque de l'im- 
puissance de l'ennemi contre cette cité de Dieu, cette maison 
d'oraison, qu'il l'ait tant assiégée et jamais surprise, ni seule- 
ment attirée au pourparler. Cette Bienheureuse Mère, parlant de 



518 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

ses tentations, disait : « Mon âme était un fer si enrouillé de 
» péchés, qu'il a fallu ce feu de la justice de Dieu pour un peu 
» la nettoyer. » 

Tous les travaux, toutes les peines et toutes les tentations 
que cette Bienheureuse Mère avait souffertes dès le temps de 
son veuvage, ne lui semblaient pas comparables à celles qu'elle 
a souffertes les huit ou neuf dernières années de sa vie; et 
son tourment était d'autant plus grand, que les matières 'sur 
lesquelles elle était tentée étaient plus subtiles, spirituelles et 
divines. 

Elle a dit diverses fois à quelques-unes de ses filles, en ses 
dernières années, ces propres paroles : « Voyez-vous, ma chère 
» fille, en la violente continuation de mes tentations et peines 
» d'esprit, je suis maintenant réduite à tel point, que rien de 
» tout ce monde ne me peut donner aucun soulagement, sinon 
» ce seul mot : la mort! et je fureté partout dans mon esprit, 
» pour regarder combien mes père, grand-père et aïeux ont 
- vécu, afin de donner quelque soulagement à mon àme, par 
» la pensée que je n'aurais plus guère à vivre ; je suis pourtant 
» prête à vivre tant que Dieu voudra. » Elle goûtait fort cette 
parole d'une personne spirituelle : Que, n'étant plus dans les 
persécutions de l'Église, il faut maintenant nous sacrifier à la 
vie, comme les martyrs se sacrifiaient à la mort. Une fois, elle dit 
à une de ses filles : «Je ne veux plus penser quand je mourrai ; 
» j'ai eu scrupule de perdre le temps à considérer que mon père 
» n'a vécu que soixante-treize ans, etque je ne vivrai pas plusque 
» lui; cela n'est que soulagement inutile. » Une autre fois, elle 
dit en la même confiance, que l'horrible et continuel tourment 
que les tentations lui faisaient souffrir, était si grand, qu'elle 
n'avait ni faim, ni soif, et qu'elle ne se souviendrait de prendre 
aucune de ses nécessités corporelles, si l'on ne l'en eût fait 
souvenir • « Ce sont des assauts si furieux, dit-elle, que je ne 
» sais où mettre mon esprit; il me semble que la patience me 



CHAPITRE XXVII. 519 

» va échapper, que je suis prête à tout perdre, à tout laisser là ; 
» ce que je dis aux autres ne me sert de rien, je ne parle point 
» de mes souffrances, non pas même à Dieu; il me suffit de 
» savoir que sa bonté sait tout et voit tout. » 

Elle dit aussi, que plus elle était combattue intérieurement, 
plus elle avait de force et de vigueur corporelle, ce qui lui était 
un nouveau martyre. Une de ses filles lui demanda si elle ne 
se confessait point de ces tentations et peines intérieures ; elle 
lui répondit que non, n'ayant nulle connaissance qu'elle y con- 
senlît ; que tout l'effet que de telles peines faisaient en elle, 
était de la faire souffrir, et que, quand elle était supérieure, 
elle ne parlait point du tout de ses tentations, excepté à quel- 
ques bonnes âmes, pour leur instruction, et le soulagement des 
leurs; qu'elle s'était appuyée sur cette parole de la règle, 
qui dit, après l'Écriture : Qui néglige sa voie mourra; que sa 
voie était de toujours regarder Dieu et le laisser faire, sans se 
regarder, ni examiner curieusement ce qui se passait en elle ; 
que lorsqu'elle avait une supérieure, elle avait toujours soula- 
gement de suivre sa direction ; bors de là elle ne cherchait 
rien que dans les instructions de noire Bienheureux Père. 

Elle dit une fois, avec un esprit de maternelle confiance, à 
une de ses filles : « Dieu m'a donné, dès mon enfance, de si 
« grands sentiments d'amour pour la foi, que mille fois je lui 
» ai offert mon sang et ma vie pour le soutien d'icelle; sa bonté 
■>■> ne m'en a pas trouvée digne, mais sa justice a laissé venir 
» en moi un tyran de tentations si cruel, qu'il n'y a heure au 
» jour que je ne le voulusse changer avec la perte de ma vie ; 
» et avant que de rencontrer notre Bienheureux Père, et d'être 
« sous sa sainte conduite, je croyais que j'en perdrais l'esprit 
» parce que, m'en mettant beaucoup en peine, je perdais le 
» boire, le manger et le dormir. » 

Notre chère Mère Péronne-Marie de Chàtel avait écrit, parmi 
quelques copies de lettres de notre Bienheureuse Mère, les paroles 









520 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

suivantes : « Toutes les filles de cette digne Mère , dit-elle au- 
» raient été en grande appréhension et peine, si elles eussent'su le 
» martyre intérieur par lequel elle passait ; et que, jour et nuit 
» dans la prière et hors d'icelle, dans le travail et dans le repos' 
» son cœur était sous la presse d'un martyre intérieur, que là 
» seule supérieure savait entièrement, et duquel elle ne pouvait 
» ouïr parler sans s'attendrir d'extrême compassion; quoique 
» d'autre part, elle fût dans de grands sentiments intérieurs du 
» dessein de Dieu sur l'âme de cette digne Mère.Ia faisait passer 
» par une voie si étroite. >, Étant dans une si grande pressure de 
tentations et de ma U vaisespensées,elle eut crainte que son esprit, 
ennuyé de la durée de ses travaux, n'y commît quelques fautes;' 
c'est pourquoi elle demanda conseil à notre Mère de Châtel si 
elle trouvait bon qu'elle fit vœu de ne s'arrêter point, ni volon- 
tairement ni autrement, à regarder ou à répondre à ses tenta- 
tions. Notre chère Mère de Châtel a laissé par écrit qu'elle ne lui 
voulut pas permettre de faire ce vœu pour toute sa vie, mais 
qu'elle le pourrait faire le matin pour tout ce jour-là; et tous 
les matins, à son exercice, elle faisait ce vœu. Ceci était en 
l'année 1636; nous ne savons pas si la Bienheureuse Mère a 
continué de faire, tous les matins, ce vœu le reste de ses jours. 
En l'année 1637, pendant l'octave du Saint-Sacrement, notre 
Bienheureuse voulant rendre compte de son intérieur à notre 
bonne Mère de Châtel, cette chère Mère, dans sa franchise, et 
parce qu'elle était bien aise de tirer de notre Bienheureuse tout 
ce qu'elle pouvait, lui dit : « Ma Mère, je n'ai pas le loisir main- 
" tenant, mais je vous supplie de me mettre sur un bout de 
» papier en quelle disposition est votre cœur. » Notre Bienheu- 
reuse Mère obéit tout simplement, et mit sur un dos de lettre, 
que nous gardons précieusement, les paroles suivantes ' : «J'écris 
» de Dieu, j'en parle comme si j'avais tout sentiment; et cela 

1 Cette lettre est datée des premiers jours de 1637. 



CHAPITRE XXVII. 521 

» parce que je veux et crois ce bien-là au-dessus, ce ine semble, 
» de ma peine et affliction, et ne désire autre chose que ce 
m trésor de foi, d'espérance et de charité, et de faire tout ce que 
» je pourrai connaître que Dieu veut de moi. Depuis Pâques, 
» ce travail m'a laissé quelquefois, cela s'entend des angoisses 
» et si fréquentes mauvaises pensées, et que j'ai plus de goût 
» en cette simple vue de Dieu et de repos; car pour le sujet du 
i) travail, je le vois toujours en moi, et toujours de temps en 
» temps, l'angoisse retourne, et mon esprit est là, en sa simple 
i) retraite, où les coups lui tombent tout autour, comme grêle, 
3> tandis que Dieu le tient là, l'empêchant de rien regarder ; il 
» demeure paisible, mais las, quelquefois il s'épouvante et 
» veut voir s'il pourrait apporter quelques remèdes, il n'en 
» trouve point; or, jusqu'à ce qu'il se soit mis dans son Dieu, 
» et entre ses bras miséricordieux, sans acte, car je n'en puis 
» faire ; ce qui peine fort est de retrancher les réflexions, jusqu'à 
» ce que, par quelque petite lumière, mon esprit reprend le 
» dessus; c'est un tourment inexplicable, lequel, pourtant, ne 
» m'empêche pas de m'appliquer, d'écrire, de parler d'affaires 
» et autres choses, nonobstant que, quand le mal est grand, il 
» est quasi toujours devant mes yeux ; cela me fait désirer la 
» mort, craignant que la longueur de ma peine ne me fasse 
» trébucher. 

» Je voudrais être en purgatoire, pour ne point offenser, et 
» être assurée d'être à Dieu éternellement; je ne seconde point 
» ce désir, car, pourvu que Dieu ne soit point offensé en 
f tout ceci, et que ce soit son bon plaisir que je souffre toute 
» ma vie, j'en suis contente, pourvu aussi que je sache ce qu'il 
» désire que je fasse, et que j'y sois fidèle. Quelquefois et sou- 
» vent, c'est une confusion de ténèbres et impuissances de mon 
t> esprit, des pensées, soulèvements, doutes, rejets et toutes 
» autres misères. Quand le mal est à son extrémité, elles sont 
» quasi continuelles, ce qui me cause une affliction inconce- 







522 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

» vable, et ne sais ce que je ne voudrais pas faire et souffrir pour 
» être affranchie de ce tourment; d'un côté la peine me presse, 
» et d'ailleurs j'ai un amour pour cette sainte foi, que je vou- 
» drais mourir pour le moindre article d'icelle. Quand je vois 
» tout le monde qui savoure ce bonheur, ce m'est un martyre 
» de m'en sentir privée, et de la confiance et repos que je savou- 
» rais autrefois dans un parfait abandonnement entre les mains 
» de Dieu et de sa Providence. Quand je regarde ces privations, 
» pour peu que ce soit, cela me met dans un labyrinthe; si 
» Dieu ne me tenait, il me semble que je suis sur le bord'du 
» désespoir, sans pouvoir pourtant me désespérer, ni vouloir être 
» hors de mon tourment, si l'on m'assure que Dieu m'y veut, et 
» je suis de même dans l'impuissance d'accepter le mal que la 
» tentation me présente; mais celte impuissance ici, je ne la 
» connais pas, tandis que le mal dure ; ains après que je vois 
» que Dieu m'a tenue, quelquefois je ne laisse pas de jouir de 
" certaine paix et suavité intérieure fort mince, d'avoir d'ar- 
» dents désirs de ne point offenser Dieu, et de faire tout le bien 
» que je pourrai. » 

Voilà comme cette Bienheureuse Mère s'est exprimée à quoi 
elle avait toujours facilité, soit pour les grâces et jouissances , 
soit pour les peines et souffrances qui ont été si grandes et si 
longues. Xolre chère Sœur qui couchait proche d'elle, a dit 
que quelquefois l'entendant tourner et soupirer la nuit, elle 
allait voir si elle se trouvait mal: «Non, disait celte Bienheu- 
» reuse Mère, quant au corps, mais priez Dieu pour moi, je suis 
» dans de grandes transes et peines d'esprit. » Parmi la perle 
de toutes ses autres consolations, lumières et soutiens intérieurs, 
il lui était toujours resté une douce affection pour la lecture 
spirituelle ; mais Celui qui voulait posséder cette bénite âme 
toute nue, la dépouilla encore de celte satisfaction, et permit 
qu'elle eût un si grand dégoût et aversion à la lecture , qu'elle 
dit en confiance à une de ses filles, « que seulement de l'ouïr à 



CHAPITRE XXVII. 523 

table, il lui semblait que c'était des dards qui lui transperçaient 
le cœur. » Par cette nouvelle affliction, elle fut tellement destituée 
de tout contentement , qu'elle dit que son âme était comme une 
personne toujours en l'agonie , faute de pouvoir manger de 
cbose quelconque. Lorsqu'en l'année 1641, dernière de sa vie 
elle procurait sa déposition de la charge de supérieure, une de 
ses filles lui demandant pourquoi elle faisait cela, cette Bien- 
heureuse Mère lui dit : « Ma fille , je dirai en commun les rai- 
» sons extérieures; mais en voici une qui est particulière et qui 
» vous doit faire , par compassion, agréer que je me dépose ; 
>» c'est que j'ai mou esprit en une si mauvaise et doulou- 
» reuse disposition, que de toutes les tentations spirituelles, 
» peines et aversions dont les filles me parlent, j'en suis sou- 
» dain attaquée ; Dieu me donne de quoi leur dire et les 
» consoler, et moi je demeure dans la misère; ne dois-je pas 
» désirer d'être entre les mains d'une bonne supérieure, qui 
» me conduise dans cet état caduque et de très-pénible aveu- 
» glement? » 

Lorsque notre chère Mère Marie-Aimée de Blonay fut arri- 
vée en ce monastère, après l'élection, voulant parler de son 
intérieur à cette Bienheureuse Mère, elle tomba sur le propos 
de quelques peines d'esprit qu'elle avait eues autrefois. Cette 
Bienheureuse lui dit à mains jointes et les larmes aux yeux : 
"Ma très-chère Mère, je vous supplie, ne poursuivez pas; je 
» serai accablée de cette tentation, je la vois déjà venir, la voici 
» qu'elle m'attaque. » Elle avait écrit de sa main en deux lieux 
pour les lire plus souvent, ces paroles du cardinal Bellarmin : 
Il n'y a point de plus ferme et assuré repos , ni de plus vraie as- 
surance de son salut, qu'en l'exécution de la volonté de Dieu, 
qui nous est signifiée par nos supérieurs ; que s'il plaît à notre 
Créateur et Rédempteur de nous mettre en des angoisses et pé- 
rils, qui sommes-nous pour oser lui dire : Pourquoi nous avez- 
vous ainsi traités? 






m 



524 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

Cette Bienheureuse Mère aimait grandement ces paroles et 
nous pouvons dire de sa fidélité, sans pourtant vouloir faire des 
comparaisons , ce qui est dit de ce saint patient Job, quï/ riqf- 
fensa et ne pécha point en ses souffrances; ce qui est si vrai 
de notre Bienheureuse Mère, que, elle qui avait la .conscience 
SI pure, n'a jamais su remarquer en toutes ses tentations le 
moindre consentement qu'elle eût osé, en vérité, porter en la 
sainte confession, qui est le vrai lieu de simplicité et de 
vérité. 



CHAPITRE XXVIII. 



FAVEURS ET GRACES SURNATURELLES ET EXTRAORDINAIRES QUE REÇUT 
NOTRE BIENHEUREUSE. 



Il n'est printemps si gaillard et si frais, qui ne soit suivi d'un 
été plus ardent, ni si agréable automne, qui n'ait un hiver mal 
plaisant à sa suite : je ne pense pas que l'on trouve guère 
d'âmes qui ne sachent ce que c'est de la spiritualité, qui 
ignorent que l'on n'est pas toujours en même état; ceux de 
notre Bienheureuse Mère ont été fort différents, et nous pour- 
rions dire qu'elle a eu de grands biens et de grands maux ; 
mais que tout lui a réussi à bien, parce qu'en tout, elle a con- 
stamment aimé et travaillé. 

Nous ne voulons pas ici rappeler en détail toutes les grâces 
extraordinaires que cette Bienheureuse a reçues de la divine 
libéralité , comme le ravissement dans lequel elle vit notre Bien- 
heureux Père, la vision de la porte de saint Claude, et celle de 
cette multitude de filles et de femmes, qu'elle vit qui venaient 
à elle , et que Dieu rangeait sous sa conduite ; celle de ces trois 
pèlerins qui disparurent après qu'elle leur eût donné sa bague, 
qu'elle gardait pour l'amour de feu son mari ; le ravisse- 
ment qu'elle eut, dans lequel elle vit le plaisir de Dieu dans 
l'âme pure. 

Nous parlerons de quelques autres grâces que nous n'eussions 
pas fait facilement couler dans l'histoire : ce grand don de con- 
templation si pure mérite bien d'être considéré; cette cessation 
d'opération intérieure , par un submergeaient de son âme dans 





526 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

la Divinité, ce feu d'amour qui la soutenait; en sorte qu'elle a 
dit en plusieurs rencontres, à des âmes de confiance et notam- 
ment à notre Mère de Chàtel , à laquelle elle parlait comme à sa 
supérieure , qu'elle avait reçu une grâce de Dieu qui la rendait 
vigoureuse d'esprit parmi les faiblesses du corps; en sorte qu'il 
lui semblait, dans ses premières années de religion, que son 
corps était un étranger associé avec elle, et que si elle n'y eût 
fait attention, par une charité bien ordonnée à ses nécessités, 
elle n'y eût pas pensé. 

Elle lui dit aussi que, depuis l'année 1615 jusques en l'an- 
née 1619, elle avait à toutes les communions qu'elle faisait 
journalières, une chaleur intérieure autour du cœur si grande, 
qu'elle avait peine à la supporter, et qu'elle avait premièrement 
reçu cette grâce en communiant, entre Annecy et Lyon, lors- 
qu'elle y allait faire la fondation. «Alors, dit-elle , j'étais dans 
» les sentiments de mon vœu de faire toujours ce que je connaî- 
» trais le plus parfait; il me semblait qu'à chaque communion 
» ce feu brûlait et consumait quelque chose de mes imperfec- 
» tions intérieures. » —Notre Mère de Châtel lui répliqua : «Ma 
» Mère, Notre-Seigneur faisait envers Votre Charité comme un 
» bon Père de famille qui met le feu à son champ pour brûler 
» les épines, afin qu'il ne porte que du bon grain. » — « Il est 
» vrai, dit cette Bienheureuse, mais avec cette différence, que les 
» épines pétillent et font du bruit en se brûlant, et le feu inté- 
» rieur que je sentais agissait fort tranquillement et sua- 
» vement. » 

Elle a souvent ouï, même des oreilles du corps, une douce et 
agréable voix, qui en peu de mots l'instruisait. La première 
fois que nous sachions, fut lorsqu'elle priait Dieu de lui donner 
un conducteur, il lui dit : « Persévérez, et je vous le don- 
» nerai» y elle persévéra à le demander avec ardeur et larmes, 
et il lui fut montré en vision, avec ces paroles : « Voilà 
» l'homme entre les mains duquel tu dois remettre ta conscience. 



CHAPITRE XXVIII. 527 

Une autre fois, il lui fut dit dans un ravissement : « Comme 
mon Fils m'a été obéissant, je vous destine à être obéissante. » 
Priant à Grenoble pour notre Bienheureux Père (il était déjà 
décédé, et elle n'en savait rien), elle ouït une voix qui lui dit 
distinctement : // n'est plus. 

L'année après le décès de ce Bienheureux, priant devant son 
tombeau, la même voix lui dit : « Vos coeurs sont toujours 
unis, quant à V objet de leur union , mais F un jouit , et l'autre 
doit souffrir ; » par où elle eut une grande intelligence de la 
gloire et félicité de notre Bienheureux Père, et une vue que 
pour elle elle avait encore beaucoup à souffrir. 

A la fin d'une neuvaine qu'elle avait faite à la Très-Sainte 
Vierge, pour la peine où elle était de son impuissance inté- 
rieure d'agir, il lui fut dit : « Ce n'est plus à vous à travailler 
dans votre intérieur, mais d'y laisser travailler le divin Maître, 
qui n'a pas besoin que vous lui aidiez en son ouvrage. » Ensuite, 
de cette faveur, elle avait écrit les paroles suivantes : « Dieu ! 
h je m'abandonne avons, faites qu'avec vérité je puisse dire : 
» Ce n'est plus moi qui travaille en moi, mais c'est mon Sau- 
» veur entre les mains duquel je me suis livrée. » 

Le huitième juin 1637, priant dans l'oratoire de notre Bien- 
heureux Père, avec grande angoisse, à cause de ses tentations, 
elle ouït clairement cette amiable voix qui lui dit : « Regardez 
Dieu, et lui laissez faire »; et trois ou quatre jours après, 
priant sur le même sujet dans le même oratoire, la même voix 
lui dit : « Lisez le livre huitième des Confessions de saint Au- 
gustin. » Nous avons trouvé cela écrit de la main de notre Mère 
de Chàtel, qui ajoute qu'en celte lecture, notre Bienheu- 
reuse Mère trouva de la consolation et divertissement à ses 
peines. 

Après la mort de notre Mère de Chàtel , comme notre Bien- 
heureuse Mère était fort angoissée , se voyant destituée de cet 
appui qui lui était si cher, la même voix lui dit, un matin 






528 VIE DE SAINTE CHANTAL. 

qu'elle étail bien éveillée : « Lisez le chapitre trente-septième 

du troisième livre de l'Imitation de Jésus-Christ. » 

Nous avons trouvé écrit de la main de notre Mère de Châtel 
dans ses Mémoires, « que , le vendredi-saint de l'année 1637 ' 
notre Bienheureuse Mère, priant avec grande instance, que si 
faire se pouvait, sans contrevenir à la divine volonté, le calice 
de ses travaux intérieurs fût transporté hors d'elle; l'a voix lui 
dit fermement : Quoi! l'homme de douleurs ri a pas été exaucé , 
ne prétendez pas l'être. Or, quelle était cette voix, c'es